Mais Mila, entr'ouvrant les plis de sa double mante de mousseline, et le

regardant avec surprise: «Sommes-nous donc déjà en danger, seigneur? lui

dit-elle, ou croyez-vous donc que je me sois fait suivre par quelqu'un?

Non, non! Voyez, je suis seule, je suis venue avec confiance, et vous

n'avez pas sujet d'être mécontent de moi.»

Le Piccinino rentra en lui-même en regardant Mila. Elle avait mis

ingénument sa parure du dimanche pour se présenter devant son

protecteur. Son corsage de velours pourpre laissait voir un second

corset bleu-pâle, brodé et lacé avec goût. Un léger réseau de fil d'or,

à la mode du pays, retenait sa splendide chevelure, et, pour préserver

sa figure et sa toilette de l'ardeur du soleil, elle s'était couverte de

la _mantellina_, grand et léger voile blanc qui enveloppe la tête et

toute la personne, quand elle est jetée avec art et portée avec aisance.

La vigoureuse mule du Piccinino, sellée d'un siége plat en velours garni

de clous dorés, sur lequel une femme pouvait facilement s'asseoir de

côté, était haletante et enflammée, comme si elle eût été fière d'avoir

porté et sauvé de tout péril une si belle amazone. On voyait bien, à son

flanc baigné d'écume, que la petite Mila ne l'avait pas ménagée, ou

qu'elle s'était confiée bravement à son ardeur. La course avait été

périlleuse pourtant: des arêtes de laves à gravir, des torrents à

traverser, des précipices à côtoyer; la mule avait pris le plus court.

Elle avait grimpé et sauté comme une chèvre. Mila, voyant sa force et

son adresse, n'avait pu, malgré son anxiété, se défendre de ce plaisir

mystérieux et violent que les femmes trouvent dans le danger. Elle était

fière d'avoir senti le courage physique s'éveiller en elle avec le

courage moral; et, tandis que le Piccinino admirait l'éclat de ses yeux

et de ses joues animées par la course, elle, ne songeant qu'aux mérites

de la mule blanche, se retourna pour lui donner un baiser sur les

naseaux, en lui disant: «Tu serais digne de porter le pape!»

Le brigand ne put s'empêcher de sourire, et il oublia sa colère.

--Chère enfant, dit-il, je suis heureux que ma bonne Bianca vous plaise,

et maintenant je crois qu'elle serait digne de manger dans une auge

d'or, comme le cheval d'un empereur romain. Mais venez vite, je ne

voudrais pas qu'on vous vît entrer ici.»

Mila doubla le pas avec docilité, et, quand le bandit lui eut fait

traverser son jardin après en avoir fermé la porte à double tour, elle

se laissa conduire dans sa maison, dont la fraîcheur et la propreté la

charmèrent.

«Êtes-vous donc ici chez vous, seigneur? demanda-t-elle au Piccinino.

--Non, répondit-il. Nous sommes chez Carmelo Tomabene, comme je vous

l'ai dit; mais il est mon obligé et mon ami, et j'ai chez lui une

chambre où je me retire quelquefois, quand j'ai besoin de repos et de

solitude.»

Il lui fit traverser la maison qui était arrangée et meublée

rustiquement, mais avec une apparence d'ordre, de solidité et de

salubrité qu'ont rarement les habitations des paysans enrichis. Au fond

de la galerie de ventilation qui traversait l'étage supérieur, il ouvrit

une double porte dont la seconde était garnie de lames de fer, et

introduisit Mila dans cette tour tronquée qu'il avait incorporée pour

ainsi dire à son habitation, et dans laquelle il s'était mystérieusement

créé un boudoir délicieux.

Aucune princesse n'en avait un plus riche, plus parfumé et orné d'objets

plus rares. Aucun ouvrier n'y avait pourtant mis la main. Le Piccinino

avait lui-même caché les murailles sous des étoffes de soie d'Orient

brochées d'or et d'argent. Le divan de satin jaune était couvert d'une

grande peau de tigre royal dont la tête fit d'abord peur à la jeune

fille; mais elle se familiarisa bientôt jusqu'à toucher sa langue de

velours écarlate, ses yeux d'émail, et à s'asseoir sur ses flancs rayés

de noir. Puis elle promena ses regards éblouis sur les armes brillantes,

sur les sabres turcs ornées de pierreries, sur les pipes à glands d'or,

sur les brûle-parfums, sur les vases de Chine, sur ces mille objets d'un

goût, d'un luxe, ou d'une étrangeté qui souriaient à son imagination,

comme les descriptions de palais enchantés dont elle était remplie.

«C'est encore plus incompréhensible et plus beau que tout ce que j'ai vu

au palais Palmarosa, se disait-elle, et certainement ce prince-ci est

encore plus riche et plus illustre. C'est quelque prétendant à la

couronne de Sicile, qui vient travailler en secret à la chute du

gouvernement napolitain.» Qu'eût pensé la pauvre fille, si elle eût

connu la source de ce luxe de pirate?

Tandis qu'elle regardait toutes choses avec l'admiration naïve d'un

enfant, le Piccinino, qui avait fermé la porte au verrou et baissé le

store chinois de la croisée, se mit à regarder Mila avec une surprise

extrême. Il s'était attendu à la nécessité de lui débiter les plus

incroyables histoires, les plus audacieux mensonges, pour la décider à

le suivre dans son repaire, et la facilité de son succès commençait déjà

à l'en dégoûter. Mila était bien la plus belle créature qu'il eût encore

jamais vue; mais sa tranquillité était-elle de l'audace ou de la

stupidité? Une fille si désirable pouvait-elle ignorer à ce point

l'émotion que devaient produire ses charmes? Une fille si jeune

pouvait-elle braver un tête-à-tête de ce genre, sans éprouver seulement

un moment de crainte et d'embarras?

Le Piccinino, remarquant qu'elle avait au doigt une fort belle bague, et

croyant suivre le fil de ses pensées en observant la direction de ses

regards, lui dit en souriant: «Vous aimez les bijoux, ma chère Mila, et,

comme toutes les jeunes filles, vous préférez encore la parure à toutes

les choses de ce bas monde. Ma mère m'a laissé quelques joyaux de prix,

qui sont là dans cette cassette de lapis, à côté de vous. Voulez-vous

les regarder?

--S'il n'y a pas d'indiscrétion, je le veux bien, répondit Mila.»

Carmelo prit la cassette, la plaça sur les genoux de la jeune fille, et,

s'agenouillant lui-même devant elle sur le bord de la peau de tigre, il

étala sous ses yeux une masse de colliers, de bagues, de chaînes,

d'agrafes, entassés dans la cassette avec une sorte de mépris superbe

pour tant d'objets précieux, dont les uns étaient des chefs-d'oeuvre de

ciselure ancienne, les autres des trésors pour la beauté des pierres et

la grosseur des diamants.

«Seigneur, dit la jeune fille en promenant ses doigts curieux sur toutes

ces richesses, tandis que le Piccinino attachait sur elle à bout portant

ses yeux secs et enflammés, vous n'avez pas assez de respect pour les

bijoux de madame votre mère. La mienne ne m'a laissé que quelques rubans

et une paire de ciseaux à branches d'argent, que je conserve comme des

reliques, et qui sont rangés et serrés dans mon armoire avec grand soin.

Si nous en avions le temps, avant l'arrivée de ce maudit abbé, je vous

mettrais cette cassette en ordre.

--Ne prenez pas cette peine, dit le Piccinino; d'ailleurs le temps nous

manquerait. Mais vous avez celui de puiser là tout ce qu'il vous plaira

de garder.

--Moi? dit Mila en riant et en replaçant la cassette sur la table de

mosaïque; qu'en ferais-je? Outre que j'aurais honte, moi, pauvre fileuse

de soie, de porter les bijoux d'une princesse, et que vous ne devez

donner ceux de votre mère qu'à la femme qui sera votre fiancée, je

serais fort embarrassée de tous ces joujoux incommodes. J'aime les

bijoux pour les voir, un peu aussi pour les toucher, comme les poules

retournent, dit-on, avec leurs pattes, ce qui brille par terre. Mais

j'aime mieux les voir au cou et aux bras d'une autre qu'aux miens. Je

trouverais cela si gênant, que si j'en possédais, je ne m'en servirais

jamais.

--Et le plaisir de posséder, vous le comptez donc pour rien? dit le

bandit stupéfait du résultat de son épreuve.

--Posséder ce dont on n'a que faire me semble un grand embarras,

dit-elle; et, à moins que ce ne soit un dépôt, je ne comprends pas qu'on

surcharge sa vie de ces niaiseries.

--Voici pourtant une belle bague! dit le Piccinino en lui baisant la

main.

--Oh! monseigneur, dit la jeune fille en retirant sa main d'un air

fâché, êtes-vous digne de baiser cette bague?... Pardon, si je vous

parle ainsi, mais c'est qu'elle n'est pas à moi, voyez-vous, et que je

dois la rendre ce soir à la princesse Agathe, qui m'avait chargée de la

reprendre chez le bijoutier.

--Je parie, dit le Piccinino en examinant toujours Mila avec défiance et

suspicion, que la princesse Agathe vous comble de présents et que c'est

à cause de cela que vous dédaignez les miens!

--Je ne dédaigne rien ni personne, répondit Mila; et quand la princesse

Agathe jette une aiguille à tapisserie ou un bout de soie, je les

ramasse et les garde comme des reliques. Mais si elle voulait me

combler de riches présents, je la prierais de les garder pour ceux qui

en ont besoin. Je dois pourtant dire la vérité: elle m'a donné un beau

médaillon où j'ai mis des cheveux de mon frère. Mais je le cache, car je

n'aimerais pas à me parer autrement que ma condition ne le comporte.

--Dites-moi, Mila, reprit le Piccinino après un instant de silence, vous

n'avez donc plus peur?

--Non, seigneur, répondit-elle avec assurance; depuis que je vous ai

aperçu dans le chemin, auprès de cette maison, la peur m'a quittée.

Jusque-là, je vous avoue que je tremblais fort, que je ne sais pas trop

comment j'ai fait la route, et que derrière chaque buisson je croyais

voir la tête de cet affreux abbé. Quand j'ai vu que la bonne Bianca me

conduisait si loin, quand j'ai enfin aperçu cette tour et ces arbres:

Mon Dieu! me disais-je, si mon protecteur n'avait pu s'y rendre! si ce

méchant abbé, qui est capable de tout, l'avait fait prendre par les

_campieri_, ou assassiner en chemin, que deviendrais-je? Alors j'étais

épouvantée, non pas seulement à cause de moi, mais parce que je vous

regarde comme notre ange gardien, et qu'il me semble que votre vie est

bien plus précieuse que la mienne.»

Le Piccinino, qui s'était senti très-froid, et quasi mécontent de Mila

depuis son arrivée, éprouva une légère émotion et s'assit à ses côtés

sur la peau de tigre.

XXXVIII.

COUP DE MAIN.

«Vous me portez donc un peu d'intérêt sincère, vous, mon enfant? lui

dit-il en attachant sur elle ce dangereux regard dont il connaissait la

puissance.

--Sincère? oui, sur mon âme, répondit la jeune fille, et je vous le dois

bien, après celui que vous témoignez à ma famille.

--Et vous pensez que votre famille est dans les mêmes sentiments que

vous?

--Mais... comment pourrait-il en être autrement?... Cependant, pour dire

la vérité, personne ne m'a parlé de vous, et je ne sais point vos

secrets: on m'a traitée comme une petite fille babillarde; mais vous me

rendez plus de justice, car vous voyez que je ne suis pas curieuse et

que je ne vous demande pas seulement qui vous êtes.

--Et vous n'avez pas envie de le savoir? Ce n'est pas une manière de me

le demander?

--Non, monseigneur, je n'oserais vous faire de questions, et j'aime

mieux ne pas savoir ce que mes parents ont jugé devoir me taire. C'est

ma fierté, à moi, de travailler avec vous à leur salut, sans vouloir

soulever le bandeau dont ils ont couvert mes yeux.

--C'est beau à vous, Mila, dit le Piccinino, qui commençait à se sentir

piqué de la grande tranquillité de cette jeune fille; c'est trop beau

peut-être!

--Pourquoi et comment cela peut-il être beau?

--Parce que vous bravez de grands dangers avec une imprudence sans

exemple.

--Quels dangers, seigneur? ne m'avez-vous pas promis devant Dieu que

vous me préserveriez de tout danger?

--De la part du vilain moine, je vous en réponds sur ma vie. Mais vous

n'en avez donc pas soupçonné d'autres?

--Si fait, dit Mila après avoir réfléchi un instant. Vous avez prononcé

à la fontaine un nom qui m'a fait grand'peur. Vous avez parlé comme si

vous étiez lié avec le Piccinino. Mais vous m'avez dit encore une fois,

ensuite: «Viens sans crainte;» et je suis venue. Non pas sans crainte,

je le confesse, tant que j'ai été seule sur les chemins. Quand je

sortirai d'ici, je crois bien que j'aurai peur encore; mais, tant que je

suis avec vous, je ne crains riens; je me sens très-brave, et il me

semble que si on nous attaquait, j'aiderais à notre mutuelle défense.

--Même contre le Piccinino?

--Ah! cela, je n'en sais rien... Mais, mon Dieu! est-ce qu'il va venir?

--S'il venait ici, ce serait pour punir le moine et pour vous protéger.

Pourquoi donc avez-vous si grand'peur de lui?

--Après tout, je n'en sais rien; mais chez nous, quand une jeune fille

s'en va seule par la campagne, on se moque d'elle, et on lui dit:

«Prends garde au Piccinino!»

--Vous pensez alors qu'il égorge les jeunes filles?

--Oui, seigneur, car on dit que là où il les mène, elles n'en reviennent

jamais, ou que si elles en reviennent, il vaudrait mieux pour elles d'y

être restées.

--Ainsi, vous le haïssez?

--Non, je ne le hais pas, parce qu'on dit qu'il fait beaucoup de mal aux

Napolitains, et que si on avait le courage de l'aider, il ferait

beaucoup de bien à son pays. Mais j'ai peur de lui, ce qui n'est pas la

même chose.

--Et l'on vous a dit qu'il était fort laid?

--Oui, parce qu'il a une grande barbe, et que je pense qu'il doit

ressembler au moine que je déteste. Mais ce moine, il ne vient donc pas?

Quand il sera venu, je pourrai m'en aller, n'est-ce pas, seigneur?

--Vous avez hâte de partir, Mila? vous vous déplaisez donc beaucoup ici?

--Oh! nullement; mais j'aurais peur de m'en aller la nuit.

--Je vous reconduirai, moi.

--Vous êtes bien bon, seigneur; je ne demande pas mieux, pourvu qu'on ne

vous voie pas. Mais cet abbé Ninfo, est-ce que vous allez lui faire du

mal?

--Aucun mal. Je présume que vous n'auriez pas de plaisir à l'entendre

crier?

--Dieu du ciel! je ne voudrais être ni le témoin ni la cause d'aucune

cruauté; mais si le Piccinino vient ici, je tremble qu'il n'y ait du

sang répandu. Vous souriez, seigneur! dit Mila en pâlissant... Oh! j'ai

peur maintenant! Faites-moi partir aussitôt que l'abbé aura mis le pied

dans la maison.

--Mila, je vous jure que l'abbé ne sera l'objet d'aucune cruauté de ma

part. Dès que je serai assuré de sa personne, le Piccinino viendra et

l'emmènera prisonnier.

--Et c'est par l'ordre de madame Agathe que tout cela se fait?

--Vous devriez le savoir.

--En ce cas, je suis tranquille. Elle ne voudrait pas la mort du dernier

des hommes.

--Mila, vous êtes bien miséricordieuse, et je vous aurais crue plus

forte et plus fière. Ainsi, vous n'auriez pas le courage de tuer cet

homme s'il venait ici vous insulter?

--Pardon, seigneur, dit Mila en tirant de son sein un poignard que la

princesse avait donné la veille à Magnani, et dont elle avait trouvé

moyen de s'emparer sans qu'il s'en aperçut: de sang-froid, je ne

pourrais pas voir égorger un homme sans m'évanouir, je crois; mais

offensée, je crois aussi que ma colère me mènerait loin.

--Ainsi, vous étiez armée en guerre, Mila? vous n'avez donc pas

confiance en moi?

--Comme en Dieu, seigneur; excepté que Dieu est partout, et qu'un

malheur imprévu pouvait vous empêcher d'être ici.

--Savez-vous que c'est fort brave de votre part, Mila, d'être venue? et

que si on le savait...

--Eh bien! seigneur?

--Au lieu d'admirer votre héroïsme, on blâmerait votre imprudence.

--Il y a une chose que je sais fort bien, reprit Mila, avec une sorte

d'enjouement exalté; c'est que, si on me savait enfermée ici, avec vous,

je serais perdue.

--Sans doute! la médisance...

--La médisance et la calomnie! Il n'en faut pas la moitié pour qu'une

jeune fille soit décriée et avilie à tout jamais.

--Et vous avez compté qu'un mystère impénétrable envelopperait à jamais

votre démarche?

--J'ai compté sur votre discrétion, et j'ai mis le reste entre les mains

de Dieu. Je sais fort bien qu'il y a beaucoup de risques à courir; mais

ne m'avez-vous pas dit qu'il s'agissait de sauver la vie de mon père et

l'honneur de madame Agathe?

--Et vous avez poussé le dévouement jusqu'à compromettre le vôtre sans

trop de regret?

--Compromettre dans l'opinion? j'aime encore mieux cela que de laisser

tuer et déshonorer ceux que j'aime. Victime pour victime, ne vaut-il pas

mieux que ce soit moi? Mais qu'est-ce à dire, seigneur? vous me parlez

singulièrement; on dirait que vous me blâmez d'avoir cru en vous, et de

faire ce que vous m'avez conseillé?

--Non, Mila, je t'interroge; pardonne-moi si je veux te comprendre et te

connaître, afin de t'estimer autant que tu le mérites.

--A la bonne heure, je vous répondrai toujours franchement.

--Eh bien! mon enfant, dites-moi tout. La pensée ne vous est-elle pas

venue que je pourrais, moi, vous tendre un piége, et vous attirer ici

pour vous outrager, ou du moins pour chercher à vous séduire?»

Mila regarda le Piccinino en face pour voir ce qui pouvait l'engager à

lui présenter une semblable supposition. Si c'était une manière de

l'éprouver, elle la trouvait offensante; si c'était une plaisanterie,

elle la trouvait de mauvais goût de la part d'un homme qui lui

paraissait un être supérieur et un personnage élevé. C'était le moment

décisif pour elle et pour lui. Qu'elle eût éprouvé la moindre terreur

(et elle n'était pas femme à le cacher, comme la princesse Agathe), le

Piccinino s'enhardissait; car il savait que la peur est le commencement

de la faiblesse. Mais elle le regarda avec une hardiesse si franche, et

d'un air de mécontentement si brave, qu'il sentit enfin qu'il avait

affaire à un être véritablement fort et sincère; et dès lors il n'eut

plus la moindre envie d'engager le combat. Il sentit qu'une lutte de

ruses avec une âme si droite ne pouvait lui procurer que de la honte ou

du remords.

«Eh bien! mon enfant, lui dit-il, en lui pressant la main d'une manière

amicale et simple, je vois que vous avez eu en moi une confiance qui

nous honore tous les deux. Voulez-vous me permettre de vous faire encore

une question? Avez-vous un amant?

--Un amant? non, seigneur, répondit Mila en rougissant beaucoup; mais,

sans hésiter, elle ajouta: Je puis vous dire seulement qu'il y a un

homme que j'aime.

--Où est-il maintenant?

--A Catane.

--Est-il riche, bien élevé?

--Il a un noble coeur et deux bons bras.

--Et vous aime-t-il comme vous méritez de l'être?

--Cela ne vous regarde pas, seigneur; je ne répondrai plus rien à cette

question-là.

--Vous êtes venue ici au risque de perdre son amour, pourtant!

--Hélas! vous le voyez bien, dit Mila en soupirant.

--O femmes! est-ce que vous vaudriez mieux que nous?» dit le Piccinino

en se levant. Mais à peine eut-il jeté un coup d'oeil dehors, qu'il prit

Mila par la main.

«Voici l'abbé! dit-il; suivez-moi: pourquoi tremblez-vous?

--Ce n'est pas de peur, répondit-elle; c'est de répugnance et de

déplaisir; mais je vous suis.»

Ils gagnèrent le jardin.

«Vous ne me laisserez pas seule avec lui, seulement une minute? dit

Mila, au moment de franchir le seuil de la maison: s'il me donnait

seulement un baiser sur la main, je serais forcée de brûler la place

avec un fer rouge.

--Et moi je serais forcé de le tuer, répondit le Piccinino.»

Ils marchèrent sous la tonnelle jusqu'à un point où le berceau faisait

ouverture. Là, le Piccinino se glissa derrière la treille et suivit

ainsi Mila jusqu'à la porte du jardin. Rassurée par sa présence, elle

l'ouvrit, et fit signe à l'abbé d'entrer.

«Vous êtes seule? lui dit-il en se hâtant d'entr'ouvrir son froc de

moine, pour se montrer galamment habillé de noir, en abbé musqué.»

Elle ne lui répondit qu'en disant: «Entrez vite.» A peine eut-elle

refermé la porte, que le Piccinino se montra, et jamais on ne vit figure

plus désappointée que celle de l'abbé Ninfo. «Pardon, seigneur, dit le

Piccinino, en prenant un air de simplicité qui étonna sa compagne; j'ai

su par ma cousine Mila que vous désiriez voir mon pauvre jardin, et j'ai

voulu vous y faire entrer moi-même. Excusez-moi, ce n'est qu'un jardin

de paysan; mais les arbres fruitiers sont si vieux et si beaux qu'on

vient de tous côtés pour les voir. Malheureusement j'ai affaire, et il

faut que je m'en aille dans cinq minutes; mais ma cousine m'a promis de

vous faire les honneurs du logis, et je me retirerai si Votre Seigneurie

le permet, aussitôt que je lui aurai offert le vin et les fruits.

--Ne vous gênez pas, brave homme! répondit l'abbé, rassuré par ce

discours. Allez à vos affaires, et ne faites pas de cérémonie. Allez,

allez vite, vous dis-je, je n'entends pas vous déranger.

--Je m'en irai dès que je vous verrai à table; Seigneur Dieu! vous

mourez de chaud. Nos chemins sont si durs! Venez à la maison, je vous

verserai le premier coup, et puis, je m'en irai, puisque votre

seigneurie veut bien y consentir.

--Mon cousin ne s'en ira pas tant que vous ne serez pas dans la maison,

dit Mila, obéissant au regard d'intelligence du Piccinino.»

L'abbé, voyant qu'il ne se débarrasserait de cet hôte obséquieux qu'en

cédant à son désir, traversa la tonnelle sans pouvoir adresser un mot ou

un regard à Mila: car le Piccinino, jouant toujours son rôle de paysan

respectueux et d'hôte empressé, se plaça entre eux. L'abbé fut introduit

dans une salle fraîche et sombre, où une collation était servie. Mais,

au moment d'y entrer, le Piccinino dit à l'oreille de Mila: «Laissez-moi

remplir votre verre, mais ne le respirez seulement pas.»

Un moscatel couleur de topaze brillait dans un grand flacon placé dans

un vase de terre cuite rempli d'eau fraîche. L'abbé, qui était un peu

ému de la présence du paysan, but sans hésiter, d'un seul trait, le

verre que celui-ci lui présenta.

«Maintenant, dit-il, partez vite, mon garçon! Je ne me pardonnerais pas

de vous avoir fait manquer vos affaires.

--Mila, suis-moi, dit le Piccinino. Il faut fermer la porte après moi,

car les enfants entreraient pour me voler mes pêches si le jardin

restait ouvert, ne fût-ce qu'un instant.»

Mila ne se fit pas prier pour s'élancer sur les traces du Piccinino;

mais il n'alla pas plus loin que la porte de la salle, et, quand il

l'eut poussée derrière lui, il mit un doigt sur ses lèvres, se retourna,

et resta l'oeil collé au trou de la serrure, dans une immobilité

complète. Après deux ou trois minutes, il se releva en disant tout haut:

«C'est fini!» Et il rouvrit la porte toute grande.

Mila vit l'abbé, rouge et haletant, étendu sur le carreau.

--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, est-ce que vous l'avez empoisonné,

seigneur?

--Non, certes, répondit Carmelo; car il se peut que nous ayons besoin

plus tard de ses paroles. Il n'est qu'endormi, le cher homme, mais

endormi très-profondément.

--Oh! seigneur, ne parlez pas si haut: il nous voit, il nous entend! Il

a les yeux ouverts et fixés sur nous.

--Et pourtant, il ne sait qui nous sommes, il ne comprend plus rien. Que

lui sert de voir et d'entendre, puisque rien n'offre plus aucun sens à

sa pauvre cervelle? N'approche pas, Mila, si la vipère engourdie te fait

peur encore; moi, il faut que j'étudie encore un peu les effets de ce

narcotique. Ils varient suivant les individus.»

Le Piccinino approcha tranquillement de l'abbé, tandis que Mila,

stupéfaite, restait sur le seuil et le suivait des yeux avec terreur. Il

toucha sa proie comme le loup flaire avant de dévorer. Il s'assura que

la tête et les mains passaient rapidement d'une chaleur intense à un

froid glacial, que la figure se décolorait vite, que la respiration

devenait égale et faible.

[Illustration: Le Piccinino ouvrit et parcourut encore quelques papiers.

(Page 105.)]

«C'est un bon résultat, dit-il comme se parlant à lui-même; et une si

faible dose! Je suis content de l'expérience. Cela est très-préférable à

des coups, à une lutte, à des cris étouffés par un bâillon! n'est-ce pas

Mila? Une femme peut assister à cela sans attaque de nerfs? Voilà les

moyens que j'aime, et, si on les connaissait bien, on n'en emploierait

jamais d'autres. Vous n'en parlerez pourtant jamais, Mila,

entendez-vous? car on en abuserait, et vous voyez que personne, non,

personne, ne pourrait s'en préserver. Si j'avais voulu vous endormir

comme cela, il n'eût tenu qu'à moi!... Accepteriez-vous maintenant un

verre d'eau de ma main, si je vous l'offrais?

--Oui, seigneur, je l'accepterais, répondit Mila, qui prit ce défi pour

une plaisanterie.--Il plaisante à propos de tout, se disait Mila. C'est

un esprit railleur comme Michel.

Le Piccinino · 第 27 / 39 段