Barthélemi fut remmené jusqu'au fleuve des Lézards. Il monte une barque
indienne, et la rapidité du fleuve l'éloigne bientôt de Crucès. Libre et
seul avec ses sauvages, il leur parlait, il jouissait de leurs caresses
naïves, il tâchait de les consoler.
L'un d'eux lui dit: «Notre bon père, tu nous aimes et tu nous plains.
Nous savons tout ce que tu as fait pour soulager notre misère. Veux-tu
porter la joie chez nos amis de la montagne? Ils savent que nous t'avons
vu: Capana, le chef de nos frères, donnerait dix ans de sa vie pour te
posséder un moment. Viens le voir. Le sentier qui mène à sa retraite est
rude, étroit, entrecoupé de torrents et de précipices; mais, sur des
tissus de liane, nous te porterons tour-à-tour.»
A ces mots, deux ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de Las-Casas; et
tant de courses d'un monde à l'autre, tant de peines et de travaux qu'il
avait essuyés pour eux, tout fut récompensé.
«Quoi, sur l'isthme! quoi, près d'ici, des Indiens libres encore! Ah! du
moins sont-ils bien cachés, demanda-t-il, et Davila ne peut-il pas les
découvrir?» Leur asyle est sûr, lui dirent les sauvages; nous seuls en
connaissons la route; et le silence est sur nos lèvres. Nous savons nous
taire et mourir.
Las-Casas consent à les suivre. On laisse le canot dans une anse du
fleuve; et à travers d'épais buissons on s'enfonce dans ces déserts.
Comme ils passaient un défilé entre deux hautes montagnes, un cri fit
retentir les bois. Les Indiens pâlirent, leurs cheveux se dressèrent.
C'était le cri du tigre; ils l'avaient reconnu. Immobiles et en silence,
ils écoutèrent; le même cri se fait entendre de plus près. Alors,
jugeant que le péril approche, et que le tigre vient sur eux, ils se
rassemblent, ils se pressent autour de Las-Casas. «Laisse-nous
t'entourer, lui disent-ils, et ne crains rien, ne crains rien; il n'en
prendra qu'un, et ce ne sera pas toi.» En effet, l'animal féroce, pour
franchir le vallon, ne fait que trois élans, et, saisissant un Indien,
l'emporte dans les bois, sans ralentir sa course[72]. Le pieux solitaire
lève les mains au ciel, en poussant un cri lamentable, et tombe oppressé
de douleur. Bientôt, reprenant ses esprits, et se retrouvant au milieu
de ses Indiens qui le rappellent à la vie: «Ah! mes amis, qu'ai-je vu?
leur dit-il.--Allons, mon père, prends courage, lui répondent ces
malheureux; ce n'est rien.--Ce n'est rien, grand Dieu!--Non, ce n'est
rien que les tigres, en comparaison des Espagnols. O race impie et
féroce, quelle honte pour vous! s'écria Las-Casas: vous réduisez les
Indiens à ne pas se plaindre des tigres!»
[72] On lit dans l'_Histoire générale des Voyageurs_, que dans la
province de Vénézuéla les tigres sont si terribles, qu'il n'est pas
rare de les voir entrer dans les cases des Indiens, saisir un homme,
et l'emporter dans leur gueule aussi facilement qu'un chat emporte
une souris.
Enfin, de rochers en abymes, ils approchent de la vallée. Elle était
entourée d'un cercle de montagnes couvertes d'épaisses forêts, et qui,
de tous côtés, ne présentaient aux yeux qu'une masse énorme et profonde,
sans laisser soupçonner le vide que leur enceinte renfermait.
A travers l'épaisseur des bois, on s'avance, on gravit, on franchit
enfin les montagnes. Tout-à-coup, aux yeux de Las-Casas, se découvre un
riche vallon, dont la fertilité l'enchante. Au centre de la plaine
s'élevait un hameau, et au milieu du hameau la cabane du cacique.
Barthélemi, à cette vue, se sent ému de joie et de pitié. «Pauvre
peuple, s'écria-t-il avec attendrissement, fasse le ciel que ton asyle
soit à jamais impénétrable!»
A l'approche des Indiens, leurs compagnons accourent, impatients
d'apprendre ce qu'ils leur viennent annoncer. «Nous vous amenons notre
père, disent ceux-ci avec transport. Le voilà, c'est lui, c'est
Las-Casas.» A ce nom, rien ne peut exprimer l'allégresse de ce peuple
reconnaissant. Leurs bras se disputent la gloire de l'enlever, de le
porter en triomphe jusqu'au village, où le cacique a déja su l'arrivée
de Las-Casas.
Il s'avance au-devant de lui, et lui tendant les bras: «Viens, lui
dit-il, mon père, viens consoler tes enfants de tous les maux qu'on leur
a faits: en te voyant, ils les oublient.» Las-Casas jouissait du bonheur
le plus doux que puisse goûter sur la terre un coeur vertueux et
sensible. «O mes amis, leur disait-il en les embrassant tour-à-tour, si
vous m'aimez si tendrement, moi qui ne vous ai fait aucun bien; quel
n'eût pas été votre amour pour un peuple qui eût mis sa gloire à vous
donner des arts utiles, de sages lois, de bonnes moeurs, et un culte
agréable au Dieu de l'univers!--Ah! mon père, dit le cacique, nous
aurions adoré ce peuple généreux. Laissons les regrets inutiles. Le seul
homme, entre ces barbares, qui ait été juste et bienfaisant, nous le
possédons. Je ne veux t'occuper que de notre joie.»
Il le mena dans sa cabane; et quelle fut la surprise de Barthélemi, en y
voyant sur un autel une statue de bois de cèdre, où ses traits étaient
ébauchés! Le cacique lui dit: «Regarde. C'est toi, mon père, oui, c'est
toi-même. Un de nos Indiens qui t'avait vu, et qui t'avait toujours
présent, m'a fait ta ressemblance. Elle nous suit par-tout, c'est elle
que nous invoquons dans toutes nos entreprises; et depuis que nous la
possédons, tout nous a réussi.»
Las-Casas, qui d'abord n'avait pu se défendre d'un mouvement de
reconnaissance, se reprocha ce sentiment; et parlant au cacique d'un air
doux et sévère: «Renversez, dit-il, cette image; un simple mortel n'est
pas digne de votre vénération.» A ces mots, il allait saisir la statue,
pour la briser. Le cacique la défendit, comme il eût défendu ses enfants
et sa femme. «Ah! lui dit-il, laisse-nous cette chère ombre de toi-même.
Quand tu ne seras plus, elle rappellera à nos enfants, à nos neveux, le
seul ami que nous ayons eu parmi nos cruels oppresseurs.»
Tout le peuple s'assemble autour de la cabane, et demande à voir
Las-Casas. Il se montre, et l'air retentit de ce cri d'allégresse, «Le
voilà l'homme juste, l'homme bienfaisant, le voilà. Il nous aime, il
nous plaint, il vient voir ses amis. Qu'il reste avec nous, l'homme
juste: nos coeurs et nos biens sont à lui.»
«O Dieu de la nature! s'écria Las-Casas, se pourrait-il que des coeurs
si vrais, si doux, si simples, si sensibles, ne fussent pas innocents
devant toi!»
Cependant de jeunes chasseurs se sont répandus dans la plaine, les uns
perçant les oiseaux de l'air de leurs flèches inévitables, les autres
forçant à la course les chevreuils, moins agiles qu'eux. La proie arrive
en affluence; et le festin est préparé.
Assis à côté du cacique, et au milieu de sa famille, Las-Casas
s'instruit de leurs lois, de leurs moeurs, et de leur police. La nature
est leur guide et leur législateur. S'aimer, s'aider mutuellement,
éviter de se nuire; honorer leurs parents, obéir à leur roi; s'attacher
à une compagne qui les soulage dans leurs travaux, et qui leur donne des
enfants, sans que le soupçon même de l'infidélité trouble cette union
paisible; cultiver en commun leurs champs, et s'en distribuer les
fruits: telle était leur société.
Eh bien, dit Las-Casas, c'est la loi de mon Dieu, qu'il a gravée dans
vos ames: vous le servez sans le connaître; et c'est sa voix qui vous
conduit.
«Ton Dieu! il est notre ennemi, dit le cacique; il est le dieu des
Espagnols.--Le dieu des Espagnols n'est point votre ennemi: il est le
Dieu de la nature entière; et nous sommes tous ses enfants.--Ah! s'il
est vrai, dit le cacique, nous cherchons un Dieu qui nous aime; celui de
Las-Casas doit être juste et bon, et nous voulons bien l'adorer.
Hâte-toi, fais-le-nous connaître.» Alors, se livrant à son zèle,
Las-Casas leur fit de son Dieu une peinture si sublime et si touchante,
que le cacique, se levant avec transport, s'écria: «Dieu de Las-Casas,
reçois nos voeux!» Et tout son peuple répéta ces mots après lui.
Dans ce moment, le cacique, regardant le solitaire, crut voir sur son
visage un éclat tout divin: car la piété l'animait; il était rayonnant
de joie. «Écoute, lui dit-il; ton Dieu ne se fait-il jamais voir aux
hommes?--Ils l'ont vu, répondit Las-Casas; il a même daigné habiter
parmi eux.--Sous quels traits?--Sous les traits d'un homme.--Achève.
N'es-tu pas toi-même ce dieu qui vient nous consoler?--Moi!--Si tu l'es,
cesse de nous cacher ce que tant de vertu annonce. Parle. Nous allons
t'adorer.»
Barthélemi se confondit dans une humilité profonde, et rejeta loin cette
erreur. Mais, avant d'exposer des vérités sublimes à l'incrédulité de
ces faibles esprits, il voulut savoir quel était leur culte. «Hélas! dit
le cacique, nous adorions le tigre, comme le plus terrible de tous les
animaux. Mais que ton Dieu n'en soit point jaloux. C'était le culte de
la crainte, et non pas celui de l'amour.--Allons, allons, dit Las-Casas,
renverser cette horrible idole.» Et les Indiens, animés du zèle qu'il
leur inspirait, couraient au temple sur ses pas.