CHAPITRE XIII.

Barthélemi fut remmené jusqu'au fleuve des Lézards. Il monte une barque

indienne, et la rapidité du fleuve l'éloigne bientôt de Crucès. Libre et

seul avec ses sauvages, il leur parlait, il jouissait de leurs caresses

naïves, il tâchait de les consoler.

L'un d'eux lui dit: «Notre bon père, tu nous aimes et tu nous plains.

Nous savons tout ce que tu as fait pour soulager notre misère. Veux-tu

porter la joie chez nos amis de la montagne? Ils savent que nous t'avons

vu: Capana, le chef de nos frères, donnerait dix ans de sa vie pour te

posséder un moment. Viens le voir. Le sentier qui mène à sa retraite est

rude, étroit, entrecoupé de torrents et de précipices; mais, sur des

tissus de liane, nous te porterons tour-à-tour.»

A ces mots, deux ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de Las-Casas; et

tant de courses d'un monde à l'autre, tant de peines et de travaux qu'il

avait essuyés pour eux, tout fut récompensé.

«Quoi, sur l'isthme! quoi, près d'ici, des Indiens libres encore! Ah! du

moins sont-ils bien cachés, demanda-t-il, et Davila ne peut-il pas les

découvrir?» Leur asyle est sûr, lui dirent les sauvages; nous seuls en

connaissons la route; et le silence est sur nos lèvres. Nous savons nous

taire et mourir.

Las-Casas consent à les suivre. On laisse le canot dans une anse du

fleuve; et à travers d'épais buissons on s'enfonce dans ces déserts.

Comme ils passaient un défilé entre deux hautes montagnes, un cri fit

retentir les bois. Les Indiens pâlirent, leurs cheveux se dressèrent.

C'était le cri du tigre; ils l'avaient reconnu. Immobiles et en silence,

ils écoutèrent; le même cri se fait entendre de plus près. Alors,

jugeant que le péril approche, et que le tigre vient sur eux, ils se

rassemblent, ils se pressent autour de Las-Casas. «Laisse-nous

t'entourer, lui disent-ils, et ne crains rien, ne crains rien; il n'en

prendra qu'un, et ce ne sera pas toi.» En effet, l'animal féroce, pour

franchir le vallon, ne fait que trois élans, et, saisissant un Indien,

l'emporte dans les bois, sans ralentir sa course[72]. Le pieux solitaire

lève les mains au ciel, en poussant un cri lamentable, et tombe oppressé

de douleur. Bientôt, reprenant ses esprits, et se retrouvant au milieu

de ses Indiens qui le rappellent à la vie: «Ah! mes amis, qu'ai-je vu?

leur dit-il.--Allons, mon père, prends courage, lui répondent ces

malheureux; ce n'est rien.--Ce n'est rien, grand Dieu!--Non, ce n'est

rien que les tigres, en comparaison des Espagnols. O race impie et

féroce, quelle honte pour vous! s'écria Las-Casas: vous réduisez les

Indiens à ne pas se plaindre des tigres!»

[72] On lit dans l'_Histoire générale des Voyageurs_, que dans la

province de Vénézuéla les tigres sont si terribles, qu'il n'est pas

rare de les voir entrer dans les cases des Indiens, saisir un homme,

et l'emporter dans leur gueule aussi facilement qu'un chat emporte

une souris.

Enfin, de rochers en abymes, ils approchent de la vallée. Elle était

entourée d'un cercle de montagnes couvertes d'épaisses forêts, et qui,

de tous côtés, ne présentaient aux yeux qu'une masse énorme et profonde,

sans laisser soupçonner le vide que leur enceinte renfermait.

A travers l'épaisseur des bois, on s'avance, on gravit, on franchit

enfin les montagnes. Tout-à-coup, aux yeux de Las-Casas, se découvre un

riche vallon, dont la fertilité l'enchante. Au centre de la plaine

s'élevait un hameau, et au milieu du hameau la cabane du cacique.

Barthélemi, à cette vue, se sent ému de joie et de pitié. «Pauvre

peuple, s'écria-t-il avec attendrissement, fasse le ciel que ton asyle

soit à jamais impénétrable!»

A l'approche des Indiens, leurs compagnons accourent, impatients

d'apprendre ce qu'ils leur viennent annoncer. «Nous vous amenons notre

père, disent ceux-ci avec transport. Le voilà, c'est lui, c'est

Las-Casas.» A ce nom, rien ne peut exprimer l'allégresse de ce peuple

reconnaissant. Leurs bras se disputent la gloire de l'enlever, de le

porter en triomphe jusqu'au village, où le cacique a déja su l'arrivée

de Las-Casas.

Il s'avance au-devant de lui, et lui tendant les bras: «Viens, lui

dit-il, mon père, viens consoler tes enfants de tous les maux qu'on leur

a faits: en te voyant, ils les oublient.» Las-Casas jouissait du bonheur

le plus doux que puisse goûter sur la terre un coeur vertueux et

sensible. «O mes amis, leur disait-il en les embrassant tour-à-tour, si

vous m'aimez si tendrement, moi qui ne vous ai fait aucun bien; quel

n'eût pas été votre amour pour un peuple qui eût mis sa gloire à vous

donner des arts utiles, de sages lois, de bonnes moeurs, et un culte

agréable au Dieu de l'univers!--Ah! mon père, dit le cacique, nous

aurions adoré ce peuple généreux. Laissons les regrets inutiles. Le seul

homme, entre ces barbares, qui ait été juste et bienfaisant, nous le

possédons. Je ne veux t'occuper que de notre joie.»

Il le mena dans sa cabane; et quelle fut la surprise de Barthélemi, en y

voyant sur un autel une statue de bois de cèdre, où ses traits étaient

ébauchés! Le cacique lui dit: «Regarde. C'est toi, mon père, oui, c'est

toi-même. Un de nos Indiens qui t'avait vu, et qui t'avait toujours

présent, m'a fait ta ressemblance. Elle nous suit par-tout, c'est elle

que nous invoquons dans toutes nos entreprises; et depuis que nous la

possédons, tout nous a réussi.»

Las-Casas, qui d'abord n'avait pu se défendre d'un mouvement de

reconnaissance, se reprocha ce sentiment; et parlant au cacique d'un air

doux et sévère: «Renversez, dit-il, cette image; un simple mortel n'est

pas digne de votre vénération.» A ces mots, il allait saisir la statue,

pour la briser. Le cacique la défendit, comme il eût défendu ses enfants

et sa femme. «Ah! lui dit-il, laisse-nous cette chère ombre de toi-même.

Quand tu ne seras plus, elle rappellera à nos enfants, à nos neveux, le

seul ami que nous ayons eu parmi nos cruels oppresseurs.»

Tout le peuple s'assemble autour de la cabane, et demande à voir

Las-Casas. Il se montre, et l'air retentit de ce cri d'allégresse, «Le

voilà l'homme juste, l'homme bienfaisant, le voilà. Il nous aime, il

nous plaint, il vient voir ses amis. Qu'il reste avec nous, l'homme

juste: nos coeurs et nos biens sont à lui.»

«O Dieu de la nature! s'écria Las-Casas, se pourrait-il que des coeurs

si vrais, si doux, si simples, si sensibles, ne fussent pas innocents

devant toi!»

Cependant de jeunes chasseurs se sont répandus dans la plaine, les uns

perçant les oiseaux de l'air de leurs flèches inévitables, les autres

forçant à la course les chevreuils, moins agiles qu'eux. La proie arrive

en affluence; et le festin est préparé.

Assis à côté du cacique, et au milieu de sa famille, Las-Casas

s'instruit de leurs lois, de leurs moeurs, et de leur police. La nature

est leur guide et leur législateur. S'aimer, s'aider mutuellement,

éviter de se nuire; honorer leurs parents, obéir à leur roi; s'attacher

à une compagne qui les soulage dans leurs travaux, et qui leur donne des

enfants, sans que le soupçon même de l'infidélité trouble cette union

paisible; cultiver en commun leurs champs, et s'en distribuer les

fruits: telle était leur société.

Eh bien, dit Las-Casas, c'est la loi de mon Dieu, qu'il a gravée dans

vos ames: vous le servez sans le connaître; et c'est sa voix qui vous

conduit.

«Ton Dieu! il est notre ennemi, dit le cacique; il est le dieu des

Espagnols.--Le dieu des Espagnols n'est point votre ennemi: il est le

Dieu de la nature entière; et nous sommes tous ses enfants.--Ah! s'il

est vrai, dit le cacique, nous cherchons un Dieu qui nous aime; celui de

Las-Casas doit être juste et bon, et nous voulons bien l'adorer.

Hâte-toi, fais-le-nous connaître.» Alors, se livrant à son zèle,

Las-Casas leur fit de son Dieu une peinture si sublime et si touchante,

que le cacique, se levant avec transport, s'écria: «Dieu de Las-Casas,

reçois nos voeux!» Et tout son peuple répéta ces mots après lui.

Dans ce moment, le cacique, regardant le solitaire, crut voir sur son

visage un éclat tout divin: car la piété l'animait; il était rayonnant

de joie. «Écoute, lui dit-il; ton Dieu ne se fait-il jamais voir aux

hommes?--Ils l'ont vu, répondit Las-Casas; il a même daigné habiter

parmi eux.--Sous quels traits?--Sous les traits d'un homme.--Achève.

N'es-tu pas toi-même ce dieu qui vient nous consoler?--Moi!--Si tu l'es,

cesse de nous cacher ce que tant de vertu annonce. Parle. Nous allons

t'adorer.»

Barthélemi se confondit dans une humilité profonde, et rejeta loin cette

erreur. Mais, avant d'exposer des vérités sublimes à l'incrédulité de

ces faibles esprits, il voulut savoir quel était leur culte. «Hélas! dit

le cacique, nous adorions le tigre, comme le plus terrible de tous les

animaux. Mais que ton Dieu n'en soit point jaloux. C'était le culte de

la crainte, et non pas celui de l'amour.--Allons, allons, dit Las-Casas,

renverser cette horrible idole.» Et les Indiens, animés du zèle qu'il

leur inspirait, couraient au temple sur ses pas.

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 23 / 75 题