Dès qu'il fut seul avec Pier-Angelo, Michel se mit à genoux. «Donnez-moi

votre bénédiction, lui dit-il, et pardonnez-moi de n'avoir pas toujours

été digne de vous. Je le serai désormais, et si je venais à hésiter un

instant dans le chemin du devoir, promettez-moi de me gronder et de

m'enseigner plus sévèrement que vous ne l'avez fait jusqu'ici.

--Prince, dit Pier-Angelo, j'aurais été plus rude peut-être, si j'eusse

été votre père! mais...

--O mon père, s'écria Michel, ne m'appelez jamais ainsi, et ne me dites

jamais que je ne suis pas votre fils. Sans doute je suis le plus heureux

des hommes d'être le fils de la princesse Agathe; mais ce serait mêler

du fiel à mon bonheur que de vouloir m'habituer à n'être plus le vôtre;

et, si vous me traitez de prince, je ne veux jamais l'être; je veux

rester ouvrier!

--Eh bien, soit! dit Pier-Angelo en le pressant contre sa poitrine;

restons père et fils comme nous étions, j'aime mieux cela: d'autant plus

que j'en aurais gardé l'habitude malgré moi, quand même tu t'en serais

offensé. Maintenant, écoute: je sais d'avance ce que tu vas me dire

bientôt. Tu voudras m'enrichir. Je veux te dire d'avance que je te prie

de ne pas me tourmenter là-dessus. Je veux rester ce que je suis; je me

trouve heureux. L'argent donne du souci; je n'en ai jamais su garder. La

princesse fera pour ta soeur ce qu'elle voudra; mais je doute que la

petite veuille sortir de sa condition, car, si je ne me trompe, elle

aime notre voisin Antonio Magnani et compte n'en point épouser d'autre.

Magnani ne voudra rien recevoir de toi, je le connais; c'est un homme

comme moi, qui aime son métier et qui rougirait d'être aidé quand il

gagne ce dont il a besoin. Ne te fâche pas, mon enfant; j'ai accepté

hier la dot de ta soeur. Ce n'était pas encore le don d'un prince,

c'était le salaire de l'artisan, le sacrifice d'un bon frère. J'en étais

fier, et ta soeur, quand elle le saura, n'en sera point honteuse; mais je

n'ai pas voulu le lui dire. Elle ne l'eût jamais accepté, tant elle est

habituée à regarder ton avenir d'artiste comme une chose sacrée; et

l'enfant est obstinée, tu le sais.

«Quant à moi, Michel, tu me connais aussi. Si j'étais riche, je serais

honteux de travailler. On croirait que c'est par ladrerie, et pour

ajouter un peu de gain à mon avoir. Travailler sans y être forcé, je ne

le pourrais pas non plus: je suis un animal d'habitude, un artisan

routinier; tous les jours seraient pour moi le dimanche, et autant qu'il

m'est bon de m'égayer un peu à table le saint jour du repos, autant il

me serait pernicieux de m'amuser tout le long de la semaine. L'ennui me

prendrait, la tristesse par conséquent. Je tâcherais d'y échapper,

peut-être, par l'intempérance, comme font tous ceux qui ne savent point

lire et qui ne peuvent se récréer avec de belles histoires écrites. Il

leur faut se nourrir le cerveau pourtant, quand le corps se repose, et

c'est avec le vin qu'ils le nourrissent. Cela ne vaut rien, je le sais

par expérience. Quand je vais à une noce, je m'amuse le premier jour, je

m'y ennuie le second, je suis malade le troisième. Non, non! il me faut

mon tablier, mon échelle, mon pot à colle et mes chansons, pour que les

heures ne me paraissent pas doubles. Si tu rougis de moi...

«Mais non, je n'achève pas, cela t'offense; tu ne rougirais jamais de

moi. En ce cas, laisse-moi vivre à ma guise, et, quand je serai trop

vieux et trop impotent pour travailler, tu me recueilleras, tu me

soigneras, j'y consens, je te le promets! Je ne peux rien faire de mieux

pour toi, j'espère?

--Vos désirs me seront sacrés, répondit Michel, et je comprends bien

qu'il m'est impossible de m'acquitter envers vous avec de l'argent; ce

serait trop facile de pouvoir, en un instant, et sans se donner aucune

peine, se libérer d'une dette de toute la vie. Ah! que ne puis-je

doubler le cours de la vôtre, et vous rendre, aux dépens de mon sang,

les forces que vous avez usées pour me nourrir et m'élever!

--N'espère pas me payer autrement qu'en amitié, reprit le vieux artisan.

La jeunesse ne peut revenir, et je ne désire rien qui soit contraire aux

lois divines. Si j'ai travaillé pour toi, c'est avec plaisir et sans

jamais compter sur une autre récompense que le bonheur dont je te

verrais faire un bon usage. La princesse sait ma manière de penser à cet

égard-là. Si elle me payait ton éducation, elle m'en ôterait le mérite

et l'orgueil; car j'ai mon orgueil, moi aussi, et je serai fier

d'entendre dire bientôt: «Quel bon Sicilien et quel bon prince que le

Castro-Reale! C'est pourtant ce vieux fou de Pier-Angelo qui l'a élevé!»

Allons, donne-moi ta main, et qu'il n'en soit plus question. Cela me

blesserait un peu, je le confesse. Il paraît que le cardinal se meurt.

Je veux que nous disions ensemble une prière pour lui, car il en a grand

besoin; c'était un méchant homme, et la femme qui te portait à

l'hospice, quand, avec l'aide de mon frère le moine, nous t'avons enlevé

de ses bras, m'avait la mine de vouloir te jeter à la mer plutôt que

dans la crèche des orphelins. Prions donc de bon coeur! Tiens, Michel, ce

ne sera pas long!»

Et Pier-Angelo, découvrant sa tête, dit d'une voix forte, et avec un

accent de sincérité profonde: «Mon Dieu! pardonnez-nous nos fautes et

pardonnez à l'âme du cardinal Ieronimo, comme nous lui pardonnons

nous-mêmes. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. _Amen._ Michel,

tu n'as pas dit amen?

--Ainsi soit-il, du fond de mon coeur,» répondit Michel pénétré de

respect pour la manière naïvement évangélique dont Pier-Angelo

pardonnait à son persécuteur.

Car monseigneur Ieronimo avait été bien dur au pauvre artisan. Il

n'avait eu que des soupçons sur lui, et pourtant il l'avait poursuivi,

jeté en prison, ruiné, contraint, enfin, à l'exil volontaire: ce qui

était la plus grande douleur que le bon Pierre pût éprouver. Mais à

cette heure suprême, il ne se souvenait de rien de ce qui lui était

personnel.

Comme Mila recommençait à s'inquiéter pour Magnani, qui ne rentrait

point, Michel partit pour aller à sa rencontre. Toutes les cloches de la

ville sonnaient l'agonie du prélat; on disait des prières dans toutes

les églises et ce pauvre peuple opprimé, rançonné et durement châtié par

lui à la moindre apparence de révolte, s'agenouillait dévotement sur les

marches du parvis pour demander à Dieu de l'absoudre. Tous, sans doute,

s'étaient réjouis intérieurement au premier son de la cloche, et

devaient se réjouir encore au dernier. Mais les terreurs de l'enfer

agissent si fortement sur ces vives imaginations, et l'idée d'un

châtiment éternel est si effroyable, que les ressentiments de la vie

disparaissaient devant cette menace que le tintement des cloches

semblait faire planer sur toutes les têtes.

Michel, n'entendant point le glas final annoncer que la mort avait saisi

sa proie, et prévoyant que sa mère ne quitterait le lit funèbre qu'à ce

moment décisif, se dirigea vers la colline de Mal-Passo. Il voulait

embrasser son ami et son oncle encore une fois avant de les voir saluer

en lui le prince de Castro-Reale. Il redoutait surtout, de la part de

Magnani, le moment où celui-ci s'armerait de fierté, et peut-être de

froideur, dans la crainte injuste de ses dédains. Il tenait à lui

demander d'avance la conservation de leur amitié, à en exiger la

promesse solennelle, et à l'informer le premier de sa position après

qu'il aurait cimenté cette fraternité sacrée entre eux en présence de

Fra-Angelo.

Et puis, Michel pensait aussi au Piccinino. Il se disait qu'il n'y avait

pas assez loin de Bel-Passo à Nicolosi pour qu'il ne pût aller trouver

son frère avant qu'il eût rien entrepris contre la princesse et contre

lui-même. Il ne pouvait se résoudre à attendre et à braver des

vengeances qui pouvaient atteindre sa mère avant lui; et, dût-il trouver

le bâtard dans un accès de fureur pire que celui où il l'avait quitté,

il regardait comme le devoir d'un fils et d'un homme d'en essuyer seul

les premières conséquences.

Chemin faisant, Michel se souvint qu'il était peintre en voyant le

soleil levant resplendir dans la campagne. Un sentiment de tristesse

profonde s'empara de lui tout à coup; son avenir d'artiste semblait

finir pour lui, et, en repassant devant la grille de la villa Palmarosa,

en regardant cette niche ornée d'une madone, d'où il avait salué les

coupoles de Catane pour la première fois, son coeur se serra, comme si

vingt ans, au lieu de douze jours, se fussent écoulés entre une vie

arrivée à son dénouement et une aventureuse jeunesse, pleine de poésie,

de craintes et d'espérances. La sécurité de sa nouvelle condition lui

fit peur, et il se demanda avec effroi si le génie d'un peintre ne se

trouverait pas mal logé dans le cerveau d'un riche et d'un prince. Que

deviendraient l'ambition, la colère, la terreur, la rage du travail, les

obstacles à vaincre, les succès à défendre, tous ces aiguillons

puissants et nécessaires? Au lieu d'ennemis pour le stimuler, il

n'aurait plus que des flatteurs pour corrompre son jugement et son goût;

au lieu de la misère pour le forcer à la fatigue et le soutenir dans la

fièvre, il serait rassasié d'avance de tous les avantages que l'art

poursuit au moins autant que la gloire.

Il soupira profondément, et prit courage bientôt, en se disant qu'il

serait digne d'avoir des amis qui lui diraient la vérité, et qu'en

poursuivant ce noble but de la gloire il y pourrait porter, plus

qu'auparavant, une abnégation complète des profits du métier et des

jugements grossiers de la foule.

En raisonnant ainsi, il arriva au monastère. Les cloches du couvent

répondaient à celles de la ville, et ce dialogue monotone et lugubre se

croisait dans l'air sonore du matin, à travers les chants des oiseaux et

les harmonies de la brise.

XLVII.

LE VAUTOUR.

Magnani savait tout; car Agathe avait, sinon deviné, du moins soupçonné

son amour, et, pour l'en guérir, elle lui avait raconté sa vie; elle lui

avait montré son passé flétri et désolé, son présent sérieux et absorbé

par le sentiment maternel. En lui témoignant cette confiance et cette

amitié, elle avait du moins guéri la secrète blessure de sa fierté

plébéienne. Elle avait fait comprendre délicatement que l'obstacle entre

eux n'était pas la différence de leurs conditions et de leurs idées,

mais celle de leurs âges et d'une destinée inflexible. Enfin, elle

l'avait élevé jusqu'à elle en le traitant comme un frère, et si elle ne

l'avait pas guéri tout à fait dès le premier effort, elle avait au moins

effacé toute l'amertume de sa souffrance. Puis elle avait amené avec

adresse le nom de Mila dans leur entretien, et, en comprenant que la

princesse désirait leur union, Magnani s'était fait un devoir d'obéir à

son voeu.

Ce devoir, il devait travailler à le remplir, et il sentait bien

lui-même que, pour le punir de sa folie, Agathe lui indiquait la plus

douce des expiations, pour ne pas dire la plus délicieuse. Comme il

n'avait point partagé les inquiétudes de Mila à propos de l'absence de

Michel, il était sorti uniquement pour lui complaire, et sans songer

qu'il fût besoin d'aller à sa recherche. Il était venu trouver

Fra-Angelo pour le consulter sur les sentiments de cette jeune fille, et

pour lui demander ses conseils et son appui. Lorsqu'il arriva au

monastère, la communauté récitait les prières des agonisants pour l'âme

du cardinal, et il fut forcé d'attendre, dans le jardin aux allées de

faïence et aux plates-bandes de laves, que Fra-Angelo pût venir le

rejoindre. Cette lugubre psalmodie l'attrista, et il ne put se défendre

d'un noir pressentiment en songeant qu'il venait caresser l'espoir des

fiançailles au milieu d'une cérémonie funèbre.

Déjà la veille, avant de se séparer de Pier-Angelo, au retour du palais

de la Serra, il avait sondé le vieux artisan sur les sentiments de sa

fille. Pier-Angelo, charmé de cette espèce d'ouverture, lui avait dit

naïvement qu'il le croyait aimé; mais, comme Magnani se méfiait de son

bonheur et n'osait prendre confiance, Pier-Angelo lui avait conseillé de

consulter son frère le capucin, qu'il s'était habitué, bien qu'il fût

son aîné, à regarder comme le chef de sa famille.

Magnani était bien troublé, bien incertain. Cependant une voix

mystérieuse lui disait que Mila l'aimait. Il se rappelait ses regards

furtifs, ses subites rougeurs, ses larmes cachées, ses pâleurs

mortelles, ses paroles même, qui semblaient une affectation

d'indifférence suggérée par la fierté. Il espéra; il attendit avec

impatience que les prières fussent finies, et quand Fra-Angelo vint le

trouver il le pria de lui prêter attention, de lui donner conseil, et,

avant tout, de lui dire la vérité sans ménagement.

«Voici qui est grave, lui répondit le bon moine: j'ai toujours eu de

l'amitié pour ta famille, mon fils, et une haute estime pour toi. Mais

es-tu bien sûr de me connaître et de m'aimer assez pour me croire, si

les conseils que je te donne contrarient tes secrets désirs? Car, nous

autres moines, on nous consulte beaucoup et on nous écoute fort peu.

Chacun vient nous confier ses pensées, ses passions, et même ses

affaires, parce qu'on croit que des hommes sans intérêt direct dans la

vie y voient plus clair que les autres. On se trompe. Nos conseils sont,

la plupart du temps, ou trop complaisants ou trop austères pour être

bons à suivre ou possibles à observer. Moi, je répugne aux conseils.

--Eh bien, dit Magnani, si vous ne me croyez pas capable de profiter de

vos enseignements, voulez-vous me promettre de répondre sans hésitation

et sans ménagement, à une question que je vais vous adresser?

--L'hésitation n'est pas mon fait, ami. Mais, faute de ménagement, on

peut faire beaucoup souffrir ceux qu'on aime, et tu veux que je sois

cruel envers toi? Tu mets mon affection à une cruelle épreuve!

--Vous m'effrayez d'avance, père Angelo. Il me semble que vous avez déjà

deviné la question que je vais vous faire.

--Dis toujours, pour voir si je ne me trompe pas.

--Et vous répondrez?

--Je répondrai.

--Eh bien, dit Magnani d'une voix tremblante, ferais-je bien de demander

à votre frère la main de votre nièce Mila?

--Précisément, voilà ce que j'attendais. Mon frère m'a parlé de cela

avant toi. Il pense que sa fille t'aime; il croit l'avoir deviné.

--Mon Dieu! s'il était vrai! dit Magnani en joignant les mains.»

Mais la figure de Fra-Angelo resta froide et triste.

«Vous ne me jugez pas digne d'être l'époux de Mila, reprit le modeste

Magnani. Ah! mon frère, il est vrai! mais si vous saviez comme j'ai la

ferme intention de le devenir!

--Ami, répondit le moine, le plus beau jour de la vie de Pier-Angelo et

de la mienne serait le jour où tu deviendrais l'époux de Mila, si vous

vous aimez ardemment et sincèrement tous les deux; car, nous autres

religieux, nous savons cela: il faut aimer de toute son âme l'épouse à

laquelle on se donne, que ce soit la famille ou la religion. Eh bien, je

crois que tu aimes Mila, puisque tu la recherches; mais je ne sais point

si Mila t'aime et si mon frère ne se trompe point.

--Hélas! reprit Magnani, je ne le sais pas non plus.

--Tu ne le sais pas? dit Fra-Angelo en fronçant légèrement le sourcil,

elle ne te l'a donc jamais dit?

--Jamais!

--Et pourtant, elle t'a accordé quelques innocentes faveurs? Elle s'est

trouvée seule avec toi?

--Par rencontre ou par nécessité.

--Elle ne t'a jamais donné de rendez-vous?

--Jamais!

--Mais hier? hier, au coucher du soleil, elle ne s'est pas promenée avec

toi de ce côté-ci?

--Hier, de ce côté-ci? dit Magnani en pâlissant; non, mon père.

--Sur ton salut?

--Sur mon salut et sur mon honneur!

--En ce cas, Magnani, il ne faut point songer à Mila. Mila aime

quelqu'un, et ce n'est pas toi. Et, ce qu'il y a de pire, c'est que ni

son père, ni moi, ne pouvons le deviner. Plût au ciel qu'une fille si

dévouée, si laborieuse et si modeste jusqu'à ce jour, eût pris de

l'inclination pour un homme tel que toi! Vous eussiez noblement élevé

une famille, et votre union eût édifié le prochain. Mais Mila est un

enfant, et un enfant romanesque, j'en ai peur. Désormais on veillera sur

elle avec plus de soin; j'avertirai son père, et toi, homme de coeur, tu

te tairas, tu l'oublieras.

--Quoi! s'écria Magnani, Mila, le type de la franchise, du courage et de

l'innocence, aurait déjà une faute à se reprocher? Mon Dieu! la pudeur

et la vérité n'existent donc plus sur la terre?

--Je ne dis pas cela, répondit le moine: j'espère que Mila est pure

encore; mais elle est sur le chemin de sa perte si on ne la retient.

Hier, au coucher du soleil, elle passait ici, seule et parée; elle

évitait ma rencontre, elle refusait de s'expliquer, elle essayait de

mentir. Ah! j'ai bien prié Dieu cette nuit pour elle, mais je n'ai guère

dormi!

--Je garderai le secret de Mila, et je ne penserai plus à elle, dit

Magnani atterré.»

Mais il continua à y penser. Il était dans sa nature douloureuse et

forte, mais ennemie de toute confiance fanfaronne, de marcher toujours

au-devant des obstacles, et de s'y arrêter sans savoir ni les franchir,

ni les abandonner.

Michel arriva en cet instant; il semblait avoir subi une transformation

magique depuis la veille, quoique son habit d'artisan fût resté sur ses

épaules; mais son front et ses yeux s'étaient agrandis, ses narines

aspiraient l'air plus largement, sa poitrine semblait s'être développée

dans une nouvelle atmosphère. La fierté, la force et le calme de l'homme

libre resplendissaient sur sa physionomie.

«Ah! lui dit Magnani en se jetant dans les bras que lui tendait le jeune

prince, ton rêve est déjà accompli, Michel! C'était un beau rêve! le

réveil est encore plus beau. Moi, je me débattais contre un cauchemar

que ton bonheur fait évanouir, mais qui me laisse éperdu et brisé de

fatigue.»

[Illustration: Un grand vautour qui s'envola brusquement (Page 129.)]

Fra-Angelo les bénit tous deux, et, s'adressant au prince:

--Je salue avec joie, lui dit-il, ton avénement à la grandeur et à la

puissance, en te voyant presser contre ton coeur l'homme du peuple de ton

pays. Michel de Castro-Reale, Michel-Ange Lavoratori, je t'aimerai

toujours comme mon neveu en t'aimant comme mon prince. Direz-vous

maintenant, _excellence_, que c'est duperie aux gens de ma race de

servir et d'aimer ceux de la vôtre?

--Ne me rappelez pas mes hérésies, mon digne oncle, répondit Michel. Je

ne sais plus à quelle race j'appartiens aujourd'hui, je sens que je suis

homme et Sicilien, voilà tout.

--Donc, vive la Sicile! s'écria le capucin en saluant l'Etna.

--Vive la Sicile! répondit Michel en saluant Catane.»

Magnani était attendri et affectueux. Il se réjouissait sincèrement du

bonheur de Michel; mais, pour son compte, il était fort abattu de

l'obstacle qui s'élevait entre Mila et lui, et il tremblait de retomber

sous l'empire de sa première passion. Pourtant la mère est plus que la

femme, et voir Agathe sous cet aspect nouveau rendit le culte de Magnani

plus calme et plus sérieux qu'il ne l'avait été encore. Il sentit qu'il

rougirait en présence de Michel s'il conservait la moindre trace de sa

folie. Il résolut de l'effacer en lui-même, et, heureux de pouvoir

toujours se dire qu'il avait consacré sa jeunesse, par un voeu, à la plus

belle sainte du ciel, il garda son image et son souvenir en lui comme un

parfum céleste.

Magnani était guéri; mais quelle triste guérison, à vingt-cinq ans, que

d'abjurer tous les rêves de l'amour! Il se sentit plein de résignation;

mais, à partir de ce moment, la vie ne fut plus pour lui qu'un devoir

rigide et glacé.

Les rêveries et les tourments qui lui avaient fait aimer ce devoir

n'existaient plus. Jamais il n'y eut d'homme plus isolé sur la terre,

plus dégoûté de toutes les choses humaines, que ne le fut Magnani le

jour de sa délivrance.

Il quitta Michel et Fra-Angelo, qui voulaient se rendre sans tarder à

Nicolosi, et passa tout le reste du jour à se promener seul au bord de

la mer, vers les îles basaltiques de Jaciréale.

Le jeune prince et le moine partirent aussitôt après avoir résolu

d'aller trouver le Piccinino. Ils approchaient de la sinistre croix du

Destatore, lorsque les cloches de Catane, changeant de rhythme, firent

entendre les notes lugubres qui annoncent la mort. Fra-Angelo fit un

signe de croix sans s'arrêter; Michel songea à son père, assassiné

peut-être par l'ordre de ce prélat impie, et doubla le pas afin de

s'agenouiller sur la tombe de Castro-Reale.

[Illustration: Fra-Angelo triompha de l'hésitation des bandits. (Page

140.)]

Il ne se sentait pas encore le courage de regarder de près cette croix

fatale, où il avait éprouvé des émotions si pénibles, alors même qu'il

ne savait pas quel lien du sang l'attachait au bandit de l'Etna. Mais un

grand vautour qui s'envola brusquement, du pied même de la croix, le

força d'y porter les yeux involontairement. Un instant, il se crut la

proie d'une odieuse hallucination. Un cadavre couché dans une mare de

sang gisait à la place d'où le vautour s'enfuyait.

Glacés d'horreur, Michel et le moine s'approchèrent et reconnurent le

cadavre de l'abbé Ninfo, à moitié défiguré par des coups de pistolet

tirés à bout portant. Ce meurtre avait été prémédité ou accompli avec un

rare sang-froid, car on s'était donné le temps et la peine d'écrire à la

craie, et en lettres fines et pressées, sur la lave noire du piédestal

de la croix, cette inscription d'une précision implacable:

«Ici fut trouvé, il y a aujourd'hui dix-huit ans, le cadavre d'un

célèbre bandit, _il Destatore_, prince de Castro-Reale, vengeur des maux

de son pays.

«L'on y trouvera aujourd'hui le cadavre de son assassin, l'abbé Ninfo,

qui a confessé lui-même sa participation au crime. Un si lâche champion

n'eût pas osé frapper un homme si brave. Il l'avait attiré dans un piége

où il a fini par tomber lui-même, après dix-huit ans de forfaits

impunis.

«Plus heureux que Castro-Reale frappé par des esclaves, Ninfo est tombé

sous la main d'un homme libre.

«Si vous voulez savoir qui a condamné et payé l'assassinat du

_Destatore_, demandez-le à Satan, qui, dans une heure, recevra à son

tribunal l'âme perverse du cardinal Ieronimo de Palmarosa.

«N'accusez pas la veuve de Castro-Reale: elle est innocente.

«Michel de Castro-Reale, il y aura encore bien du sang à répandre avant

que la mort de ton père soit vengée!

«Celui qui a écrit ces lignes est le bâtard de Castro-Reale, celui qu'on

appelle le Piccinino et le Justicier d'aventure. C'est lui qui a tué le

fourbe Ninfo. Il l'a fait au soleil levant, au son de la cloche qui

annonçait l'agonie du cardinal de Palmarosa. Il l'a fait afin qu'on ne

crût pas que tous les scélérats peuvent mourir dans leur lit.

«Que le premier qui lira cette inscription la copie ou la retienne, et

qu'il la porte au peuple de Catane!»

«Effaçons-la, dit Michel, ou l'audace de mon frère lui deviendra fatale.

Le Piccinino · 第 34 / 39 段