Piccinino d'un ton distrait; car il était occupé à fouiller son dormeur
avec beaucoup de sang-froid.
--Vous m'avez défendu de respirer seulement ce vin, répondit Mila; donc
vous n'aviez pas envie de me jouer un mauvais tour!
--Ah! voici!... murmura le Piccinino, en prenant un portefeuille dans la
poche de l'abbé. Ne vous impatientez pas, Mila; il faut que j'examine
cela.»
Et, s'asseyant devant la table, il ouvrit le portefeuille et en tira
divers papiers dont il prit connaissance avec une promptitude calme.
«Une délation contre Marc-Antonio Ferrera!... un homme obscur; sans
doute un mari dont il voulait corrompre la femme! Tenez, Mila, voici mon
briquet à fumer. Voulez-vous allumer la lampe et brûler ça? Ce
Marc-Antonio ne se doute point que votre belle main le sauve de la
prison....
«Et ceci? Ah! c'est plus significatif; un avis anonyme donné au
capitaine de la ville, que le marquis de la Serra ourdit une
conspiration contre le gouvernement! Le cher abbé voulait écarter le
Sigisbée de la princesse, ou l'occuper, tout au moins! L'imbécile! il
ne sait pas seulement contrefaire son écriture! Au feu, Mila! ceci n'ira
point à son adresse.
[Illustration: Il rencontra une espèce de brigadier de _campieri_. (Page
108.)]
«Autre avis! continua le Piccinino en dépouillant toujours le
portefeuille. Misérable! il voulait faire saisir le brave champion qui
l'avait mis en relation avec le Piccinino! Ceci est à conserver.
Malacarne verra qu'il a bien fait de ne point se fier aux promesses de
ce drôle, et, qu'il eût été bien puni de ne point s'adresser à son chef!
«Je m'étonne de ne rien trouver contre votre père, Mila. Ah! si fait!
voilà! Toutes les mesures de monsieur l'abbé étaient prises pour frapper
ce grand coup. Ce soir Pier-Angelo Lavoratori et..... Fra-Angelo
aussi!... Ah! tu comptais sans ton hôte, ami! Tu ne savais pas que le
Piccinino ne laissera jamais toucher à cette tête rasée! Que tu étais
donc mal informé! Mais, Mila, cet homme, dont on se faisait un monstre,
n'était qu'un idiot, en vérité!
--Et de quoi accusait-il mon père et mon oncle?
--De conspirer, toujours le même refrain; c'est si usé! Il y a une chose
qui m'étonne; c'est que la police s'émeuve encore de ces vieilles
platitudes. La police est aussi stupide que les gens qui la poussent.
--Donnez, donnez, que je brûle cela en conscience! s'écria Mila.
--En voici encore! qu'est-ce que c'est que... Antonio Magnani?»
Mila ne répondit pas; elle tendit la main pour saisir et brûler cette
nouvelle dénonciation, avec tant de vivacité, que le Piccinino se
retourna, et vit son visage coloré d'une soudaine rougeur.
«Je comprends, dit-il, en lui donnant le papier. Mais il aurait dû
envoyer cette dénonciation avant d'oser vous faire la cour? Toujours
trop tard, toujours à côté, pauvre homme!».
Le Piccinino ouvrit et parcourut encore quelques papiers qui ne
mentionnaient que des noms inconnus, et que Mila fit brûler sans les
regarder. Mais tout à coup il tressaillit et s'écria:
«Tout de bon? Ceci entre ses mains? A la bonne heure! Je ne vous aurais
jamais cru capable de cette capture. Pardon! monsieur l'abbé, dit-il en
mettant dans sa poche un papier plus volumineux que les autres, et en
adressant un salut ironique à l'être misérable qui gisait à ses pieds,
la bouche entr'ouverte et l'oeil terne. Je vous rends mon estime jusqu'à
un certain point. Vrai, je ne vous en croyais pas capable!»
L'oeil de Ninfo parut s'animer. Il essaya de faire un mouvement, et une
sorte de râle s'exhala de sa poitrine.
«Ah! est-ce que nous sommes encore là? dit le Piccinino en lui plaçant
le gouleau du flacon narcotisé dans la bouche. Ceci vous a réveillé?
Ceci vous tenait plus au coeur que la belle Mila? En ce cas, vous ne
deviez pas songer à la galanterie et venir ici au lieu de courir aux
affaires! Dormez donc, Excellence, car, si vous comprenez, il vous
faudra mourir!»
L'abbé retomba sur le carreau, son regard vitreux resta attaché comme
celui d'un cadavre sur la figure ironique du Piccinino.
«Il a besoin de repos, dit ce dernier à Mila avec un cruel sourire; ne
le dérangeons pas davantage.»
Il alla fermer avec de grandes barres de fer cadenassées les solides
contrevents de la fenêtre, et sortit avec Mila, après avoir enfermé
l'abbé à double tour et mis la clé dans sa poche.
XXXIX.
IDYLLE.
Le Piccinino ramena sa jeune compagne dans le jardin, et, devenu tout à
coup pensif, il s'assit sur un banc, sans paraître se souvenir de sa
présence. C'était pourtant à elle qu'il pensait; et voici ce qu'il se
disait à lui-même:
«Laisser partir d'ici cette belle créature, aussi calme et aussi fière
qu'elle y est entrée, ne sera-ce pas le fait d'un niais?
«Oui, ce serait le fait d'un niais pour l'homme qui aurait résolu sa
perte; mais moi, je n'ai voulu qu'essayer l'empire de mon regard et de
ma parole pour l'attirer dans ma cage, comme un bel oiseau qu'on aime à
regarder de près, et auquel on donne ensuite la volée parce qu'on ne
veut pas qu'il meure.
«Il y a toujours un peu de haine dans le désir violent qu'une femme nous
inspire.» (C'est toujours le Piccinino qui raisonne et résume ses
impressions.) «Car la victoire, en pareil cas, est affaire d'orgueil, et
il est impossible de lutter, même en jouant, sans un peu de colère.
«Mais il n'y a pas plus de haine que de désir ou de dépit dans le
sentiment que cette enfant m'inspire. Elle n'a pas seulement l'idée
d'être coquette avec moi; elle ne me craint pas; elle me regarde en face
sans rougir; elle n'est pas émue par ma présence. Que j'abuse de son
isolement et de sa faiblesse, elle se défendra peut-être mal, mais elle
sortira d'ici toute en pleurs, et elle se tuera peut-être, car il y en a
qui se tuent... Elle détestera tout au moins mon souvenir et rougira de
m'avoir appartenu. Or, il ne faut pas qu'un homme comme moi soit
méprisé. Il faut que les femmes qui ne le connaissent point le
craignent; il faut que celles qui le connaissent l'estiment ou le
désirent: il faut que celles qui l'ont connu le regrettent.
«Il y a, certes, à la limite de l'audace et de la violence, une ivresse
infinie, un sentiment complet de la victoire; mais c'est à la limite
seulement: une ligne au-delà, et il n'y a plus que bêtise et brutalité.
Dès que la femme peut vous reprocher d'avoir employé la force, elle
règne encore, bien que vaincue, et vous risquez de devenir son esclave,
pour avoir été son maître malgré elle. J'ai ouï dire qu'il y avait eu
quelque chose de ce genre dans la vie de mon père, bien que Fra-Angelo
n'ait pas voulu s'expliquer là-dessus. Mais tout le monde sait bien que
mon père manquait de patience et qu'il s'enivrait. C'étaient les folies
de son temps. On est plus civilisé et plus habile aujourd'hui. Plus
moral? non; mais plus raffiné, et plus fort par conséquent.
«Y aurait-il beaucoup de science et de mérite à obtenir de cette fille
ce qu'elle n'a pas encore accordé à son amant? Elle est trop confiante
pour que la moitié du chemin ne soit pas facile. La moitié du chemin est
faite, d'ailleurs. Elle a été fascinée par mes airs de vertu
chevaleresque. Elle est venue, elle est entrée dans mon boudoir; elle
s'est assise à mes côtés. Mais l'autre moitié n'est pas seulement
difficile, elle est impossible. Lui faire désirer de me combattre et de
céder pour obtenir, voilà ce qui n'entrera jamais dans son esprit. Si
elle était à moi, je l'habillerais en petit garçon et je l'emmènerais
avec moi à la chasse. Au besoin, elle chasserait au Napolitain comme
elle vient de chasser à l'abbé. Elle serait vite aguerrie. Je l'aimerais
comme un page; je ne verrais point en elle une femme.»
«Eh bien! seigneur, dit Mila, un peu ennuyée du long silence de son
hôte, est-ce que vous attendez l'arrivée du Piccinino? Est-ce que je ne
pourrais pas m'en aller, à présent?
--Tu veux t'en aller? répondit le Piccinino en la regardant d'un air
préoccupé.
--Pourquoi pas? vous avez mené les choses si vite qu'il est encore de
bonne heure, et que je peux m'en retourner seule au grand jour. Je
n'aurai plus peur, à présent que je sais où est l'abbé, et combien il
est incapable de courir après moi.
--Tu ne veux donc pas que je t'accompagne, au moins jusqu'à Bel-Passo?
--Il me paraît bien inutile que vous vous dérangiez.
--Eh bien, va, Mila; tu es libre, puisque tu es si pressée de me
quitter, et que tu te trouves si mal avec moi.
--Non, seigneur, ne dites pas cela, répondit ingénument la jeune fille.
Je suis très-honorée de me trouver avec vous, et, s'il n'y avait pas à
cela le danger que vous savez d'être épiée et faussement accusée,
j'aurais du plaisir à vous tenir compagnie; car vous me paraissez
triste, et je servirais, du moins, à vous distraire. Quelquefois madame
Agathe est triste aussi, et quand je veux la laisser seule, elle me dit:
«Reste près de moi, ma petite Mila; quand même je ne te parle pas, ta
présence me fait du bien.»
--Madame Agathe est triste quelquefois? En savez-vous la cause?
--Non; mais j'ai dans l'idée qu'elle s'ennuie.»
Là-dessus, le Piccinino fit beaucoup de questions, auxquelles Mila
répondit avec sa naïveté habituelle, mais sans vouloir ni pouvoir lui
apprendre autre chose que ce qu'il avait déjà entendu dire: à savoir
qu'elle vivait dans la chasteté, dans la retraite, qu'elle faisait de
bonnes oeuvres, qu'elle lisait beaucoup, qu'elle aimait les arts, et
qu'elle était d'une douceur et d'une tranquillité voisine de l'apathie,
dans ses relations extérieures. Cependant la confiante Mila ajouta
qu'elle était sûre que sa chère princesse était plus ardente et plus
dévouée dans ses affections qu'on ne le pensait; qu'elle l'avait vue
souvent s'émouvoir jusqu'aux larmes au récit de quelque infortune, ou
seulement à celui de quelque naïveté touchante.
«Par exemple! dit le Piccinino; cite-m'en un exemple?
--Eh bien! une fois, dit Mila, je lui racontais qu'il y a eu un temps où
nous étions bien pauvres, à Rome. Je n'avais alors que cinq ou six ans,
et comme nous avions à peine de quoi manger, je disais quelquefois à mon
frère Michel que je n'avais pas faim, afin qu'il mangeât ma part. Mais
Michel, s'étant douté de mon motif, se mit à dire, de son côté, qu'il
n'avait pas faim; si bien que souvent notre pain resta jusqu'au
lendemain, sans que nous voulussions convenir, l'un et l'autre, que nous
avions grande envie de le manger. Et cette cérémonie fit que nous nous
rendions plus malheureux que nous ne l'étions réellement. Je racontais
cela en riant à la princesse; tout à coup je la vis fondre en larmes, et
elle me pressa contre son coeur en disant: «Pauvres enfants! pauvres
chers enfants!» Voyez, seigneur, si c'est là un coeur froid et un esprit
endormi, comme on veut bien le dire?»
Le Piccinino prit le bras de Mila sous le sien et la promena dans son
jardin, tout en la faisant parler de la princesse. Toute son
imagination se reportait vers cette femme qui lui avait fait une
impression si vive, et il oublia complétement que Mila aussi avait
occupé ses pensées et troublé ses sens pendant une partie de la journée.
La bonne Mila, toujours persuadée qu'elle parlait à un ami sincère,
s'abandonna au plaisir de louer celle qu'elle chérissait avec
enthousiasme, et _oublia qu'elle s'oubliait_, comme elle le dit
elle-même, après une heure de promenade sous les magnifiques ombrages du
jardin de Nicolosi.
Le Piccinino avait le cerveau impressionnable et l'humeur mobile. Toute
sa vie était tour à tour méditation et curiosité. L'entretien gracieux
et simple de cette jeune fille, la suavité de ses pensées, l'élan
généreux de ses affections, et je ne sais quoi de grand, de brave et
d'enjoué qu'elle tenait de son père et de son oncle, charmèrent peu à
peu le bandit. Des perspectives nouvelles s'ouvraient devant lui, comme
si, d'un drame tourmenté et fatigant, il entrait dans une idylle riante
et paisible. Il avait trop d'intelligence pour ne pas comprendre tout,
même ce qui était le plus opposé à ses instincts et à ses habitudes. Il
avait dévoré les poëmes de Byron. Il s'était élevé dans ses rêves
jusqu'à don Juan et jusqu'à Lara; mais il avait lu aussi Pétrarque, il
le savait par coeur; et même il avait souri, au lieu de bâiller, en
murmurant tout seul à voix basse les _concetti_ de l'_Aminta_ et du
_Pastor fido_. Il se sentit calmé par ses épanchements avec la petite
Mila, encore mieux qu'il ne l'était d'ordinaire lorsqu'il lisait ces
puérilités sentimentales pour apaiser les orages de sa volonté.
Mais, enfin, le soleil baissait. Mila pensait à Magnani et demandait à
partir.
«Eh bien, adieu, ma douce Mila, dit le Piccinino; mais, en te
reconduisant jusqu'à la porte du jardin, je veux faire sérieusement pour
toi ce que je n'ai jamais fait pour aucune femme que par intérêt ou par
moquerie.
--Quoi donc, seigneur? dit Mila étonnée.
--Je veux te faire un bouquet, un bouquet tout virginal, avec les fleurs
de mon jardin» répondit-il avec un sourire où, s'il entrait un peu de
raillerie, c'était envers lui-même seulement.
Mila trouva cette galanterie beaucoup moins surprenante qu'elle ne le
semblait au Piccinino. Il cueillit avec soin des roses blanches, des
myrtes, de la fleur d'oranger; il ôta les épines des roses; il choisit
les plus belles fleurs; et, avec plus d'adresse et de goût qu'il ne s'en
fût supposé à lui-même, il fit un magnifique bouquet pour son aimable
hôtesse.
«Ah! dit-il au moment de le lui offrir, n'oublions pas le cyclamen. Il
doit y en avoir dans ces gazons... Non, non, Mila, ne cherche pas; je
veux les cueillir moi-même, pour que la princesse ait du plaisir à
respirer mon bouquet. Car tu lui diras qu'il vient de moi, et que c'est
la seule galanterie que je me sois permise avec toi, après un
tête-à-tête de deux heures dans ma maison.
--Vous ne me défendez donc pas de dire à madame Agathe que je suis venue
ici?
--Tu le lui diras, Mila. Tu lui diras tout. Mais à elle seule,
entends-tu? Tu me le jures sur ton salut, car tu crois à cela, toi?
--Et vous, seigneur, est-ce que vous n'y croyez pas?
--Je crois, du moins, que je mériterais aujourd'hui d'aller en Paradis,
si je mourais tout de suite; car j'ai le coeur pur d'un petit enfant
depuis que tu es avec moi.
--Mais, si la princesse me demande qui vous êtes, seigneur, et de qui je
lui parle, comment vous désignerai-je pour qu'elle le devine?
--Tu lui diras ce que je veux que tu saches aussi, Mila... Mais il se
présentera peut-être des occasions, par la suite, où ma figure et mon
nom ne se trouveront plus d'accord. Alors, tu te tairas, et, au besoin,
tu feindras de ne m'avoir jamais vu; car, d'un mot, tu pourrais
m'envoyer à la mort.
--A Dieu ne plaise! s'écria Mila avec effusion. Ah! seigneur, comptez
sur ma prudence et sur ma discrétion comme si ma vie était liée à la
vôtre.
Eh bien! tu diras à la princesse que c'est Carmelo Tomabene qui l'a
délivrée de l'abbé Ninfo, et qui t'a baisé la main avec autant de
respect qu'il la baiserait à elle-même.
--C'est à moi de vous baiser la main, seigneur, répondit l'innocente
fille, en portant la main du bandit à ses lèvres, dans la conviction que
c'était au moins le fils d'un roi qui la traitait avec cette courtoisie
protectrice; car vous me trompez, ajouta-t-elle. Carmelo Tomabene est un
_villano_, et cette demeure n'est pas plus vôtre que son nom. Vous
pourriez habiter un palais si vous le vouliez; mais vous vous cachez
pour des motifs politiques que je ne dois pas et que ne veux pas savoir.
J'ai dans l'idée que vous serez un jour roi de Sicile. Ah! que je
voudrais être un homme, afin de me battre pour votre cause! car vous
ferez le bonheur de votre peuple, j'en suis certaine, moi!»
La riante extravagance de Mila fit passer un éclair de folie dans la
tête audacieuse du bandit. Il eut comme un instant de vertige et éprouva
presque la même émotion que si elle eût deviné la vérité au lieu de
faire un rêve.
Mais aussitôt il éclata d'un rire presque amer, qui ne dissipa point les
illusions de Mila; elle crut que c'était un effort pour détruire ses
soupçons indiscrets, et elle lui demanda candidement pardon de ce qui
venait de lui échapper.
«Mon enfant, répondit-il en lui donnant un baiser au front et en
l'aidant à remonter sur sa mule blanche, la princesse Agathe te dira qui
je suis. Je te permets de le lui demander; mais, quand tu le sauras,
souviens-toi que tu es ma complice, ou qu'il faut m'envoyer à la
potence.
--J'irais plutôt moi-même! dit Mila en s'éloignant et en lui montrant
qu'elle baisait respectueusement son bouquet.»
«Eh bien! se dit le Piccinino, voici la plus agréable et la plus
romanesque aventure de ma vie. J'ai joué au roi déguisé, sans le savoir,
sans m'en donner la peine, sans avoir rien médité ou préparé pour me
procurer cet amusement. Les plaisirs imprévus sont les seuls vrais,
dit-on; je commence à le croire. C'est peut-être pour avoir trop
prémédité mes actions et trop arrangé ma vie que j'ai trouvé si souvent
l'ennui et le dégoût au bout de mes entreprises. Charmante Mila! quelle
fleur de poésie, quelle fraîcheur d'imagination dans ta jeune tête! Oh!
que n'es-tu un adolescent de mon sexe! que ne puis-je te garder près de
moi sans te faire rien perdre de tes riantes chimères et de ta
bienfaisante pureté! Je trouverais la douceur de la femme dans un
compagnon fidèle, sans risquer d'inspirer ou de ressentir la passion qui
gâte et envenime toutes les intimités! Mais de tels êtres n'existent
pas. La femme ne peut manquer de devenir perfide, l'homme ne peut pas
cesser d'être brutal. Ah! il m'a manqué, il me manquera toujours de
pouvoir aimer quelqu'un. Il m'eût fallu rencontrer un esprit différent
de tous les autres, et encore plus différent de moi-même... ce qui est
impossible!
«Suis-je donc un caractère d'exception? se demandait encore le
Piccinino, en suivant des yeux la trace que les petits pieds de Mila
avaient laissée sur le sable de son jardin. Il me semble que oui, quand
je me compare aux montagnards avec lesquels je suis forcé de vivre, et à
ces bandits que je dirige. Parmi eux, j'ai, dit-on, plus d'un frère. Ce
qui m'empêche d'y croire, c'est qu'ils n'ont rien de moi. Les passions
qui servent de lien entre nous diffèrent autant que les traits de nos
visages et les forces de nos corps. Ils aiment le butin pour convertir
en monnaie tout ce qui n'est pas monnaie; et moi, je n'aime que ce qui
est précieux par la beauté ou la rareté. Ce qu'ils peuvent acquérir, ils
le gardent par cupidité; moi, je le ménage par magnificence, afin de
pouvoir agir royalement avec eux dans l'occasion, et d'étendre mon
influence et mon pouvoir sur tout ce qui m'environne.
«L'or n'est donc pour moi qu'un moyen, tandis que pour eux c'est le but.
Ils aiment les femmes comme des choses, et moi, hélas! je voudrais
pouvoir les aimer comme des êtres! Ils sont enivrés par des actes de
violence qui me répugnent, et dont je me sentirais humilié, moi, qui
sais que je puis plaire, et qui n'ai jamais eu besoin de m'imposer. Non,
non! ils ne sont pas mes frères; s'ils sont les fils du _Destatore_, ils
sont les enfants de l'orgie et de son âge de décadence morale. Moi, je
suis le fils de Castro-Reale; j'ai été engendré dans un jour de
lucidité. Ma mère n'a pas été violée comme les autres. Elle s'est
abandonnée volontairement, et je suis le fruit du commerce de deux âmes
libres, qui ne m'ont pas donné la vie malgré elles.
«Mais, dans ce monde qui s'intitule la société, et que j'appelle, moi,
le milieu légal, n'y a-t-il pas beaucoup d'êtres de l'un et de l'autre
sexe, avec lesquels je pourrais m'entendre pour échapper à cette
affreuse solitude de mes pensées? N'y a-t-il pas des hommes intelligents
et doués de fines perceptions, dont je pourrais être l'ami? N'y a-t-il
pas des femmes habiles et fières dont je pourrais être l'amant, sans
être forcé de rire de la peine que je me serais donnée pour les vaincre?
Enfin, suis-je condamné à ne jamais trouver d'émotions dans cette vie
que j'ai embrassée comme la plus féconde en émotions violentes? Me
faudra-t-il toujours dépenser des ressources d'imagination et de
savoir-faire infinies, pour arriver au pillage d'une barque sur les
récifs de la côte, ou d'une caravane de voyageurs dans les défilés de la
montagne? Le tout pour conquérir beaucoup de petits objets de luxe,
quelques sommes d'argent, et le coeur de quelques Anglaises laides ou
folles, qui aiment les aventures de brigands comme un remède contre le
spleen?
«Mais je me le suis fermé à jamais, ce monde où je pourrais trouver mes
égaux et mes semblables. Je n'y puis pénétrer que par les portes
secrètes de l'intrigue, et, si je veux paraître au grand jour, c'est à
la condition d'y être suivi par le mystère de mon passé; c'est-à-dire
par un arrêt de mort toujours suspendu sur ma tête. Quitterai-je le
pays? C'est le seul peut-être où la profession de bandit soit plus
périlleuse que déshonorante. Partout ailleurs, on me demandera la preuve
que j'ai toujours vécu dans le monde légal: et, si je ne puis la
fournir, on m'assimilera à ce que ces nations ont de plus avili dans les
bourbiers obscurs de leur prétendue civilisation!
«O Mila! que vous avez éclairé de douleurs et d'épouvantes ce coeur où
vous avez fait entrer un rayon de votre soleil!»
XL.
DÉCEPTION.
Ainsi se tourmentait cet homme si déplacé dans la vie par le contraste
de son intelligence avec sa position. La culture de l'esprit, qui
faisait ses délices, faisait aussi son tourment. Ayant lu de tout sans
ordre et sans choix, les livres les plus pervers et les plus sublimes,
et se laissant successivement impressionner par tous, il était aussi
savant dans le mal que dans le bien, et il arrivait insensiblement à ce
scepticisme qui ne croit plus à l'un ni à l'autre d'une manière absolue.
Il rentra dans sa maison pour y prendre quelques mesures relatives à
l'abbé Ninfo, afin que, dans le cas imprévu où son domicile serait
envahi, rien n'y portât les traces de la violence. Il fit disparaître le
vin narcotisé, et en plaça de pur dans la carafe, afin de pouvoir en
faire, au besoin, la feinte expérience sur lui-même. Il jeta l'abbé sur
un lit de repos, éteignit la lampe qui brûlait encore, et balaya les
cendres des papiers que Mila avait anéantis. Personne n'entrait jamais
chez lui en son absence. Il n'avait point de serviteurs attitrés, et la
propreté élégante qu'il maintenait lui-même dans sa maison ne lui
coûtait pas beaucoup de peine, puisqu'il n'y occupait que peu de pièces,
dans lesquelles même il n'entrait pas tous les jours. Il travaillait son
jardin, dans ses heures de loisir, pour entretenir ses forces, et pour
n'avoir pas l'air de déroger à sa condition de paysan. Il avait appliqué
lui-même à toutes les issues de son habitation un système de clôture
simple et solide qui pouvait résister longtemps à des tentatives
d'effraction. Enfin, il lâcha deux énormes et affreux chiens de
montagne, espèce de bêtes féroces, qui ne connaissaient que lui, et qui
eussent infailliblement étranglé le prisonnier, s'il eût pu essayer de
s'échapper.
Toutes ces précautions prises, le Piccinino alla se laver, se parfumer,
et, avant de se diriger vers la plaine, il se montra dans le village de
Nicolosi, où il était fort considéré de tous les habitants. Il causa en
latin, avec le curé, sous le berceau de vigne du presbytère. Il échangea
des quolibets malicieux avec les jolies filles de l'endroit, qui
l'agaçaient du seuil de leurs maisons. Il donna plusieurs consultations
d'affaires et d'agriculture à des gens sensés qui appréciaient son
intelligence et ses lumières. Enfin, comme il sortait du village, il
rencontra une espèce de brigadier de campieri avec lequel il fit route
quelque temps, et qui lui apprit que le Piccinino continuait à échapper
aux recherches de la police et de la brigade municipale.
Mila, impatiente de raconter tous ses secrets à la princesse, et de
profiter, pour en savoir le mot, de la permission de son mystérieux
prince, marchait aussi vite que le pouvait Bianca en descendant des
pentes rapides et dangereuses. Mila ne songeait point à la retenir; elle
aussi était rêveuse et absorbée. Les personnes très-pures et très calmes
doivent avoir remarqué que, lorsqu'elles communiquent leur disposition
d'esprit à des âmes agitées et troublées, leur propre sérénité diminue
d'autant. Elles ne donnent qu'à la condition de s'endetter un peu; car
la confiance est un échange, et il n'est point de coeur si riche et si
fort qui ne risque quelque chose à la bienfaisance.