Au milieu de la nuit, le blessé arriva sans encombre; mais il ne gravit

point l'escalier de laves avec la même fierté d'allure que la dernière

fois. Ses forces déclinaient de plus en plus. Fra-Angelo fut forcé de le

porter jusqu'en haut. Il reconnut à peine Agathe, et pendant quelques

jours il fut entre la vie et la mort.

L'inquiétude de Mila fut d'abord calmée lorsqu'elle apprit de Michel que

Magnani était allé à Palerme pour lui rendre service. Mais il se passa

bien des jours, et Magnani ne revenant pas, la famille s'étonna et

s'alarma, Michel prétendait avoir reçu de ses nouvelles. Il était parti

pour Rome, toujours pour lui rendre service, et, plus tard, on prétendit

que l'affaire importante et secrète dont la famille Palmarosa l'avait

chargé le conduisait à Milan, à Venise, à Vienne. Que sais-je? On le fit

voyager pendant des années, et, pour calmer l'inquiétude et la douleur

des parents, on leur lut, à eux qui ne savaient pas lire, des fragments

de prétendues lettres; on leur remit beaucoup d'argent qu'il était censé

leur faire passer.

La famille Magnani fut riche et émerveillée de la fortune du pauvre

Antonio. Elle vécut de mélancolie et d'espérance; sa vieille mère

mourut, s'affligeant de ne l'avoir pas embrassé, mais chargeant Michel

de lui envoyer sa bénédiction.

Quant à Mila, elle eût été plus difficile à tromper, si la princesse,

résolue à lui épargner une plus grande douleur, ne lui en eût suggéré

une dont elle pouvait mieux prendre son parti. Elle lui fit entendre peu

à peu, et finit par lui déclarer que Magnani, partagé entre son ancienne

passion et son nouvel amour, avait craint de ne pas la rendre heureuse,

et qu'il était parti, résolu à attendre, pour reparaître, qu'il fût

entièrement guéri du passé.

Mila trouva de la noblesse et de la sincérité dans ce procédé; mais elle

se sentit piquée de n'avoir pas réussi toute seule à effacer le souvenir

d'une passion si tenace. Elle travailla à se guérir, car on ne lui

donnait pas pour certaine la guérison de son amant, et sa grande fierté

vint à son secours. Chaque jour l'absence prolongée de Magnani la rendit

plus forte et plus courageuse. Lorsqu'on parla du voyage de Rome, on lui

fit entendre que Magnani ne surmontait point l'ancienne affection et

renonçait à la nouvelle. Mila ne pleura point, elle pria sans amertume

pour le bonheur d'un ingrat et reprit peu à peu la sérénité de son

humeur.

Michel souffrit beaucoup, sans doute, de l'entendre accuser parfois cet

absent, qui eût mérité un culte dans sa mémoire; mais il sacrifia tout

au repos de sa chère soeur d'adoption. Il alla en secret, avec

Fra-Angelo, voir la tombe de son ami. Le paysan qui l'avait enseveli les

mena dans le cimetière d'un couvent voisin. De bons moines, patriotes

comme ils le sont généralement en Sicile, l'y avaient porté durant la

nuit, et avaient inscrit ces mots en latin sur une pierre qui lui

servait de monument, parmi les roses blanches et les cytises en fleur:

«_Ici repose un martyr inconnu._»

La convalescence du Piccinino fut plus longue qu'on ne s'y était

attendu. La blessure guérit assez vite; mais une fièvre nerveuse d'un

caractère assez grave le retint trois mois dans le boudoir d'Agathe, qui

lui servait de chambre, et qui fut gardé avec un soin religieux.

Une révolution morale tendait à s'opérer chez ce jeune homme méfiant et

entier. La sollicitude de Michel et de la princesse, la délicatesse de

leurs consolations, ces mille douceurs de la bonté qu'il avait perdues

avec sa mère et qu'il n'avait jamais espéré retrouver dans d'autres

âmes, entamèrent peu à peu la sécheresse et l'orgueil dont il s'était

cuirassé. Il avait toujours éprouvé un besoin ardent d'être aimé, bien

qu'il ne fût pas capable lui-même de sentir l'affection avec autant de

force et de persistance que la haine. Il fut d'abord comme blessé et

humilié d'être forcé à la reconnaissance. Mais il arriva qu'un miracle

du coeur d'Agathe en produisit un sur Michel, et que ce miracle

s'accomplit à son tour sur Carmelo. Agathe, quoique froide en apparence

et exclusive dans ses sentiments, avait le coeur si large et si généreux

qu'elle arrivait à aimer ceux qu'elle plaignait. Il y eut encore bien

des moments où les froides théories du Piccinino lui firent horreur;

mais la pitié fut plus forte lorsqu'elle comprit combien ce parti pris

de se raidir contre toutes choses le rendait malheureux. Dans ses

souffrances physiques et dans ses exaltations nerveuses, le Piccinino,

après avoir vanté et prouvé la sûreté de sa clairvoyance à l'endroit des

affections humaines, déplorait cette triste faculté avec une amertume

qui frappait Agathe.

Un soir, qu'elle parlait de lui avec Michel, et que celui-ci lui avouait

ne ressentir aucune sympathie pour son frère: «Le devoir t'amène, lui

dit-elle, à le soigner, à t'exposer pour lui, à le combler de services

et d'égards. Eh bien! il faut aimer son devoir, et ce frère en est un

bien terrible. Le devoir serait donc plus doux si tu pouvais l'aimer.

Essaie, Michel, peut-être qu'alors ce coeur de marbre changera aussi, car

il a des facultés de sibylle. Il sent peut-être que tu ne l'aimes point,

et il reste froid. Tu n'auras pas eu plus tôt un élan sincère et tendre

vers lui, même sans le lui témoigner, qu'il le devinera et t'aimera

peut-être à son tour. Moi, je vais essayer pour te donner l'exemple. Je

vais m'efforcer de me persuader qu'il est mon fils, un fils bien

différent de toi, Michel, mais que ses défauts ne m'empêchent pas

d'aimer.»

Agathe tint parole, et Michel voulut la seconder. Le Piccinino sentit de

l'intérêt véritable pour son mal moral au milieu de tous ces soins

vertueux prodigués à son mal physique; il s'attendrit peu à peu, et un

jour il porta pour la première fois la main d'Agathe à ses lèvres, en

lui disant:

«Vous êtes bonne comme ma mère. Oh! que ne suis-je votre fils!

j'aimerais alors Michel, parce que les mêmes entrailles nous auraient

portés. On n'est vraiment frères que par la femme. Elle seule peut nous

faire comprendre ce qu'on appelle la voix du sang, le cri de la nature.»

Puis, un autre jour, il dit à Michel: «Je ne t'aime pas, parce que tu es

le fils de mon père. Un homme qui a mêlé la pureté de son sang à celui

de tant de femmes si diverses d'origine et de nature devait être une

organisation mobile, compliquée, manquant d'unité: aussi ses fils

diffèrent-ils entre eux comme le jour de la nuit. Si je venais à

t'aimer, toi que j'estime et que j'admire, c'est parce que tu as une

mère que j'aime et que je me persuade parfois être la mienne aussi.»

Quand le Piccinino fut en état de reprendre sa vie d'aventures, à

laquelle il avait tant aspiré durant les langueurs de sa maladie, il fut

tout à coup brisé à l'idée de rompre une vie qu'on lui avait faite si

douce. Il voulut prendre un air dégagé, et refusa les offres d'un

meilleur sort que lui faisaient Michel et Agathe; mais il était évident

qu'il était dévoré d'effroi et de regrets.

«Mon cher enfant, lui dit le marquis, vous devez accepter les moyens de

rendre plus vaste et plus efficace la mission à laquelle vous vous êtes

voué. Nous n'avons jamais eu la pensée de vous faire rentrer d'une

manière puérile et poltronne dans cette société que vous dédaignez, et

pour laquelle vous n'êtes point fait. Mais, sans subir de contrainte,

sans changer rien à vos principes de négation et d'indépendance, vous

pouvez faire une alliance véritable, au-dessus des lois établies, avec

la véritable humanité. Jusqu'à ce jour, vous vous êtes trompé, en vous

efforçant de haïr les hommes. Ce sont leurs méchantes et fausses

institutions contre lesquelles vous protestez. Au fond du coeur, vous

aimez vos semblables, puisque vous souffrez de leur aversion et de votre

isolement. Comprenez donc mieux votre fonction de justicier d'aventure.

Jusqu'ici, votre imagination a usurpé ce titre, puisque vous ne l'avez

fait servir qu'à des vengeances personnelles et à la satisfaction de vos

instincts. Ce qui vous a manqué pour jouer un plus beau rôle et servir

plus grandement notre pays, c'est un plus vaste théâtre et des

ressources proportionnées à votre ambition. Votre frère vous offre ces

ressources; il est prêt à partager ses revenus avec vous, et ce partage

vous rendra puissant dans votre oeuvre sans vous lier à la société par

aucun point. Vous ne pourriez, en effet, devenir seigneur et

propriétaire sans contracter des engagements avec les choses légales;

mais, en puisant en secret dans l'amitié fraternelle la force qui vous

est nécessaire, vous resterez étranger au monde où nous vivons, tout en

devenant capable de travailler à en changer les vices. Vous pourrez

sortir de cette île malheureuse où vos efforts sont trop concentrés pour

avoir de l'effet; vous pourrez chercher ailleurs des compagnons et des

adeptes, établir au loin des relations avec les ennemis du mal public,

travailler pour la cause de l'esclavage universel, vous instruire des

moyens qui peuvent le faire cesser, et revenir chez nous avec des

lumières et des secours qui feront plus en un an que vos expéditions

contre de malheureux campieri ne feraient dans toute votre vie. Vos

facultés vous placent bien au-dessus de ce métier de bandit. Votre

pénétration, votre sagacité, votre instruction étendue et variée, tout

jusqu'au charme de votre visage et à la séduction de vos paroles, vous

destine à être un homme d'action politique aussi prudent que téméraire,

aussi habile que brave. Oui, vous êtes né conspirateur. Le hasard de la

naissance vous a jeté dans cette voie, et votre organisation vous a

rendu propre à y briller d'un grand éclat. Mais il y a de grandes

conspirations, qui, lors même qu'elles avortent sur un point du globe,

font marcher la cause de la liberté dans l'univers: et il y en a de

petites qui finissent au bout d'une potence avec le héros inconnu qui

les a ourdies. Que vous tombiez demain dans une embuscade, votre bande

est dispersée, et le dernier soupir de l'indépendance nationale s'exhale

de votre poitrine. Mais conspirez sous le soleil de l'humanité, au lieu

de flibuster dans l'ombre de nos précipices, et un jour vous pourrez

être le libérateur de nos frères, au lieu d'être la terreur de nos

vieilles femmes.»

Ces paroles étaient à la fois dures et flatteuses pour l'amour-propre

chatouilleux du Piccinino. Cette critique de sa vie passée le faisait

souffrir; mais le jugement porté sur sa capacité future le rassurait. Il

rougit, pâlit, rêva, comprit. Il était trop intelligent pour se défendre

contre la vérité. Agathe et Michel prirent ses mains avec affection, et

le supplièrent à genoux d'accepter la moitié d'une fortune qu'ils lui

devaient tout entière. Des larmes de fierté, d'espérance, de joie, et

peut-être aussi de reconnaissance, s'échappèrent de ses yeux ardents, et

il accepta.

Il faut dire aussi qu'un autre miracle s'était fait à l'insu de tous

dans le coeur de cet homme étrange. L'amour, le pur amour l'avait vaincu.

Mila avait été sa garde-malade, et Mila avait enchaîné le tigre. Elle en

était fière avec raison, et puis elle était très-fière naturellement.

L'amour du capitaine Piccinino la relevait à ses propres yeux de la

tache que Magnani avait faite à sa gloire en l'abandonnant. Elle était

brave aussi. Elle se sentait née pour quelque chose de plus difficile et

de plus brillant que de filer de la soie. Ses instincts d'héroïsme et de

poésie s'arrangeaient fort bien d'une existence périlleuse et pleine

d'émotions. Carmelo, qui avait regretté, à leur première entrevue,

qu'elle ne fût pas un petit garçon dont, comme Lara, il pourrait faire

son page, changea d'avis, en se disant que la beauté d'une femme et le

coeur d'une héroïne ajoutaient singulièrement au charme du jeune

compagnon qu'il rêvait.

Cependant il n'obtint pas Mila tout de suite. Elle se fit elle-même le

gage et la récompense de la docilité avec laquelle il suivrait les

conseils de la princesse et du marquis. Je crois que ce jour viendra

bientôt, s'il n'est déjà venu... Mais ici finit le roman, qui pourrait

encore durer longtemps si l'on voulait, car je persiste à dire qu'aucun

roman ne peut finir.

FIN DE PICCININO.

NOTES:

[1] Celui qui éveille.

[2] Ce sont les gendarmes, les sbires du pays.

[3] Les gens qui vont de nuit à leurs affaires.

[4] Le Piccinino est un diminutif amical que les montagnards aventuriers

avaient pu lui donner à cause de sa petite taille. Mais la locution

_piccin-piccino_ (_farsi_), signifie aussi l'action de se cacher afin de

prouver son _alibi_.

[5] C'est un surtout de laine drapée double, tissue de couleurs

différentes sur chaque face de l'étoffe On le porte pour se préserver de

l'ardeur du soleil aussi bien que pour se garantir du froid.

[6] C'est-à-dire quatre heures avant la chute du jour.

[7] Manteau de soie noire qui enveloppe la taille et couvre la tête.

[8] Quelque mal entendu que pouvait être, au point de vue du salut du

pays l'hospitalité accordée aux Français par le château de Sperlinga,

elle fut admirable de devoûment et d'obstination. Réfugiés et

protecteurs moururent de faim dans la forteresse plutôt que de se

rendre.

Le Piccinino · 第 39 / 39 段