CHAPITRE XI.

Tandis que la paix, la justice, l'humanité, régnaient encore dans ces

régions fortunées, sous les lois des fils du soleil, la tyrannie des

Castillans s'étendait comme un incendie: la ruine et la solitude en

marquaient par-tout les progrès.

Le nord de l'Amérique était dévasté; le midi commençait à l'être. En

vain ce pieux solitaire, cet ami courageux et tendre des malheureux

Indiens, Barthélemi de Las-Casas, avait fait retentir le cri de la

nature jusqu'au fond de l'ame des rois[59]; une pitié stérile, une

volonté faible de remédier à tant de maux, fut tout ce qu'il obtint. On

fit des lois: ces lois, sans force, ne purent de si loin réprimer la

licence; la cupidité secoua le frein qu'on voulait lui donner; et sous

des rois qui condamnaient l'oppression et l'esclavage, l'Indien fut

toujours esclave, l'Espagnol toujours oppresseur.

[59] Ferdinand et Charles-Quint.

Barthélemi, s'humiliant devant l'éternelle sagesse, pleurait au bord de

l'Ozama[60], dans une retraite profonde, l'impuissance de ses efforts.

[60] Rivière sur laquelle Barthélemi Colomb, frère de l'amiral, avait

fait bâtir la ville de Saint-Domingue.

Cependant l'isthme était en proie au plus inhumain des tyrans. Ce

barbare était Davila. Sa cruauté l'avait rendu l'effroi des peuples des

montagnes qui joignent les deux Amériques. A travers les rochers, les

forêts, et les précipices, ses soldats, ses chiens dévorants furent

lancés contre les sauvages. Pour les détruire, il n'en coûta que la

peine de les poursuivre, et celle de les égorger. Ainsi fut ouvert le

passage de l'océan du nord à la mer Pacifique.

Là, de nouveaux bords se découvrent; et l'ambition des conquêtes y voit

un champ vaste à courir. Balboa[61], digne précurseur du sanguinaire

Davila, a déja voulu pénétrer dans ces régions du midi; et des flots de

sang indien ont inondé les bords où il a tenté de descendre. Après lui,

de nouveaux brigands ont risqué de plus longues courses; mais la

constance ou la fortune leur a manqué dans ces travaux.

[61] Vasco Nugnès de Balboa. Il avait découvert la mer du Sud en 1513.

Ce fut à lui qu'un Indien répondit _Béru_, _Pelu_, je m'appelle

_Béru_, et j'habite le bord de _la rivière_: de là le nom de

_Pérou_. Balboa était gendre de Davila. Celui-ci lui fit trancher la

tête.

Il fallait que, pour la ruine de cette partie du Nouveau-Monde, la

nature eût formé un homme d'une résolution, d'une intrépidité à

l'épreuve de tous les maux; un homme endurci au travail, à la misère, à

la souffrance; qui sût manquer de tout et se passer de tout, s'animer

contre les périls, se roidir contre les obstacles, s'affermir encore

sous les coups de la plus dure adversité. Cet homme étonnant fut

Pizarre; et cette force d'ame, que rien ne put dompter, n'était pas sa

seule vertu. Ennemi du luxe et du faste, simple et grand, noble et

populaire, sévère quand il le fallait, indulgent lorsqu'il pouvait

l'être, et modérant, par la douceur d'un commerce libre et facile, la

rigueur de la discipline et le poids de l'autorité, prodigue de sa

propre vie, attachant un grand prix à celle d'un soldat; libéral,

généreux, sensible, il n'avait point pour lui cette cupidité qui

déshonorait ses pareils: l'ambition de s'illustrer, la gloire d'avoir

entrepris et fait une immense conquête, étaient plus dignes de son

coeur. Il vit entasser à ses pieds des monceaux d'or dans des flots de

sang; cet or ne l'éblouit jamais, il ne se plut qu'à le répandre. Sobre

et frugal pendant sa vie, on le trouva pauvre à sa mort. Tel fut l'homme

que la fortune avait tiré de l'état le plus vil[62], pour en faire le

conquérant du plus riche empire du monde.

[62] La première condition de Pizarre avait été la même que celle de

Sixte-Quint.

Connu, par sa bravoure, du vice-roi de l'isthme[63], il en obtint le

droit d'aller chercher, par delà l'équateur, des régions nouvelles et de

nouveaux trésors. Un seul des vaisseaux qui restaient de la flotte de

Balboa, lui suffit pour son entreprise. Il l'arme au port de Panama; et

le bruit s'en répand bientôt jusqu'à l'île Espagnole[64], à cette île

fameuse par la conquête de Colomb, et dont on avait fait depuis le siége

de la tyrannie.

[63] Dom Pèdre Arias Davila.

[64] Saint-Domingue.

Au nom de Pizarre, une fière jeunesse demande à s'aller joindre à lui.

Leur chef, Alonzo de Molina, magnanime et vaillant jeune homme, mais

d'un courage trop bouillant et d'un naturel trop sensible, avait gagné,

par sa candeur, l'estime et l'amitié du vertueux Las-Casas. Il voulut,

avant de partir, l'embrasser et lui dire adieu.

«Eh quoi! lui dit le solitaire, l'avarice des Castillans n'est donc pas

encore assouvie; et vous allez chercher pour eux de nouveaux bords à

ravager!--Le ciel m'est témoin, répondit Alonzo, que c'est la gloire qui

me conduit.--La gloire! ah! reprit l'homme juste, en est-il pour les

assassins? en est-il à tomber sur un troupeau timide d'hommes nus,

faibles, désarmés, à les égorger sans péril, avec une cruauté lâche?

Votre gloire est celle du vautour, lorsqu'il déchire la colombe. Non,

mon ami, je vous le dis, la honte et la douleur dans l'ame, rien ne peut

effacer l'opprobre dont se couvrent les Castillans. Ils trahissent leur

Dieu, leur prince, leur patrie; et leur avarice insensée se trompe, en

croyant s'assouvir. Hélas! s'ils avaient bien voulu ménager leur

conquête, l'Inde serait heureuse, l'Espagne serait opulente; mais, par

l'abus honteux qu'ils font de la victoire, ils auront épuisé l'Espagne

et ruiné l'Inde sans fruit.

«Eh bien, voici, lui dit Alonzo, le moment de les éclairer. Je ne

connais Pizarre que par sa renommée; mais on me l'a peint généreux. Il

est digne peut-être, ô mon ami, d'entendre de votre bouche la voix de

l'humanité. Pourquoi ne demandez-vous pas à le suivre dans sa conquête?

Venez. Vos conseils, votre zèle, vous rendront respectable et cher à mes

compagnons comme à moi.»

Aux instances d'Alonzo, Barthélemi s'émeut; il sent réveiller dans son

coeur son activité bienfaisante; et l'espoir d'être utile aux hommes

ranime son ardeur. Mais la réflexion, la triste prévoyance, le

découragent de nouveau. «Molina, dit-il au jeune homme, vous connaissez

mon coeur. Je ne verrai jamais patiemment faire du mal aux Indiens; je

parlerais pour eux sans ménagement et sans crainte; et vous-même

peut-être, exposé à la haine de ceux que j'aurais offensés, vous vous

plaindriez de mon zèle.--Venez, lui dit Alonzo; et ne pensons qu'au bien

que votre présence peut faire. Qui sait les crimes et les maux que vous

épargnerez au monde? Et quel reproche ne vous feriez-vous pas de n'avoir

eu qu'à vous montrer, pour sauver des millions d'hommes, et de ne

l'avoir pas voulu?--C'en est assez, lui dit Las-Casas. Je ne vous

laisserai pas croire que j'aie renoncé par faiblesse à l'espérance

d'être utile à ces infortunés. Je vous suivrai. Fasse le ciel que

Pizarre daigne m'entendre!»

Ils partent ensemble; et bientôt le vaisseau qui les a reçus, aborde au

rivage de l'isthme. On y débarque à l'embouchure du fleuve des

Lézards[65]; et pour le remonter, on s'élance sur des canots. Chacun de

ces canots, formé du creux d'un cèdre, porte vingt rameurs Indiens,

qu'un farouche Espagnol commande. Mais ces rameurs, animés par les cris

d'une jeunesse impatiente, redoublent en vain leurs efforts; le fleuve

leur oppose tant de rapidité, qu'ils ont peine à le vaincre, et ne vont

contre le torrent qu'avec une extrême lenteur. Celui qui les commande,

semble leur faire un crime de la violence des eaux. Leur corps,

ruisselant de sueur, est meurtri de verges sanglantes. Hors d'haleine et

presque aux abois, ils souffrent leurs maux sans se plaindre; seulement

des larmes muettes tombent sur leur rame, et se mêlent avec les gouttes

de sueur qu'on voit distiller de leur sein; et quelquefois ils lèvent

sur celui qui les frappe un regard douloureux et tendre, qui semble

implorer sa pitié.

[65] Aujourd'hui _la Chagre_, qui, des montagnes de l'isthme, descend

dans la mer du nord. Ses eaux font une lieue par heure.

Las-Casas, témoin de tant de barbarie, éprouve le tourment d'un père qui

voit déchirer ses enfants. «Cessez, cruels, dit-il, cessez de tourmenter

ces malheureux, qui se consument en efforts pour votre service.

Voulez-vous les voir expirer? Ils sont hommes; ils sont vos frères; ils

sont enfants du même Dieu que vous.» Alors s'adressant au plus jeune et

au plus faible des rameurs: «Mon ami, lui dit-il, respirez un moment, je

vais ramer à votre place.»

Les jeunes Espagnols, touchés de ce spectacle, s'empressèrent tous à

l'envi de soulager les Indiens. Ceux-ci tendaient les mains à l'homme

bienfaisant qui leur procurait ce relâche, le comblaient de

bénédictions, et lui donnaient ce tendre nom de père qu'il avait si bien

mérité!

Alors Molina, s'approchant de Las-Casas, lui dit tout bas, avec un

mouvement de joie: «Eh bien, mon père, vous repentez-vous à-présent de

nous avoir suivis? Barthélemi le regarda d'un oeil où la tendre

compassion et la tristesse étaient peintes, et ne lui répondit que par

un profond soupir.

Il est un village, connu sous le nom de Crucès, où le fleuve cesse

d'être navigable. Ce fut là qu'obligé de quitter les canots, on suivit,

à travers les bois, une longue et pénible route. Mais toute pénible

qu'elle est, la fatigue en est adoucie, quand, du haut des coteaux, le

regard se promène sur des vallons que la nature se plaît à parer de ses

mains; où la variété des arbres et des fruits, la multitude des oiseaux

peints des couleurs les plus brillantes, forment un coup-d'oeil

enchanteur. Hélas! dans ces climats si beaux, tout ce qui respire est

heureux; l'homme opprimé, souffrant et misérable, y gémit seul sous le

joug de l'homme, et remplit de ses plaintes les antres solitaires qui le

cachent à son tyran.

De montagne en montagne, on s'élève, on parvient jusqu'au sommet qui les

domine, et d'où la vue, au loin, s'étend vers l'un et l'autre bord, sur

l'immense abyme des eaux. De là se découvrent à-la-fois[66], d'un côté

l'océan du nord, de l'autre la mer Pacifique, dont la surface, dans le

lointain, s'unit avec l'azur du ciel. «Compagnons, leur dit Molina,

saluons cette mer, cette terre inconnue, où nous allons porter la gloire

de nos armes. Si Magellan s'est rendu immortel, pour avoir seulement

reconnu ces pays immenses, quelle sera la renommée de ceux qui les

auront soumis[67]?»

[66] On préfère ici le témoignage de M. de La Condamine à celui de

Lionnel Wafer, lequel assure que d'aucun endroit de l'isthme on ne

découvre à-la-fois les deux mers.

[67] Le voyage de Magellan, en 1521 et 1522, l'entreprise de Pizarre

en 1524.

Il descend la montagne, et bientôt, approchant des murs où Davila

commande, il lui fait annoncer cent jeunes Castillans qui viennent

s'offrir à Pizarre, pour aller chercher avec lui la gloire et les

dangers.

Le farouche tyran de l'isthme était plongé dans la douleur. Il venait de

perdre son fils unique à la poursuite des sauvages. «Soyez les

bien-venus, dit-il aux jeunes Castillans; et prenez part à la désolation

d'un père, dont ces féroces Indiens ont dévoré le fils. Oui, les cruels

l'ont dévoré, ce fils, mon unique espérance. Ah! tout leur sang peut-il

jamais rassasier ma fureur? Poursuivez, massacrez cette race impie et

funeste. S'il en échappe un seul, je ne me croirai point vengé.»

Pizarre fit un accueil plus doux aux nouveaux compagnons que lui amenait

la fortune. Il les reçut sur son vaisseau, avec cet air plein de

franchise et d'affabilité qui lui gagnait les coeurs; et après les

éloges qu'il devait à leur zèle, il leur présenta ses amis. «Voilà,

dit-il, le généreux Almagre et le pieux Fernand de Luques[68], qui

consacrent, à mon exemple, leur fortune à cette entreprise; Almagre,

assez connu par sa valeur, et Fernand par les dignités qu'il remplit

dans le sacerdoce. Près de lui vous voyez Valverde, zélé ministre des

autels: c'est lui qui sera parmi nous l'interprète du ciel, l'organe de

la foi, l'apôtre de la vérité, chez ces nations idolâtres. Ce guerrier

est Salcédo, noble et vaillant jeune homme: c'est à ses mains que

l'étendard de la Castille est confié, et c'est lui qui nous conduira

dans le chemin de la victoire. Vous voyez dans Ruïz un savant pilote, à

qui cette mer est connue, et qui le premier a tenté d'en parcourir les

écueils, sous l'intrépide Balboa.» Il leur nomma de même avec éloge

Péralte, Ribéra, Séraluze, Aléon, Candie, Oristan, Salamon, et tous ceux

qui l'accompagnaient.

[68] Augustin Zarate prétend qu'Almagre était fils naturel de Fernand

de Luques. (_Découverte et conquête du Pérou_, l. 1.)

Alonzo lui nomme à son tour les Castillans qu'il lui amène, tels que le

jeune et beau Mendoce, l'audacieux Alvar, le bouillant et fougueux

Pennate, et Valasquès plus froidement superbe, et le magnanime Moscose,

et Moralès, qui le premier devait périr en abordant. Infortuné jeune

homme, tu portais dans tes yeux le courage d'un immortel! Pizarre en

connaît un grand nombre, ou par leur renommée, ou par celle de leurs

aïeux. Il leur témoigne à tous combien il est sensible à l'honneur de

les commander. Ses regards s'attachent enfin sur l'humble et pieux

solitaire qu'il voit à côté d' Alonzo. «Est-ce encore là, demande-t-il,

un messager de la foi, que son zèle engage à nous suivre?»

Au nom de Las-Casas, au nom de ce héros de la religion et de l'humanité,

que l'Espagne avait honoré du nom de _Protecteur de l'Inde_, Pizarre est

saisi de respect, et se prosternant devant lui, croit adorer la vertu

même. «Est-ce vous, lui dit-il, vénérable et pieux mortel, est-ce vous

qui venez bénir et encourager nos travaux? Quel présage pour moi de la

faveur du ciel, et du succès de mon entreprise!»

«Vaillant et généreux Pizarre, lui répondit le solitaire, le seul

témoignage assuré de la faveur du ciel est dans le coeur de l'homme

juste. Méritez-la par vos vertus; et n'enviez point aux méchants, des

succès dont le ciel s'irrite. La gloire d'être humain, sensible, et

bienfaisant, sera pure, et d'autant plus belle, que vous aurez peu de

rivaux.»

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 21 / 75 题