reconduisit jusqu'à la sortie du parc; puis elle l'arrêta:
«Tu n'as point d'argent sur toi, dit-elle; Carmelo peut en avoir besoin
pour sa fuite. Je cours t'en chercher.
--Les femmes pensent à tout, dit Fra-Angelo; j'allais oublier le plus
nécessaire.»
Agathe revint avec de l'or et un papier qui portait sa signature, et que
Michel pouvait remplir à son gré, pour servir de mandat à son frère.
Magnani venait d'arriver. Il devina, à l'agitation de la princesse et
aux adieux que lui faisait Michel, en la rassurant, qu'il y avait un
danger réel que l'on cachait à cette tendre mère.
«Est-ce que je vous serai nuisible si je vous accompagne? demanda-t-il
au moine.
--Tout au contraire! dit le moine, tu peux nous être fort utile au
besoin. Viens!»
Agathe remercia Magnani par un des regards de l'amour maternel qui sont
plus éloquents que toutes les paroles.
Le marquis eût voulu se joindre à eux, mais Michel s'y opposa.
[Illustration: Ils aperçurent ceux qu'ils cherchaient (Page 142.)]
«Nous rêvons des dangers chimériques, dit-il en riant, mais s'il y en
avait pour moi, il y en aurait pour ma mère; votre place est auprès
d'elle, mon ami. Je vous confie ce que j'ai de plus cher au monde!... Ne
voilà-t-il pas des adieux bien solennels pour une promenade au clair de
la lune jusqu'à Bel-Passo?»
L
MARCHE NOCTURNE.
Quand ils furent à cent pas du parc, Michel, qui voulait bien exposer
son existence, mais non pas celle du fiancé de Mila dans une affaire à
laquelle celui-ci était étranger et n'avait aucun devoir de conscience
et de famille à remplir, pria le jeune artisan de s'en retourner à
Catane. Ce n'était pas l'opinion de Fra-Angelo. Fanatique dans ses
amitiés comme dans son patriotisme, il trouvait en Magnani un secours
providentiel. C'était un robuste et brave champion de plus, et leur
troupe était si restreinte! Magnani valait trois hommes à lui seul; le
ciel l'avait envoyé à leur aide, il fallait profiter de son grand coeur
et de son dévouement à la bonne cause.
Tout en marchant vite, ils discutèrent chaudement. Michel reprochait au
moine son prosélytisme inhumain en cette circonstance; le moine
reprochait à Michel de ne pas vouloir les moyens en voulant la fin.
Magnani termina ce débat par une fermeté invincible. «J'ai très-bien
compris dès l'abord, dit-il, que Michel s'engageait dans une affaire
plus sérieuse qu'on ne le disait à sa mère. Mon parti a été pris. J'ai
fait à madame Agathe, en un autre moment, une promesse sacrée: c'est de
ne jamais abandonner son fils à un danger que je pourrais partager avec
lui. Je tiens à mon serment, et, que Michel le veuille ou non, je le
suivrai où il ira. Je ne vois pas qu'il y ait d'autre moyen de m'en
empêcher que de me faire sauter la cervelle ici. Choisissez, d'endurer
ma société ou de me tuer, Michel...
--C'est bien! c'est bien! dit le moine; mais silence, enfants! Le pays
se couvre, et il ne faut point parler le long des enclos. D'ailleurs, on
marche moins vite quand on dispute. Ah! Magnani, tu es un homme!»
Magnani marchait au danger avec une bravoure froide et triste. Il ne se
sentait point complétement heureux par l'amour; un besoin d'émotions
violentes le poussait au hasard, vers quelque but extrême qui lui
apparaissait vaguement comme une transformation de son existence
présente et une rupture décisive avec les incertitudes et les langueurs
de son âme.
Michel était résolu plutôt que tranquille. Il savait bien qu'il était
entraîné par un fanatique au secours d'un homme peut-être aussi
dangereux qu'utile à la cause du bien. Il savait qu'il y risquait
lui-même une existence plus heureuse et plus large que celle de ses
compagnons; mais il n'hésitait pas à faire acte de virilité dans une
pareille circonstance. Le Piccinino était son frère, et quoiqu'il
n'éprouvât pour lui qu'une sympathie mêlée de défiance et de tristesse,
il comprenait son devoir. Peut-être aussi était-il devenu déjà assez
_prince_ pour ne pas supporter l'idée que le fils de son père pût périr
au bout d'une corde, avec une sentence d'infamie clouée à la potence.
Son coeur se serrait pourtant à l'idée des douleurs de sa mère s'il
succombait à une si téméraire entreprise; mais il se défendait de toute
faiblesse humaine et marchait comme le vent, comme s'il eût espéré
combler, par l'oubli, la distance qu'il se hâtait de mettre entre Agathe
et lui.
Le couvent n'était nullement soupçonné ou surveillé, puisque le
Piccinino n'y était point, et que la police du Val savait très-bien
qu'il avait passé le Garreta pour s'enfoncer dans l'intérieur de l'île.
Fra-Angelo avait supposé des dangers voisins pour empêcher la princesse
de croire à des dangers éloignés plus réels.
Il fit entrer ses jeunes compagnons dans sa cellule et les aida à se
travestir en moines. Ils se répartirent l'argent, le nerf de la guerre,
comme disait Fra-Angelo, afin qu'un seul ne fût pas gêné par le poids
des espèces. Ils cachèrent sous leurs frocs des armes bien éprouvées, de
la poudre et des balles. Leur déguisement et leur équipement prirent
quelque temps; et là, Fra-Angelo qui était préservé par une ancienne
expérience des dangers de la précipitation, examina tout avec un
sang-froid minutieux. En effet, la liberté de leurs mouvements et de
leurs actions reposait tout entière sur l'apparence extérieure qu'ils
sauraient donner à leurs individus. Le capucin arrangea la barbe de
Magnani, peignit les sourcils et les mains de Michel, changea le ton de
leurs joues et de leurs lèvres par des procédés connus dans son ancienne
profession, et avec des préparations si solides qu'elles pouvaient
résister à l'action de la pluie, de la transpiration et du lavage forcé
que la police emploie souvent en vain pour démasquer ses captures.
Quant à lui-même, le véritable capucin ne prit aucun soin de tromper les
yeux sur son identité. Il lui importait peu d'être pris et pendu, pourvu
qu'il sauvât auparavant le fils de son capitaine. Et puisqu'il
s'agissait, pour y parvenir, de traverser le pays sous l'extérieur de
gens paisibles, rien ne convenait mieux que son habit et sa figure
véritables au rôle qu'il s'était assigné.
Quand les deux jeunes gens furent tout à fait arrangés, ils se
regardèrent avec étonnement l'un et l'autre. Ils avaient peine à se
reconnaître, et ils comprirent comment le Piccinino, plus expert encore
que Fra-Angelo dans l'art des travestissements, avait pu sauver jusque
là sa personnalité réelle à travers toutes ses aventures.
Et quand ils se virent montés sur de grandes mule maigres et ardentes,
d'un aspect misérable, mais d'une force à toute épreuve, ils admirèrent
le génie du moine, et lui en firent compliment.
«Je n'ai pas été seul à faire si vite tant de choses, leur répondit-il
avec modestie; j'ai été vigoureusement et habilement secondé, car nous
ne sommes pas seuls dans notre expédition. Nous rencontrerons des
pèlerins de différentes espèces sur le chemin que nous allons suivre.
Enfants, saluez très-poliment tous les passants qui vous salueront; mais
gardez-vous de dire un mot à qui que ce soit sans avoir regardé de mon
côté. Si un accident imprévu nous séparait, vous trouveriez d'autres
guides et d'autres compagnons. Le mot de passe est celui-ci: _Amis,
n'est-ce pas ici la route de Tre-Castagne?_ Je n'ai pas besoin de vous
dire que c'est la route tout opposée, et que nul autre que vos complices
ne vous adressera une question aussi niaise. Vous répondrez cependant,
par prudence, et comme en vous jouant: _Tout chemin conduit à Rome._ Et
vous ne prendrez confiance entière que lorsqu'on aura ajouté: _Par la
grâce de Dieu le père._ N'oubliez pas! ne vous endormez pas sur vos
mules; ne les ménagez pas. Nous avons des relais en route; pas un mot
qui ne soit dit à l'oreille l'un de l'autre.»
Dès qu'ils se furent enfoncés dans la montagne, ils firent prendre à
leurs mules une allure très-décidée, et franchirent plusieurs milles en
fort peu de temps. Ainsi que Fra-Angelo le leur avait annoncé, ils
firent diverses rencontres avec lesquelles les formules convenues furent
échangées. Alors, le capucin s'approchait de ces voyageurs, leur parlait
bas, et on se remettait en marche, en observant assez de distance pour
n'avoir pas l'air de voyager ensemble, sans toutefois se mettre hors de
la portée de la vue ou de l'ouïe.
Le temps était magnifiquement doux et lumineux à l'entrée des montagnes.
La lune éclairait les masses de rochers et les précipices les plus
romantiques; mais, à mesure qu'ils s'élevèrent dans cette région
sauvage, le froid se fit sentir et la brume voila l'éclat des astres.
Magnani était perdu dans ses pensées; mais le jeune prince se laissait
aller au plaisir enfantin des aventures, et, loin de nourrir et de
caresser, comme son ami, quelque sombre pressentiment, il s'avançait
plein de confiance en sa bonne étoile.
Quant au moine, il s'abstenait de penser à quoi que ce soit d'étranger à
l'entreprise qu'il dirigeait. L'oeil attentif et perçant, l'oreille
ouverte au moindre bruit, il veillait encore sur le moindre mouvement,
sur la moindre attitude de corps de ses deux compagnons. Il les eût
préservés du danger de s'endormir et de faire des chutes au premier
relâchement de la main qui tenait les rênes, au moindre balancement
suspect des capuchons.
Au bout de quinze milles, ils changèrent de mules dans une sorte
d'ermitage qui semblait abandonné, mais où ils furent reçus dans
l'obscurité par de prétendus muletiers, auxquels ils demandèrent la
route du fameux village de _Tre-Castagne_, et qui leur répondirent, en
leur serrant la main et en leur tenant l'étrier, que _tout chemin mène à
Rome_. Fra-Angelo distribua de l'argent, de la poudre et des balles,
qu'il portait dans son sac de quêteur, à tous ceux qu'il rencontra
nantis de cet éloquent passe-port; et quand ils touchèrent au but de
leur voyage, Michel avait compté une vingtaine d'hommes de leur bande,
tant muletiers que colporteurs, moines et paysans. Il y avait même trois
femmes: c'était de jeunes gars dont la barbe n'avait pas encore poussé,
et dont la voix n'était pas encore faite. Ils étaient fort bien
accoutrés et jouaient parfaitement leurs rôles. Ils devaient servir
d'estafettes ou de vedettes au besoin.
Voici quelle était la situation du Piccinino et comment il avait été
fait prisonnier. Le meurtre de l'abbé Ninfo avait été accompli et
proclamé avec une témérité insensée tout à fait contraire aux habitudes
de prudence du jeune chef. Tuer un homme et s'en vanter par une
inscription laissée sur le lieu même, au lieu de cacher son cadavre et
de faire disparaître tout indice de l'événement, comme cela était si
facile dans un pays comme l'Etna, c'était certainement un acte de
désespoir et comme un défi jeté à la destinée dans un moment de
frénésie. Cependant Carmelo, ne voulant pas se fermer à jamais sa chère
retraite de Nicolosi, l'avait laissée bien rangée au cas d'une enquête
qui amènerait des visites domiciliaires. Il avait promptement démeublé
son riche boudoir et caché tout son luxe dans un souterrain situé sous
sa maison, dont il était à peu près impossible de trouver l'entrée et de
soupçonner l'existence. Enfin, au lever du soleil, il s'était montré,
tranquille et enjoué, dans le bourg de Nicolosi, afin de pouvoir faire
constater son _alibi_, si, prenant à la lettre la déclaration écrite sur
le socle de la croix du _Destatore_, la police venait à avoir des
soupçons sur lui et à s'enquérir de ce qu'il avait fait à cette heure.
Le meurtre de l'abbé Ninfo avait été accompli au moins deux heures
auparavant.
Tout cela fait, Carmelo s'était montré à cheval, dans le bourg, faisant
quelques provisions pour un voyage de plusieurs journées, et disant à
ses connaissances qu'il allait voir des terres à affermer dans
l'intérieur de l'île.
Il était parti pour les monts Nébrodes, au nord de la Sicile, résolu
d'y passer quelques jours chez des affiliés de sa bande, afin de laisser
écouler le temps des enquêtes et des recherches autour de Catane. Il
connaissait les allures de la police du pays: ardentes et farouches au
premier moment, craintives et fourbes au second, ennuyées et paresseuses
au troisième.
Mais l'affaire de la croix du _Destatore_ avait ému le pouvoir plus
qu'un assassinat ordinaire. Celui-là avait un caractère politique et se
trouvait lié à la nouvelle du moment, la déclaration d'Agathe et
l'apparition de son fils sur la scène du monde. Des ordres rapides et
sévères avaient été donnés sur tous les points. Carmelo ne se trouva
point en sûreté dans les montagnes, d'autant plus que son acolyte, le
faux Piccinino, l'y avait rejoint, et attirait sur lui tout le danger
des poursuites. Carmelo ne voulait point abandonner cet homme farouche
et sanguinaire, qui lui avait donné des preuves d'un dévouement sans
bornes, d'une soumission aveugle, et qui consentait à jouer son rôle
jusqu'au bout avec une audace pleine d'orgueil et de persévérance.
Il résolut donc de le faire évader avant de songer à sa propre sûreté.
Le faux Piccinino, dont le vrai nom était _Massari_, dit _Verbum-Caro_,
parce qu'il était natif du village de ce nom, avait une bravoure à toute
épreuve, mais aussi peu d'habileté qu'un buffle en fureur. Carmelo gagna
la mer avec lui, et s'occupa de trouver une barque pour le faire passer
en Sardaigne. Mais, malgré la prudence qu'il apporta dans cette
tentative, le pilote les trahit et les livra comme contrebandiers aux
douaniers de la côte. Verbum-Caro se défendit comme un lion, et ne tomba
qu'à moitié mort dans les mains de ses ennemis. Carmelo fut assez
légèrement blessé, et tous deux furent conduits au premier fort pour
être confiés à une brigade de _campieri_, parmi lesquels se trouvèrent
deux hommes qui reconnurent le faux Piccinino pour l'avoir vu dans un
engagement sur un autre point de l'île. Ils firent leur déclaration au
magistrat de Céfalù, et l'on se réjouit d'avoir mis la main sur le
fameux chef de la bande redoutée. Le vrai Piccinino ne passa que pour un
de ses complices, bien que Verbum-Caro protestât qu'il ne le connaissait
que depuis trois jours, et que c'était un jeune pêcheur qui voulait
passer avec lui en Sardaigne pour ses affaires.
Carmelo répondit avec une présence d'esprit et un talent d'imposture qui
l'eussent fait relâcher dans tout autre moment; mais les esprits étaient
en émoi: on décida qu'il serait envoyé à Catane avec son dangereux
compagnon pour voir son affaire éclaircie, et on les confia à une
brigade de gendarmerie qui leur fit prendre la route de Catane en
descendant par l'intérieur des montagnes jusqu'à la route du centre,
qu'on jugeait plus sûre.
Cependant, les campieri furent attaqués aux environs de Sperlinga par
quelques bandits qui avaient déjà appris l'arrestation des deux
Piccinino; mais, au moment où les prisonniers allaient être délivrés, un
renfort imprévu vint à l'aide des campieri, et mit les bandits en fuite.
Ce fut pendant cette action que le Piccinino eut l'adresse de faire
tomber à quelque distance un papier roulé autour d'un caillou qu'il
tenait prêt pour la première occasion. Malacarne, qu'il avait reconnu
parmi ses libérateurs, était un homme actif, intelligent et dévoué, un
ancien brave de son père et un fidèle ami de Fra-Angelo. Le billet fut
ramassé et porté à son adresse avec des renseignements précieux.
Dans la crainte bien fondée, comme l'on voit, d'une attaque dans les
monts Nébrodes, pour la délivrance du Piccinino, les autorités de Céfalù
avaient essayé de cacher l'importance de cette capture, et l'escorte des
prisonniers ne s'en était pas vantée en partant. Mais ces mêmes
autorités avaient dépêché un exprès à Catane pour demander qu'on envoyât
un détachement de soldats suisses au-devant de l'escorte jusqu'à
Sperlinga, où l'on s'arrêterait pour les attendre. Les bandits de la
montagne, qui étaient aux aguets, avaient assassiné le courrier; et,
s'étant assurés, par l'examen de ses dépêches, que le prisonnier était
bien leur chef, ils avaient essayé, comme on l'a vu, de l'arracher des
mains de l'escorte.
Le mauvais succès de cette tentative ne les avait pas rebutés. Carmelo
était l'âme de leur destinée. Sa direction intelligente, son activité,
l'esprit de justice tantôt sauvage, tantôt chevaleresque qui présidait à
ses décisions envers eux, et un prestige énorme attaché à son nom et à
sa personne, le leur rendaient aussi sacré que nécessaire. C'était
l'avis unanime parmi eux, et parmi un grand nombre de montagnards, qui,
sans le connaître, et sans le servir immédiatement, se trouvaient fort
bien d'un échange de services avec lui et les siens, que le Piccinino
mort, la profession de bandit n'était plus soutenable, et qu'il ne
restait plus aux héros d'aventures qu'à se faire mendiants.
Malacarne rassembla donc quelques-uns de ses compagnons près de
Sperlinga, et fit parvenir aux deux Piccinino l'avis qu'ils eussent à se
faire bien malades, afin de rester là le plus possible, ce qui n'était
pas difficile, car Verbum-Caro était dangereusement blessé, et, dans les
efforts désespérés qu'il avait faits pour rompre ses liens, au moment de
l'engagement dans la montagne, il avait rouvert sa plaie et perdu encore
tant de sang, qu'il avait fallu le porter jusqu'à Sperlinga. En outre,
les _campieri_ savaient qu'il était de la plus grande importance de
l'amener vivant, afin qu'on pût tenter de lui arracher des révélations
sur le meurtre de Ninfo et l'existence de sa bande.
Aussitôt que Malacarne eut pris ses dispositions, il dit à ses
compagnons, qui n'étaient encore qu'au nombre de huit, de se tenir
prêts, et, montant sur le cheval du courrier assassiné, après l'avoir
rasé de manière à le rendre méconnaissable, il traversa le pays en ligne
droite, jusqu'à Bel-Passo, avertissant sur son passage tous ceux sur
lesquels il pouvait compter, de s'armer également et de l'attendre au
retour. Secondé par Fra-Angelo, il passa six heures sur l'Etna à
rassembler d'autres bandits, et, enfin, la seconde nuit après l'arrivée
des prisonniers à Sperlinga, une vingtaine d'hommes résolus et exercés à
ces sortes de coups de main, se trouvaient en marche vers la forteresse
ou cantonnés au pied du rocher sur lequel elle est assise.
Fra-Angelo, le jeune prince de Castro-Reale et le fidèle Magnani
venaient, en outre, pour diriger l'expédition, le premier en qualité de
chef, car il connaissait le pays et la localité mieux que personne,
ayant déjà enlevé cette bicoque en de meilleurs jours avec le
_Destatore_; les deux autres en qualité de lieutenants, jeunes seigneurs
du bon parti, forcés de garder l'anonyme, mais riches et puissants.
Ainsi parlait Fra-Angelo, qui savait bien qu'il faut à la fois du
positif et de la poésie pour stimuler des hommes qui combattent contre
les lois.
Quand Fra-Angelo et ses amis quittèrent leurs montures pour s'enfoncer
dans les âpres rochers de Sperlinga, ils purent compter leurs hommes, et
ils apprirent qu'une vingtaine de paysans se tenaient épars à peu de
distance, auxiliaires prudents qui les seconderaient aussitôt qu'ils
verraient la chance se montrer favorable; hommes vindicatifs et
sanguinaires, d'ailleurs, qui avaient bien des souffrances à faire
expier à l'ennemi, et qui savaient faire prompte et terrible justice
quand il n'y avait pas trop de danger à courir.
Néanmoins, une partie de la bande commençait à se démoraliser lorsque le
moine arriva. Le lieutenant des _campieri_, qui gardait les prisonniers,
avait envoyé demander dans la journée, à _Castro-Giovanni_, un nouveau
renfort, qui devait arriver avec le jour. Cet officier s'inquiétait de
ne pas voir arriver les Suisses, qu'il attendait avec impatience.
L'esprit de la population ne le rassurait point. Peut-être s'était-il
aperçu de quelque mouvement des bandits dans la montagne et de leurs
accointances avec certaines gens de la ville. Enfin, il avait peur, ce
que le moine regardait comme un gage de la victoire, et il avait donné
l'ordre du départ pour le jour même, aimant mieux voir, disait-il, un
misérable comme le Piccinino rendre son âme au diable sur le grand
chemin, que d'exposer de braves soldats à être égorgés dans une
forteresse sans porte et sans murailles.
Peut-être cet officier savait-il assez de latin pour avoir lu, sur la
porte de l'antique château normand où il était retranché, la fameuse
devise que les Français touristes y vont contempler avec amour et
reconnaissance: _Quod Sicilis placuit, Sperlinga sola negavit._ On sait
que Sperlinga fut la seule place qui refusa de livrer les Angevins au
temps des Vêpres-Siciliennes. Permis à nos compatriotes de lui en savoir
gré; mais il est certain que _Sperlinga_ n'avait pas fait alors acte de
patriotisme[8]; et que si l'officier des _campieri_ regardait le
gouvernement actuel comme le voeu de la Sicile, il devait voir, dans le
_negavit_ de Sperlinga, une éternelle menace qui pouvait lui causer une
terreur superstitieuse.
On attendait donc le renfort de Castro-Giovanni à tout instant. Les
assiégeants allaient se trouver entre deux feux. L'imagination de
quelques-uns rêvait aussi l'arrivée des Suisses, et le soldat suisse est
la terreur des Siciliens. Aguerris et implacables, ces enfants de
l'Helvétie, dont le service mercenaire auprès des gouvernements absolus
est une honte pour leur république, frappent sans discernement sur tout
ce qu'ils rencontrent, et le _campiere_ qui hésiterait à se montrer
moins brave et moins féroce qu'eux tombe le premier sous leurs balles.
Il y avait donc peur de part et d'autre; mais Fra-Angelo triompha de
l'hésitation des bandits avec quelques paroles d'une sauvage éloquence
et d'une hardiesse sans égale. Après avoir adressé de véhéments
reproches à ceux qui parlaient d'attendre, il déclara qu'il irait seul,
avec ses _deux princes_, se faire tuer sous les murs du fort, afin qu'on
pût dire dans toute la Sicile: «Deux patriciens et un moine ont seuls
travaillé à la délivrance du Piccinino. Les enfants de la montagne ont
vu cela et n'ont pas bougé. La tyrannie triomphe, le peuple de Sicile
est devenu lâche.»
Malacarne le seconda en déclarant qu'il irait aussi se faire tuer. «Et
alors, leur dit-il, cherchez un chef et devenez ce que vous voudrez.» On
n'hésita plus, et, pour ces hommes-là, il n'y a pas de milieu entre un
découragement absolu et une rage effrénée. Fra-Angelo ne les eut pas
plus tôt vus se mettre en mouvement, qu'il s'écria: «Le Piccinino est
sauvé!» Michel s'étonna qu'il put prendre tant de confiance en des
courages tout à l'heure si chancelants; mais il vit bientôt que le
capucin les connaissait mieux que lui.
LI.
CATASTROPHE.
La forteresse de Sperlinga, réputée jadis imprenable, n'était plus dès
lors qu'une ruine majestueuse, mais hors de défense. La ville, ou plutôt
le hameau situé au-dessous, n'était plus habité que par une chétive
population rongée par la fièvre et la misère. Tout cela était porté par
un rocher de grès blanchâtre, et les ouvrages élevés de la forteresse
étaient creusés dans le roc même.
Les assiégeants gravirent le rocher du côté opposé à la ville. Il
semblait inaccessible; mais les bandits étaient trop exercés à ce genre
d'assaut pour ne pas arriver rapidement sous les murs du fort. La moitié
d'entre eux, commandée par Malacarne, gravit plus haut encore pour se
poster dans un bastion abandonné perché à la dernière crête du pic. Ce
bastion crénelé offrait une position sûre pour tirer presque
perpendiculairement sur le château. Il fut convenu que Fra-Angelo et les
siens se placeraient aux abords de la forteresse, qui n'était fermée que
par une grande porte vermoulue, disjointe, mais peu nécessaire à
enfoncer, cette opération pouvant prendre assez de temps pour donner à
la garnison celui d'organiser la résistance. Malacarne devait faire
tirer sur le château un certain nombre de coups de carabine, pendant que
Fra-Angelo se tiendrait prêt à tomber sur ceux qui sortiraient. Puis il
ferait semblant de fuir, et, pendant qu'on le poursuivrait, Malacarne
descendrait pour prendre l'ennemi en queue et le placer entre deux feux.