Peu à peu cependant, la belle Mila se sentit plus joyeuse qu'effrayée.

La conversation du Piccinino avait laissé je ne sais quelle suave

musique dans ses oreilles, et le parfum de son bouquet l'entretenait

dans l'illusion qu'elle était toujours dans ce beau jardin rustique,

sous l'ombrage des figuiers noirs et des pistachiers, foulant des tapis

de mousse semés de mauve, d'orchis et de fraxinelle, accrochant parfois

son voile aux aloès et aux rameaux de smylax épineux, dont la main

empressée de son hôte le dégageait avec une respectueuse galanterie.

Mila avait les goûts simples de sa condition, joints à la poésie

romanesque de son intelligence. Si les fontaines de marbre et les

statues de la villa Palmarosa la jetaient dans une extase rêveuse, les

berceaux de vigne et les vieux pommiers sauvages du jardin de Carmelo

parlaient davantage à son coeur. Elle avait déjà oublié le boudoir

oriental du bandit; elle ne s'y était pas sentie à l'aise comme sous la

tonnelle. Il s'y était montré ironique et froid presque tout le temps;

au lieu que, parmi les buissons fleuris et près de la source argentée,

il avait eu l'esprit naïf et le coeur tendre.

D'où vient que cette jeune fille, qui venait de voir des choses si

bizarres ou si pénibles, le boudoir d'une reine dans la maison d'un

paysan, et la scène d'affreuse léthargie de l'abbé Ninfo, ne se

souvenait plus de ce qui aurait dû tant frapper son imagination? Cette

surprise et cette frayeur s'étaient effacées comme un rêve, et son

esprit restait absorbé par un dernier tableau frais et pur, où elle ne

voyait plus que des fleurs, des gazons, des oiseaux babillant dans le

feuillage, et un beau jeune homme qui la guidait dans ce labyrinthe

enchanté, en lui disant de douces et chastes paroles.

Lorsque Mila eut dépassé la croix du _Destatore_, elle descendit de sa

monture, ainsi que, par prudence pour elle-même, Carmelo le lui avait

recommandé. Elle attacha les rênes à l'arçon de la selle, et fit siffler

une branche aux oreilles de _Bianca_. L'intelligente bête bondit et

reprit au galop le chemin de Nicolosi, n'ayant besoin de personne pour

regagner son gîte. Mila continua donc la route à pied, évitant

d'approcher de Mal-Passo: mais, par une véritable fatalité, Fra-Angelo

revenait en cet instant du palais de la Serra, et il regagnait son

couvent par un chemin détourné, si bien que Mila se trouva face à face

avec lui.

La pauvrette essaya bien de croiser sa _mantellina_ et de marcher vite,

comme si elle ne voyait point son oncle.

«D'où venez-vous, Mila? fut l'apostrophe qui l'arrêta au passage, et

d'un ton qui ne souffrait pas d'hésitation.

--Ah! mon oncle, répondit-elle en écartant son voile: je ne vous voyais

pas, j'avais le soleil dans les yeux.

--D'où venez-vous, Mila? répéta le moine sans daigner discuter la

vraisemblance de cette réponse.

--Eh bien! mon oncle, dit résolument Mila, je ne vous ferai pas de

mensonge: je vous voyais fort bien.

--Je le sais; mais vous me direz d'où vous venez?

--Je viens du couvent, mon oncle... Je vous cherchais... et, ne vous y

trouvant point, je retournais à la ville.

--Qu'aviez-vous donc de si pressé à me dire, ma chère fille? Il faut que

ce soit bien important, pour que vous osiez courir seule ainsi la

campagne, contrairement à vos habitudes? Allons, répondez donc! vous ne

dites rien! vous ne pouvez pas mentir, Mila!

--Si fait, mon oncle, si fait!... Je venais...» Et elle s'arrêta court,

tout éperdue, car elle n'avait rien préparé pour cette rencontre, et

tout son esprit l'abandonnait.

--Vous perdez la tête, Mila, reprit le moine, car je vous dis que vous

ne savez pas mentir, et vous me répondez: _Si fait!_ Grâce au ciel, vous

n'y entendez rien. N'essayez donc pas, mon enfant, et dites-moi

franchement d'où vous venez-vous?

--Eh bien! mon oncle, je ne peux pas vous le dire.

--Oui-dà! s'écria Fra-Angelo en fronçant le sourcil. Je vous ordonne de

le dire, moi!

--Impossible, mon cher oncle, impossible, dit Mila en baissant la tête,

vermeille de honte, et les yeux pleins de larmes; car il lui était bien

douloureux de voir, pour la première fois, son digne oncle courroucé

contre elle.

--Alors, reprit Fra-Angelo, vous m'autorisez à croire que vous venez de

faire une démarche insensée, ou une mauvaise action!

--Ni l'une ni l'autre! s'écria Mila en relevant la tête. J'en prends

Dieu à témoin!

--O Dieu! dit le moine d'un ton désolé, que vous me faites de mal en

parlant ainsi, Mila! seriez-vous capable de faire un faux serment?

--Non, mon oncle, non, jamais!

--Mentez à votre oncle, si bon vous semble, mais ne mentez pas à Dieu!

--Suis-je donc habituée à mentir! s'écria encore la jeune fille avec

fierté, et dois-je être soupçonnée par mon oncle, par l'homme qui me

connaît si bien, et à l'estime duquel je tiens plus qu'à ma vie?

--En ce cas, parle! répondit Fra-Angelo en lui prenant le poignet d'une

manière qu'il crut engageante et paternelle, mais qui meurtrit le bras

de l'enfant et lui arracha un cri d'effroi. Pourquoi donc cette terreur?

reprit le moine stupéfait. Ah! vous êtes coupable, jeune fille; vous

venez de faire, non un péché, je ne puis le croire, mais une folie, ce

qui est le premier pas dans la mauvaise voie. S'il n'en était pas ainsi,

vous ne reculeriez pas effrayée devant moi; vous n'auriez pas essayé de

me cacher votre visage en passant; vous n'auriez pas surtout essayé de

mentir! Et maintenant, comme il est impossible que vous ayez un secret

innocent pour moi, vous ne refuseriez pas de vous expliquer.

--Eh bien, mon oncle, c'est pourtant un secret très-innocent qu'il m'est

impossible de vous révéler. Ne m'interrogez plus. Je me laisserais tuer

plutôt que de parler.

--Au moins, Mila, promettez-moi de le dire à votre père, ce secret que

je ne dois pas savoir!

--Je ne vous promets pas cela; mais je vous jure que je le dirai à la

princesse Agathe.

--Certes, j'estime et je vénère la princesse Agathe, répondit le moine;

mais je sais que les femmes ont entre elles une rare indulgence pour

certains écarts de conduite, et que les femmes vertueuses ont d'autant

plus de tolérance qu'elles connaissent moins le mal. Je n'aime donc pas

que vous ayez à chercher un refuge contre la honte dans le sein de votre

amie, au lieu de pouvoir expliquer, la tête haute, votre conduite à vos

parents. Allez, Mila, je n'insiste pas davantage puisque vous m'avez

retiré votre confiance; mais je vous plains de n'avoir pas le coeur pur

et tranquille, ce soir, comme vous l'aviez ce matin. Je plains mon frère

qui mettait en vous son orgueil et sa joie; je plains le vôtre, qui

bientôt sans doute aura à répondre de votre conduite devant les hommes,

et qui se fera de mauvaises affaires s'il ne veut vous laisser insulter

à son bras. Malheur, malheur aux hommes d'une famille, quand les femmes,

qui en devraient garder l'honneur, comme les Vestales gardaient le feu

sacré, violent les lois de la prudence, de la pudeur et de la vérité.»

Fra-Angelo passa outre, et la pauvre Mila resta atterrée sous cette

malédiction, à genoux sur les pierres du chemin, la joue pâle et le coeur

oppressé de sanglots.

«Hélas! se disait-elle, il me semblait jusqu'ici que ma conduite n'était

pas seulement innocente, mais qu'elle était courageuse et méritoire. Oh!

que les lois de la réserve et la nécessité d'une bonne renommée sont

donc rudes pour les femmes, puisque, lors même qu'il s'agit de sauver sa

famille, il faut s'attendre au blâme des êtres qu'on aime le mieux!

Ai-je donc eu tort de me fier aux promesses du _prince_? Il pouvait me

tromper, il est vrai! Mais puisque sa conduite m'a prouvé sa loyauté et

sa vertu, dois-je me reprocher d'avoir cru en lui? N'était-ce pas la

divination de la vérité qui me poussait vers lui, et non une folle et

imprudente curiosité?»

Elle reprit le chemin de la plaine; mais, tout en marchant, elle

interrogea sévèrement sa conscience, et quelques scrupules lui vinrent.

N'avait-elle pas été poussée par l'orgueil d'accomplir des choses

difficiles et périlleuses, dont on ne l'avait pas jugée capable? Ne

s'était-elle pas laissée influencer par la grâce et la beauté de

l'inconnu, et aurait-elle eu autant de confiance dans un homme moins

jeune et moins éloquent?

«Mais qu'importe, après tout, se disait-elle. Quel mal ai-je fait, et

qu'aurait-on à me reprocher, si on avait eu les yeux sur moi? J'ai

risqué d'être méconnue et calomniée, et certes c'est là une faute quand

on agit ainsi par égoïsme ou par coquetterie; mais quand on s'expose

pour sauver son père et son frère!

«Madame Agathe sera mon juge; elle me dira si j'ai bien ou mal fait, et

si elle eût agi comme moi.»

Mais que devint la pauvre Mila, lorsque, dès les premiers mots de son

récit, la princesse l'interrompit en lui disant: «O ma fille! c'était le

Piccinino!»

Mila essaya de se débattre contre la réalité. Elle raconta qu'au dire de

tout le monde, le Piccinino était court, trapu, mal fait, affligé d'une

laideur atroce, et qu'il avait la figure ombragée d'une chevelure et

d'une barbe touffues; tandis que l'étranger était si élégant dans sa

petite taille, si gracieux et si noble dans ses manières!

«Mon enfant, dit la princesse, il y a un faux Piccinino qui joue le rôle

de son maître auprès des gens dont ce dernier se méfie, et qui le

jouerait au besoin en face des gendarmes et des juges, s'il tombait en

leur pouvoir. C'est une horrible et féroce créature, qui ajoute, par la

terreur de son aspect, à celle que répandent les expéditions de la

bande. Mais le vrai Piccinino, celui qui s'intitule le _justicier

d'aventure_ et qui dirige toutes les opérations des brigands de la

montagne, celui qu'on ne connaît point et qu'on saisirait sans pouvoir

constater qu'il ait jamais été le chef ou le complice de ces bandes,

c'est un beau jeune homme, instruit, éloquent, libertin et rusé: c'est

Carmelo Tomabene que vous avez vu à la fontaine.»

Mila fut si interdite qu'elle faillit ne pas continuer son récit.

Comment avouer qu'elle avait été la dupe d'un hypocrite, et qu'elle

s'était mise à la merci d'un libertin? Elle confessa tout, cependant,

avec une sincérité complète, et, quand elle eut fini, elle se remit à

pleurer, en songeant aux dangers qu'elle avait courus et aux

suppositions dont elle serait l'objet, si le Piccinino venait à se

vanter de sa visite.

Mais Agathe, qui avait plus d'une fois tremblé en l'écoutant, et qui

s'était promis de lui reprocher son imprudence, en lui démontrant que le

Piccinino était trop habile pour avoir eu réellement besoin de son

secours, fut désarmée par son chagrin naïf, et la pressa contre son sein

pour la consoler. Ce qui la frappait d'ailleurs, au moins autant que la

témérité de cette jeune fille, c'était le courage physique et moral qui

l'avait inspirée; c'était sa résolution de se tuer à la moindre

imminence d'une insulte; c'était son dévouement sans bornes et sa

confiance généreuse. Elle la remercia donc avec tendresse de ce qu'elle

avait été mue en partie par le désir de la délivrer d'un ennemi; et,

enfin, en recevant l'assurance que l'abbé Ninfo était bien entre les

mains du _justicier_; un autre sentiment de joie la domina tellement,

qu'elle baisa les mains de la petite Mila en l'appelant sa bonne fée et

son ange de salut.

Mila consolée et réconciliée avec elle-même, la princesse, retrouvant

avec elle un éclair de gaieté enfantine, lui proposa de faire une autre

toilette pour se rafraîchir de son voyage, et d'aller ensuite surprendre

son père et son frère chez le marquis. «Nous irons à pied, lui dit-elle,

car c'est tout près d'ici, en passant par nos jardins, et nous dînerons

ensemble auparavant. Si bien que nous aurons l'ombre et la brise de la

première heure de nuit, et puis un compagnon de voyage sur lequel vous

ne comptez peut-être pas, mais qui ne vous déplaira point, car il est de

vos amis.

--Nous verrons qui ce peut être,» dit en souriant Mila, qui devinait

fort bien, mais qui, à l'endroit de son secret de coeur, et pour cela

seulement, retrouvait toute la prudence de son esprit féminin.

Le repas et les préparatifs des deux amies prirent environ une heure;

après quoi la camériste vint dire à l'oreille de la princesse: «Le jeune

homme d'hier soir, au fond du jardin, près de la grille de l'Est.»

«C'est cela, dit la princesse entraînant Mila; c'est notre chemin.» Et

elles se mirent à courir à travers le parc, joyeuses et légères; car

toutes deux renaissaient à l'espérance du bonheur.

Magnani se promenait mélancolique et absorbé, attendant qu'on vînt

l'avertir d'entrer dans le palais, lorsque deux femmes voilées, sortant

des buissons de myrtes et d'orangers et accourant à lui, s'emparèrent

chacune d'un de ses bras, et l'entraînèrent dans leur course folâtre

sans lui rien dire. Il les reconnut bien, la princesse cependant plutôt

que Mila, qui ne lui paraissait pas vêtue comme de coutume sous sa mante

légère; mais il se sentait trop ému pour parler, et il feignait

d'accepter cette plaisanterie gracieuse avec gaieté. Le sourire errait

sur ses lèvres, mais le trouble était dans son coeur, et s'il essayait de

se distraire de celui que lui causait Agathe, il ne retrouvait pas

beaucoup de calme en sentant Mila s'appuyer sur son bras.

Ce ne fut qu'à l'entrée du parc de la Serra que la princesse entr'ouvrit

son voile pour lui dire: «Mon cher enfant, j'avais l'intention de causer

avec vous chez moi; mais l'impatience que j'éprouve d'annoncer une bonne

nouvelle à nos amis, réunis chez le marquis, m'a engagée à vous y amener

avec nous. La soirée tout entière nous appartient, et je vous parlerai

ici aussi bien qu'ailleurs. Mais avançons sans faire de bruit; on ne

nous attend pas, et je veux que nous les surprenions.»

Le marquis et ses hôtes, après avoir longtemps causé, étaient encore sur

la terrasse du palais à contempler l'horizon maritime embrasé par les

derniers rayons du soleil, tandis que les étoiles s'allumaient au

zénith. Michel écoutait avec un vif intérêt M. de la Serra, dont la

conversation était instructive sans jamais cesser d'être aimable et

naturelle. Quelle fut sa surprise, lorsqu'en se retournant il vit trois

personnes assises autour de la table chargée de rafraîchissements, qu'il

venait de quitter pour s'approcher de la balustrade, et que, dans ces

trois personnes, il reconnut Agathe, Mila et Magnani!

Il n'eut d'yeux d'abord que pour Agathe, à tel point qu'il reconnaissait

à peine sa soeur et son ami. La princesse était cependant mise le plus

simplement du monde, d'une petite robe de soie gris de perle avec un

_guardaspalle_ de dentelle noire jeté sur sa tête et sur ses épaules.

Elle lui parut un peu moins jeune et moins fraîche qu'il ne l'avait vue

aux lumières. Mais, au bout d'un instant, la grâce de ses manières, son

sourire candide, son regard pur et ingénu, la lui firent trouver plus

jeune et plus attrayante encore que le premier jour.

«Vous êtes étonné de voir ici votre chère enfant? dit-elle à

Pier-Angelo. Mais ne vous avait-elle pas déclaré qu'elle ne dînerait

point seule? Et vous voyez! vous l'avez laissée à la maison, et, comme

la _Cenerentola_, elle vous paraît au milieu de la fête resplendissante

de parure et de beauté. Quant à maître Magnani, c'est l'enchanteur qui

l'accompagne; mais comme nous n'avons point affaire ici à don Magnifico,

l'enchanteur ne fascinera pas ses yeux pour l'empêcher de reconnaître sa

fille chérie. Cendrillon peut donc braver tous les regards.

En parlant ainsi, Agathe enleva le voile de Mila, qui parut

_resplendissante comme un soleil_; c'est le style de la légende.

Michel regarda sa soeur. Elle était radieuse de confiance et de gaieté.

La princesse lui avait mis une robe de soie rose vif et plusieurs rangs

de grosses perles fines autour du cou et des bras. Une couronne de

fleurs naturelles d'une beauté splendide et arrangées avec un art exquis

ceignait sa tête brune sans cacher les trésors de sa chevelure. Ses

petits pieds étaient chaussés avec recherche, et ses jolis doigts

faisaient rouler et étinceler le riche éventail d'Agathe avec autant de

grâce et de distinction qu'une _marchesina_. C'était, à la fois, une

muse de la renaissance, une jeune patricienne et une belle fille du

Midi, brillante de santé, de noblesse et de poésie.

Agathe la regardait d'un air d'orgueil maternel, et parlait d'elle avec

un tendre sourire à l'oreille de Pier-Angelo.

Michel observa ensuite Magnani. Ce dernier regardait tour à tour la

modeste princesse et la belle filandière du faubourg avec une émotion

étrange. Il ne comprenait pas plus que Michel dans quel rêve bizarre et

enivrant il se trouvait lancé. Mais il est certain qu'il ne voyait plus

Mila qu'à travers un reflet d'or et de feu émané d'Agathe et projeté sur

elle comme par magie.

XLI.

JALOUSIE ET RECONNAISSANCE.

La princesse attira le marquis et Pier-Angelo à l'écart pour leur dire

que l'abbé était entre les mains du Piccinino et qu'elle venait d'en

recevoir la nouvelle par un témoin oculaire qu'il lui était interdit de

nommer.

On apporta ensuite de nouveaux sorbets et on se remit à causer. Malgré

le trouble et la timidité de Magnani, malgré l'enivrement et les

distractions de Michel, la princesse et le marquis eurent bientôt

tranquillisé ces deux jeunes gens, grâce à l'intelligente prévenance et

au grand art d'être simple que possèdent les gens bien élevés quand le

fond du caractère répond chez eux au charme du savoir-vivre. Ainsi,

Agathe sut interroger Michel à propos des choses qu'il savait et sentait

bien. De son côté, le jeune artiste fut ravi de la manière dont elle

comprenait l'art, et il grava dans sa mémoire plusieurs définitions

profondes qui lui échappèrent plutôt qu'elle ne les formula, tant il y

eut de naturel dans son expression. En s'adressant à lui elle semblait

le consulter plutôt que l'instruire, et son regard, animé d'une

sympathie pénétrante, semblait chercher, dans celui de Michel, la

sanction de ses opinions et de ses idées.

Magnani comprenait tout, et, s'il se hasardait rarement à prendre la

parole, il était facile de lire dans sa physionomie intelligente que

rien de ce qu'on disait ne dépassait la portée de son esprit. Ce jeune

homme avait d'heureuses facultés qui seraient peut-être restées incultes

sans sa passion romanesque. Dès le jour où il s'était épris de la

princesse, il n'avait cessé d'occuper une partie de ses loisirs à lire

et à s'instruire dans l'étude des oeuvres d'art qu'il avait pu

contempler. Il avait employé ses vacances, que les artisans appellent la

_morte-saison_, à parcourir à pied la Sicile et à voir les richesses que

l'antiquité a semées sur cette terre, si belle d'ailleurs par elle-même.

Tout en se disant qu'il était résolu à rester humble et obscur, et en se

persuadant qu'il ne voulait pas déroger à la rude simplicité de sa race,

il avait été poussé à s'éclairer par un instinct irrésistible.

L'entretien, devenu général, fut plein d'abandon, de charme et même

d'enjouement, grâce aux saillies de Pier-Angelo et aux naïvetés de Mila.

Mais ces naïvetés furent si touchantes que, loin de faire souffrir

l'amour-propre de Michel en présence de la princesse, elles lui firent

apparaître sous un jour nouveau les quinze ans de sa petite soeur. Il est

certain qu'il n'avait pas assez tenu compte de l'immense changement

qu'une année de plus apporte dans les idées d'une jeune fille de cet

âge, lorsque, croyant encore avoir affaire à un enfant irréfléchi et

craintif, il avait, d'un mot, cherché à ruiner toutes les espérances de

son coeur. Dans chaque parole que disait Mila il y avait pourtant un

progrès bien grand de l'intelligence et de la volonté, et le contraste

de ce développement de l'esprit avec l'inexpérience, la candeur et

l'abandon de l'âme, offrait un spectacle à la fois plaisant et

attendrissant. La princesse, avec ce tact délicat que possèdent seules

les femmes, faisait ressortir par ses réponses la charmante Mila, et

jamais Michel, ni Magnani, ni Pier-Angelo lui-même, ne se fussent avisés

auparavant du plaisir qu'on pouvait goûter à causer avec cette jeune

fille.

La lune monta, blanche comme l'argent, dans le ciel pur. Agathe proposa

une promenade dans les jardins. On partit ensemble; mais bientôt la

princesse s'éloigna avec Magnani, dont elle prit familièrement le bras,

et ils se tinrent, pendant une demi-heure, à une telle distance de leurs

amis, que souvent même Michel les perdit de vue.

Ce qu'Agathe put dire et confier au jeune artisan, pendant cette

promenade, qui parut si longue et si extraordinaire au jeune

Michel-Angelo, nous ne le dirons point ici; nous ne le dirons même pas

du tout. Le lecteur le devinera en temps et lieu.

Mais Michel ne pouvait s'en faire la moindre idée, et il était au

supplice. Il n'écoutait plus le marquis, il avait besoin de contredire

et de tourmenter Mila. Il railla et blâma tout bas sa toilette, et la

fit presque pleurer: si bien que la petite lui dit à l'oreille: «Michel,

tu as toujours été jaloux, et tu l'es dans ce moment-ci.

--Et de quoi donc? répondit-il avec amertume: de ta robe rose et de ton

collier de perles?

--Non pas, dit-elle, mais de ce que la princesse témoigne de l'amitié et

de la confiance à ton ami. Oh! quand nous étions enfants, je me souviens

bien que tu boudais quand notre mère m'embrassait plus que toi!»

Lorsque la princesse et Magnani vinrent les rejoindre, Agathe paraissait

calme et Magnani attendri. Pourtant sa noble figure était plus sérieuse

encore que de coutume, et Michel remarqua que ses manières avaient subi

un notable changement. Il ne paraissait plus éprouver la moindre

confusion en présence d'Agathe. Lorsqu'elle lui adressait la parole, la

réponse ne tremblait plus sur ses lèvres, il ne détournait plus ses

regards avec effroi, et, au lieu de cette angoisse terrible qu'il avait

montrée auparavant, il était calme, attentif et recueilli. On causa

encore quelques instants, puis la princesse se leva pour partir. Le

marquis lui offrit sa voiture. Elle la refusa. «J'aime mieux m'en aller

à pied, par les sentiers, comme je suis venue, dit-elle; et, comme il me

faut un cavalier quoique nous n'ayons plus d'ennemis à craindre, je

prendrai le bras de Michel-Angelo.... à moins qu'il ne me le refuse!»

ajouta-t-elle avec un sourire tranquille en voyant l'émotion du jeune

homme.

Michel ne sut rien répondre; il s'inclina et offrit son bras. Une heure

plus tôt il aurait été transporté de joie. Maintenant, son orgueil

souffrait de recevoir en public une faveur que Magnani avait obtenue en

particulier et comme en secret.

Pier-Angelo partit de son côté avec sa fille, à laquelle Magnani

n'offrit point le bras. Tant de cérémonie courtoise n'était point dans

ses habitudes. Il affectait d'ignorer la politesse par haine pour

l'imitation; mais, au fond, il avait toujours des manières douces et des

formes bienveillantes. Au bout de dix pas, il se trouva si près de Mila,

que, naturellement, pour l'aider à se diriger dans les ruelles obscures

du faubourg, il prit le coude arrondi de la jeune fille dans sa main, et

la guida ainsi, en la soutenant, jusque chez elle.

Michel était parti cuirassé dans sa fierté, accusant, _in petto_, la

princesse de caprice et de coquetterie, et bien résolu à ne pas se

laisser éblouir par ses avances. Cependant, il s'avouait à lui-même

qu'il ne comprenait absolument rien au dépit qu'il ressentait contre

elle. Il était forcé de se dire qu'elle était d'une incomparable bonté,

et que si, en effet, elle était l'obligée du vieux Pier-Angelo, elle

payait sa dette avec tous les trésors de sensibilité et de délicatesse

que peut renfermer le coeur d'une femme.

Mais Michel ne pouvait oublier tous les problèmes que son imagination

cherchait depuis deux jours à résoudre; et la manière dont, en ce moment

même, la princesse serrait son bras en marchant, comme une amante

passionnée ou comme une personne nerveuse peu habituée à la marche, en

était un nouveau que n'expliquait pas suffisamment la vraisemblance d'un

service rendu par son père à la signora.

Le Piccinino · 第 29 / 39 段