n'être pas déjà loin d'ici, et nous n'avons pas le droit de priver les
grands et le peuple de Catane d'un terrible exemple et d'une sanglante
leçon. Assassiné, lui, le fier Castro-Reale? assassiné par le cardinal,
attiré dans un piége par l'infâme abbé! Ah! j'aurais dû le deviner! Il y
avait encore en lui trop d'énergie et de coeur pour descendre au suicide.
Ah! Michel! n'accuse pas ton frère de trop de sévérité, et ne regarde
pas ce châtiment comme un crime inutile. Tu ne sais pas ce que c'était
que ton père dans ses bons jours, dans ses grands jours! Tu ne sais pas
qu'il était en voie de s'amender et de redevenir le justicier des
montagnes. Il se repentait. Il croyait en Dieu, il aimait toujours son
pays, et il adorait ta mère! Qu'il eût pu vivre ainsi une année de plus,
et elle l'eût aimé, et elle lui eût tout pardonné. Elle serait venue
partager ses dangers, elle eût été la femme du brigand au lieu d'être la
captive et la victime des assassins. Elle t'eût élevé elle-même, elle
n'eût jamais été séparée de toi! Tu aurais sucé le lait sauvage d'une
lionne, et tu aurais grandi dans la tempête. Tout serait mieux ainsi! La
Sicile serait plus près de sa délivrance qu'elle ne le sera peut-être
dans dix ans, et moi, je ne fusse pas resté moine! Au lieu de nous
promener dans la montagne, les bras croisés, pour voir ce cadavre tombé
dans un coin, et le Piccinino fuyant à travers les abîmes, nous serions
tous ensemble, le mousquet au poing, livrant de rudes batailles aux
Suisses de Naples, et marchant peut-être sur Catane, le drapeau jaune
frissonnant en plis d'or à la brise du matin! Oui, tout serait mieux
ainsi, je te le dis, prince de Castro-Reale!... Mais la volonté de Dieu
soit faite! ajouta Fra-Angelo, se rappelant enfin qu'il était moine.
Bien certains que le Piccinino avait dû quitter le val, longtemps même
avant l'heure désignée dans l'inscription comme celle du meurtre, Michel
et le capucin n'allèrent pas plus loin et s'éloignèrent de ce lieu
sauvage où, pendant plusieurs heures encore, le cadavre de l'abbé
pouvait bien être la proie du vautour, sans que personne vint troubler
son affreux festin. Comme ils revenaient sur leurs pas, ils virent
l'oiseau sinistre passer sur leurs têtes et retourner à sa déplorable
proie avec acharnement. «Mangé par les chiens et les vautours, dit le
moine sans témoigner aucun trouble, c'est le sort que tu méritais! c'est
la malédiction que, dans tous les temps, les peuples ont prononcée sur
les espions et les traîtres. Vous voilà bien pâle, mon jeune prince, et
vous me trouvez peut-être bien rude envers un prêtre, moi qui suis aussi
un homme d'église. Que voulez-vous? J'ai beaucoup vu tuer et j'ai tué
moi-même, peut-être plus qu'il ne le faudrait pour le salut de mon âme!
mais dans les pays conquis, voyez-vous, la guerre n'a pas toujours
d'autres moyens que le meurtre privé. Ne croyez pas que le Piccinino
soit plus méchant qu'un autre. Le ciel l'avait fait naître calme et
patient; mais il y a des vertus qui deviendraient des vices chez nous,
si on les conservait. La raison et le sentiment de la justice lui ont
appris à être terrible, au besoin! Voyez, pourtant, qu'il a l'âme loyale
au fond. Il est fort irrité contre votre mère, m'avez-vous dit, et vous
avez craint sa vengeance. Vous voyez qu'il l'absout du crime dont la
sainte femme n'a jamais conçu la pensée; vous voyez qu'il rend hommage à
la vérité, même dans le feu de sa colère. Vous voyez aussi qu'au lieu de
vous adresser une malédiction, il vous exhorte à faire cause commune
avec lui, dans l'occasion. Non, non, Carmelo n'est pas un lâche!»
Michel était de l'avis du capucin; mais il garda le silence: il avait un
grand effort à faire pour fraterniser avec l'âme sombre de ce sauvage
raffiné qui s'appelait le Piccinino. Il voyait bien la secrète
prédilection du moine pour le bandit. Aux yeux de Fra-Angelo, le bâtard
était, bien plus que le prince, le fils légitime du _Destatore_ et
l'héritier de sa force. Mais Michel était trop accablé des émotions tour
à tour délicieuses et horribles qu'il venait d'éprouver depuis quelques
heures, pour suivre une conversation quelconque, et, eût-il trouvé le
capucin trop vindicatif et trop enclin à un reste de férocité, il ne se
sentait pas le droit de contredire et même de juger un homme auquel il
devait la légitimité de sa naissance, la conservation de ses jours, et
le bonheur de connaître sa mère.
Ils aperçurent de loin la villa du cardinal toute tendue de noir.
«Et vous aussi, Michel, vous allez être forcé de prendre le deuil, dit
Fra-Angelo. Carmelo est plus heureux que vous en ce moment, de ne pas
appartenir à la société. S'il était le fils de la princesse de
Palmarosa, il lui faudrait porter la livrée menteuse de la douleur, le
deuil de l'assassin de son père.
--Pour l'amour de ma mère, mon bon oncle, répondit le prince, ne me
montrez pas le mauvais côté de ma position. Je ne puis songer encore à
rien, sinon que je suis le fils de la plus noble, de la plus belle et de
la meilleure des femmes.
--Bien, mon enfant; c'est bien. Pardonnez-moi, reprit le moine. Moi, je
suis toujours dans le passé; je suis toujours avec le souvenir de mon
pauvre capitaine assassiné. Pourquoi l'avais-je quitté? pourquoi
étais-je déjà moine? Ah! j'ai été un lâche aussi! Si j'étais resté
fidèle à sa mauvaise fortune et patient pour ses égarements, il ne
serait pas tombé dans une misérable embûche, il vivrait peut-être
encore! Il serait fier et heureux d'avoir deux fils, tous deux beaux et
braves! Ah! _Destatore, Destatore!_ voici que je te pleure avec plus
d'amertume que la première fois. Apprendre que tu es mort d'une autre
main que de la tienne, c'est recommencer à te perdre.»
Et le moine, tout à l'heure si dur et si insensible en foulant sous ses
pieds le sang du traître, se mit à pleurer comme un enfant. Le vieux
soldat, fidèle au delà de la mort, reparut en lui tout entier, et il
embrassa Michel en disant: «Console-moi, fais-moi espérer que nous le
vengerons!»
«Espérons pour la Sicile! répondit Michel. Nous avons mieux à faire que
de venger nos querelles de famille, nous avons à sauver la patrie! Ah!
la patrie! c'est un mot que tu avais besoin de m'expliquer hier, brave
soldat; mais aujourd'hui, c'est un mot que je comprends bien.»
Ils se serrèrent fortement la main et entrèrent dans la villa Palmarosa.
XLVIII.
LE MARQUIS
Messire Barbagallo les attendait à la porte avec un visage plein
d'anxiété. Dès qu'il aperçut Michel, il courut à sa rencontre et se mit
à genoux pour lui baiser la main. «Debout, debout, Monsieur! lui dit le
jeune prince, choqué de tant de servilité. Vous avez servi ma mère avec
dévouement. Donnez-moi la main, comme il convient à un homme!»
Ils traversèrent le parc ensemble; mais Michel ne voulut pas encore
recevoir les hommages de tous les valets, qui ne menaçaient pourtant pas
d'être plus importuns que celui de l'intendant; car celui-ci le
poursuivait en lui demandant cent fois pardon de la scène du bal, et en
s'efforçant de lui prouver que si le décorum lui avait permis, en cette
occasion, d'avoir ses lunettes, sa vue affaiblie ne l'eût pas empêché de
remarquer qu'il ressemblait trait pour trait au grand capitaine Giovanni
Palmarosa, mort en 1288, dont il avait porté la veille, en sa présence,
le portrait au marquis de la Serra: «Ah! que je regrette, disait-il, que
la princesse ait fait don de tous les Palmarosa au marquis! Mais Votre
Altesse recouvrera cette noble et précieuse part de son héritage. Je
suis certain que Son Excellence le marquis lui restituera par son
testament, ou par une cession plus prompte encore, tous les ancêtres des
deux familles.
--Je les trouve bien où ils sont, répondit Michel en souriant. Je
n'aime pas beaucoup les portraits qui ont le don de la parole.»
Il se déroba aux obsessions du majordome et tourna le rocher, afin
d'entrer par le casino. Mais, comme il pénétrait dans le boudoir de sa
mère, il vit que Barbagallo tout essoufflé l'avait suivi sur l'escalier:
«Pardon, Altesse, disait-il d'une voix entrecoupée, madame la princesse
est dans la grande galerie, au milieu de ses parents, de ses amis et de
ses serviteurs, auxquels elle vient de faire la déclaration publique de
son mariage avec le très-noble et très-illustre prince votre père. On
n'attend plus que le très-digne frère Angelo, qui a dû recevoir un
exprès, il y a deux heures, afin qu'il apportât du couvent les titres
authentiques de ce mariage, qui doivent constater ses droits à la
succession de Son Éminence, le très-haut, très-puissant et
très-excellent prince cardinal...
--J'apporte les titres, répondit le moine; avez-vous tout dit,
très-haut, très-puissant et très-excellent maître Barbagallo?
--Je dirai encore à Son Altesse, reprit l'intendant sans se déconcerter,
qu'elle est attendue aussi avec impatience... mais que...
--Mais quoi? Ne me barrez pas toujours le passage avec vos airs
suppliants, monsieur Barbagallo. Si ma mère m'attend, laissez-moi courir
vers elle; si vous avez quelque requête personnelle à me présenter, je
vous écouterai une autre fois, et, d'avance, je vous promets tout.
--O mon noble maître, oui! s'écria Barbagallo en se mettant en travers
de la porte, d'un air héroïque et en présentant à Michel un habit de
gala à l'ancienne mode, tandis qu'un domestique, rapidement averti par
un coup de sonnette, apportait une culotte de satin brodée d'or, une
épée et des bas de soie à coins rouges. Oui, oui! c'est une demande
personnelle que j'ose vous adresser. Vous ne pouvez pas vous présenter
devant l'assemblée de famille qui vous attend, avec cette casaque de
bure et cette grosse chemise. C'est impossible qu'un Palmarosa, qu'un
Castro-Reale je veux dire, apparaisse, pour la première fois, à ses
cousins-germains et issus de germains dans l'accoutrement d'un manoeuvre.
On sait les nobles infortunes de votre jeunesse et la condition indigne
à laquelle votre grand coeur a su résister. Mais ce n'est pas une raison
pour qu'on en voie la livrée sur le corps de Votre Altesse. Je me
mettrai à ses genoux pour la supplier de se revêtir des habits de
cérémonie que le prince Dionigi de Palmarosa, son grand-père, portait le
jour de sa première présentation à la cour de Naples.
La première partie de ce discours avait vaincu la sévérité de Michel. Le
moine et lui n'avaient pu résister à un accès de fou rire: mais la fin
de l'exorde fit cesser leur gaieté et rembrunit leurs fronts.
«Je suis bien sûr, dit Michel d'un ton sec, que ce n'est pas ma mère qui
vous a chargé de me présenter ce déguisement ridicule, et qu'elle
n'aurait aucun plaisir à me voir revêtir cette livrée-là! J'aime mieux
celle que je porte encore et que je porterai le reste de cette journée,
ne vous en déplaise, monsieur le majordome.
--Que Votre Altesse ne soit pas irritée contre moi, répondit Barbagallo
tout confus en faisant signe au laquais de remporter l'habit au plus
vite. J'ai agi peut-être inconsidérément en ne prenant conseil que de
mon zèle... mais si...
--Mais non! laissez-moi, dit Michel en poussant la porte avec énergie;»
et, prenant le bras de Fra-Angelo, il descendit l'escalier intérieur du
Casino et entra résolument dans la grande salle, sous son costume
d'artisan.
La princesse, vêtue de noir, était assise au fond de la galerie sur un
sofa, entourée du marquis de la Serra, du docteur Recuperati, de
Pier-Angelo, de plusieurs amis éprouvés des deux sexes et de plusieurs
parents, à la mine plus ou moins malveillante ou consternée, malgré
leurs efforts pour paraître touchés et émerveillés du roman de sa vie
qu'elle venait de leur raconter. Mila était assise à ses pieds sur un
coussin, belle, attendrie, et pâle de surprise et d'émotion. D'autres
groupes étaient espacés dans la galerie. C'étaient des amis moins
intimes, des parents plus éloignés, puis des gens de loi qu'Agathe avait
appelés pour constater la validité de son mariage et la légitimité de
son fils. Plus loin encore, les serviteurs de la maison, en service
actif ou admis à la retraite, quelques ouvriers privilégiés, la famille
Magnani entre autres; enfin l'élite de ces _clients_ avec lesquels les
seigneurs siciliens ont des relations de solidarité inconnues chez nous,
et qui rappellent les antiques usages du patriciat romain.
On peut bien penser qu'Agathe ne s'était pas crue forcée de dire quelles
raisons cruelles l'avaient décidée à épouser le trop fameux prince de
Castro-Reale, ce bandit si brave et si redoutable, si dépravé et
pourtant si naïf parfois, espèce de don Juan converti, sur lequel
couraient encore plus d'histoires terribles, fantastiques, galantes et
invraisemblables, qu'il n'en avait pu mener à fin. Elle préférait à
l'aveu public d'une violence qui répugnait à sa pudeur et à sa fierté,
l'aveu tacite d'un amour, romanesque, de sa part, jusqu'à
l'extravagance, mais librement consenti et légitimé. Le seul marquis de
la Serra avait été le confident de sa véritable histoire; lui seul
savait maintenant les malheurs d'Agathe, la cruauté de ses parents,
l'assassinat présumé du _Destatore_, et les complots contre la vie de
son fils au berceau. La princesse laissa pressentir aux autres que sa
famille n'eût point approuvé ce mariage clandestin, et que son fils
avait dû être élevé en secret pour ne point risquer d'être déshérité
dans sa personne par ses parents maternels. Elle avait fait un récit
court, simple et précis, et elle y avait porté une assurance, une
dignité, un calme qu'elle devait à l'énergie du sentiment maternel.
Avant qu'elle connût l'existence de son enfant, elle se serait donné la
mort plutôt que de laisser soupçonner la dixième partie de son secret;
mais, avec la volonté de faire reconnaître et accepter son fils, elle
eût tout révélé si un aveu complet eût été nécessaire.
Elle avait fini de parler depuis un quart d'heure, quand Michel entra.
Elle avait regardé tout son auditoire avec tranquillité. Elle savait à
quoi s'en tenir sur l'attendrissement naïf des uns, sur la malignité
déguisée des autres. Elle savait qu'elle aurait le courage de faire face
à toutes les amplifications, à toutes les railleries, à toutes les
méchancetés que sa déclaration allait faire éclater dans le public et
surtout dans le grand monde. Elle était préparée à tout et se sentait
bien forte, appuyée sur son fils, cette femme qui n'avait pas plus voulu
de la protection d'un mari que des consolations d'un amant.
Quelques-unes des personnes présentes, soit par malice, soit par bêtise,
avaient essayé de lui faire ajouter quelques détails, quelques
éclaircissements à sa déclaration. Elle avait répondu avec douceur et
fermeté: «Ce n'est pas devant tant de témoins, et en un jour de deuil et
de gravité pour ma maison que je puis me prêter volontairement à vous
divertir ou à vous intéresser au récit d'une histoire d'amour.
D'ailleurs, tout cela est un peu loin de ma mémoire. J'étais bien jeune
alors, et, après vingt ans écoulés sur ces émotions, je pourrais
difficilement me remettre à un point de vue qui vous fît comprendre le
choix que j'avais jugé à propos de faire. Je permets qu'on le trouve
extraordinaire, mais je ne permettrai à personne de le blâmer en ma
présence; ce serait insulter à la mémoire de l'homme dont j'ai accepté
le nom pour le transmettre à mon fils.»
On chuchotait avidement dans les groupes de cette assemblée déjà
dispersée dans la vaste galerie. Le dernier de tous à l'extrémité de la
salle, celui qui se composait de braves ouvriers et de fidèles
serviteurs, était le seul grave, calme et secrètement attendri. Le père
et la mère de Magnani étaient venus baiser, en pleurant, la main
d'Agathe. Mila, dans son extase d'étonnement et de joie, était un peu
triste au fond du coeur. Elle se disait que Magnani aurait dû être là, et
elle ne le voyait point arriver, quoiqu'on l'eût cherché partout. Elle
l'oublia cependant quand elle vit paraître Michel, et elle se leva pour
s'élancer vers lui à travers les groupes malveillants ou stupéfiés qui
s'ouvrirent pour laisser passer le prince artisan et sa casaque de
laine. Mais elle s'arrêta, toute rouge et tout affligée: Michel n'était
plus son frère. Elle ne devait plus l'embrasser.
Agathe, qui s'était levée avant elle, se retourna pour lui faire signe,
et, la prenant par la main, elle marcha vers son fils avec la résolution
et l'orgueil d'une mère et d'une reine. Elle le présenta d'abord à la
bénédiction publique de son père et de son oncle adoptifs, puis aux
poignées de main de ses amis et aux salutations de ses connaissances.
Michel eut du plaisir à se montrer fier et froid avec ceux qui lui
parurent tels; et quand il fut au milieu de la partie populaire de la
réunion, il se montra tel qu'il se sentait, plein d'effusion et de
franchise. Il n'eut pas de peine à se gagner ces coeurs-là, et il y fut
accueilli comme si ces braves gens l'eussent vu naître et grandir sous
leurs yeux.
Après la production des actes de mariage et de naissance, qui, ayant été
contractés et enregistrés sous l'ancienne administration ecclésiastique,
étaient parfaitement légitimes et authentiques, Agathe prit congé de
l'assemblée de famille et se retira dans son appartement avec Michel, la
famille Lavoratori et le marquis de la Serra. Là, on goûta encore sans
trouble le bonheur d'être ensemble, et on se reposa un peu de la
contrainte qu'on avait subie, en riant de l'incident de l'habit de gala
du grand-père, heureuse imagination de Barbagallo! On s'amusa d'avance
de tout ce qui allait être enfanté de monstrueux et de ridicule dans les
premiers temps, par les imaginations catanaises, messinoises et
palermitaines, sur la situation de la famille.
La journée ne s'écoula point sans qu'ils sentissent tous qu'ils auraient
besoin d'un courage plus sérieux. La nouvelle de l'assassinat de l'abbé
Ninfo, et surtout la copie de l'inscription audacieuse, arrivèrent dans
la soirée et circulèrent rapidement par toute la ville. Des promeneurs
avaient apporté l'écrit, des _campieri_ apportèrent le cadavre. Comme
cela avait une couleur politique, on en parla tout bas; mais comme cela
était lié aux événements de la journée, à la mort du cardinal et à la
déclaration d'Agathe, on en parla toute la nuit, jusqu'à en perdre
l'envie de dormir. La plus belle et la plus grande ville possible,
lorsqu'elle n'est point une des métropoles de la civilisation, est
toujours, par l'esprit et les idées, une petite ville de province,
surtout dans le midi de l'Europe.
La police s'émut d'ailleurs de la vengeance exercée sur l'un de ses
employés. Les gens en faveur prirent, dans les salons, une attitude de
menace contre la noblesse patriotique. Le parti napolitain fit entendre
que le prince de Castro-Reale n'avait qu'à bien se tenir s'il voulait
qu'on oubliât les forfaits de monsieur son père, et on fit bientôt
pénétrer, jusque dans le boudoir de la princesse, de salutaires
avertissements qu'on voulait bien lui donner. Un ami sincère, mais
pusillanime, vint lui apprendre que son innocence proclamée par la main
fantastique du Piccinino, et l'appel fait à son fils dans le même écrit
pour qu'il eût à venger Castro-Reale, la compromettraient gravement, si
elle ne se hâtait de faire quelques démarches prudentes, comme de
présenter son fils aux puissances du moment, et de témoigner, d'une
manière indirecte, mais claire, qu'elle abandonnait l'âme de son défunt
brigand au diable et le corps de son beau-fils le bâtard au bourreau;
qu'elle avait l'intention d'être une bonne, une vraie Palmarosa, comme
l'avaient été son père et son oncle; enfin qu'elle se portait garant de
la bonne éducation politique qu'elle saurait donner à l'héritier d'un
nom aussi difficile à porter désormais que celui de Castro-Reale.
A ces avertissements, Agathe répondit avec calme et prudence qu'elle
n'allait jamais dans le monde; qu'elle vivait, depuis vingt ans, dans
une retraite tranquille, où aucun complot ne s'était jamais formé; que
faire en ce moment des démarches pour se rapprocher du pouvoir, ce
serait, en apparence, accepter des méfiances qu'elle ne méritait point;
que son fils était encore un enfant, élevé dans une condition obscure et
dans l'ignorance de tout ce qui n'était pas la poésie des arts; qu'enfin
elle porterait hardiment, ainsi que lui, le nom de Castro-Reale, parce
que c'était une lâcheté de renier ses engagements et son origine, et que
tous deux sauraient le faire respecter, même sous l'oeil de la police.
Quant au Piccinino, elle feignit fort habilement de ne pas savoir ce
qu'on voulait lui dire, et de ne pas croire à l'existence de ce fantôme
insaisissable, espèce de Croquemitaine dont on faisait peur aux petits
enfants et aux vieilles femmes du faubourg. Elle fut surprise et
troublée de l'assassinat de l'abbé Ninfo; mais, comme le testament
s'était retrouvé à propos dans les mains du docteur Recuperati, nul ne
put soupçonner qu'une accointance secrète avec les bandits de la
montagne l'eût remise en possession de son titre. Le docteur ne sut pas
même qu'il lui avait été soustrait; car, au moment où il allait faire
publiquement la déclaration que l'abbé Ninfo le lui avait volé, Agathe
l'avait interrompu en lui disant: «Prenez garde, docteur, vous êtes fort
distrait; n'accusez légèrement personne. Vous m'avez montré ce
testament, il y a deux jours; ne l'auriez-vous pas laissé dans mon
cabinet, sous un bloc de mosaïque?»
On avait été officiellement à l'endroit indiqué, et on avait trouvé le
testament intact. Le docteur, émerveillé de son étourderie, y avait cru
comme les autres.
Agathe avait trop souffert, elle avait eu de trop rudes secrets à garder
pour ne pas être habile quand il fallait s'en donner la peine. Michel et
le marquis admirèrent la présence d'esprit qu'elle déploya dans toute
cette affaire, pour sortir d'une situation assez alarmante. Mais
Fra-Angelo devint fort triste, et Michel se coucha, bien moins
insouciant dans son palais qu'il n'avait fait dans sa mansarde. Les
précautions indispensables, la dissimulation assidue dont il fallait
s'armer, lui révélèrent les soucis et les dangers de la grandeur. Le
capucin craignait qu'il ne se corrompît malgré lui. Michel ne craignait
pas de se corrompre; mais il sentait qu'il lui faudrait s'observer et
s'amoindrir pour garder son repos et son bonheur domestique, ou
s'engager dans un combat qui ne finirait plus qu'avec sa fortune et sa
vie.
Il s'y résigna. Il se dit qu'il serait prudent pour sa mère jusqu'au
moment où il serait téméraire pour sa patrie. Mais déjà le temps de
l'ivresse et du bonheur était passé; déjà commençait le devoir: les
romans qu'on ne coupe pas au beau milieu du dénouement se rembrunissent
à la dernière page, pour peu qu'ils aient le moindre fonds de
vraisemblance.
Certaines personnes de goût et d'imagination veulent qu'un roman ne
finisse point, et que l'esprit du lecteur fasse le reste. Certaines
personnes judicieuses et méthodiques veulent voir tous les fils de
l'intrigue se délier patiemment et tous les personnages s'établir pour
le reste de leurs jours, ou mourir, afin qu'on n'ait plus à s'occuper
d'eux. Je suis de l'avis des premiers, et je crois que j'aurais pu
laisser le lecteur au pied de la croix du _Destatore_, lisant
l'inscription qu'y avait tracée le justicier d'aventure. Il aurait fort
bien pu inventer sans moi le chapitre qu'il vient de parcourir, je gage,
avec tiédeur, se disant: «J'en étais sûr, je m'y attendais bien, cela va
sans dire.»
Mais j'ai craint d'avoir affaire à un lecteur délicat qui ne se trouvât
fort mal installé en la compagnie classiquement romantique d'un cadavre
et d'un vautour.
Pourquoi tous les dénouements sont-ils plus ou moins manqués et
insuffisants? la raison en est simple, c'est parce qu'il n'y a jamais de
dénouements dans la vie, que le roman s'y continue sans fin, triste ou
calme, poétique ou vulgaire, et qu'une chose de pure convention ne peut
jamais avoir un caractère de vérité qui intéresse.
Mais puisque, contrairement à mon goût, j'ai résolu de tout expliquer,
je reconnais que j'ai laissé Magnani sur la grève, Mila inquiète, le
Piccinino à travers les champs, et le marquis de la Serra aux pieds de
la princesse. Quant à ce dernier, il y avait à peu près douze ans qu'il
était ainsi prosterné, et un jour de plus ou de moins ne changeait rien
à son sort; mais, dès qu'il connut le secret d'Agathe et qu'il vit son
fils en possession de tous ses droits et de tout son bonheur, il changea
d'attitude, et, se relevant de toute la grandeur de son caractère
chevaleresque et fidèle, il lui dit en présence de Michel: