comprendre les rêveries qui vous viennent à l'esprit en ce moment pour
sauver les jours de votre amant. Si ce pauvre garçon est un fils de mon
père, tant pis pour lui; car il a bien d'autres frères que moi, qui ne
valent pas grand'chose, et que je ne me gêne point pour frapper à la
tête de la crosse de mon pistolet, quand ils manquent à l'obéissance et
au respect qu'ils me doivent. Ainsi, ce nouveau membre de ma famille, le
plus jeune de tous, ce me semble, sera châtié de ma main comme il le
mérite; non pas devant vous, je n'aime point à voir les femmes tomber en
convulsions; mais ce beau mignon ne sera pas toujours caché dans votre
sein, Madame, et je sais où je le rejoindrai!
--Finissez de m'insulter, reprit Agathe d'un ton ferme, vous ne pouvez
m'atteindre, et si vous n'êtes pas un lâche, vous ne devez pas parler
ainsi à la femme de votre père.
--La femme de mon père! dit le bandit, qui commençait à écouter et à
vouloir entendre. Mon père n'a jamais été marié, Signora! Ne vous moquez
pas de moi.
--Votre père a été marié avec moi, Carmelo! et si vous en doutez, vous
en trouverez la preuve authentique aux archives du couvent de Mal-Passo.
Allez la demander à Fra-Angelo. Ce jeune homme ne s'appelle point
Lavoratori: il s'appelle Castro-Reale, il est le fils, le seul fils
légitime du prince César de Castro-Reale.
--Vous êtes donc ma mère? s'écria Michel en tombant sur ses genoux et
embrassant ceux d'Agathe avec un mélange d'effroi, de remords et
d'adoration.
--Tu le sais bien, lui dit-elle en pressant contre son flanc ému la tête
de son fils. Maintenant, Carmelo, viens le tuer dans mes bras; nous
mourrons ensemble! Mais, après avoir voulu commettre un inceste, tu
consommeras un parricide!»
Le Piccinino, en proie à mille sentiments divers, croisa ses bras sur sa
poitrine, et, le dos appuyé contre la muraille, il contempla en silence
son frère et sa belle-mère, comme s'il eût voulu douter encore de la
vérité. Michel se leva, marcha vers lui, et, lui tendant la main:
«Ton erreur a fait ton crime, dit-il, et je dois te le pardonner,
puisque moi-même aussi je l'aimais sans savoir que j'avais le bonheur
d'être son fils. Ah! ne trouble pas ma joie par ton ressentiment! Sois
mon frère, comme je veux être le tien! Au nom de Dieu qui nous ordonne
de nous aimer, mets ta main dans la mienne, et viens aux pieds de ma
mère pour qu'elle te pardonne et te bénisse avec moi.»
A ces paroles, dites avec l'effusion d'un coeur généreux et sincère, le
Piccinino faillit s'attendrir; sa poitrine se serra comme si les larmes
allaient le gagner; mais l'orgueil fut plus fort que la voix de la
nature, et il rougit de l'émotion qui avait menacé de le vaincre.
«Retire-toi de moi, dit-il au jeune homme, je ne te connais pas; je suis
étranger à toutes ces sensibleries de famille. J'ai aimé ma mère aussi,
moi; mais avec elle sont mortes toutes mes affections. Je n'ai jamais
rien senti pour mon père, que j'ai à peine connu, et qui m'a fort peu
aimé, si ce n'est que j'avais un peu de vanité d'être le seul fils avoué
d'un prince et d'un héros. Je croyais que ma mère était la seule femme
qu'il eût aimée; mais on m'apprend ici qu'il avait trompé ma mère, qu'il
était l'époux d'une autre, et je ne puis être heureux de cette
découverte. Tu es fils légitime, toi, et moi je ne suis qu'un bâtard. Je
m'étais habitué à croire que j'étais le seul fondé à me parer, si bon me
semblait, du nom que tu vas porter dans le monde et que nul ne te
contestera. Et tu veux que je t'aime, toi, doublement patricien et
prince par le fait de ton père et de ta mère? toi, riche, toi, qui vas
devenir puissant dans la contrée où je suis errant et poursuivi! Toi,
qui, bon ou mauvais Sicilien, seras ménagé et flatté par la cour de
Naples, et qui ne croiras peut-être pas toujours pouvoir refuser les
faveurs et les emplois! Toi qui commanderas peut-être des armées
ennemies pour ravager les foyers de tes compatriotes! Toi qui, général,
ministre ou magistrat, feras peut-être tomber ma tête, et clouer une
sentence d'infamie au poteau où elle sera plantée, pour servir d'exemple
et de menace à nos autres frères de la montagne? Tu veux que je t'aime?
Je te hais et te maudis, au contraire!
«Et cette femme! continua le Piccinino avec une amertume bilieuse, cette
femme menteuse, et froide, qui m'a joué jusqu'au bout avec un art
infernal, tu veux que je me prosterne devant elle, et que je demande des
bénédictions à sa main souillée peut-être du sang de mon père? car je
comprends maintenant plus qu'elle ne le voudrait, sans doute! Je ne
croirai jamais qu'elle ait épousé de bonne grâce le bandit ruiné, honni,
vaincu, dépravé par le malheur, qui ne s'appelait plus que le
_Destatore_. Il l'aura enlevée et violentée.... Ah! oui! je me souviens
à présent! Il y a une histoire comme cela qui revient par fragments sur
les lèvres du Fra-Angelo. Une enfant, surprise à la promenade par les
bandits, entraînée avec sa gouvernante dans la retraite du chef,
renvoyée au bout de deux heures, mourante, outragée! Ah! mon père, vous
fûtes à la fois un héros et un scélérat! Je le sais, et moi je vaux
mieux que vous, car je hais ces violences, et l'obscur récit de
Fra-Angelo m'a préservé pour jamais d'y chercher la volupté.... C'est
donc vous, Agathe, qui avez été la victime de Castro-Reale! Je comprends
maintenant pourquoi vous avez consenti à l'épouser secrètement au
monastère de Mal-Passo; car ce mariage est un secret, le seul peut-être
de ce genre qui n'ait jamais transpiré! Vous avez été habile, mais le
reste de votre histoire s'éclaircit devant mes yeux. Je sais maintenant
pourquoi vos parents vous ont tenue enfermée un an, si soigneusement
qu'on vous a crue morte ou religieuse. Je sais pourquoi on a assassiné
mon père, et je ne répondrais pas que vous fussiez innocente de sa mort!
--Infâme! s'écria la princesse indignée, oser me soupçonner du meurtre
de l'homme que j'avais accepté pour époux?
--_Si ce n'est toi, c'est donc ton père, ou bien quelqu'un des tiens!_
reprit le Piccinino en français, avec un rire douloureux. Mon père ne
s'est pas tué lui-même, reprit-il en dialecte sicilien, et d'un air
farouche. Il était capable d'un crime, mais non d'une lâcheté, et le
pistolet qu'on a trouvé dans sa main, à la _Croce del Destatore_, ne lui
avait jamais appartenu. Il n'était point réduit, par la défection
partielle des siens, à se donner la mort pour échapper à ses ennemis, et
la dévotion que Fra-Angelo cherchait à lui inspirer n'avait pas encore
troublé sa raison à ce point qu'il crût devoir se châtier lui-même de
ses égarements. Il a été assassiné, et, pour être si aisément surpris
aussi près de la plaine, il a fallu qu'on l'attirât dans un piége.
L'abbé Ninfo n'est pas étranger à cette trame sanglante. Je le saurai,
car je le tiens, et, quoique je ne sois pas cruel, je lui infligerai la
torture de mes propres mains jusqu'à ce qu'il se confesse! car ma
mission, à moi, c'est de venger la mort de mon père, comme la tienne à
toi, Michel, c'est de faire cause commune avec ceux qui l'ont ordonnée.
--Grand Dieu! dit Agathe sans se préoccuper davantage des accusations du
Piccinino, chaque jour amènera donc la découverte d'un nouvel acte de
fureur et de vengeance dans ma famille!... O sang des Atrides, que les
furies ne vous réveillent jamais dans les veines de mon fils! Michel,
que de devoirs ta naissance t'impose! Par combien de vertus ne dois-tu
pas racheter tant de forfaits commis avant et depuis ta naissance!
Carmelo, vous croyez que votre frère se tournera un jour contre son pays
et contre vous! S'il en était ainsi, je vous demanderais de le tuer,
aujourd'hui qu'il est pur et magnanime; car je sais, hélas! ce que
deviennent les hommes qui abjurent l'amour de leur patrie et le respect
dû aux vaincus!
--Le tuer tout de suite? dit le Piccinino; j'aurais bien envie de
prendre au mot cette métaphore; ce ne serait pas long, car ce Sicilien
de fraîche date ne sait pas plus manier un couteau que moi un crayon.
Mais je ne l'ai pas fait hier soir quand l'idée m'en est venue sur la
tombe de notre père, et j'attendrai que ma colère d'aujourd'hui soit
tombée; car il ne faut tuer que de sang-froid et par jugement de la
logique et de la conscience.
«Ah! Michel de Castro-Reale, je ne te connaissais pas hier, quoique
l'abbé Ninfo t'eût désigné déjà à ma vengeance. J'étais jaloux de toi
parce que je te croyais l'amant de celle qui se dit ta mère aujourd'hui,
mais j'avais un pressentiment que cette femme ne méritait pas l'amour
qui commençait à m'enflammer pour elle, et, en te voyant brave devant
moi, je me disais: «Pourquoi tuer un homme brave pour une femme qui peut
être lâche?»
--Taisez-vous, Carmelo, s'écria Michel en ramassant son stylet; que je
connaisse ou non l'art du couteau, si vous ajoutez une parole de plus à
vos outrages contre ma mère, j'aurai votre vie ou vous aurez la mienne.
--Tais-toi toi-même, enfant, dit le Piccinino en présentant sa poitrine
demi-nue à Michel avec un air de dédain; la vertu du monde légal rend
lâche, et tu l'es aussi, toi qui as été nourri des idées de ce monde-là;
tu n'oserais seulement égratigner ma peau de lion, parce que tu
respectes en moi ton frère. Mais je n'ai pas ces préjugés, et je te le
prouverai, un jour où je serai calme! Aujourd'hui, je suis indigné, j'en
conviens, et je veux te dire pourquoi: c'est qu'on m'a trompé, et que je
ne croyais aucun être humain capable de se jouer de ma crédulité; c'est
que j'ai ajouté foi à la parole de cette femme lorsqu'elle m'a dit hier,
dans ce parterre dont j'entends d'ici murmurer les fontaines, et sous le
regard de cette lune, qui paraissait moins pure et moins calme que son
visage: «Que peut-il y avoir de commun entre cet enfant et moi?» Quoi de
commun? et tu es son fils! et tu le savais, toi qui m'as trompé aussi!
--Non, je ne le savais pas; et quant à ma mère...
--Ta mère et toi, vous êtes deux froids serpents, deux Palmarosa
venimeux! Ah! je hais cette famille qui a tant persécuté mon pays et ma
race, et j'en ferai quelque jour un rude exemple, même sur ceux qui
prétendent être bons patriotes et seigneurs populaires. Je hais tous les
nobles, moi! et tremblez devant ma sincérité, vous autres dont la bouche
souffle le froid et le chaud! Je hais les nobles depuis un instant,
depuis que je vois que je ne le suis pas, puisque j'ai un frère légitime
et que je ne suis qu'un bâtard. Je hais le nom de Castro-Reale, puisque
je ne puis le porter. Je suis envieux, vindicatif et ambitieux aussi,
moi! mon intelligence et mon habileté justifiaient en moi cette
prétention un peu mieux que l'art de la peinture chez le nourrisson des
Muses et de Pier-Angelo! J'aurais été plus loin que lui si nos
conditions fussent restées ce qu'elles étaient. Et ce qui rend ma vanité
plus supportable que la tienne, prince Michel, c'est que je la proclame
avec fierté, tandis que tu la caches honteusement, sous prétexte de
modestie. Enfin je suis l'enfant de la nature sauvage et de la liberté
volontaire, tandis que tu es l'élève de la coutume et de la peur. Je
pratique la ruse à la manière des loups, et ma ruse me mène au but. Tu
joues avec le mensonge, à la manière des hommes, et tu manqueras
toujours le but, sans avoir le mérite de la sincérité. Voilà notre vie à
tous les deux. Si la tienne me gêne trop, je me débarrasserai de toi
comme d'un obstacle, entends-tu? Malheur à toi si tu m'irrites! Adieu;
ne souhaite pas de me revoir; voilà mon salut fraternel!
«Et quant à vous, princesse de Castro-Reale, dit-il en saluant Agathe
avec ironie, vous qui eussiez bien pu vous dispenser de me laisser
ramper à vos pieds, vous qui n'avez pas un rôle bien clair dans la
catastrophe de la croix du _Destatore_, vous qui ne m'avez pas jugé
digne de savoir vos mésaventures de jeunesse, et qui préfériez passer à
mes yeux pour une vierge sans tache, sans vous soucier de me faire
languir dans une attente insensée de vos précieuses faveurs, je vous
souhaite d'heureux jours dans l'oubli de ce qui s'est passé entre nous,
mais je m'en souviendrai, moi, et je vous avertis, Madame, que vous avez
donné un bal sur un volcan, au réel comme au figuré.
En parlant ainsi, le Piccinino s'enveloppa la tête et les bras de son
manteau, passa dans le boudoir, et, sans daigner attendre qu'on lui
ouvrit les portes, il traversa d'un bond une des larges vitres qui
donnaient sur le parterre. Puis il revint vers cette porte de la galerie
dont il n'avait pas voulu franchir le seuil, et, à la manière des
anciens fauteurs des Vêpres de Sicile, il entailla d'une croix, faite
avec son poignard, l'écusson des Palmarosa, sculpté sur cette porte. Peu
d'instants après, il était sur la montagne, fuyant comme une flèche.
«O ma mère! s'écria Michel en pressant dans ses bras Agathe oppressée,
vous vous êtes fait un ennemi implacable pour me préserver d'ennemis
imaginaires ou impuissants! Tendre mère, mère adorée, je ne te quitterai
plus, ni jour ni nuit. Je coucherai en travers de la porte, et si
l'amour de ton fils ne peut te préserver, c'est que la Providence
abandonne entièrement les hommes!
--Mon enfant, dit Agathe en l'étreignant dans ses bras, rassure-toi. Je
suis navrée de tout ce que cet homme m'a remis devant les yeux, mais non
effrayée de son injuste colère. Le secret de ta naissance ne pouvait lui
être révélé plus tôt, car tu vois l'effet qu'a produit cette révélation.
Mais le moment est venu où je n'ai plus à craindre pour toi que son
ressentiment personnel, et celui-ci, nous l'apaiserons. La vengeance des
Palmarosa va s'éteindre avec le dernier souffle que le cardinal Ieronimo
exhale peut-être en cet instant. Si c'est une faute de l'avoir conjurée
à l'aide de Carmelo, cette faute appartient à Fra-Angelo, qui croit
connaître les hommes parce qu'il a toujours vécu avec des hommes en
dehors de la société, les brigands et les moines. Mais je me fie encore
à ses grands instincts. Cet homme, qui vient de se montrer à nous si
méchant, et que je ne puis voir sans une souffrance mortelle, parce
qu'il me rappelle l'auteur de toute mon infortune, n'est peut-être pas
indigne du bon mouvement qui t'a porté à lui donner le nom de frère.
C'est un tigre dans la colère, un renard dans la réflexion; mais entre
ses heures de rage et ses heures de perfidie, il doit y avoir des heures
d'abattement, où le sentiment humain reprend ses droits et lui arrache
des larmes de regret et de désir: nous le ramènerons, je l'espère! La
loyauté et la bonté doivent trouver le défaut de sa cuirasse. Au moment
où il te maudissait, je l'ai vu hésiter, retenir des pleurs. Son père...
ton père, Michel! avait une profonde et ardente sensibilité jusqu'au
milieu de ses habitudes de démence sinistre... Je l'ai vu sangloter à
mes pieds après m'avoir presque étranglée pour étouffer mes cris... Je
l'ai vu ensuite repentant devant l'autel, lorsqu'il m'épousa, et, malgré
la haine et l'épouvante qu'il m'inspira toujours, je me suis repentie
moi-même, à l'heure de sa mort, de ne lui avoir pas pardonné. J'ai
tremblé à son souvenir, mais je n'ai jamais osé maudire sa mémoire; et,
depuis que je t'ai retrouvé, ô mon fils bien-aimé! j'ai essayé de le
réhabiliter à mes propres yeux, afin de n'avoir point à le condamner
devant toi. Ne rougis donc point de porter le nom d'un homme qui n'a
été fatal qu'à moi, et qui a fait de grandes choses pour son pays. Mais
garde pour celui qui t'a élevé et dont tu as cru jusqu'à ce jour être le
fils, le même amour, le même respect que tu lui portais ce matin, noble
enfant, lorsque tu lui remettais la dot de Mila, en lui disant que tu
resterais ouvrier à son service toute ta vie, plutôt que de
l'abandonner!
[Illustration: Il vit une pauvre femme qui mendiait (Page 125.)]
--O Pier-Angelo, ô mon père! s'écria Michel avec une impétuosité qui fit
déborder son coeur en sanglots, il n'y a rien de changé entre nous, et le
jour où mes entrailles ne frémiraient plus pour toi d'un élan filial, je
crois que j'aurais cessé de vivre.»
XLV.
SOUVENIRS.
Agathe était brisée par tant d'agitations et de fatigues. Sa santé était
délicate, quoique son âme fût forte, et, en la voyant si pâle, avec la
voix presque éteinte, Michel s'effraya. Il commença à ressentir les
tendres et poignantes sollicitudes d'un sentiment tout nouveau pour lui.
Il avait à peine connu l'amour qu'une mère peut inspirer. La femme de
Pier-Angelo avait été bonne pour lui sans doute, mais, outre qu'il
l'avait perdue dans un âge bien tendre, elle avait laissé dans sa
mémoire l'impression d'une robuste et fière virago, irréprochable, mais
violente, pleine de soins pour ses petits, mais parlant haut et frappant
fort. Quelle différence avec cette nature exquise, cette beauté suave,
cet être poétique qui s'appelait Agathe, et que Michel pouvait admirer
comme l'idéal d'un artiste, tout en l'adorant comme une mère!
Il la supplia de se jeter sur son lit, et d'essayer de prendre une heure
de repos.
«Je resterai près de vous, lui dit-il; je veillerai à votre chevet, je
serai heureux de vous contempler, et quand vous ouvrirez les yeux, vous
me trouverez là.
--Et toi, lui dit-elle, ce sera la troisième nuit que tu auras passée
presque sans sommeil. Ah! que je souffre pour toi de la vie que nous
menons depuis quelques jours!
--Ne vous inquiétez pas de moi, ma mère chérie, reprit le jeune homme en
couvrant ses mains de baisers. J'ai très-bien dormi le matin, durant ces
trois jours; et, maintenant je suis si heureux, malgré ce que nous
venons de souffrir, qu'il me semble que je ne dormirai plus jamais. Je
cherchais le sommeil pour vous retrouver dans mes rêves: à présent que
le rêve s'est transporté dans ma vie réelle, je craindrais d'en perdre
la notion en dormant. C'est à vous de vous reposer, ma mère... Ah! que
ce nom est doux, ma mère!
--Je n'ai pas plus envie de dormir que toi, dit-elle, je ne voudrais
plus te quitter un instant. Et puisque le Piccinino me fait toujours
trembler pour ta vie, quoi qu'il puisse en résulter, tu resteras avec
moi jusqu'au jour. Je vais m'étendre sur mon lit, puisque tu le veux;
assieds-toi sur ce fauteuil, ta main dans la mienne, et si je n'ai plus
la force de te parler, je t'entendrai du moins; nous avons tant de
choses à nous dire! Je veux savoir ta vie depuis le premier jour que tu
peux te rappeler jusqu'à celui-ci.»
Ils passèrent ainsi deux heures qui s'envolèrent pour eux comme deux
minutes; Michel dit toute sa vie, en effet, et n'en cacha pas même les
émotions récentes. L'espèce d'attrait enthousiaste qu'il avait éprouvé
pour sa mère sans la connaître, ne soulevait plus dans sa pensée aucune
question délicate qui ne pût se traduire par des mots dignes de la
sainteté de leurs nouvelles relations. Ceux dont il s'était servi avec
lui-même avaient changé de sens, et ce qu'ils avaient pu avoir
d'impropre s'était effacé comme les vagues paroles qu'on prononce dans
la fièvre, et qui ne laissent pas de traces quand la raison et la santé
sont revenues.
Et puis, d'ailleurs, Michel, sauf quelques mouvements de vanité, n'avait
rien rêvé dont il eût à rougir maintenant vis-à-vis de lui-même. Il
s'était cru aimé, il ne s'était guère trompé! Il avait été envahi par
une passion ardente, et il sentait qu'il n'aimait pas Agathe, devenue sa
mère, avec moins d'enthousiasme, de reconnaissance, et même de jalousie,
qu'il ne l'avait aimée une heure auparavant. Il s'expliquait maintenant
pourquoi il ne l'avait jamais vue sans un élan infini de son âme vers
elle, sans un intérêt tout-puissant, sans un sentiment d'orgueil secret
qui avait comme un contre-coup en lui-même. Il se rappelait comment, la
première fois qu'il l'avait vue, il lui avait semblé l'avoir vue de tout
temps; et quand il lui demanda l'explication de ce miracle, «Regarde-toi
dans une glace, lui dit-elle, et tu verras que mes traits te
présentaient ta propre image; cette ressemblance que Pier Angelo
remarquait sans cesse avec joie, et qui m'enorgueillissait, me faisait
pourtant trembler pour toi. Heureusement, elle n'a frappé personne, si
ce n'est peut-être le cardinal, qui a fait arrêter sa chaise pour te
regarder, le jour où tu te trouvais arrivé, et comme guidé par une main
invisible, à la porte du palais de tes ancêtres. Mon oncle était jadis
le plus soupçonneux et le plus clairvoyant des persécuteurs et des
despotes. Certes, s'il t'eût vu avant de tomber en paralysie, il t'eût
reconnu et fait jeter en prison, puis conduire en exil... peut-être
assassiner! sans t'avoir adressé une seule question. Tout affaibli qu'il
était, il y a dix jours, il a attaché sur toi un regard qui avait
éveillé les soupçons de Ninfo, et ses souvenirs s'étaient éclaircis
jusqu'à vouloir s'enquérir de ton âge. Qui sait quelle fatale lumière se
fût faite dans son cerveau, si la Providence ne t'eût inspiré de
répondre que tu avais vingt-un ans au lieu de dix-huit!
--J'ai dix-huit ans, reprit Michel, et vous, ma mère? vous me semblez
aussi jeune que moi?
--J'en ai trente-deux, répondit Agathe, ne le savais-tu pas?
--Non! on aurait pu me dire que vous étiez ma soeur, je l'aurais cru en
vous voyant! Oh! quel bonheur que vous soyez si belle et si jeune
encore! Vous vivrez autant que moi, n'est-ce pas? Je n'aurai pas le
malheur de vous perdre!.... Vous perdre... Ah! maintenant que ma vie est
liée à la votre, la mort me fait peur, je ne voudrais mourir ni avant ni
après vous!.... Mais, est-ce donc la première fois que nous nous
trouvons réunis? Je cherche dans les vagues souvenirs de ma première
enfance avec l'espoir d'y ressaisir quelque chose de vous...
--Mon pauvre enfant, dit la princesse, je ne t'avais jamais vu avant le
jour où, te regardant par une rosace de la galerie où je dormais, je ne
pus retenir un cri d'amour et de joie douloureuse qui te réveilla. Je ne
connaissais même pas ton existence, il y a trois mois. Je te croyais
mort le jour de ta naissance. Autrement, crois-tu donc que tu ne
m'aurais pas vue accourir à Rome, sous un déguisement, pour te prendre
dans mes bras et t'arracher aux dangers de l'isolement? Le jour où
Pier-Angelo m'apprit qu'il t'avait sauvé des mains d'une infâme
accoucheuse qui allait te jeter dans un hospice par l'ordre de mes
parents, qu'il s'était enfui avec toi en pays étranger, et qu'il t'avait
élevé comme son fils, j'allais partir pour Rome. Je l'aurais fait, sans
la prudence de Fra-Angelo, qui me démontra que ta vie serait en danger
tant que durerait celle du cardinal, et qu'il valait mieux attendre sa
fin que de nous exposer tous à des soupçons et à des recherches. Ah! mon
fils, que j'ai souffert, tant que j'ai vécu seule avec les affreux
souvenirs de ma jeunesse! Flétrie dès l'enfance, maltraitée, enfermée et
persécutée par ma famille, pour n'avoir jamais voulu révéler le nom de
l'homme que j'avais consenti à épouser dès les premiers symptômes de ma
grossesse; séparée de mon enfant et maudite pour les larmes que sa
prétendue mort m'arrachait, menacée de le voir périr sous mes yeux,
quand je m'abandonnais à l'espérance qu'on m'avait trompée, j'ai vu
s'écouler le plus beau temps de la vie dans les pleurs du désespoir et
les frissons de l'épouvante.
«Je t'ai donné le jour dans cette chambre, Michel, à la place où nous
voici. C'était alors une espèce de grenier longtemps inhabité qu'on
avait converti en prison pour cacher la honte de mon état. On ne savait
pas ce qui m'était arrivé. J'aurais à peine pu le dire, je l'avais à
peine compris, tant j'étais jeune et pure d'imagination. Je pressentais
que le récit de la vérité attirerait sur l'enfant que je portais dans
mon sein, et sur son père, de nouvelles catastrophes. Ma gouvernante
était morte le lendemain de notre désastre, sans pouvoir ou sans vouloir
parler. Personne ne put m'arracher mon secret, même pendant les douleurs
de l'enfantement; et lorsque, comme des inquisiteurs, mon père et mon
oncle, debout et insensibles auprès de mon lit, me menaçaient de la mort
si je ne confessais ce qu'ils appelaient ma faute, je me bornais à
répondre que j'étais innocente devant Dieu, et qu'à lui seul appartenait
de punir ou de sauver le coupable.