La petite garnison, temporairement installée dans le château, se

composait de trente hommes, nombre plus considérable qu'on ne s'y

attendait, le renfort de Castro-Giovanni étant arrivé furtivement à

l'entrée de la nuit, sans que les bandits, occupés à faire leurs

préparatifs, et soigneux de se tenir cachés, les eussent vus monter par

le chemin ou plutôt par l'escalier du village. La partie de l'escorte

qui avait veillé la nuit précédente dormait enveloppée dans les

manteaux, sur le pavé des grandes salles délabrées. Les nouveaux arrivés

avaient allumé un énorme feu de branches de sapin dans la cour, et

jouaient à la _mora_ pour se tenir éveillés.

Les prisonniers occupaient la grande tour carrée: Verbum-Caro, épuisé et

pantelant, étendu sur une botte de joncs; le Piccinino, triste, mais

calme, assis sur un banc de pierre, veillant mieux que ses gardiens.

Déjà il avait entendu, dans le ravin, siffler un petit oiseau, et il

avait reconnu, dans ce chant, inexact a dessein, le signal de Malacarne.

Il travaillait patiemment à user, contre une pierre saillante, la corde

qui lui liait les mains.

L'officier des _campieri_ se tenait dans une salle voisine, assis sur

l'unique chaise, et les coudes appuyés sur l'unique table qui fussent

dans le château, et qu'encore il avait fallu aller chercher dans le

village par voie de réquisition. C'était un jeune homme grossier,

énergique, habitué à entretenir son humeur irascible par l'excitation du

vin et du cigare, et à combattre peut-être en lui-même un reste d'amour

pour son pays et de haine contre les Suisses. Il n'avait pas fait une

heure de sieste depuis que le Piccinino était confié à sa garde, aussi

tombait-il littéralement sous les assauts du sommeil. Son cigare allumé

dans sa main lui brûlait de temps en temps le bout des doigts. Il

s'éveillait en sursaut, prenait une bouffée de tabac, regardait par une

grande crevasse située vis-à-vis de lui si l'horizon commençait à

blanchir, et, sentant les atteintes du froid piquant qui régnait sur ce

pic isolé, il frissonnait, serrait son manteau autour de lui, envoyant

une malédiction au faux Piccinino qui râlait dans la salle voisine, et

laissait bientôt retomber sa tête sur la table.

Une sentinelle veillait à chaque extrémité du château; mais, soit la

fatigue, soit l'incurie qui s'empare de l'esprit le plus inquiet lorsque

le danger touche à sa fin, l'approche silencieuse et agile des bandits

n'avait pas été signalée. Une troisième sentinelle veillait sur le

bastion isolé dont Malacarne allait s'emparer, et cette circonstance

faillit faire manquer tout le plan d'attaque.

En enjambant une brèche, Malacarne vit cet homme assis sous ses pieds,

presque entre ses jambes. Il n'avait pas prévu cet obstacle; il n'avait

pas son poignard, mais son pistolet dans la main. Un coup de stylet

donné à propos tranche la vie de l'homme sans lui donner le temps de

crier. Le coup de pistolet est moins sûr, et, d'ailleurs, Malacarne ne

voulait pas tirer avant que tous ses compagnons fussent postés de

manière à engager un feu meurtrier sur le fort. Cependant, la sentinelle

allait donner l'alarme, lors même que le bandit ferait un mouvement en

arrière, car ses pieds étaient mal assurés, et, les pierres, dépourvues

de ciment, commençaient à crouler autour de lui. Le _campiere_ ne

dormait pas. Il était transi de froid et avait abrité sa tête sous son

manteau pour se préserver du vent aigu qui l'engourdissait.

Mais si cette précaution atténuait le bruit de la rafale et l'aidait à

mieux saisir les bruits éloignés, elle l'empêchait d'entendre ceux qui

se faisaient à ses côtés, et le capuchon rabattu sur ses yeux le rendait

aveugle depuis un quart d'heure. C'était pourtant un bon soldat,

incapable de s'endormir à son poste. Mais il n'est rien de si difficile

que de savoir bien veiller. Il faut pour cela une intelligence active,

et celle du _campiere_ était vide de toute pensée. Il croyait observer

parce qu'il ne ronflait pas. Cependant il ne fallait qu'un grain de

sable roulant à ses pieds pour qu'il tirât son fusil. Il avait la main

sur la détente.

Par une inspiration désespérée, Malacarne jeta ses deux mains de fer

autour de la gorge du malheureux gardien, roula avec lui dans

l'intérieur du bastion et le tint ainsi étouffé jusqu'à ce qu'un de ses

compagnons vint le poignarder entre ses bras.

Aussitôt après, ils se postèrent derrière les créneaux, de manière à ne

pas craindre la riposte du fort; le feu qui brillait dans la cour leur

permit de voir les _campieri_ occupés à jouer sans méfiance, et ils

prirent tout le temps de viser. Les armes furent rechargées

précipitamment pendant que les assiégeants cherchaient les leurs; mais,

avant qu'ils eussent songé à s'en servir, avant qu'ils eussent compris

de quel côté ils étaient attaqués, une seconde décharge tomba sur eux

d'aplomb et en blessa grièvement plusieurs. Deux ne se relevèrent point,

un troisième tomba la figure en avant dans le feu, et y périt faute

d'aide pour s'en retirer.

L'officier avait vu, de la tour, d'où partait cette attaque. Il

accourait, rugissant, exaspéré. Il n'arriva pas à temps pour empêcher

ses hommes d'envoyer aux murailles une décharge inutile. «Anes stupides,

s'écria-t-il, vous usez vos munitions à tirer au hasard! Vous perdez la

tête! Sortez, sortez! c'est dehors qu'il faut se battre!»

Mais il s'aperçut que lui-même avait perdu la tête, car il avait laissé

son sabre sur la table où il s'était endormi. Six marches seulement le

séparaient de cette salle. Il les franchit d'un seul bond car il savait

bien qu'au bout d'un instant il lui faudrait combattre à l'arme blanche.

Mais, pendant la fusillade, le Piccinino avait réussi à défaire ses

liens, et il avait profité du bruit pour enfoncer la porte mal

assujettie de sa prison. Il avait sauté sur le sabre du lieutenant et

renversé la torche de résine qui était fichée dans sa table. Lorsque

l'officier rentra et chercha son arme à tâtons, il reçut en travers du

visage une horrible blessure et tomba à la renverse. Carmelo s'élança

sur lui et l'acheva. Puis il alla couper les liens de Verbum-Caro et lui

mit dans les mains la gourde du lieutenant, en lui disant: «Fais ce que

tu peux!»

Le faux Piccinino oublia en un clin d'oeil ses souffrances et son état de

faiblesse. Il se traîna sur ses genoux jusqu'à la porte, et là il

réussit à se lever et à se tenir debout. Mais le vrai _Piccinino_,

voyant qu'il ne pouvait marcher qu'en se tenant aux murs, lui jeta sur

le corps le manteau de l'officier, le coiffa du chapeau d'uniforme, et

lui dit de sortir sans se presser. Quant à lui, il descendit dans la

cour abandonnée, arracha le manteau d'un des _campieri_ qui venait

d'être tué, se déguisa comme il put, et, fidèle à son compagnon, il vint

le prendre par le bras pour l'emmener vers la porte du fort.

Tout le monde était sorti, sauf deux hommes qui devaient empêcher les

prisonniers de profiter de la confusion pour s'évader, et qui revenaient

prendre la garde de la tour. Le feu s'éteignait dans le préau et ne

jetait plus qu'une lueur livide. «Le lieutenant blessé!» cria l'un d'eux

en voyant Verbum-Caro soutenu par Carmelo, travesti lui-même.

Verbum-Caro ne répondit point; mais, d'un geste, il leur enjoignit

d'aller garder la tour. Puis il sortit le plus vite qu'il put avec son

chef, qu'il suppliait de fuir sans lui, mais qui ne voulait à aucun prix

l'abandonner.

Si c'était générosité chez le Piccinino, c'était sagesse aussi; car, en

donnant de telles preuves d'affection à ses hommes, il s'assurait à

jamais leur fidélité. Le faux Piccinino pouvait être repris dans un

instant, mais s'il l'eût été, aucune torture ne lui eût fait avouer que

son compagnon était le vrai Piccinino.

Déjà l'on se battait sur l'étroite plate-forme qui s'avançait devant le

château, et les bandits commandés par Fra-Angelo feignaient de lâcher

pied. Mais les _campieri_, privés de leur chef, agissaient sans ensemble

et sans ordre. Lorsque la bande de Malacarne, descendant du bastion

comme la foudre, vint s'emparer de la porte et leur montrer la retraite

impossible, ils se sentirent perdus et s'arrêtèrent comme frappés de

stupeur. En ce moment, Fra-Angelo, Michel, Magnani et leurs hommes, se

retournèrent et les serrèrent de si près que leur position parut

désespérée. Alors, les _campieri_, sachant que les brigands ne faisaient

point de quartier, se battirent avec rage. Resserrés entre deux pans de

muraille, ils avaient l'avantage de la position sur les bandits, qui

étaient forcés d'éviter le précipice découvert. D'ailleurs, la bande de

Malacarne venait d'être frappée de consternation.

A la vue des deux Piccinino, qui franchissaient la herse, et trompés par

leur déguisement, les bandits avaient tiré sur eux. _Verbum-Caro_

n'avait pas été touché; mais Carmelo, atteint par une balle à l'épaule,

venait de tomber.

Malacarne s'était élancé sur lui pour l'achever, mais en reconnaissant

son chef, il avait rugi de douleur, et ses hommes rassemblés autour de

lui ne songeaient plus à se battre.

Pendant quelques instants, Fra-Angelo et Michel, qui combattaient au

premier rang, faisant tête aux campieri, furent gravement exposés.

Magnani s'avançait plus qu'eux encore; il voulait parer tous les coups

qui cherchaient la poitrine de Michel, car on n'avait plus le temps de

recharger les armes, on se battait au sabre et au couteau, et le

généreux Magnani voulait faire un rempart de son corps au fils d'Agathe.

Tout à coup, Michel, qui le repoussait sans cesse, en le suppliant de ne

songer qu'à lui-même, ne le vit plus à ses côtés. Michel attaquait avec

fureur. Le premier dégoût du carnage s'étant dissipé, il s'était senti

la proie d'une étrange et terrible exaltation nerveuse. Il n'était pas

blessé; Fra-Angelo, qui avait une foi superstitieuse dans la destinée du

jeune prince, lui avait prédit qu'il ne le serait pas; mais il eût pu

l'être vingt fois qu'il ne l'eût pas senti, tant sa vie s'était

concentrée dans le cerveau. Il était comme enivré par le danger, et

comme enthousiasmé par la lutte. C'était une jouissance affreuse, mais

violente; le sang de Castro-Reale s'éveillait et commençait à embraser

les veines du lionceau. Quand la victoire se déclara pour les siens, et

qu'ils purent rejoindre Malacarne en marchant sur des cadavres, Michel

trouva que le combat avait été trop court et trop facile. Et cependant

il avait été si sérieux, que presque tous les vainqueurs y avaient reçu

quelque blessure. Les _campieri_ avaient vendu chèrement leur vie, et si

Malacarne n'eût retrouvé son énergie en voyant que le Piccinino se

ranimait et se sentait assez de force pour se battre, la bande de

Fra-Angelo eût pu être culbutée dans l'affreux ravin où elle se trouvait

engagée.

L'aube grise et terne commençait à blanchir les cimes brumeuses qui

fermaient l'horizon, lorsque les assiégeants rentrèrent dans la

forteresse conquise. On devait la traverser pour se retirer, à couvert

des regards des habitants de la ville, qui étaient sortis de leurs

maisons et montaient timidement l'escalier de leur rue pour voir l'issue

du combat. C'est à peine si cette population inquiète pouvait distinguer

la masse agitée des combattants, éclairée seulement par les rapides

éclairs des armes à feu. Quand on se battit corps à corps, les pâles

citadins de Sperlinga restèrent glacés de terreur, en entendant les cris

et les imprécations de cette lutte incompréhensible. Ils n'avaient

aucune envie de secourir la garnison, et la plupart faisaient des voeux

pour les bandits. Mais la peur des représailles les empêchait de venir à

leur secours. Au lever de l'aube, on les aperçut presque nus, groupés

sur des pointes de rocher comme des ombres frissonnantes, et s'agitant

faiblement pour venir au secours du vainqueur.

Fra-Angelo et le Piccinino se gardèrent bien de les attendre. Ils

entrèrent dans la forteresse précipitamment, chaque bandit y traînant un

cadavre pour lui donner le _coup de sécurité_. Ils relevaient leurs

blessés et défiguraient ceux d'entre eux qui étaient morts. Mais cette

scène hideuse, pour laquelle Verbum-Caro retrouvait des forces, causa un

dégoût mortel au Piccinino. Il donna des ordres à la hâte pour qu'on se

dispersât et pour que chacun regagnât ses pénates ou son asile au plus

vite. Puis il prit le bras de Fra-Angelo, et, confiant Verbum-Caro aux

soins de Malacarne et de sa bande, il voulut entraîner le moine dans sa

fuite.

Mais Fra-Angelo, en proie à une anxiété affreuse, cherchait Michel et

Magnani, et sans dire leurs noms à personne, il allait demandant les

deux jeunes moines qui l'avaient accompagné. Il ne voulait point partir

sans les avoir retrouvés, et son obstination désespérée menaçait de lui

devenir funeste.

Enfin le Piccinino aperçut deux frocs tout au fond du ravin.

«Voici tes compagnons, dit-il au moine, en l'entraînant. Ils ont pris

les devants: et je conçois qu'ils aient fui le spectacle affreux de

cette victoire: mais leur sensibilité ne les empêche pas d'être deux

braves. Quels sont donc ces jeunes gens? Je les ai vus se battre comme

deux lions; ils ont l'habit de ton ordre. Mais je ne puis concevoir

comment ces deux héros ont vécu dans ton cloître sans que je les

connusse.»

Fra-Angelo ne répondit point; ses yeux voilés de sang cherchaient à

distinguer les deux moines. Il reconnaissait bien les costumes qu'il

avait donnés à Michel et à son ami; mais il ne comprenait pas leur

inaction, et l'indifférence qui semblait les isoler du reste de la

scène. L'un lui paraissait assis, l'autre à genoux près de lui.

Fra-Angelo descendit le ravin avec tant d'ardeur et de préoccupation

qu'il faillit plusieurs fois rouler dans l'abîme.

Le Piccinino, douloureusement blessé, mais plein de volonté et de

stoïcisme, le suivit, sans s'occuper de lui-même, et bientôt ils se

trouvèrent au fond du précipice, dans un lieu abrité de tous côtés et

horriblement désert, avec un torrent sous les pieds. Forcés de tourner

plusieurs roches perpendiculaires, ils avaient perdu de vue les deux

moines, et l'obscurité qui régnait encore au fond de cette gorge leur

permettait à peine de se diriger.

Ils n'osaient appeler; enfin ils aperçurent ceux qu'ils cherchaient.

L'un était assis, en effet, soutenu dans les bras de l'autre. Fra-Angelo

s'élança, et abattit le premier capuchon que sa main rencontra. Il vit

la belle figure de Magnani, couverte des ombres de la mort; son sang

ruisselait par terre: Michel en était inondé et se sentait défaillir,

quoiqu'il n'eût pas d'autre mal qu'une immense et insupportable douleur

de ne pouvoir soulager son ami et de le voir expirer dans ses bras.

Fra-Angelo voulut essayer de secourir le noble artisan; mais Magnani

retint doucement la main qu'il voulait porter sur sa blessure.

«Laissez-moi mourir en paix, mon père, dit-il d'une voix si faible que

le moine était obligé de mettre son oreille contre la bouche du moribond

pour l'entendre. Je suis heureux de pouvoir vous dire adieu. Vous direz

à la mère et à la soeur de Michel que je suis mort pour le défendre; mais

que Michel ne le sache pas! Il aura soin de ma famille, et vous la

consolerez... Nous avons la victoire n'est-ce pas? dit-il en s'adressant

au Piccinino, qu'il regarda d'un oeil éteint sans le reconnaître.

«O Mila! s'écria involontairement le Piccinino, tu aurais été la femme

d'un brave!

--Où es-tu, Michel? je ne le vois plus, dit Magnani en cherchant son ami

avec ses mains défaillantes. Nous sommes en sûreté ici, n'est-ce pas?

aux portes de Catane, sans doute?... Tu vas embrasser ta mère? Ah! oui!

J'entends le murmure de la naïade, ce bruit me rafraîchit; l'eau pénètre

dans ma blessure, bien froide... mais bien salutaire.

--Ranime-toi pour voir ma soeur et ma mère! s'écria Michel. Ah! tu

vivras, nous ne nous quitterons jamais!

--Hélas! je connais ce sourire, dit le Piccinino à voix basse, en

examinant les lèvres bleues de Magnani qui se contractaient; ne le

laissez plus parler.

--Mais je suis bien! dit Magnani d'une voix forte en étendant les bras.

Je ne me sens point malade. Parlons, mes amis!»

Il se leva par un mouvement convulsif, resta un instant debout et

vacillant; puis il retomba mort sur le sable que mouillait l'écume du

ruisseau.

Michel resta atterré. Fra-Angelo ne perdit pas sa présence d'esprit,

bien que sa poitrine, oppressée par de rudes sanglots, exhalât des

rugissements rauques et déchirants. Il souleva une énorme pierre qui

fermait l'entrée d'une des mille grottes creusées jadis dans le grès,

pour en tirer les matériaux de la forteresse. Il entoura soigneusement

le corps de Magnani des plis du froc qui le couvrait, et, l'ayant ainsi

enseveli provisoirement, il referma la grotte avec la pierre.

Ensuite il prit le bras de Michel et l'emmena avec le Piccinino à

quelque cent pas de là, dans une grotte plus vaste qui servait

d'habitation à une misérable famille. Michel eût pu reconnaître, dans

l'homme qui vint les rejoindre peu d'instants après, un des paysans

alliés de la bande; mais Michel ne comprenait rien et ne reconnaissait

personne.

Le paysan aida le moine à panser la blessure du Piccinino, qui était

profonde et qui commençait à le faire souffrir, au point qu'il avait

besoin de toute sa volonté pour cacher ses angoisses.

Fra-Angelo était meilleur chirurgien que la plupart de ceux de son pays

qui en portaient le diplôme. Il fit subir au Piccinino une cruelle mais

rapide opération, pour extraire la balle. Le patient ne proféra pas une

plainte, et Michel ne retrouva la notion de la réalité qu'en le voyant

pâlir et grincer les dents:

«Mon frère, dit-il en prenant sa main crispée, allez vous donc mourir

aussi?

--Plût au ciel que je fusse mort à la place de ton ami! répondit Carmelo

avec une sort de cruauté envers lui-même. Je ne souffrirais plus, et je

serais pleuré. Au lieu que je souffrirai toute ma vie, et ne serai

regretté de personne!

--Ami, dit le moine en jetant la balle par terre, est-ce ainsi que tu

reconnais le dévouement de ton frère?

--Mon frère, répéta le Piccinino en portant la main de Michel à ses

lèvres, tu ne l'as pas fait par affection pour moi, je le sais; tu l'as

fait pour ton honneur. Eh bien! tu es vengé de ma haine; car tu

conserves la tienne, et moi, je suis condamné à t'aimer!»

Deux larmes coulèrent sur la joue livide du bandit. Était-ce un

mouvement de sensibilité véritable, ou la réaction nerveuse qui succède

à la tension violente de la douleur physique? Il y avait sans doute de

l'un et de l'autre.

Le paysan proposa un remède étrange que Fra-Angelo accepta avec un grand

empressement. C'était une vase bitumineuse que l'on trouvait au fond

d'une source voisine, sous une eau saumâtre chargée de soufre. Les gens

du pays la recueillent et la conservent dans des pots de grès pour en

faire des emplâtres, c'est leur panacée. Fra-Angelo en fit un appareil

qu'il posa sur la blessure du bandit. Puis, l'ayant lavé et couvert de

quelques hardes qu'on acheta sur l'heure au paysan, ayant aussi lavé

Michel et lui-même du sang dont ils avaient été couverts dans le combat,

il fit avaler quelques gorgées de vin à ses compagnons, plaça Carmelo

sur le mulet de leur hôte, donna à ce dernier une bonne somme en or,

pour lui montrer qu'il y avait de l'avantage à servir la bonne cause, et

le quitta en lui faisant jurer qu'il irait chercher, la nuit suivante,

le corps de Magnani pour lui donner la sépulture avec autant de respect

que s'il eût été son propre fils!

«Mon propre fils! dit le paysan d'une voix sourde: celui que les Suisses

m'ont tué l'année dernière?»

Cette parole donna à Michel plus de confiance en cet homme que tout ce

qu'il eût pu promettre et jurer. Il le regarda pour la première fois, et

remarqua une singulière énergie et une exaltation fanatique sur cette

figure terne et creuse. C'était plus qu'un bandit, c'était un loup

cervier, un vautour, toujours prêt à tomber sur une proie ensanglantée

pour la déchirer et assouvir sa rage dans ses entrailles. On voyait

qu'il n'aurait pas assez de toute sa vie pour venger la mort de son

fils. Il ne proposa point à ses hôtes de les guider dans leur fuite. Il

lui tardait d'avoir rempli ses devoirs envers eux, afin d'aller voir

dans le château si quelque _campiere_ respirait encore, et d'insulter à

son agonie.

LII.

CONCLUSION.

Les trois fugitifs mirent pour retourner à Catane le double du temps qui

leur avait suffi pour venir à Sperlinga. Le Piccinino ne pouvait marcher

longtemps sans tomber accablé par la fièvre sur le cou de son mulet. On

faisait halte dans quelque grotte ou dans quelque ruine abandonnée, et

le moine était forcé de lui faire boire du vin pour soutenir ses forces,

bien qu'il reconnût que cela augmentait la fièvre.

Il fallait suivre des chemins escarpés et pénibles, ou plutôt éviter

toute espèce de chemin, pour ne point s'exposer à des rencontres

fâcheuses. Fra-Angelo comptait trouver, à mi-chemin de Catane, une

famille de pauvres gens sur lesquels il pouvait compter comme sur

lui-même, pour recueillir et soigner son malade; mais il ne trouva

qu'une maison déserte et déjà à demi écroulée. La misère avait chassé

ces infortunés de leur asile. Ils ne pouvaient payer l'impôt dont cette

chaumière était frappé. Peut-être étaient-ils en prison.

C'était un grave désappointement pour le moine et pour son compagnon.

Ils s'étaient éloignés à dessein du pays exploité par les bandits, parce

que, vers le midi, l'absence de danger rendait la police moins active.

Mais en voyant désert le seul asile sur lequel ils avaient pu compter

dans cette partie des montagnes, ils furent réellement alarmés. Le

Piccinino pressa en vain le moine et Michel de l'abandonner à sa

destinée, prétendant que, dès qu'il se verrait seul, la nécessité lui

donnerait peut-être des forces surnaturelles; ils s'y refusèrent, comme

on peut croire, et, après avoir examiné tous les moyens, ils

s'arrêtèrent au plus prompt et au plus sûr, quoiqu'il parût être le plus

audacieux: c'était de conduire Carmelo dans le palais Palmarosa, et de

l'y tenir caché jusqu'à ce qu'il fût en état de fuir. La princesse

n'avait qu'à faire la moindre démarche de déférence auprès de certaines

gens, pour écarter tout soupçon de sa conduite; et dans une pareille

circonstance, lorsque Michel lui-même pouvait être soupçonné d'avoir

aidé à la délivrance du Piccinino, elle n'hésiterait point à tromper le

parti de la cour sur ses sentiments politiques.

Cette idée du moine eût répugné à Michel quelques jours auparavant: mais

chaque événement le rendait plus Sicilien, en lui faisant mieux

comprendre la nécessité de la ruse. Il y acquiesça donc, et on n'eut

plus à s'occuper que de faire entrer le blessé dans le palais, sans que

personne l'aperçût. C'était le seul point important, car la retraite où

vivait Agathe, son domestique peu nombreux et aveuglément dévoué, la

fidélité et la discrétion de sa camériste Nunziata, qui, seule,

pénétrait dans certaines pièces du casino, mille détails de l'existence

habituellement mystérieuse de la princesse, rendaient cette retraite

aussi sûre que possible. D'ailleurs, on aurait à deux pas le palais de

la Serra pour y transporter le blessé, au cas où le palais Palmarosa ne

pourrait plus offrir de sécurité. Il fut décidé que Michel prendrait les

devants, et s'introduirait, à l'entrée de la nuit, chez sa mère; qu'il

l'avertirait de l'arrivée du blessé, et l'aiderait à disposer tout pour

le recevoir et le faire entrer secrètement quelques heures plus tard.

Agathe était dans un état d'anxiété impossible à décrire, lorsque

Nunziata l'avertit que quelqu'un l'attendait dans son oratoire. Elle y

courut, et, au premier aspect d'une robe de moine, elle faillit

s'évanouir, croyant qu'un des frères de Bel-Passo venait lui apporter

quelque nouvelle funeste. Mais, quelque bien déguisé que fût Michel,

l'oeil maternel ne fut pas longtemps incertain, et elle l'étreignit dans

ses bras en fondant en larmes.

Michel lui cacha les dangers qu'il avait courus; elle les pressentirait

assez tôt, lorsque la délivrance du Piccinino deviendrait la nouvelle du

pays. Il lui dit seulement qu'il avait été chercher son frère dans une

retraite sauvage, où il était mourant et privé de secours, qu'il le lui

amenait pour le confier à ses soins et qu'il fallait préparer son nouvel

asile.

Le Piccinino · 第 38 / 39 段