Il avança d'abord résolument et en silence, se disant qu'il ne parlerait

point le premier, qu'il ne se sentirait point ému, qu'il n'oublierait

pas que le bras de Magnani avait pu être pressé de la même façon;

qu'enfin il se tiendrait sur ses gardes: car, ou la princesse Agathe

était folle, ou elle cachait, sous les dehors de la vertu et de

l'abattement, une coquetterie insensée.

Mais tous ces beaux projets échouèrent bientôt. La région ombragée

qu'ils traversaient, parmi des terres cultivées et plantées avec soin,

était une suite de petits jardins appartenant à des artisans aisés ou à

des bourgeois de la ville. Un joli sentier côtoyait ces enclos, séparés

seulement par des buissons, des rosiers ou des plates-bandes d'herbes

aromatiques. Çà et là des berceaux de vigne jetaient une ombre épaisse

sur les pas de Michel. La lune ne lui prêtait plus que des rayons

obliques et incertains. Mille parfums s'exhalaient de la campagne en

fleurs, et la mer bruissait au loin d'une voix amoureuse derrière les

collines. Les rossignols chantaient dans les jasmins. Quelques voix

humaines chantaient aussi à distance et défiaient gaiement l'écho; mais

il n'y avait personne sur le sentier que suivaient Michel et Agathe. Les

petits jardins étaient déserts. Michel se sentait oppressé, sa marche se

ralentissait, son bras tremblait convulsivement. Une légère brise

faisait flotter près de son visage le voile de la princesse, et il

s'imaginait entendre des paroles mystérieuses se glisser à son oreille.

Il n'osait pas se retourner pour voir si c'était le souffle d'une femme

ou celui de la nuit qui le caressait de si près.

«Mon cher Michel, lui dit la princesse d'un ton calme et confiant qui le

fit tomber du ciel en terre, je vous demande pardon; mais il faut que je

reprenne haleine. Je n'ai guère l'habitude de marcher, et je me sens

très fatiguée. Voici un banc sous une tonnelle de girofliers qui

m'invite à m'asseoir cinq minutes, et je ne pense pas que les

propriétaires de ce petit jardin me fissent un crime d'en profiter s'ils

me voyaient.»

Michel la conduisit au banc qu'elle lui désignait, et, encore une fois

ramené à la raison, il s'éloigna respectueusement de quelques pas pour

aller contempler une petite fontaine dont le doux gazouillement ne put

le distraire de sa rêverie.

«Oui, oui, c'était un rêve, ou bien c'est ma petite soeur Mila qui m'a

donné ce baiser. Elle est railleuse et folâtre! elle eût pu m'expliquer

le grand mystère du médaillon, si je l'eusse interrogée franchement et

sérieusement. Sans doute il y a à tout cela une cause très naturelle

dont je ne m'avise pas. N'en est-il pas toujours ainsi des causes

premières? La seule qu'on ne devine pas, c'est justement la plus simple.

Ah! si Mila savait avec quel danger elle se joue, et le mal dont elle

pourrait préserver ma raison en me disant la vérité!... Je la presserai

tellement demain qu'elle m'avouera tout!»

[Illustration: Le Piccinino enjamber adroitement le mur. (Page 115.)]

Et pendant que Michel se parlait ainsi à lui-même, l'eau cristalline

murmurait toujours dans l'étroit bassin où tremblotait le spectre de la

lune. C'était un petit monument de terre cuite, d'une naïveté classique,

qui épanchait cette onde discrète; un Cupidon marin saisissant une

grosse carpe, dont la bouche lançait d'un pied de haut le filet d'eau

dans le réservoir. L'artisan qui avait exécuté cette figurine avait

voulu lui donner l'air mutin, mais il n'avait réussi qu'à donner aux

gros yeux de la carpe une expression de férocité grotesque. Michel

regardait ce groupe sans le voir, et c'était en vain que la nuit se

faisait belle et parfumée; lui, l'amant passionné de la nature, perdu

dans ses propres pensées, lui refusait ce soir-là son hommage accoutumé.

Et pourtant ce murmure de l'eau agissait sur son imagination sans qu'il

voulût s'en rendre compte. Il lui rappelait une harmonie semblable, le

murmure timide et mélancolique dont la Naïade de marbre remplissait la

grotte du palais Palmarosa en épanchant son urne dans la conque; et les

délices de son rêve repassaient devant lui, et Michel eût voulu pouvoir

s'endormir là pour retrouver son hallucination.

«Mais quoi! se dit-il tout à coup, ne suis-je pas un novice bien

ridicule? Ne s'est-on pas arrêté ici pour m'inviter à prolonger un

tête-à-tête brûlant? Ce que j'ai pris pour une froide explication du

trouble qu'on éprouvait, cette fatigue soudaine, cette fantaisie de

s'asseoir dans le jardin du premier venu, n'est-ce point un

encouragement à ma timidité farouche?»

Il s'approcha vivement de la princesse, et se sentit enhardi par l'ombre

de la tonnelle. Le banc était si petit, qu'à moins de l'engager à lui

faire place, il ne pouvait s'asseoir à ses côtés. Il s'assit sur

l'herbe, non pas précisément à ses pieds, mais assez près pour être

bientôt plus près encore.

«Eh bien, Michel, lui dit-elle avec une incroyable douceur dans la voix,

êtes-vous donc fatigué, vous aussi?

[Illustration: Lequel de vous deux voudrait tuer son frère. (Page 119.)]

--Je suis brisé, répondit-il d'un ton ému qui fit tressaillir la

princesse.

--Quoi donc! seriez-vous malade, mon enfant?» lui dit-elle en étendant

vers lui sa main qui rencontra, dans l'obscurité, la chevelure soyeuse

du jeune homme.

D'un bond il fut à ses genoux, la tête courbée et comme fasciné sous

cette main qui ne le repoussait point, les lèvres collées sur un pan de

cette flottante robe de soie qui ne pouvait révéler ses transports;

incertain, hors de lui, sans courage pour déclarer sa passion, sans

force pour y résister.

«Michel, s'écria la princesse en laissant retomber sa main sur le front

brûlant du jeune fou, vous avez la fièvre, mon enfant! votre tête

brûle!... Oui, oui, ajouta-t-elle en touchant ses joues avec une tendre

sollicitude, vous avez eu trop de fatigue ces jours derniers; vous avez

veillé deux nuits de suite, et quoique vous vous soyez jeté quelques

heures ce matin sur votre lit, vous n'avez peut-être pas dormi. Et moi,

je vous ai fait trop parler ce soir. Il faut rentrer. Partons; vous me

laisserez à la porte de mon parc; vous irez bien vite chez vous. Je

voulais vous dire quelque chose ce soir; mais je crains que vous ne

tombiez malade; quand vous serez tout à fait reposé, demain peut-être,

je vous parlerai.»

Elle voulait se lever; mais Michel était agenouillé sur le bas de sa

robe. Il retenait contre son visage, il attirait à ses lèvres cette

belle main qui ne se dérobait point à ses caresses.

«Non, non, s'écria impétueusement Michel, laissez-moi mourir ici. Je

sais bien que demain vous me chasserez à jamais de votre présence; je

sais bien que je ne vous reverrai plus, maintenant que vous voyez ce qui

se passe en moi. Mais il est trop tard, et je deviens fou! Ah! ne

feignez pas de croire que je sois malade pour avoir travaillé le jour et

veillé la nuit! Ne soyez pas effrayée de découvrir la vérité: c'est

votre faute, Madame, vous l'avez voulu! Pouvais-je résister à tant de

joies? Agathe, repoussez-moi, maudissez-moi; mais demain, mais ce soir,

rendez-moi le baiser que j'ai rêvé dans la grotte de la Naïade!

--Ah! Michel, s'écria la princesse avec un accent impossible à rendre,

tu l'as donc senti; tu m'as donc vue? tu sais donc tout? On te l'a dit,

ou tu l'as deviné? C'est Dieu qui le veut. Et tu crains que je ne te

chasse? tu crains que je ne te maudisse? Oh! mon Dieu! est-ce possible!

Et ce qui se passe dans ton coeur ne te révèle-t-il pas l'amour dont le

mien est rempli?»

En parlant ainsi, la belle Agathe jeta ses deux bras autour du cou de

Michel, et, attirant, sa tête contre son sein, elle la couvrit de

baisers ineffables.

Michel avait dix-huit ans, une âme de feu, une organisation inquiète et

dévorante, un grand orgueil, un esprit entreprenant. Toutefois, son âme

était pure comme son âge, et le bonheur le trouva chaste et

religieusement prosterné. Toute sa jalousie, tous ses soupçons

outrageants s'évanouirent. Il ne songea plus à se demander comment une

personne si austère et qui passait pour n'avoir jamais eu d'amant,

pouvait tout à coup, à la première vue, s'éprendre d'un enfant tel que

lui, et le lui déclarer avec un abandon si complet. Il ne sentit que la

joie d'être aimé, une reconnaissance enthousiaste et sans bornes, une

adoration fervente, aveugle. Des bras d'Agathe il tomba à ses pieds et

les couvrit de baisers passionnés, presque dévots.

«Non, non, pas à mes pieds, sur mon coeur!» s'écria la princesse; et l'y

retenant longtemps avec une étreinte exaltée, elle fondit en larmes.

Ces larmes étaient si vraies, elles avaient une si sainte éloquence, que

Michel fut inondé de sympathie. Son sein se gonfla et se brisa en

sanglots, une volupté divine effaça toute idée de volupté terrestre. Il

s'aperçut que cette femme ne lui inspirait aucun désir profane, qu'il

était heureux et non agité dans ses bras, que mêler ses larmes aux

siennes et se sentir aimé d'elle était un bonheur plus grand que tous

les transports que sa jeunesse avait rêvés; qu'enfin il la respectait

jusqu'à la crainte en la tenant pressée sur son coeur, et que jamais,

entre elle et lui, il n'y aurait une pensée que les anges ne pussent

lire en souriant.

Il sentit tout cela confusément sans doute, mais si profondément et

d'une façon tellement victorieuse, qu'Agathe ne se douta jamais du

mauvais mouvement de fatuité qui l'avait attiré à ses pieds quelques

minutes auparavant.

Alors Agathe, levant vers le ciel ses beaux yeux humides, pâle au clair

de la lune, et comme ravie dans une divine extase, s'écria avec

transport: «O mon Dieu! que je te remercie! Voici le premier moment de

bonheur que tu me donnes; mais je ne me plains pas de l'avoir attendu si

longtemps: car il est si grand, si pur, si complet, qu'il efface et

rachète toutes les douleurs de ma vie!»

Elle était si belle, elle parlait avec un enthousiasme si sincère, que

Michel crut voir une sainte des anciens jours. «O mon Dieu! mon Dieu!

dit-il d'une voix étouffée, moi aussi je te bénis! qu'ai-je fait pour

mériter un semblable bonheur? Être aimé d'elle! Oh! c'est un rêve, je

crains de m'éveiller!

--Non, ce n'est pas un rêve, Michel, reprit la princesse en reportant

sur lui son regard inspiré; c'est la seule réalité de ma vie, et ce sera

celle de toute la tienne. Dis-moi, quel autre être que toi pouvais-je

aimer sur la terre? Jusqu'ici je n'ai fait que souffrir et languir;

mais, à présent que tu es là, il me semble que j'étais née pour les plus

grandes félicités humaines. Mon enfant, mon bien-aimé, ma consolation

souveraine, mon seul amour! Oh! je ne puis plus parler, je ne saurais

rien te dire, la joie m'inonde et m'accable!...

--Non, non, ne parlons pas, s'écria Michel, aucune parole ne pourrait

rendre ce que j'éprouve; et, grâce au ciel, je ne comprends pas encore

toute l'étendue de mon bonheur, car, si je le comprenais, il me semble

que j'en mourrais!»

XLII.

CONTRE-TEMPS.

Des pas qui se firent entendre à peu de distance les arrachèrent, tous

les deux à cette enivrante divagation. La princesse se leva, un peu

effrayée de l'approche de ces promeneurs, et, saisissant le bras de

Michel, elle reprit avec lui le chemin de sa villa. Elle marchait plus

vite qu'auparavant, soigneusement voilée, mais appuyée sur lui avec une

sainte volupté. Et lui, palpitant, éperdu de joie, mais pénétré d'un

respect immense, il osait à peine de temps en temps porter à ses lèvres

la main d'Agathe qu'il tenait dans les siennes.

Ce ne fut qu'en apercevant devant lui la grille du jardin de la villa

qu'il recouvra la parole avec l'inquiétude... «Eh quoi! déjà vous

quitter? dit-il; nous séparer si tôt! C'est impossible! Je vais expirer

d'ivresse et de désespoir.

--Il faut nous quitter ici, dit la princesse. Le temps n'est pas encore

venu où nous ne nous quitterons plus. Mais cet heureux jour luira

bientôt pour nous. Sois tranquille, laisse-moi faire. Repose-toi sur moi

et sur ma tendresse infinie du soin de nous réunir pour jamais.

--Est-ce possible? ce que j'entends est-il sorti de votre bouche? Ce

jour viendra! nous serons unis? nous ne nous quitterons jamais? Oh! ne

vous jouez pas de ma simplicité! Je n'ose pas croire à tant de bonheur,

et pourtant, quand c'est vous qui le dites, je ne peux pas douter!

--Doute plutôt de la durée des étoiles qui brillent sur nos têtes, doute

plutôt de ta propre existence que de la force de mon âme pour vaincre

ces obstacles qui te semblent si grands et qui me paraissent à moi si

petits désormais! Ah! le jour où je n'aurai plus à craindre que le

monde, je me sentirai bien forte, va!

--Le monde! dit Michel, oui, j'y songe; j'avais oublié tout ce qui

n'était pas vous et moi. Le monde vous reniera, le monde s'indignera

contre vous, et cela à cause de moi! Mon Dieu, pardonne-moi les élans

d'orgueil que j'ai ressentis! Je les déteste à présent... Oh! que

personne ne le sache jamais, et que mon bonheur soit enseveli dans le

mystère! Je le veux ainsi, je ne souffrirai jamais que vous vous perdiez

pour l'amour de moi.

--Noble enfant! s'écria la princesse, rassure-toi; nous vaincrons

ensemble; mais je te remercie de ce mouvement de ton coeur. Oh! oui, tous

tes élans sont généreux, je le sais. Je ne suis pas seulement heureuse,

je suis fière de toi!»

Et elle prit à deux mains la tête de l'enfant pour l'embrasser encore.

Mais Michel crut entendre encore des pas à peu de distance, et la

crainte de compromettre cette femme si brave l'emporta sur le sentiment

de son bonheur. «Nous pouvons être surpris ou épiés, lui dit-il: je suis

sûr qu'on vient par ici. Fuyez! moi je me tiendrai caché dans ces

massifs jusqu'à ce que ces curieux ou ces passants se soient éloignés.

Mais à demain, n'est-ce pas?...

--Oh! certes, à demain, répondit-elle. Viens ici dès le matin, comme

pour travailler, et monte jusqu'à mon casino.»

Elle le pressa encore dans ses bras, et, entrant dans le parc, elle

disparut derrière les arbres.

Le bruit qui s'était fait entendre avait cessé, comme si les gens qui

s'approchaient avaient changé de direction.

Michel resta longtemps immobile et comme privé de raison. Après tant

d'illusions charmantes, après tant d'efforts pour n'y point croire, il

retombait plus que jamais sous l'empire des songes, du moins il le

craignait. Il n'osait se croire éveillé, il avait peur de faire un pas,

un mouvement, qui dissipassent encore une fois le prestige, comme dans

la grotte de la Naïade. Il ne pouvait se décider à interroger la

réalité. La vraisemblance même l'épouvantait. Comment et pourquoi Agathe

l'aimait-elle? A cela il ne trouvait point de réponse, et alors il

repoussait cette interrogation comme un blasphème. «Elle m'aime, elle me

l'a dit! s'écriait-il intérieurement. En douter serait un crime; si je

me méfiais de sa parole, je ne serais pas digne de son amour.»

Et il se plongeait dans un océan de délices. Il élevait ses pensées vers

le ciel qui l'avait fait naître si heureux. Il se sentait capable des

plus grandes choses, puisqu'il était jugé digne des plus grandes joies.

Jamais il n'avait cru avec tant de ferveur à la bonté divine, jamais il

ne s'était senti si fier et si humble, si pieux et si brave.

«Ah! pardonne-moi, mon Dieu, disait-il encore dans son coeur; jusqu'à ce

jour je me croyais quelque chose. J'avais de l'orgueil, je

m'abandonnais à l'amour de moi-même; et pourtant je n'étais pas aimé!

C'est d'aujourd'hui seulement que j'existe. J'ai reçu la vie, j'ai reçu

une âme, je suis homme! Mais je n'oublierai plus que, seul, je ne suis

rien, et que l'enthousiasme qui me possède, la puissance qui me déborde,

la chasteté dont je sens aujourd'hui le prix, sont nés sous le souffle

de cette femme et ne vivent en moi que par elle. O jour de félicités

sans bornes! calme souverain, ambition assouvie sans égoïsme et sans

remords! Victoire enivrante qui laisse le coeur modeste et généreux!

L'amour est tout cela, et plus encore. Que tu es bon, mon Dieu, de ne

m'avoir pas permis de le deviner d'avance, et que cette surprise

augmente l'ivresse d'une âme au sortir de son propre néant!...»

Il allait se retirer lentement lorsqu'il vit une forme noire glisser le

long du mur et disparaître dans les branches. Il se dissimula encore

plus dans l'ombre pour observer, et bientôt il reconnut le Piccinino

sortant de son manteau qu'il jeta par-dessus le mur, afin de se disposer

à l'escalader plus lestement.

Tout le sang de Michel reflua vers son coeur, Carmelo était-il attendu?

La princesse l'avait-elle autorisé à conférer avec elle, n'importe à

quelle heure, et à s'introduire, n'importe par quel moyen? Il est vrai

qu'il avait à traiter avec elle de secrets d'importance, et que sa

manière la plus naturelle de marcher étant, comme il disait, le vol

d'oiseau, l'escalade nocturne rentrait, pour lui, dans les choses

naturelles. Il avait bien averti Agathe qu'il reviendrait peut être

sonner à la grille de son parterre au moment où elle l'attendrait le

moins. Mais n'avait-elle pas eu tort de le lui permettre? Qui pouvait

deviner les intentions d'un homme comme le Piccinino? Agathe était

seule; aurait-elle l'imprudence de lui ouvrir et de l'écouter? Si elle

poussait à ce point la confiance, Michel ne pouvait se résoudre à la

partager. Avait-elle compris que cet homme était amoureux d'elle, ou

qu'il feignait de l'être? Que s'étaient-ils dit dans le parterre,

lorsque Michel et le marquis avaient assisté à leur entretien sans

l'entendre?

Michel tombait du ciel en terre. Un violent accès de jalousie s'emparait

de lui, et, pour se donner le change, il essayait de se persuader qu'il

ne craignait que le danger d'une insulte pour sa dame bien-aimée.

N'était-il pas de son devoir de veiller à sa sûreté et de la protéger

envers et contre tous?

Il ouvrit sans bruit la grille, dont il avait conservé la clef, ainsi

que celle du parterre, et il se glissa dans le parc, résolu à observer

l'ennemi. Mais, après avoir vu le Piccinino enjamber adroitement le mur,

il lui fut impossible de retrouver aucune trace de lui.

Il se dirigea vers les rochers, et, s'étant bien assuré qu'il n'y avait

personne devant lui, il se décida à gravir l'escalier de laves, se

retournant à chaque instant pour voir si le Piccinino ne le suivait pas.

Le coeur lui battait bien fort, car une rencontre avec lui sur cet

escalier eut été décisive. En le voyant là, le bandit aurait compris

qu'on l'avait trompé, que Michel était l'amant d'Agathe, et quelle n'eût

pas été sa fureur? Michel ne redoutait point une lutte sanglante pour

lui-même; mais comment prévenir la vengeance de Carmelo contre Agathe,

s'il sortait vivant de cette rencontre?

Néanmoins Michel monta jusqu'en haut, et s'étant bien assuré qu'il

n'était pas suivi, il entra dans le parterre, le referma, et s'approcha

du boudoir d'Agathe. Cette pièce était éclairée, mais déserte. Une femme

de chambre vint au bout d'un instant éteindre le lustre et s'éloigna.

Tout rentra dans le silence et l'obscurité.

Jamais Michel n'avait été aux prises avec une plus violente anxiété. Son

coeur battait à se rompre, à mesure que ce silence et cette incertitude

se prolongeaient. Que se passait-il dans les appartements d'Agathe? Sa

chambre à coucher était située derrière le boudoir; on y pénétrait du

parterre par une courte galerie où une lampe brûlait encore. Michel s'en

aperçut en regardant à travers la serrure de la petite porte en bois

sculpté et armorié. Peut-être cette porte n'était-elle pas fermée en

dedans? Michel essaya, et, ne rencontrant pas d'obstacle, il entra dans

le casino.

Où allait-il et que voulait-il? Il ne le savait pas bien lui-même. Il se

disait qu'il allait au secours d'Agathe menacée par le Piccinino. Il ne

voulait pas se dire qu'il était poussé par le démon de la jalousie.

Il crut entendre parler dans la chambre d'Agathe. C'étaient deux voix de

femme: ce pouvait être la camériste répondant à sa maîtresse; mais ce

pouvait être aussi la voix douce et quasi féminine de Carmelo.

Michel resta irrésolu et tremblant. S'il retournait dans le parterre,

cette porte de la galerie serait sans doute bientôt fermée par la

camériste, et alors, quel moyen de rentrer, à moins de casser une vitre

du boudoir, expédient qui ne pouvait convenir qu'au Piccinino, et auquel

Michel répugnait naturellement?

Il lui semblait que des siècles s'étaient écoulés depuis qu'il avait vu

le bandit escalader le mur; il n'y avait pourtant pas un quart d'heure;

mais on peut vivre des années pendant une minute, et il se disait que,

puisque le Piccinino tardait tant à le suivre, apparemment il l'avait

précédé.

Tout à coup la porte de la chambre d'Agathe s'ouvrit, et Michel n'eut

que le temps de se dissimuler derrière le piédestal de la statue qui

portait la lampe. «Ferme bien la porte du parterre, dit Agathe à sa

camériste qui sortait, mais laisse celle-ci ouverte; il fait

horriblement chaud chez moi.»

La jeune fille rentra après avoir obéi aux ordres de sa maîtresse.

Michel était rassuré, Agathe était seule avec sa femme de chambre. Mais

il était enfermé, lui! et comment sortirait-il? ou comment

expliquerait-il sa présence si on le découvrait ainsi caché à la porte

de la princesse?

«Je dirai la vérité, pensa-t-il sans s'avouer à lui-même que ce n'était

que la moitié de la vérité. Je raconterai que j'ai vu le Piccinino

escalader le mur du parc, et que je suis venu pour défendre celle que

j'adore contre un homme auquel je ne me fie point.»

Mais il se promit d'attendre que la suivante se fût retirée, car il ne

savait pas si elle avait la confiance entière de sa maîtresse, et si

elle n'incriminerait point cette marque de leur intimité.

Peu d'instants après, Agathe la congédia en effet; il se fit un bruit de

portes et de pas, comme si cette femme fermait toutes les issues en se

retirant. Ne voulant point tarder à se montrer, Michel entra résolument

dans la chambre d'Agathe, mais il s'y trouva seul. Avant de se coucher,

la princesse était entrée dans son oratoire, et Michel l'apercevait,

agenouillée sur un coussin de velours. Elle était vêtue d'une longue

robe blanche flottante; ses cheveux noirs tombaient jusqu'à ses pieds,

en deux grosses nattes dont le poids eût gêné son sommeil si elle les

eût gardées la nuit autour de sa tête. Un faible reflet de lampe sous un

globe bleuâtre l'éclairait d'une lueur transparente et triste qui la

faisait ressembler à une ombre. Michel s'arrêta saisi de crainte et de

respect.

Mais, comme il hésitait à interrompre sa prière et se demandait comment

il éveillerait son attention sans l'effrayer, il entendit ouvrir la

porte de la petite galerie, et des pas, si légers qu'il fallait

l'oreille d'un jaloux pour les distinguer, s'approcher de la chambre

d'Agathe. Michel n'eut que le temps de se jeter derrière le lit d'ébène

sculpté et incrusté de figurines d'ivoire. Ce lit n'était pas collé à la

muraille comme les nôtres, mais isolé, comme il est d'usage dans les

pays chauds, et le pied tourné vers le centre de l'appartement. Entre le

mur et le dossier élevé de ce meuble antique, il y avait donc assez de

place pour que Michel pût se tenir caché. Il n'osa se baisser, dans la

crainte d'agiter les rideaux de satin blanc brodés en soie mate. Il

n'avait plus le temps de prendre beaucoup de précautions. Le hasard le

servit, car, malgré le coup d'oeil rapide et curieux que le Piccinino

promena dans l'appartement, ce dernier ne vit aucun désordre, aucun

mouvement qui pût trahir la présence d'un homme arrivé avant lui.

Il allait pourtant se livrer à une prudente perquisition lorsque la

princesse, avertie par le bruit léger de ses pas, se leva à demi en

disant: «Est-ce toi, Nunziata?»

Ne recevant pas de réponse, elle écarta la portière qui lui cachait à

demi l'intérieur de sa chambre à coucher, et vit le Piccinino debout en

face d'elle. Elle se leva tout à fait et resta immobile de surprise et

d'effroi.

Mais, sachant bien qu'elle ne devait pas trahir sa pénible émotion en

présence d'un homme de ce caractère, elle garda le silence pour que sa

voix altérée ne révélât rien, et elle marcha vers lui, comme si elle

attendait qu'il lui expliquât son audacieuse visite.

Le Piccinino mit un genou en terre, et, lui présentant un parchemin

plié:

«Madame, dit-il, je savais que vous deviez être dans une grande

inquiétude à propos de cet acte important, et je n'ai pas voulu remettre

jusqu'à demain pour vous le rapporter. Je suis venu ici dans la soirée;

mais vous étiez absente, et j'ai dû attendre que vous fussiez rentrée.

Pardonnez si ma visite est un peu contraire aux convenances du monde où

vous vivez; mais Votre Altesse n'ignore pas que je suis forcé d'agir en

toutes choses, et en cette occasion particulièrement, avec le plus grand

secret.

Le Piccinino · 第 30 / 39 段