c'est ce que je n'ai jamais pu savoir; jamais son nom n'a été prononcé
devant moi, jamais je n'ai été interrogée sur son compte. S'ils l'ont
fait assassiner, et si l'abbé Ninfo les a aidés à le surprendre, comme
le prétend Carmelo, c'est ce que je ne sais pas non plus, et ce dont,
malheureusement, je ne puis les croire incapables.
«Je sais seulement qu'à l'époque de sa mort, et lorsque j'étais à peine
rétablie de la crise de l'enfantement, ils voulurent me forcer à me
marier. Jusque-là ils m'avaient présenté comme un éternel châtiment
l'impossibilité de m'établir. Ils me tirèrent de ma prison où j'avais
été gardée avec tant de soin que l'on me croyait au couvent, à Palerme,
et que rien n'avait transpiré au dehors. J'étais riche, belle, et de
haute naissance. Vingt partis se présentèrent. Je repoussai avec horreur
l'idée de tromper un honnête homme, ou de me confesser à un homme assez
lâche pour m'accepter à cause de ma fortune. Ma résistance irrita mon
père jusqu'à la fureur. Il feignit de me reconduire à Palerme. Mais il
me ramena la nuit, dans cette chambre, et m'y tint encore enfermée une
année entière.
«Cette prison était horrible, étouffante comme les plombs de Venise, car
le soleil dardait sur une mince terrasse de métal, cet étage du palais
n'ayant jamais été terminé, et n'étant couvert que provisoirement. J'y
endurai la soif, les moustiques, l'abandon, l'isolement, le défaut d'air
et de mouvement si nécessaires à la jeunesse. Et pourtant, je n'y mourus
point, je n'y contractai aucune infirmité, tant était fort en moi le
principe de la vie. Mon père, ne voulant confier à personne le soin de
me garder, et craignant que la pitié de ses serviteurs n'adoucit mes
souffrances, venait lui-même m'apporter mes aliments; et, quand ses
intrigues politiques le retenaient dehors pendant des jours entiers, je
subissais les tourments de la faim. Mais j'étais arrivée à une constance
stoïque et je ne daignais pas me plaindre. J'ai puisé ainsi un certain
courage et une certaine lumière dans cette épreuve, et je ne reproche
point à Dieu de me l'avoir infligée. La notion du devoir et le goût de
la justice sont de grands biens que l'on ne peut acheter trop cher!»
Agathe parlait ainsi, demi-couchée, et d'une voix faible qui s'animait
peu à peu. Elle se releva sur son coude, et, secouant sa longue
chevelure noire, elle dit à son fils, en lui montrant d'un geste le
riche appartement où ils se trouvaient: «Michel! que les jouissances et
l'orgueil de la naissance et de la fortune ne t'enivrent jamais! J'ai
payé cher ces avantages, et, dans l'affreuse solitude de cette chambre,
aujourd'hui si riante pour nous deux, j'ai passé de longues heures
d'insomnie, couchée sur un grabat, consumée par la fièvre, et demandant
à Dieu pourquoi il ne m'avait pas fait naître dans la grotte d'un
chevrier ou sur la barque d'un pirate. Je soupirais après la liberté, et
le dernier des mendiants me paraissait plus heureux que moi.
«Si j'avais été pauvre et obscure, j'eusse trouvé chez mes parents des
consolations et de la pitié pour mon malheur; au lieu que les illustres
Palmarosa faisaient un opprobre et un crime à leur fille; de ne pas
vouloir être forcée de mentir, et de se refuser à relever l'honneur de
sa famille par une imposture. Je manquais de livres dans ma prison; on
ne m'avait jamais donné qu'une éducation superficielle, et je ne
comprenais rien à la persécution dont j'étais l'objet. Mais, dans cette
lente et cruelle inaction, je fis des réflexions et je découvris de
moi-même le néant de l'orgueil humain. Mon être moral changea, pour
ainsi dire, et tout ce qui était satisfaction et profit pour la vanité
des hommes, m'apparut, à mes dépens, sous son véritable jour.
«Mais, pourquoi dirais-je à mes dépens, au lieu de dire à mon profit?
Que sont deux années de tortures au prix du bienfait de la vérité? Quand
je revins à la liberté et à la vie, quand je sentis que je reprenais
aisément la force de la jeunesse et que j'avais le temps et les moyens
de mettre à profit les idées qui m'étaient venues, j'éprouvai un grand
calme, et j'entrai dans une habitude déjà toute faite d'abnégation et de
fermeté.
«Je renonçai à jamais connaître l'amour et l'hyménée. La pensée de cette
ivresse était flétrie et souillée dans mon imagination; et, quant aux
besoins du coeur, ils n'avaient plus en moi rien de personnel. Ils
s'étaient agrandis au delà du cercle des passions égoïstes; j'avais
conçu dans la souffrance une passion véritable, mais qui n'avait plus
pour objet la jouissance et le triomphe d'un être isolé des misères
générales par la prospérité de sa propre condition. Cette passion qui me
rongea comme la fièvre et avec la fièvre, je puis le dire, c'était la
soif de combattre pour les faibles contre les oppresseurs, et de
prodiguer autant de bienfaits et de consolations que ma famille avait
semé de douleurs et d'épouvante. On m'avait élevée dans des idées de
respect et de crainte envers la cour, de méfiance et de haine envers mes
malheureux compatriotes. Sans mon propre malheur, j'aurais suivi
peut-être ces habitudes et ces exemples d'insensibilité monstrueuse. Mon
caractère nonchalant, comme celui des femmes de mon pays, n'eût jamais
rien conçu de mieux, probablement, que les principes de ma race; car ma
famille n'était pas de celles que la persécution a frappées, et à qui
l'exil et la misère ont inspiré l'horreur du joug étranger et l'amour de
la patrie. Mes parents, ardemment dévoués à la puissance officielle
avaient toujours été comblés de biens, et la prospérité nouvelle que va
nous donner l'héritage du cardinal est une exception honteuse, au milieu
de la ruine de tant de maisons illustres que j'ai vues crouler sous les
taxes forcées et la proscription.
«A peine fus-je maîtresse de mes actions et de ma fortune, que je
consacrai ma vie au soulagement du malheur. Comme femme, il m'était
interdit de m'occuper de politique, de sciences sociales ou de
philosophie. Et à quel homme cela est-il possible sous le joug qui nous
accable? Mais ce je pouvais faire, c'était de secourir les victimes de
la tyrannie, de quelque classe qu'elles fussent. Je m'aperçus bientôt
que le nombre en était si grand, que mes revenus n'y suffiraient point,
quand même je me priverais du nécessaire. Alors, mon parti fut vite
pris. J'avais la résolution de ne me point marier. J'ignorais ton
existence, je me regardais comme seule au monde. Je me fis rendre un
compte exact de ma fortune, soin que les riches patriciens de notre pays
prennent bien rarement; leur incurie ne leur permet pas même d'aller
voir leurs terres lorsqu'elles sont situées dans l'intérieur de l'île,
et beaucoup d'entre nous n'ont jamais mis le pied sur leurs domaines. Je
m'enquis et je pris par moi-même connaissance des miens; j'en aliénai
d'abord en détail une partie, voulant donner à très-bas prix, et la
plupart du temps pour rien, des terres aux pauvres habitants de ces
provinces. Cela ne réussit point. On ne sauve pas d'un trait de plume
des races tombées dans le dernier abattement de la misère et de
l'esclavage. J'essayai d'autres moyens que je te détaillerai plus tard.
Ils échouèrent. Tout doit échouer quand les lois d'un pays ont décrété
sa ruine. A peine avais-je fait une famille heureuse, que l'impôt,
augmentant avec son bien-être, en faisait une famille misérable. Quelle
situation d'ordre et de fixité peut-on créer, quand l'État prélève
soixante pour cent sur l'humble travail comme sur l'oisiveté opulente?
«Je vis donc avec douleur que, dans les pays conquis et brisés, il n'y
avait plus de salut que dans l'aumône, et je vouai ma vie à l'aumône.
Cela demandait bien plus d'activité et de persévérance que des dons
ratifiés et des sacrifices absolus. Cette existence de dons arbitraires
et de sacrifices perpétuels est une tâche sans repos, sans limites et
sans consolations; car l'aumône ne remédie qu'à un instant donné de la
vie, elle engendre la nécessité de se renouveler et de s'étendre à
l'infini, sans qu'on voie jamais le résultat du travail qu'on s'impose.
Oh! qu'il est cruel de vivre et d'aimer, là où l'on panse à toute heure
une plaie qui ne peut guérir, où l'on jette sans cesse son âme et ses
forces dans un gouffre qui ne se ferme pas plus que celui de l'Etna!
«Je l'ai acceptée, cette tâche, et je la remplis à toute heure; j'en
vois l'insuffisance et ne me rebute pas. Je ne m'indigne plus contre la
paresse, la débauche et tous les vices qu'engendre la misère; ou, si je
m'en indigne, ce n'est plus à l'égard de ceux qui les subissent, mais de
ceux qui les infligent et les perpétuent. Je ne comprends pas trop ce
qu'on appelle le discernement dans l'aumône. Cela est bon pour les pays
de liberté, où la réprimande peut être bonne à quelque chose, et où les
enseignements d'une moralité praticable sont à l'usage de tous. Chez
nous, hélas! le malheur est si grand, que le bien et le mal sont pour
beaucoup d'êtres, en âge de raison, des mots vides de sens; et prêcher
l'ordre, la probité et la prévoyance pendant l'agonie de la faim,
devient un pédantisme presque féroce.
«Mes revenus n'ont pas toujours suffi à tant de besoins, Michel, et tu
trouveras l'héritage de ta mère secrètement miné par des fouilles si
profondes, qu'il s'écroulera peut-être sur ma tombe. Sans l'héritage du
cardinal, j'aurais aujourd'hui quelque regret de ne t'avoir pas laissé
les moyens de servir ton pays à ta guise; mais demain tu seras plus
riche que je ne l'ai jamais été, et tu gouverneras cette fortune selon
ton coeur et tes principes, sans que je veuille t'imposer ma tâche. Dès
demain, tu entreras en possession de cette puissance, et je ne
m'inquiéterai pas de l'emploi que tu sauras en faire. Je suis sûre de
toi. Tu as été à une bonne école, mon enfant, celle du malheur et du
travail! Je sais comment tu répares des fautes légères; je sais de quels
sacrifices ton âme est capable, quand elle est aux prises avec le
sentiment du devoir. Apprête-toi donc à porter le poids de ta fortune
nouvelle, à être prince de fait comme de nom. Depuis trois jours que tu
es lancé dans des aventures étranges en apparence, tu as reçu plus d'un
enseignement. Fra-Angelo, le marquis de la Serra, Magnani, Mila
elle-même, l'adorable enfant, t'ont parlé un langage qui t'a fait une
impression profonde, je le sais; je l'ai vu à ta conduite, à ta
résolution d'être ouvrier, et, dès ce moment, je m'étais promis de te
révéler le secret de ta destinée, quand même la vie du cardinal se
prolongerait et nous forcerait à des précautions extérieures.
--O ma mère! que vous êtes grande, s'écria Michel, et que l'on vous
connaît peu, vous que l'on croit dévote, apathique ou bizarre! Votre vie
est celle d'une martyre et d'une sainte: rien pour vous, tout pour les
autres!
--Ne m'en fais pas un si grand mérite, mon enfant, reprit Agathe. Je
n'avais plus le droit, quelque innocente que je fusse, de prétendre au
bonheur général. Je subissais une fatalité que tous mes efforts
n'eussent pu que rendre plus pesante. En me refusant à l'amour, je n'ai
fait que remplir le plus simple devoir que la loyauté impose à une
femme. De même, en me faisant soeur de charité, j'obéissais au cri
impérieux de ma conscience. J'avais été malheureuse, je connaissais le
malheur par moi-même; je n'étais plus de ceux qui peuvent nier la
souffrance d'autrui parce qu'ils ne l'ont jamais ressentie. J'ai
peut-être fait le bien sans lumière; du moins je l'ai fait sans relâche
et sans tiédeur. Mais, à mes yeux, faire le bien, ce n'est pas tant
qu'on croit; faire ce bien-là, c'est tout simplement ne pas faire le
mal: n'être pas égoïste, c'est n'être pas aveugle ou infâme. J'ai une
telle pitié de ceux qui tirent vanité de leurs oeuvres, que j'ai caché
les miennes avec presque autant de soin que le secret de mon mariage et
de ta naissance. On n'a rien compris à mon caractère. Je voulais qu'il
en fût ainsi. Je n'ai donc pas le droit de me plaindre d'avoir été
méconnue.
--Oh! moi, je vous connais, dit Michel, et mon coeur vous rendra au
centuple tout le bonheur dont vous avez été privée.
--Je le sais, dit-elle, tes larmes me le prouvent, et je le sens; car,
depuis que tu es là, si je n'avais eu mon histoire à te raconter,
j'aurais oublié que j'ai été malheureuse.
--Merci! ô merci! mais ne dites pas que vous me laissez libre de mes
actions et de ma conduite: je ne suis qu'un enfant, et je me sens si peu
de chose auprès de vous que je ne veux jamais voir que par vos yeux,
agir que d'après vos ordres. Je vous aiderai à porter le fardeau de la
richesse et de l'aumône; mais je serai votre homme d'affaires, rien de
plus. Moi, riche et prince! moi, revêtu d'une autorité quelconque quand
vous êtes là! quand je suis votre fils!
--Mon enfant, il faut être un homme. Je n'ai pas eu le bonheur de
t'élever; je ne l'eusse pas fait mieux que le vénérable Pier-Angelo. Mon
affaire, maintenant, est de t'aimer, rien de plus, et c'est assez. Pour
justifier mon amour, tu n'auras pas besoin que les portraits de tes
ancêtres te disent jamais: «_Je ne suis pas content de vous._» Tu feras
en sorte d'entendre toujours ta mère te dire: «_Je suis contente de
toi!_»
«Mais écoute, Michel!... les cloches sonnent... toutes les cloches de la
ville sonnent le glas d'une agonie, et c'est pour un grand
personnage!... C'est ton parent, c'est ton ennemi, c'est le cardinal de
Palmarosa qui va rendre à Dieu ses comptes terribles. Il fait jour,
séparons-nous! Va prier pour que Dieu lui soit miséricordieux. Moi, je
vais recevoir son dernier soupir!»
XLVI.
ÉPANOUISSEMENT.
Tandis que la princesse sonnait sa camériste et ordonnait qu'on mît les
chevaux à son carrosse pour aller remplir ses derniers devoirs envers le
cardinal mourant, Michel descendait dans le parc par l'escalier de lave
du parterre; mais lorsqu'il n'était encore qu'à moitié de cet escalier,
il aperçut messire Barbagallo, qui déjà était debout et commençait sa
consciencieuse journée de surveillance, bien éloigné, le brave homme, de
croire que ce riche palais et ces beaux jardins n'étaient plus que
l'enseigne trompeuse et le vain simulacre d'une fortune opulente. A ses
yeux, dépenser ses revenus en aumônes était une habitude seigneuriale et
respectable. Il secondait honnêtement la princesse dans ces oeuvres de
charité. Mais entamer son capital eût été une faute immense, contraire à
la dignité héréditaire d'un grand nom; et si Agathe l'eût éclairé ou
consulté à cet égard, il n'eût pas eu assez de toute son érudition
généalogique pour lui prouver qu'aucun Palmarosa n'eût commis ce crime
de lèse-noblesse, à moins d'y être invité par son roi. Se dépouiller de
sa véritable puissance pour des misérables! Fi! A moins qu'il ne s'agît
d'un hospice, d'un monastère à fonder, monuments qui demeurent et font
passer à la postérité la gloire et la vertu du fondateur, et au lieu
d'effacer l'éclat d'un nom, lui donnent un nouveau lustre.
Michel, en voyant le majordome lui barrer innocemment le passage, car
Barbagallo s'obstinait à contempler un arbuste de l'Inde qu'il avait
planté lui-même au bas de l'escalier, prit le parti de baisser la tête
et de passer vite sans lui rien expliquer. Quelques heures plus tard, il
n'aurait plus à se cacher; mais, par convenance, il valait mieux
attendre la déclaration publique de la princesse.
Mais le majordome semblait être planté à côté de son arbuste. Il
s'étonnait que le climat de Catane, qui selon lui était le premier
climat du monde, ne convînt pas mieux que celui du tropique à cette
plante précieuse; ce qui prouve qu'il entendait mieux la culture des
arbres généalogiques que celle des arbres réels. Il s'était baissé et
presque couché à terre pour voir si un ver rongeur n'attaquait point les
racines de la plante languissante.
Michel, arrivé aux derniers degrés du rocher, prit le parti de sauter
par-dessus messire Barbagallo, qui fit un grand cri, pensant peut-être
que c'était le commencement d'une éruption volcanique, et qu'une pierre
lancée de quelque cratère voisin venait de tomber à côté de lui.
Le gémissement qu'il fit entendre eut un son rauque si comique, que
Michel éclata de rire.
«_Cristo!_» s'écria le majordome en reconnaissant le jeune artiste, que
la princesse lui avait ordonné de traiter avec beaucoup d'égards
désormais, mais qu'il était bien loin de croire le fils ou l'amant
d'Agathe.
Mais, le premier effroi passé, il essaya de rassembler ses idées,
pendant que Michel s'éloignait rapidement à travers le jardin. Il
comprit que le fils de Pier-Angelo sortait du parterre avant le lever du
soleil; du parterre de la princesse! ce sanctuaire réservé et fortifié,
où un amant favorisé pouvait seul pénétrer pendant la nuit!
«Un amant à la princesse Agathe! et un tel amant! lorsque le marquis de
la Serra, à peine digne d'aspirer à l'honneur de lui plaire, n'entrait
et ne sortait jamais que par la grande porte du palais!...»
Cela était impossible à supposer. Aussi, maître Barbagallo, ne pouvant
rien objecter à un fait aussi palpable, et ne voulant point se permettre
de le commenter, se borna-t-il à répéter: «_Cristo!_» Et, après être
resté immobile durant une ou deux minutes, il prit le parti de vaquer à
ses occupations comme à l'ordinaire, et de s'interdire la faculté de
penser à quoi que ce soit jusqu'à nouvel ordre.
Michel n'était guère moins étonné de sa propre situation, que le
majordome de ce qu'il venait de voir. De tous les rêves qu'il avait cru
faire depuis trois jours, le plus inattendu, le plus prodigieux, à coup
sûr, était celui qui venait de couronner et d'expliquer les autres. Il
marchait devant lui, et l'instinct de l'habitude le conduisait vers la
maison du faubourg sans qu'il sût où il allait. Il regardait tous les
objets qui frappaient sa vue comme des objets nouveaux. La splendeur des
palais et la misère des habitations du peuple lui présentaient un
contraste qui ne l'avait jamais attristé que comme un fait dont il
avait eu à souffrir personnellement, mais qu'il avait accepté comme une
loi fatale de la société. Maintenant qu'il se sentait libre et fort dans
cette société, la pitié et la bonté lui venaient au coeur, plus larges,
plus désintéressées. Il se sentait meilleur depuis qu'il était du nombre
des heureux, et le sentiment de son devoir vibrait dans sa poitrine avec
le souffle généreux de sa mère. Il se sentait grandir, dans la sphère
des êtres, depuis qu'il se voyait chargé du sort de ses semblables au
lieu d'être opprimé par eux. Il se sentait prince, en un mot, et ne
s'étonnait plus de s'être toujours senti ambitieux. Mais son ambition
s'était ennoblie, dans sa conscience, le jour où il l'avait résumée pour
répondre aux objections de Magnani; et, maintenant qu'elle était
satisfaite, loin de le corrompre, elle l'exaltait et l'élevait au-dessus
de lui-même. Il est des hommes, et malheureusement c'est le plus grand
nombre, que la prospérité rabaisse et pervertit; mais une âme vraiment
noble ne voit dans la puissance que le moyen de faire le bien, et les
dix-huit ans de Michel, c'est l'âge où l'idéal est pur et l'esprit
ouvert aux bonnes et grandes aspirations.
A l'entrée du faubourg, il vit une pauvre femme qui mendiait, un enfant
dans les bras, trois autres pendus aux haillons de sa jupe. Des larmes
lui vinrent aux yeux, et il porta simultanément ses deux mains aux
poches de sa casaque, car depuis la veille il avait endosse la livrée du
peuple, avec la résolution de la garder longtemps, toujours, s'il le
fallait. Mais il s'aperçut que ses poches étaient vides, et il se
souvint qu'il ne possédait rien encore. «Pardon, ma pauvre femme,
dit-il, c'est demain que je vous donnerai. Soyez ici demain, j'y
viendrai.»
La pauvresse crut qu'il se moquait d'elle, et lui dit d'un ton grave, en
se drapant dans ses guenilles avec la majesté des peuples méridionaux:
«Il ne faut pas se moquer des pauvres, mon garçon, cela porte malheur.»
--Oui! oui! dit Michel en s'éloignant; je le crois, je le sens! cela ne
m'arrivera jamais!»
Un peu plus loin il rencontra des blanchisseuses qui étendaient sans
façon leur linge sur une corde, en travers de la rue, sur la tête des
passants. Michel se baissa, ce qu'il n'eût pas fait la veille; il eût
dérangé l'obstacle d'une main impatiente. Deux jolies filles qui
tenaient la corde pour la consolider lui en surent gré, et lui
sourirent; mais quand Michel eut passé ce premier rideau de
_biancheria_, et comme il se baissait pour en passer un second, il
entendit la vieille lavandière qui disait à ses apprenties d'un ton de
sibylle courroucée: «Baissez les yeux, Ninetta; ne tournez pas tant la
tête, Rosalina! c'est ce petit Michel-Angelino Lavoratori, qui fait le
grand peintre, et qui ne vaudra jamais son père! Foin des enfants qui
renient la profession de leurs parents!»
«Il me fallait absolument la profession de prince, pensa Michel en
souriant, car celle d'artiste m'eût attiré de grands reproches.»
Il entra dans sa maison, et, pour la première fois, il la trouva
pittoresque et riante dans son désordre misérable. «C'est une vraie
maison d'artiste du moyen âge, se dit-il; je n'y ai vécu que peu de
jours, mais ils marqueront dans ma vie comme de purs et doux souvenirs.»
Il lui sembla qu'il le regrettait déjà un peu, cet humble nid de
famille, et le besoin vague que, la veille, il avait éprouvé d'une
demeure plus poétique et plus noble lui parut un désir maladif et
insensé, tant il est vrai qu'on s'exagère les biens de la vie quand on
ne les a pas.
«J'aurais très-bien pu passer là des années, pensa-t-il, aussi heureux
que je le serai dans un palais, pourvu que ma conscience y eût été
satisfaite elle-même, comme elle l'a été quand Pier-Angelo m'a dit: «Eh
bien, vous êtes un homme de coeur, vous!» Tous les portraits des
Castro-Reale et des Palmarosa pourront me dire qu'ils sont contents de
moi; ils ne me donneront pas plus de joie que ne m'en a donné cette
parole de mon père l'artisan.»
Il entra prince dans cette maison dont il était sorti ouvrier quelques
heures auparavant, et il franchit le seuil avec un sentiment de respect.
Puis il vola auprès du lit de son père, croyant le trouver endormi. Mais
Pier-Angelo était dans la chambre de Mila, qui n'avait pas dormi tant
elle était inquiète de n'avoir pas vu rentrer son frère. Le vieillard se
doutait bien que la princesse l'avait retenu mais il ne savait comment
faire accepter à Mila la probabilité de cette hypothèse. Michel se jeta
dans leurs bras et y pleura avec délices. Pier-Angelo comprit ce qui
s'était passé, et pourquoi le jeune prince de Castro-Reale lui donnait
le nom de père avec tant d'effusion, et ne voulait pas souffrir qu'il
l'appelât _Michel_, mais _mon fils_, à chaque parole.
Mila s'étonna beaucoup de ce que Michel, au lieu de l'embrasser avec sa
familiarité accoutumée, lui baisait la main à plusieurs reprises en
l'appelant sa soeur chérie.
«Qu'y a-t-il donc, Michel? lui dit-elle, et pourquoi cet air respectueux
avec moi? Tu dis qu'il ne s'est rien passé d'extraordinaire, que tu n'as
couru aucun danger cette nuit, et pourtant tu nous dis bonjour comme un
homme qui vient d'échapper à la mort, ou qui nous apporte le paradis
dans le creux de sa main. Allons! puisque te voilà, nous sommes heureux
comme des saints dans le ciel, c'est vrai! car j'ai fait de bien mauvais
rêves en t'attendant. J'ai réveillé ce pauvre Magnani deux heures avant
le jour pour l'envoyer à ta recherche; et il court encore. Il aura dû
aller jusqu'à Bel-Passo, pour voir si tu n'étais pas avec notre oncle.
--Ce bon, ce cher Magnani! s'écria Michel; eh bien, j'irai à sa
rencontre pour le rassurer et le revoir plus tôt. Mais, auparavant, je
veux déjeuner avec vous deux, à notre petite table de famille; manger ce
riz que tu prépares si bien, Mila, et ces pastèques que ta main seule
sait choisir.
--Voyez comme il est aimable les jours où il n'est pas fantasque! dit
Mila en regardant son frère. Quand il est dans ses accès d'humeur, rien
n'est bon, le riz est trop cuit et les pastèques sont gâtées.
Aujourd'hui tout sera délicieux, avant même qu'on y ait goûté.
--Je serai tous les jours ainsi, désormais, ma soeur chérie, répondit
Michel; je n'aurai plus d'humeur, je ne te ferai plus de questions
indiscrètes, et j'espère que tu n'auras pas de meilleur ami que moi au
monde.»