parchemin, je savais que le testament de mon oncle avait été soustrait,
ce matin, au docteur Recuperati. Ce pauvre docteur est venu, tout hors
de lui, dans l'après-midi, pour me conter sa mésaventure. Il ne pouvait
imaginer comment son portefeuille avait été enlevé de sa poche, et il
accusait l'abbé Ninfo. Je n'ai pas été inquiète parce que je comptais
que, dans la journée, l'abbé Ninfo aurait à vous rendre compte de son
larcin. J'ai donc rassuré le docteur en l'engageant à ne rien dire et en
lui promettant que le testament serait bientôt retrouvé. Vous pouvez
bien croire que je ne lui ai pas laissé pressentir de quelle façon et
par quel moyen.
«Maintenant, capitaine, il ne me convient pas d'avoir entre les mains un
acte que j'aurais l'air d'avoir soustrait par défiance des intentions de
mon oncle ou de la loyauté du docteur. C'est vous qui le remettrez par
une voie indirecte, mais sûre, au dépositaire qui l'avait accepté, quand
le moment de le produire sera venu. Vous êtes trop ingénieux pour ne pas
trouver cette voie sans vous trahir en aucune façon.
--Que je me charge encore de cela? Y songez-vous, Madame? dit le
Piccinino qui s'était relevé, et attendait avec impatience qu'on lui dît
de s'asseoir;» mais Agathe lui parlait debout, comme quelqu'un qui
compte sur la prompte retraite de son interlocuteur; et il voulait, à
tout prix, prolonger l'entretien. Il souleva des difficultés.
«C'est impossible, dit-il, le cardinal a l'habitude de faire comprendre
par ses regards qu'il veut qu'on lui représente le testament, et cela,
il y songe tous les jours. Il est vrai, ajouta-t-il pour gagner du temps
et en appuyant sa main sur le dossier d'une chaise, comme un homme
très-fatigué, il est vrai que le cardinal étant privé de son truchement,
l'abbé Ninfo, il serait facile au docteur de feindre qu'il ne comprend
rien aux regards éloquents de Son Éminence... D'autant plus, continua le
Piccinino en secouant un peu la chaise et en y appuyant son coude, que
la stupidité habituelle du docteur rendrait la chose
très-vraisemblable... Mais, reprit-il en offrant la chaise d'un air
respectueux à la princesse pour qu'elle lui donnât l'exemple de
s'asseoir, le cardinal peut être compris de quelque autre affidé qui
mettrait le bon docteur au pied du mur en lui disant: «Vous voyez bien
que Son Éminence veut voir le testament!»
Et le Piccinino fit un geste gracieux pour lui montrer qu'il souffrait
de la voir debout devant lui.
Mais Agathe ne voulait pas comprendre, et surtout elle ne voulait pas
garder le testament, afin de n'avoir pas à remercier le Piccinino, dans
un moment pareil, en des termes qui l'eussent offensé par trop de
réserve, ou encouragé par trop d'effusion. Elle tenait à conserver son
attitude de fierté en l'accablant d'une confiance sans bornes à
l'endroit de ses intérêts de fortune.
«Non, capitaine, répondit-elle toujours debout et maîtresse d'elle-même,
le cardinal ne demandera plus à voir le testament, car son état a bien
empiré depuis vingt-quatre heures. Il semble que ce misérable Ninfo le
tînt dans un état d'excitation qui prolongeait son existence, car,
depuis ce matin qu'il a disparu, mon oncle se livre à un repos d'esprit
bien voisin sans doute du repos de la tombe. Ses yeux sont éteints, il
ne paraît plus se soucier de rien autour de lui, il ne se préoccupe pas
de l'absence de son familier, et le docteur est forcé d'user des
ressources de l'art pour combattre une somnolence dont il craint de ne
pas voir le réveil.
--Le docteur Recuperati a toujours été inepte, reprit le Piccinino en
s'asseyant sur le bord d'une console et en laissant tomber son manteau à
ses pieds comme par mégarde. Je demande à Votre Altesse, ajouta-t-il en
croisant ses bras sur sa poitrine, si les prétendues lois de l'humanité
ne sont pas absurdes et fausses en pareil cas, comme presque toutes les
lois du respect humain et de la convenance hypocrite? Quel bien
procure-t-on à un moribond lorsqu'on essaie de le rappeler à la vie avec
la certitude qu'on n'y parviendra pas et qu'on ne fait que prolonger son
supplice en ce monde? Si j'étais à la place du docteur Recuperati, je me
dirais que Son Éminence a bien assez vécu. L'avis de tous les honnêtes
gens, et celui de Votre Altesse elle-même, est certainement que cet
homme a trop vécu. Il serait bien temps de le laisser se reposer du
voyage fatigant de la vie, puisqu'il paraît le désirer pour sa part et
s'arranger commodément sur son oreiller pour son dernier somme... Je
demande pardon à Votre Altesse si je m'appuie sur ce meuble, mes jambes
se dérobent sous moi tant j'ai couru aujourd'hui pour ses affaires, et
si je ne reprends haleine un instant, il me sera impossible de retourner
ce soir à Nicolosi.»
Agathe fit signe au bandit qu'elle l'engageait à s'asseoir sur la chaise
qui était restée entre eux; mais elle demeura debout pour lui faire
sentir qu'elle n'entendait point qu'il abusât longtemps de la
permission.
XLIII.
CRISE.
«Il me semble, dit la princesse en posant le testament auprès du
Piccinino sur la console, que nous sortons un peu de la question. Je
rends compte des faits à Votre Seigneurie. Mon oncle a peu d'instants à
vivre et ne pensera plus à son testament. Le jour de produire cet acte
est donc proche. Mais je souhaiterais que, ce moment venu, il se trouvât
dans les mains du docteur et non dans les miennes.
--C'est un scrupule fort noble, répondit le Piccinino, d'un ton ferme
qui cachait son dépit; mais je le partage pour mon propre compte, et,
comme tout ce qui se passe d'étrange et de mystérieux dans la contrée
est toujours attribué au fantastique capitaine Piccinino, je souhaite,
moi, ne me mêler en rien de cette restitution. Votre Seigneurie voudra
donc bien l'opérer comme elle le jugera convenable. Ce n'est pas moi qui
ai dérobé le testament. Je l'ai trouvé sur le coupable, je le rapporte,
et je crois avoir assez fait pour qu'on ne m'accuse pas de tiédeur. Sans
aucun doute, la disparition de l'abbé Ninfo ne tardera pas à être
remarquée, et le nom du Piccinino va être en jeu dans les imaginations
populaires comme dans les cervelles sournoises des gens de police. De
là, de nouvelles recherches ajoutées à celles dont ma véritable
personnalité est l'objet, et auxquelles je n'ai échappé jusqu'ici que
par miracle. J'ai accepté les risques de cette affaire; je tiens _le
monstre_ dans mes chaînes; Votre Altesse est tranquille sur le sort de
ses amis et sur la liberté de ses démarches. Elle est en possession de
son titre à la fortune: veut-elle ma vie? Je suis prêt à la donner cent
fois pour elle; mais qu'elle le dise et qu'elle ne me pousse point à ma
perte par des faux-fuyants sans me laisser la consolation de savoir que
je meurs pour elle.»
Le Piccinino accentua ces dernières paroles de manière à empêcher
Agathe d'éviter plus longtemps des explications délicates.
«Capitaine, dit-elle en s'efforçant de sourire, vous me jugez mal si
vous croyez que je veux me délivrer du fardeau de la reconnaissance
envers vous. Ma répugnance à reprendre cet acte, qui représente pour moi
la possession de grandes richesses, devrait vous prouver ma confiance en
vous et l'intention où je suis de vous laisser disposer vous-même de
tout ce qui m'appartient.
--Je ne comprends pas, Madame, répondit Carmelo en s'agitant sur sa
chaise. Vous avez donc cru que je venais à votre secours pour faire une
affaire, et rien de plus?
--Capitaine, reprit Agathe sans se laisser émouvoir par l'indignation
feinte ou réelle du Piccinino, vous vous intitulez vous-même, et avec
raison, le _justificier d'aventure_. C'est-à-dire que vous rendez la
justice suivant votre coeur et votre conscience, sans vous soucier des
lois officielles, qui sont fort souvent contraires à celles de la
justice naturelle et divine. Vous secourez les faibles, vous sauvez les
victimes, vous protégez ceux dont les sentiments et les opinions vous
paraissent mériter votre estime, contre ceux que vous regardez comme les
ennemis de votre pays et de l'humanité. Vous punissez les lâches et vous
empêchez l'accomplissement de leurs perfides desseins. Tout cela est une
mission que le monde légal ne comprend pas toujours, mais dont je
connais le mérite sérieux et la tournure héroïque. Ai-je donc besoin de
vous tranquilliser sur l'estime que je fais de vous, et trouvez-vous que
j'aie manqué à vous la témoigner?
«Mais puisque le monde officiel renie votre intervention, et que, pour
la continuer, vous êtes forcé de vous créer par vous-même des ressources
d'une certaine importance, il serait insensé, il serait indiscret de
réclamer votre protection sans avoir songé à vous offrir les moyens de
l'exercer et de l'étendre davantage. J'y avais songé, moi, je le devais,
et je m'étais promis de ne point traiter avec vous comme avec un avocat
ordinaire, mais de vous laisser régler vous-même le prix de vos généreux
et loyaux services. J'aurais cru vous faire injure en les taxant. A mes
yeux, ils sont inappréciables: c'est pourquoi, en vous offrant de puiser
à discrétion à une fortune princière, je serai encore obligée de compter
sur votre modestie et votre désintéressement pour me croire acquittée
avec vous.
--Ce sont là de bien flatteuses paroles, et le doux parler de Votre
Altesse me charmerait si j'étais dans les idées qu'elle me suppose. Mais
si elle daignait ne pas refuser de s'asseoir un instant pour m'entendre,
je pourrais lui expliquer les miennes sans craindre d'abuser de la
patience qu'elle m'accorde.»
«Allons! pensa Agathe en s'asseyant à quelque distance du Piccinino, la
persistance de cet homme est comme la destinée, inévitable.»
«J'aurai bientôt dit, reprit le Piccinino avec un malin sourire,
lorsqu'il la vit enfin assise. Je fais mes affaires en faisant celles
des autres, cela est vrai; mais chacun entend les profits de la vie
comme il s'y sent porté par la circonstance. Avec certaines gens, il n'y
a que de l'or à réclamer. Ce sont les cas vulgaires, le _courant_, comme
on dit, je crois. Mais avec certaines autres personnes, riches de plus
de qualités et de charmes encore que de ducats, l'homme intelligent
aspire à de plus délicates récompenses. La richesse matérielle d'une
personne comme la princesse Agathe est bien peu de chose en comparaison
des trésors de générosité et de sensibilité que son coeur renferme... Et
l'homme d'action qui s'est voué à la servir, s'il l'a fait avec une
certaine promptitude et un certain zèle, n'est-il pas libre d'aspirer à
quelque jouissance plus noble que celle de puiser dans sa bourse? Oui,
certes, il est des joies morales plus élevées et au prix desquelles
l'offre de votre fortune me satisfait si peu, qu'elle blesse mon
intelligence et mon coeur comme un affront.»
Agathe commença à se sentir gagner par la peur, car le Piccinino s'était
levé et s'approchait d'elle. Elle n'osait changer de place, elle
craignait de pâlir et de trembler; et pourtant, quelque brave qu'elle
fût, la figure et la voix de ce jeune homme lui faisaient un mal
affreux. Son costume, ses traits, ses manières, son organe, réveillaient
en elle un monde de souvenirs, et quelque effort qu'elle fît pour
l'élever au niveau de son estime et de sa gratitude, une aversion
invincible fermait son âme à de tels sentiments. Elle avait si longtemps
refusé à Fra-Angelo d'accepter cette intervention, que, certes, elle eût
persisté à ne jamais y recourir, si elle n'eût été certaine que l'abbé
Ninfo l'avait pressé de faire assassiner ou enlever Michel, en lui
montrant le testament comme moyen de récompenser ses services.
Mais il était trop tard. Le noble et naïf capucin de Bel-Passo n'avait
pas prévu que son élève, qu'il s'était habitué à regarder comme un
enfant, pourrait devenir amoureux d'une femme plus âgée que lui de
quelques années. Et pourtant quoi de plus facile à prévoir? Mais les
personnes qu'on respecte beaucoup n'ont pas d'âge. Pour Fra-Angelo, la
princesse de Palmarosa, sainte Agathe de Catane, et la madone, n'avaient
même plus de sexe. Si quelqu'un eût troublé son sommeil pour lui dire
qu'en cet instant Agathe courait de grands dangers auprès de son élève,
il se fût écrié: Ah! le méchant enfant aura vu ses diamants! Et, tout en
se mettant en route pour voler au secours de la princesse, il se fût dit
encore que, d'un mot, elle pouvait le tenir à distance; mais ce mot,
Agathe éprouvait une répugnance insurmontable à le prononcer, et elle
espérait toujours n'être pas forcée d'en venir là.
«Je comprends fort bien, monsieur le capitaine, dit-elle avec une
froideur croissante, que vous me demandez mon estime pour toute
récompense; mais je répète que je vous l'ai prouvée en cette occasion
même, et je crois que votre fierté doit être satisfaite.
--Oui, Madame, ma fierté; mais il ne s'agit pas de ma fierté seulement.
Vous ne la connaissez pas assez d'ailleurs pour en mesurer la portée et
pour savoir si elle n'est pas au-dessus de tous les sacrifices d'argent
que vous pourriez faire en ma faveur. Je ne veux pas de votre testament,
je ne veux y avoir jamais aucune part, entendez-vous bien?»
Et il s'agenouilla devant elle, et prit sa main avec une énergie
farouche.
Agathe se leva, et, s'abandonnant à un mouvement d'indignation peut-être
irréfléchi, elle prit le testament sur la console. «Puisqu'il en est
ainsi, dit-elle en essayant de le déchirer, autant vaut que cette
fortune ne soit ni à vous ni à moi; car c'est là le moindre service que
vous m'ayez rendu, capitaine; et, s'il n'eût été lié à un autre plus
important, je ne vous l'eusse jamais demandé. Laissez-moi anéantir ce
titre, et ensuite vous pourrez me demander une part légitime dans mes
affectations, sans que je rougisse de vous écouter.»
Mais le parchemin résista aux efforts de ses faibles mains, et le
Piccinino eut le temps de le lui ôter et de le placer sous un gros bloc
de mosaïque romaine qui ornait le dessus de la console et qu'elle aurait
eu encore plus de peine à soulever.
«Laissons cela, dit-il en souriant, et n'y pensons plus. Supposons même
que ce testament n'ait jamais existé; sachons bien qu'il ne peut pas
être un lien entre nous, et que vous ne me devez rien, en échange de
votre fortune. Je sais que vous êtes assez riche déjà pour vous passer
de ces millions; je sais aussi que, n'eussiez-vous rien, vous
n'accorderiez pas votre amitié pour un service d'argent que vous
comptiez payer avec de l'argent. J'admire votre fierté, Madame, je la
comprends et je suis fier de la comprendre. Ah! maintenant que cette
prosaïque pensée est écartée de nos coeurs, je me sens bien plus heureux,
car j'espère! Je me sens aussi bien plus hardi, car l'amitié d'une femme
comme vous me paraît si désirable que je risquerais tout pour l'obtenir.
--Ne parlez pas encore d'amitié, dit Agathe en le repoussant, car il
commençait à toucher à ses longues tresses de cheveux et à les rouler
autour de son bras comme pour s'enchaîner à elle; parlez de la
reconnaissance que je vous dois; elle est grande, je ne la renierai
jamais, et je vous la prouverai dans l'occasion, malgré vous, s'il le
faut. Le service que vous m'avez rendu vous en assure d'autres de ma
part, et un jour nous serons quittes! Mais l'amitié suppose une mutuelle
sympathie, et, pour obtenir la mienne, il faut l'acquérir et la mériter.
--Que faut-il faire? s'écria le Piccinino avec feu. Parlez! oh! je vous
en supplie, dites-moi ce qu'il faut faire pour être aimé de vous!
--Me respecter au fond de votre coeur, lui répondit-elle, et ne pas
m'approcher avec ces yeux hardis et ce sourire de satisfaction qui
m'offensent.»
En la voyant si haute et si froide, le Piccinino eut du dépit; mais il
savait que le dépit est un mauvais conseiller. Il voulait plaire, et il
se domina.
«Vous ne me comprenez pas, lui dit-il en la ramenant à sa place, et en
s'asseyant auprès d'elle. Oh! non, vous ne comprenez rien à une âme
comme la mienne! Vous êtes trop femme du monde, trop diplomate; et moi,
je suis trop naïf, trop rude, trop sauvage! Vous craignez des
emportements de ma part, parce que vous voyez que je vous aime
éperdûment; mais vous ne craignez pas de me faire souffrir, parce que
vous ne devinez pas le mal que peut me faire votre indifférence. Vous
croyez qu'un montagnard de l'Etna, un brigand aventurier ne peut
connaître que de grossiers transports; et, quand je vous demande votre
coeur, vous croyez avoir votre personne à défendre. Si j'étais duc ou
marquis, vous m'écouteriez sans effroi, vous me consoleriez de ma
douleur; et, en me montrant votre amour comme impossible, vous
m'offririez votre amitié. Et moi, je serais doux, patient, prosterné
dans une reconnaissance mélancolique et tendre. C'est parce que je suis
un homme simple, un paysan, que vous me refusez même le mot de
sympathie! Votre orgueil s'alarme parce que vous croyez que je la
réclame comme un droit acquis par mes services, et vous me jetez
toujours mes services à la tête, comme si je m'en faisais un titre
auprès de vous, comme si je m'en souvenais quand je vous vois et quand
je vous parle! Hélas! c'est que je ne sais point m'exprimer; c'est que
je dis ce que je pense, sans me torturer l'esprit à vous le persuader
sans vous le dire. J'ignore l'art de vos flatteurs; je ne suis pas plus
un courtisan de la beauté qu'un courtisan du pouvoir, et ma vie maudite
ne me permet pas de me poser près de vous en cavalier servant comme le
marquis de la Serra. Je n'ai qu'une heure dans la nuit pour venir, au
péril de ma vie, vous dire que je suis votre esclave, et vous me
répondez, que vous ne voulez pas être ma souveraine, mais mon obligée,
ma cliente, qui me paiera bien! Ah! fi! Madame, vous posez une bien
froide main sur une âme en feu!
«Si vous ne me parliez que d'amitié, dit Agathe, si vous n'aspiriez
réellement qu'à être un de mes amis, je vous répondrais que cela peut
venir...
--Laissez-moi parler! reprit le Piccinino en s'animant et en
s'illuminant de ce prestige de beauté qu'il avait quand il commençait à
s'émouvoir réellement. Je n'osais d'abord vous demander que votre
amitié, et c'est votre frayeur puérile qui a fait sortir le mot d'amour
de mes lèvres. Eh bien! qu'est-ce qu'un homme peut dire de plus à une
femme pour la rassurer? Je vous aime d'amour, donc vous ne devez pas
trembler quand je prends votre main. Je vous respecte, vous le voyez
bien, car nous sommes seuls et je suis maître de mes sens: mais je ne
suis pas celui de mes pensées et des élans de ma passion. Je n'ai pas
toute la vie pour vous la prouver. J'ai cet instant pour vous la dire,
sachez-la donc. Si je pouvais passer tous les jours six heures à vos
pieds, comme le marquis, je me trouverais peut-être heureux du sentiment
que vous lui accordez; mais si j'ai seulement cette heure qui passe
devant moi comme une vision, il me faut votre amour, ou un désespoir que
je n'ose pressentir. Laissez-moi donc parler d'amour; écoutez-moi, et
n'ayez pas peur. Si vous dites non, ce sera non, mais si vous
m'entendiez sans songer à vous préserver, si vous vouliez tout de bon me
comprendre, si vous vouliez oublier et votre monde, et l'orgueil qui
n'ont rien à faire ici, et qui cessent d'exister dans la sphère où je
respire, vous seriez attendrie, parce que vous seriez convaincue. Oh!
oui. Si vous étiez une âme simple, et si vous ne mettiez pas les
préjugés à la place des pures inspirations de la nature et de la vérité,
vous sentiriez qu'il y a là un coeur plus jeune et plus ardent que tous
ceux que vous avez repoussés, un coeur de lion ou de tigre avec les
hommes, mais un coeur d'homme avec les femmes, un coeur d'enfant avec
vous! Vous me plaindriez, du moins. Vous verriez ma vie telle qu'elle
est: un tourment, une menace, un cauchemar perpétuels! Et une
solitude!... Oh! c'est surtout la solitude de l'âme qui me tue, parce
que mon âme est plus difficile encore que mes sens. Tenez! vous savez
comment je me suis conduit avec Mila, ce matin! Certes, elle est belle,
et son caractère ni son esprit ne sont d'une créature vulgaire. J'aurais
voulu l'aimer, et, si j'avais senti que je l'aimais, n'eût-ce été qu'un
instant, elle m'eut aimé, elle eût été à moi toute sa vie. Mais, auprès
d'elle, je ne pensais qu'à vous. C'est vous que j'aime, et vous êtes la
seule femme que j'aie jamais aimée, quoique j'aie été l'amant de bien
des femmes! Aimez-moi donc, ne fût-ce qu'un moment, rien que le temps de
me le dire, ou, en repassant ce soir à un certain endroit qu'on appelle
la Croix du _Destatore_, je deviendrai fou! je gratterai la terre avec
mes ongles pour insulter et jeter au vent les cendres de l'homme qui m'a
donné la vie.
A ces derniers mots, Agathe perdit toute sa force; elle pâlit; un
frisson parcourut tout son corps, et elle se rejeta sur le dossier de
son fauteuil, comme si un spectre ensanglanté eût passé devant ses yeux.
«Ah! taisez vous, taisez-vous! s'écria-t-elle; vous ne savez pas le mal
que vous me faites!»
Le Piccinino ne pouvant comprendre la cause de cette émotion soudaine et
terrible; il s'y méprit absolument. Il avait parlé avec une énergie
d'accent et de regard qui eussent persuadé toute autre femme que la
princesse. Il l'avait fascinée sous ses paupières ardentes; il l'avait
enivrée de son souffle, du moins il le croyait. Il avait été si souvent
fondé à le croire, alors même qu'il n'avait pas éprouvé la moitié du
désir que cette femme lui inspirait! Il la jugea vaincue, et,
l'entourant de ses bras, cherchant ses lèvres, il compta que la surprise
de ses sens ferait le reste. Mais Agathe échappa à ses caresses avec une
énergie inattendue, et, comme elle s'élançait vers une sonnette, Michel
s'élança entre elle et le Piccinino, les yeux enflammés et un stylet à
la main.
XLIV.
RÉVÉLATION.
A cette apparition inattendue, la stupeur du Piccinino fut telle qu'il
resta immobile, sans songer ni à attaquer ni à se défendre. Aussi
Michel, au moment de le frapper, s'arrêta-t-il, confondu de sa
précipitation; mais, par un mouvement tellement rapide et adroit qu'il
fut invisible, la main du Piccinino fut armée au moment où Michel
retirait la sienne.
Néanmoins le bandit, après qu'un éclair de fureur eut jailli de ses
yeux, retrouva son attitude dédaigneuse et froide. «A merveille, dit-il,
je comprends tout maintenant, et plutôt que d'amener une scène aussi
ridicule, la confiance de madame de Palmarosa aurait dû s'étendre
jusqu'à me dire: Laissez-moi tranquille, je ne puis vous entendre, j'ai
un amant caché derrière mon lit. Je me serais discrètement retiré, au
lieu que maintenant il faut que je donne une leçon à maître Lavoratori,
pour le punir de m'avoir vu jouer un rôle absurde. Tant pis pour vous,
Signora, la leçon sera sanglante!»
Et il bondit vers Michel avec la souplesse d'un animal sauvage. Mais,
quelque agile et rapide que fût son mouvement, la puissance miraculeuse
de l'amour rendit Agathe plus prompte encore. Elle s'élança au devant du
coup, et l'eût reçu dans la poitrine si le Piccinino n'eût rentré son
poignard dans sa manche, si vite, qu'il semblait qu'il eût toujours eu
la main vide.
«Que faites-vous, Madame? dit-il; je ne veux point assassiner votre
amant, mais me battre contre lui. Vous ne le voulez pas? Soit! Vous lui
faites un rempart de votre sein? Je ne violerai pas une telle
sauve-garde: mais je le retrouverai, comptez sur ma parole!
--Arrêtez! s'écria Agathe en le retenant par le bras, comme il se
dirigeait vers la porte. Vous allez abjurer cette folle vengeance et
donner la main à ce prétendu amant. Il s'y prêtera de bon coeur, lui, car
lequel de vous deux voudrait tuer ou maudire son frère?
--Mon frère?... dit Michel stupéfait en laissant tomber son poignard.
--Mon frère, lui! dit le Piccinino sans quitter le sien. Cette parenté
improvisée est fort peu vraisemblable, Madame. J'ai toujours ouï dire
que la femme de Pier-Angelo avait été fort laide, et je doute que mon
père ait jamais joué aucun mauvais tour aux maris qui n'avaient pas
sujet d'être jaloux. Votre expédient n'est point ingénieux! Au revoir,
Michel-Angelo Lavoratori!
--Je vous dis qu'il est votre frère! répéta la princesse avec force; le
fils de votre père et non celui de Pier-Angelo, le fils d'une femme que
vous ne pouvez outrager par vos mépris, et qui n'aurait pu vous écouter
sans crime et sans folie. Ne comprenez-vous pas?