«Madame, je vous aime comme je vous ai toujours aimée; je vous estime

d'autant plus que vous avez été plus fière et plus loyale, en refusant

de contracter sous le beau titre de vierge une union où il vous eût

fallu apporter en secret ceux de veuve et de mère. Mais si, parce que

vous avez jadis subi un outrage, vous vous croyez déchue à mes yeux,

vous ne connaissez point mon coeur. Si, parce que vous portez un nom

bizarre et effrayant par les souvenirs qui s'y rattachent, vous pensez

que je craindrais d'y faire succéder le mien, vous faites injure à mon

dévouement pour vous. Ce sont là, au contraire, des raisons qui me font

souhaiter plus que jamais d'être votre ami, votre soutien, votre

défenseur et votre époux. On raille votre premier mariage à l'heure

qu'il est. Accordez-moi votre main et on n'osera pas railler le second.

On vous appelle la femme du brigand; soyez la femme du plus raisonnable

et du plus rangé des patriciens, afin qu'on sache bien que si vous

pouvez enflammer l'imagination d'un homme terrible, vous savez aussi

gouverner le coeur d'un homme calme. Votre fils a grand besoin d'un père,

Madame. Il va être engagé dans plus d'un passage difficile et périlleux

de la vie fatale que nous fait une race ennemie. Sachez bien que je

l'aime déjà comme mon fils, et que ma vie et ma fortune sont à lui. Mais

cela ne suffit pas: il faut que la sanction d'un mariage avec vous mette

fin à la position équivoque où nous sommes vis-à-vis l'un de l'autre. Si

je passe pour l'amant de sa mère, pourra-t-il m'aimer et m'estimer? Ne

sera-t-il pas ridicule, peut-être lâche, qu'il ait l'air de le souffrir

sans honte et sans impatience? Il faut donc que je m'éloigne de vous à

présent, si vous refusez de faire alliance avec moi. Vous perdrez le

meilleur de vos amis, et Michel aussi!... Quant à moi, je ne parle pas

de la douleur que j'en ressentirais, je ne sais point de paroles qui

puissent la rendre; mais il ne s'agit point de moi, et ce n'est point

par égoïsme que je vous implore. Non, je sais que vous ne connaissez

point l'amour et que la passion vous effraie; je sais quelle blessure

votre âme a reçue, et quelle répugnance vous inspirent les idées qui

enivrent l'imagination de ceux qui vous connaissent. Eh bien! je ne

serai que votre frère, je m'y engage sur l'honneur, si vous l'exigez.

Michel sera votre unique enfant comme votre unique amour. Seulement, la

loi et la morale publique me permettront d'être son meilleur ami, son

guide, et le bouclier de l'honneur et de la réputation de sa mère.»

Le marquis fit ce long discours d'un ton calme, et en maintenant sa

physionomie à l'unisson de ses paroles. Seulement une larme vint au bord

de sa paupière, et il eut tort de vouloir la retenir, car elle était

plus éloquente que toutes ses paroles.

La princesse rougit; ce fut la première fois que le marquis l'avait vue

rougir, et il en fut si bouleversé, qu'il perdit tout le sang-froid dont

il s'était armé. Cette rougeur qui la faisait femme pour la première

fois, à trente-deux ans, fut comme un rayon de soleil sur la neige, et

Michel était un artiste trop délicat pour ne pas comprendre qu'elle

avait encore gardé un secret au fond de son coeur, ou bien que son coeur,

ranimé par la joie et la sécurité, pouvait commencer à aimer. Et quel

homme en était plus digne que La Serra?

Le jeune prince se mit à genoux: «O ma mère, dit-il, vous n'avez plus

que vingt ans! Tenez, regardez-vous! ajouta-t-il en lui présentant un

miroir à main oublié sur sa table par la camériste. Vous êtes si belle

et si jeune, et vous voulez renoncer à l'amour! Est-ce donc pour moi?

Serai-je plus heureux parce que votre vie sera moins complète et moins

riante? Vous respecterai-je moins, parce que je vous verrai plus

respectée et mieux défendue? Craignez-vous que je sois jaloux, comme

Mila me le reprochait?... Non, je ne serai point jaloux, à moins que je

ne sente qu'il vous aime mieux que moi, et cela, je t'en défie! Cher

marquis, nous l'aimerons bien, n'est-ce pas, nous lui ferons oublier le

passé; nous la rendrons heureuse, elle qui ne l'a jamais été, et qui,

seule au monde, méritait un bonheur absolu! Ma mère, dites oui; je ne me

relèverai pas que vous n'ayez dit oui!

--J'y ai déjà songé, répondit Agathe en rougissant toujours. Je crois

qu'il le faut pour toi, pour notre dignité à tous.

--Ne dites pas ainsi, s'écria Michel en la serrant dans ses bras: dites

que c'est pour votre bonheur, si vous voulez que nous soyons heureux,

lui et moi!»

Agathe tendit sa main au marquis, et cacha la tête de son fils dans son

sein. Elle avait honte qu'il vît la joie de son fiancé. Elle avait

conservé la pudeur d'une jeune fille, et, dès ce jour, elle redevint si

fraîche et si belle, que les méchants, qui veulent absolument trouver

partout le mensonge et le crime, prétendaient que Michel n'était pas son

fils, mais un amant installé dans sa maison sous ce titre profané.

Toutes les calomnies et même les moqueries tombèrent pourtant devant

l'annonce de son mariage avec M. de la Serra, qui devait avoir lieu à la

fin de son deuil. On essaya bien encore de dénigrer l'amour

_donquichottesque_ du marquis, mais on l'envia plus qu'on ne le

plaignit.

XLIX.

DANGER.

Cette nouvelle fit une grande impression sur Magnani. Elle acheva de le

guérir et de l'attrister. Son âme exaltée ne pouvait se passer d'un

amour exclusif et absorbant; mais, apparemment, il s'était trompé

lui-même lorsqu'il se persuadait n'avoir jamais connu l'espérance; car,

toute espérance devenue impossible, il ne se sentit plus assiégé du

fantôme d'Agathe. Ce fut le fantôme de Mila qui s'empara de ses

méditations et de ses insomnies. Mais cette passion débutait au milieu

d'une souffrance pire que toutes les anciennes. Agathe lui était apparue

comme un idéal qu'il ne pouvait atteindre. Mila lui apparaissait sous le

même aspect, mais avec une certitude de plus, c'est qu'elle avait un

amant.

Il se passa alors, au sein de cette famille de parents et d'amis, une

série de petites anxiétés assez délicates et qui devinrent fort pénibles

pour Mila et pour Magnani. Pier-Angelo voyait sa fille triste, et, n'y

pouvant rien comprendre, il voulait avoir une explication cordiale avec

Magnani et l'amener à lui demander ouvertement la main de Mila.

Fra-Angelo n'était pas de son avis et le retenait. Cette contestation

portée devant le doux tribunal de la princesse, avait amené,

relativement à la promenade de Nicolosi, des explications satisfaisantes

pour le père et pour l'oncle, mais qui pouvaient bien laisser quelque

soupçon dans l'âme rigide et fière de l'amant. Fra-Angelo, qui avait

fait le mal, se chargea de le réparer. Il alla trouver le jeune homme,

et, sans lui révéler l'imprudence sublime de Mila, il lui dit qu'elle

était justifiée complétement dans son esprit, et qu'il avait découvert

que cette mystérieuse promenade n'avait pour but qu'une noble et

courageuse action.

Magnani ne fit point de questions. Autrement, le moine, qui ne savait

point arranger la vérité, lui eût tout dit: mais la loyauté de Magnani

se refusait au soupçon, du moment que Fra-Angelo donnait sa parole. Il

crut enfin au bonheur, et alla demander à Pier-Angelo de consacrer le

sien.

Mais il était écrit que Magnani ne serait point heureux. Le jour où il

se présenta pour faire sa déclaration et sa demande, Mila, au lieu de

rester présente, quitta l'atelier de son père avec humeur et alla

s'enfermer dans sa chambre. Elle était offensée dans le sanctuaire de

son orgueil par les quatre ou cinq jours d'abattement et d'irrésolution

de Magnani. Elle avait cru à une victoire plus prompte et plus facile.

Elle rougissait déjà de l'avoir poursuivie si longtemps.

Et puis, elle était au courant de tout ce qui s'était passé durant ces

jours d'angoisse. Elle savait que Michel n'approuvait pas qu'on se

pressât tant d'amener Magnani à se déclarer. Michel seul avait su le

secret de son ami, et il était effrayé pour sa soeur adoptive de la

promptitude d'une réaction vers elle, qui pouvait bien être un acte de

désespoir. Mila en conclut que Michel savait à quoi s'en tenir sur la

persistance de Magnani à aimer une autre femme, quoique ce jeune homme

eût refusé de lui reprendre la bague de la princesse, et qu'il eût prié

Mila de la conserver comme un gage de son estime et de son respect. Ce

soir-là même, le soir où il l'avait ramenée du palais de la Serra,

tandis que Michel restait auprès de sa mère, Magnani, tout enivré de sa

beauté, de son esprit et de son succès, lui avait parlé avec tant de

vivacité que c'était presque une déclaration d'amour. Mila avait eu

encore la force de ne point l'encourager ouvertement. Mais elle s'était

crue victorieuse, et le lendemain, c'est-à-dire le jour de la

déclaration d'Agathe, elle avait compté le revoir à ses pieds et lui

avouer enfin qu'il était aimé.

Mais ce jour-là il n'avait point paru, et les jours suivants il ne lui

avait pas adressé une seule parole; il s'était borné à la saluer avec un

respect glacial, lorsqu'il n'avait pu éviter ses regards. Mila,

mortellement blessée et affligée, avait refusé de dire à son père la

vérité, que le bonhomme, inquiet de sa pâleur, lui demandait presque à

genoux. Elle avait persisté à nier qu'elle aimât le jeune voisin.

Pier-Angelo n'avait rien trouvé de mieux, simple et rond comme il

l'était, que de dire à sa fille:

«Console-toi, mon enfant, nous savons bien que vous vous aimez.

Seulement il a été inquiet et jaloux à cause de l'affaire de Nicolosi;

mais, quand tu daigneras te justifier devant lui, il tombera à tes

pieds. Demain tu l'y verras, j'en suis sûr.

--Ah! maître Magnani se permet d'être jaloux et de me soupçonner! avait

répondu Mila avec feu. Il ne m'aime que d'hier, il ne sait pas si je

l'aime, et lorsqu'un soupçon lui vient, au lieu de me le confier

humblement et de travailler à supplanter le rival qui l'inquiète, il

prend l'air d'un mari trompé, abandonne le soin de me convaincre et de

me plaire, et croira me faire un grand honneur et un grand plaisir quand

il viendra me dire qu'il daigne me pardonner! Eh bien, moi, je ne lui

pardonne pas. Voilà, mon père, ce que vous pouvez lui dire de ma part.»

L'enfant s'obstina si bien dans son dépit, que Pier-Angelo fut forcé

d'amener Magnani à la porte de sa chambre, où elle le laissa frapper

longtemps, et qu'elle ouvrit enfin, en disant d'un ton boudeur, qu'on la

dérangeait impitoyablement dans sa sieste.

«Croyez bien, dit Pier-Angelo à Magnani, que la perfide ne dormait pas,

car elle sortait de chez moi au moment où vous êtes entré. Allons,

enfants, mettez sous les pieds toutes ces belles querelles. Donnez-vous

la main, puisque vous vous aimez, et embrassez-vous puisque je le

permets. Non? Mila est orgueilleuse comme l'était sa pauvre mère! Ah!

mon ami Antonio, tu seras mené comme je l'étais, et tu n'en seras pas

plus malheureux, va! Allons, à genoux, en ce cas, et demande grâce.

Signora Mila, faudra-t-il que votre père s'y mette aussi?

--Père, répondit Mila, vermeille de plaisir, de fierté et de chagrin

tout ensemble, écoutez-moi au lieu de me railler, car j'ai besoin de

garder ma dignité sauve, moi! Une femme n'a rien de plus précieux, et un

homme, un père même, ne comprend jamais assez combien nous avons le

droit d'être susceptibles. Je ne veux pas être aimée à demi, je ne veux

pas servir de pis-aller et de remède à une passion mal guérie. Je sais

que maître Magnani a été longtemps amoureux, et je crains qu'il ne le

soit encore un peu, d'une belle inconnue. Eh bien! je souhaite qu'il

prenne le temps de l'oublier et qu'il me donne celui de savoir si je

l'aime. Tout cela est trop nouveau pour être si tôt accepté. Je sais

que, quand j'aurai donné ma parole, je ne la retirerai pas, quand même

je regretterais de l'avoir fait. Je connaîtrai l'affection de Magnani,

ajouta-t-elle en lui lançant un regard de reproche, à l'égalité de son

humeur avec moi et à la persévérance de ses attentions. Il a quelque

chose à réparer et moi quelque chose à pardonner.

--J'accepte cette épreuve, répondit Magnani, mais je ne l'accepte pas

comme un châtiment; je ne sens pas que j'aie été coupable de me livrer à

la douleur et à l'abattement. Je ne me croyais point aimé, et je savais

bien que je n'avais aucun droit à l'être. Je crois encore que je ne le

suis pas, et c'est en tremblant que j'espère un peu.

--Ah! que de belles paroles pour ne rien dire! s'écria Pier-Angelo. Dans

mon temps on était moins éloquent et plus sincère. On se disait:

«M'aimes-tu?--Oui; et toi?--Moi, comme un fou.--Moi de même, et jusqu'à

la mort.» Cela valait bien vos dialogues, qui ont l'air d'un jeu, et

d'un jeu où l'on cherche à s'ennuyer et à s'inquiéter l'un l'autre. Mais

peut-être que c'est moi qui vous gêne. Je m'en vais; quand vous serez

seuls, vous vous entendrez mieux.

--Non, mon père, dit Mila qui craignait de se laisser fléchir et

persuader trop vite; quand même il aurait assez d'amour et d'esprit

aujourd'hui pour se faire écouter, je sais que je me repentirais demain

d'avoir été trop confiante. D'ailleurs, vous ne lui avez pas tout dit,

je le sais. Je sais qu'il s'est permis d'être jaloux parce que j'ai fait

une promenade singulière; mais je sais aussi qu'en lui assurant que je

n'y avais commis aucun péché, ce qu'il a eu la bonté de croire, mon

oncle a cru devoir lui taire le but de cette promenade. Eh bien, moi, je

souffre et je rougis de ce ménagement, dont on suppose apparemment qu'il

a grand besoin, et je ne veux pas lui épargner la vérité tout entière.

--Comme tu voudras, ma fille, répondit Pier-Angelo. Je suis assez de ton

avis, qu'il ne faut rien cacher de ce qu'on croit devoir dire. Parle

donc comme tu le juges à propos. Cependant, souviens-toi que c'est aussi

le secret de quelqu'un que tu as promis de ne jamais nommer.

--Je puis le nommer, puisque son nom est dans toutes les bouches,

surtout depuis quelques jours, et que, s'il y a du danger à dire qu'on

connaît l'homme qui porte ce nom, le danger est seulement pour ceux qui

s'en vantent; mon intention, d'ailleurs, n'est pas de révéler ce que je

sais sur son compte; je puis donc bien apprendre à maître Magnani que

j'ai été passer volontairement deux heures en tête-à-tête avec le

Piccinino, sans qu'il sache en quel endroit, ni pour quel motif.

--Je crois que la fièvre des déclarations va s'emparer de toutes les

femmes, s'écria Pier-Angelo en riant; depuis que la princesse Agathe en

a fait une dont on parle tant, toutes vont se confesser en public!»

Pier-Angelo disait plus vrai qu'il ne pensait. L'exemple du courage est

contagieux chez les femmes, et la romanesque Mila avait une admiration

si passionnée pour Agathe, qu'elle regrettait de n'avoir pas à

proclamer, en cet instant, quelque mariage secret avec le Piccinino,

pourvu toutefois qu'elle fût veuve et qu'elle pût épouser Magnani.

Mais cet aveu téméraire produisit un tout autre effet que celui qu'elle

en attendait. L'inquiétude ne se peignit pas sur la figure de Magnani,

et elle ne put se réjouir intérieurement d'avoir excité et réveillé son

amour par un éclair de jalousie. Il devint plus triste et plus doux

encore qu'à l'habitude, baisa la main de Mila et lui dit:

«Votre franchise est d'un noble coeur, Mila, mais il s'y mêle un peu

d'orgueil. Sans doute, vous voulez me mettre à une rude épreuve en me

disant une chose qui alarmerait au dernier point tout autre homme que

moi. Mais je connais trop votre père et votre oncle pour craindre qu'ils

m'aient trompé en me disant que vous aviez été sur la route des

montagnes pour faire une bonne action. Ne cherchez donc point à

m'intriguer; cela serait d'un mauvais coeur, puisque vous n'auriez

d'autre but que celui de me faire souffrir. Dites-moi tout, ou ne me

dites rien. Je n'ai pas le droit d'exiger des révélations qui

compromettraient quelqu'un; mais j'ai celui de vous demander de ne point

vous jouer de moi en cherchant à ébranler ma confiance en vous.»

Pier-Angelo trouva que cette fois Magnani avait parlé _comme un livre_,

et qu'on ne pouvait faire, dans une occasion aussi délicate, une réponse

plus honnête, plus généreuse et plus censée.

Mais que s'était-il donc passé depuis peu de jours dans l'esprit de la

petite Mila? Peut-être qu'il ne faut jamais jouer avec le feu, quelque

bon motif qui vous y porte, et qu'elle avait eu réellement tort d'aller

à Nicolosi. Tant il y a que la réponse de Magnani ne lui plut pas autant

qu'à son père, et qu'elle se sentit comme refroidie et piquée par

l'espèce de leçon paternelle que venait de lui donner son amant.

«Déjà des sermons! dit-elle en se levant, pour faire comprendre à

Magnani qu'elle ne voulait pas aller plus loin avec lui ce jour-là; et

des sermons à moi, que vous prétendez aimer avec si peu d'espoir et de

hardiesse? Il me semble, au contraire, voisin, que vous comptez me

trouver fort docile et fort soumise. Eh bien, j'ai peur que vous ne vous

trompiez. Je suis un enfant, et je dois le savoir, on me le dit sans

cesse; mais je sais fort bien aussi que lorsqu'on aime, on ne voit aucun

défaut, on ne trouve aucun tort à la personne aimée. Tout, de sa part,

est charmant, ou tout au moins sérieux. On ne traite pas sa loyauté

d'orgueil et sa fierté de taquinerie puérile. Vous voyez, Magnani, qu'il

est fâcheux de voir trop clair en amour. Il y a une chanson qui dit que

_Cupido è un bambino cieco_. Mon père la sait; il vous la chantera. En

attendant, sachez que la clairvoyance se communique, et que celui qui

écarte le bandeau de ses yeux découvre en même temps ses propres défauts

aux autres. Vous avez vu clairement que j'étais un peu hautaine, et vous

croyez sans doute que je suis coquette. Moi, j'ai vu par là que vous

étiez très-orgueilleux, et je crains que vous ne soyez un peu pédant.»

Les Angelo espérèrent que ce nuage passerait, et, qu'après avoir donné

carrière à sa mutinerie, Mila n'en serait que plus tendre et Magnani

plus heureux. En effet, il y eut encore entre eux des entretiens et des

luttes de paroles et de sentiment où ils furent si près de s'entendre,

que leurs soudains désaccords l'instant d'après, la tristesse de Magnani

et l'agitation de Mila semblaient inexplicables. Magnani avait parfois

peur de tant d'esprit et de volonté chez une femme. Mila avait peur de

tant de gravité et de raison inflexible chez un homme. Magnani lui

semblait incapable d'éprouver une grande passion, et elle voulait en

inspirer une, parce qu'elle se sentait d'humeur à l'éprouver violemment

pour son propre compte. Il parlait et pensait toujours comme la vertu

même, et c'était avec une imperceptible nuance d'ironie que Mila

l'appelait le _juste par excellence_.

Elle était très coquette avec lui, et Magnani, au lieu d'être heureux de

ce travail ingénieux et puissant entrepris pour lui plaire, craignait

qu'elle ne fût un peu coquette avec tous les hommes. Ah! s'il l'avait

vue dans le boudoir du Piccinino, contenir et vaincre par sa chasteté

exquise, par sa simplicité quasi virile les velléités sournoises et les

mauvaises pensées du jeune bandit, Magnani aurait bien compris que Mila

n'était point coquette, puisqu'elle ne l'était que pour lui seul.

Mais ce malheureux jeune homme ne connaissait point les femmes, et, pour

avoir trop aimé dans le silence et la douleur, il ne comprenait rien

encore aux délicats et mystérieux problèmes de l'amour partagé. Il avait

trop de modestie; il prenait trop au pied de la lettre les cruautés

persifleuses de Mila, et il la grondait de se faire si méchante avec

lui, quand il aurait dû l'en remercier à genoux.

Et puis, il faut tout dire. Cette affaire de Nicolosi avait été marquée

du sceau de la fatalité, comme tout ce qui se rattachait, ne fût-ce que

par le plus léger fil, à l'existence mystérieuse du Piccinino. Sans

entrer dans les détails qui exigeaient le secret, on avait dit à Magnani

tout ce qui pouvait le rassurer sur cette aventure de Mila. Fra-Angelo,

toujours fidèle à sa secrète prédilection pour le bandit, avait répondu

de sa loyauté chevaleresque en une pareille circonstance. La princesse,

maternellement éprise de Mila, avait parlé avec l'éloquence du coeur du

dévouement et du courage de cette jeune fille. Pier-Angelo avait tout

arrangé pour le mieux dans son heureuse et confiante cervelle. Michel

seul avait un peu frissonné en apprenant le fait, et il remerciait la

Providence d'avoir fait un miracle pour sa noble et charmante soeur.

Mais, malgré sa grandeur d'âme, Magnani n'avait pu encore accepter la

démarche de Mila comme une bonne inspiration, et, sans en jamais dire un

mot, il souffrait mortellement. Cela se conçoit de reste.

Quant à Mila, les suites de son aventure étaient plus graves,

quoiqu'elle ne s'en doutât pas encore. Ce chapitre de roman de sa vie de

jeune fille avait laissé une trace ineffaçable dans son cerveau. Après

avoir bien tremblé et bien pleuré en apprenant qu'elle s'était livrée

étourdiment en otage au terrible Piccinino, elle avait pris son parti

sur sa méprise, et elle s'était réconciliée en secret avec l'idée de ce

personnage effrayant, qui ne lui avait légué, au lieu de honte, de

remords et de désespoir, que des souvenirs poétiques, de l'estime pour

elle-même et un bouquet de fleurs sans tache que, je ne sais par quel

instinct, elle avait conservé précieusement et caché parmi ses reliques

sentimentales, après l'avoir fait sécher avec un soin religieux.

Mila n'était pas coquette; nous l'avons bien prouvé en disant combien

elle l'était avec l'homme qu'elle regardait comme son fiancé. Elle

n'était pas volage non plus; elle lui eût gardé jusqu'à la mort une

fidélité à toute épreuve. Mais il y a, dans le coeur d'une femme, des

mystères d'autant plus déliés et profonds, que cette femme est mieux

douée et d'une nature plus exquise. C'est d'ailleurs quelque chose de

doux et de glorieux pour une jeune fille que d'avoir réussi à dominer un

lion redoutable, et d'être sortie saine et sauve d'une terrible aventure

par la seule puissance de sa grâce, de sa candeur et de son courage.

Mila comprenait maintenant combien elle avait été forte et habile à son

insu, en ce danger, et l'homme qui avait subi à ce point l'empire de son

mérite ne pouvait pas lui sembler un homme méprisable ou vulgaire.

Une reconnaissance romanesque l'enchaînait donc au souvenir du capitaine

Piccinino, et on eût pu lui en dire tout le mal possible sans ébranler

sa confiance en lui. Elle l'avait pris pour un prince; n'était-il pas

fils de prince et frère de Michel? Pour un héros, libérateur futur de

son pays; ne pouvait-il pas le devenir, et n'en avait-il pas l'ambition?

Son doux parler, ses belles manières l'avaient charmée; et pourquoi non?

N'avait-elle pas un engouement plus vif encore pour la princesse Agathe,

et cette admiration était-elle moins légitime et moins pure que l'autre?

Tout cela n'empêchait pas Mila d'aimer Magnani assez ardemment pour être

toujours sur le point de lui en faire l'aveu malgré elle; mais huit

jours s'étaient passés depuis leur première querelle sans que le modeste

et craintif Magnani eût encore su arracher cet aveu.

Il eût obtenu cette victoire, un peu plus tard sans doute, le lendemain

peut-être! mais un événement inattendu vint bouleverser l'existence de

Mila et compromettre gravement celle de tous les personnages de cette

histoire.

Un soir que Michel se promenait dans les jardins de sa villa avec sa

mère et le marquis, faisant tous trois des projets de dévouement

réciproque et des rêves de bonheur, Fra-Angelo vint leur rendre visite,

et Michel remarqua, à l'altération de sa figure et à l'agitation de ses

manières, qu'il désirait lui parler en secret. Ils s'éloignèrent

ensemble, comme par hasard, et le capucin, tirant de son sein un papier

tout noirci et tout froissé, le lui présenta. Il ne contenait que ce peu

de mots: «Je suis pris et blessé; à l'aide, mon frère! Malacarne vous

dira le reste. Dans vingt-quatre heures il serait trop tard.»

Michel reconnut l'écriture nerveuse et serrée du Piccinino. Le billet

était écrit avec son sang.

«Je suis au courant de ce qu'il faut faire, dit le moine. J'ai reçu la

lettre il y a six heures. Tout est prêt. Je suis venu vous dire adieu,

car je pourrai fort bien n'en pas revenir.»

Et il s'arrêta, comme s'il craignait d'ajouter quelque chose.

«Je vous entends, mon père, vous avez compté sur mon aide, répondit

Michel; je suis prêt. Laissez-moi embrasser ma mère.

--Si vous l'embrassez, elle verra que vous partez, elle vous retiendra.

[Illustration: Il se traîna sur les genoux. (Page 141.)]

--Non, mais elle sera inquiète. Je ne l'embrasserai pas: partons. Chemin

faisant, nous trouverons un motif à lui donner de mon absence et un

exprès à lui envoyer.

--Ce serait fort dangereux pour elle et pour nous, reprit le moine.

Laissez-moi faire: c'est cinq minutes de retard, mais il le faut.»

Il rejoignit la princesse, et lui parla ainsi en présence du marquis:

«Carmelo est caché dans notre couvent; il est dans les meilleurs

sentiments pour Votre Altesse et pour Michel. Il veut se réconcilier

avec lui ayant de partir pour une longue expédition que nécessite

l'affaire de l'abbé Ninfo et les rigueurs ombrageuses de la police

depuis ce moment-là. Il a aussi quelques services à demander à son

frère. Permettez donc que nous partions ensemble, et si nous étions

observés, ce qui est fort possible, je garderais Michel au couvent

jusqu'à ce qu'il pût en sortir sans danger. Fiez-vous à la prudence d'un

homme qui connaît ces sortes d'affaires. Michel passera la nuit

peut-être au couvent, et quand il resterait plus longtemps, ne vous

alarmez pas, et surtout ne l'envoyez pas chercher; ne nous adressez

aucun message qui pourrait être intercepté et nous faire découvrir

donnant asile et protection au proscrit. Que Votre Altesse me pardonne

de ne pouvoir en dire davantage pour la rassurer. Le temps presse!»

Le Piccinino · 第 36 / 39 段