«Tu me réponds en me montrant avec orgueil le chef de ta race, le

célèbre Michel-Ange Lavoratori, qui, de rien, était devenu un grand

homme, et dont le souvenir ne sera jamais perdu. Puis, tu m'apprends un

fait dont je m'émerveille: c'est que les fils et les filles de ce

Michel, pleins de vénération pour la mémoire de leur père, ont voulu

être aussi des artistes. L'un a été musicien, l'autre graveur, un

troisième peintre. S'ils n'ont pas reçu du ciel les mêmes dons que leur

père, ils ont du moins conservé dans leur âme et transmis à leurs

enfants le respect et l'amour de l'art. Ceux-ci, à leur tour, ont agi de

même, et tous ces portraits, toutes ces devises, toutes ces biographies,

que tu me montres et m'expliques, m'offrent le spectacle de plusieurs

générations d'artistes jaloux de ne point déroger à leur profession

héréditaire. Certes, parmi tous ces postulants à la gloire, quelques-uns

seulement ont mérité grandement le nom qu'ils portaient. Le génie est

une exception, et tu m'as bientôt montré le petit nombre d'artistes

remarquables qui ont continué par eux-mêmes la gloire de ta race. Mais

ce petit nombre a suffi pour retremper votre sang généreux et pour

entretenir dans les idées des générations intermédiaires un certain feu,

une certaine fierté, une certaine soif de grandeur qui pourra encore

produire des sujets distingués.

«Pourtant, moi, bâtard, isolé dans l'abîme des temps (je continue mon

apologue), contempteur naturel de toutes les illustrations de famille,

je cherche à rabaisser ton orgueil. Je souris d'un air de triomphe quand

tu m'avoues que tel ou tel aïeul, dont le portrait me frappe par son air

candide, n'a jamais été qu'un pauvre génie, une cervelle étroite; que

tel autre, dont je n'aime point le costume débraillé et la moustache

hérissée, fut un mauvais sujet, un fou ou un fanatique; enfin, je te

donne à entendre que tu es un artiste dégénéré, parce que tu n'as point

hérité du feu sacré, et que tu t'es endormi dans un doux _far niente_,

en contemplant la vie fructueuse de tes pères.

«Alors tu me réponds; et permets que je place dans ta bouche quelques

paroles qui ne me paraissent pas dénuées de sens:

«Je ne suis rien par moi-même; mais je serais moins encore si je ne

tenais à un passé respectable. Je me sens accablé par l'apathie

naturelle aux âmes privées d'inspiration, mais mon père m'a enseigné une

chose qui de son sang a passé dans le mien: c'est que j'étais d'une race

distinguée, et que si je ne pouvais rien faire pour raviver son éclat,

je devais, du moins, m'abstenir des goûts et des idées qui pouvaient le

ternir. A défaut de génie, j'ai le respect de la tradition de famille,

et, ne pouvant m'enorgueillir de moi-même, je répare le tort que ma

nullité pourrait faire à mes aïeux en leur rendant une sorte de culte.

Je serais cent fois plus coupable si, me targuant de mon ignorance, je

brisais leurs images et profanais leur souvenir par des airs de mépris.

Renier son père parce qu'on ne peut l'égaler est le fait d'un sot ou

d'un lâche. Il y a de la piété, au contraire, à invoquer son souvenir

pour se faire pardonner de valoir moins que lui; et les artistes que je

fréquente et auxquels je ne puis montrer mes oeuvres, m'écoutent, du

moins, avec intérêt, quand je leur parle de celles de mes aïeux.»

«Voilà ce que tu me répondrais, Michel, et crois-tu que cela serait sans

effet sur moi? Il me semble que, si j'étais ce pauvre enfant abandonné

que j'ai supposé, je tomberais dans une grande tristesse et que

j'accuserais le sort de m'avoir jeté seul, et, pour ainsi dire,

_irresponsable_ sur la terre!

«Mais pour te conter un apologue moins lourd et plus conforme à ton

imagination d'artiste, en voici un que tu interrompras, dès le premier

mot, si tu le connais déjà... On a attribué le fait à plusieurs

personnages taillés sur le type de don Juan, et, comme les vieilles

histoires se rajeunissent en traversant les générations, on l'a

attribué, dans ces derniers temps, à César de Castro Reale, _Il

Destatore_, ce fameux bandit, qui n'était un homme ordinaire ni dans le

bien, ni dans le mal.

«A Palerme, dans le temps où il cherchait à s'étourdir dans de folles

ivresses, incertain s'il parviendrait à s'abrutir, ou s'il se déciderait

à lever l'étendard de la révolte, on raconte qu'il alla visiter, un

soir, un antique palais qu'il venait de perdre au jeu, et qu'il voulait

revoir une dernière fois avant d'en sortir pour n'y jamais rentrer.

C'était le dernier débris de sa fortune, et le seul, peut-être, qui lui

causât un regret; car c'est là qu'il avait passé ses jeunes années, là

que ses parents étaient, là, enfin, que les portraits de ses ancêtres

étaient plongés dans la poussière d'un long oubli.

«Il y vint donc pour signifier à son intendant de recevoir, dès le

lendemain, comme le possesseur de ce manoir, le seigneur qui l'avait

gagné sur un coup de dé.

--Quoi! dit cet intendant, qui avait, comme messire Barbagallo, le

respect des traditions et des portraits de famille: vous avez tout joué,

même la tombe de votre père, même les portraits de vos ancêtres?

«Tout joué et tout perdu, répondit Castro-Reale avec insouciance.

Pourtant, il est quelques objets que je suis en mesure de racheter, et

que mon vainqueur au jeu ne me fera pas marchander. Voyons-les donc, ces

portraits de famille! Je ne me les rappelle plus. Je les ai admirés dans

un temps où je ne m'y connaissais pas. S'il en est quelques-uns qui

aient du mérite, je les marquerai pour m'en arranger ensuite avec leur

nouveau possesseur. Prends un flambeau, et suis-moi.

«L'intendant, ému et tremblant, suivit son maître dans la galerie sombre

et déserte. Castro-Reale marchait le premier avec une assurance

hautaine; mais on dit que, pour se donner du stoïcisme ou de

l'insouciance jusqu'au bout, il avait bu d'une manière immodérée en

arrivant dans son château. Il poussa lui-même la porte rouillée, et

voyant que le vieux majordome tenait le flambeau d'une main vacillante,

il le prit dans la sienne et l'éleva au niveau de la tête du premier

portrait qui s'offrait à l'entrée de la galerie. C'était un fier

guerrier armé de pied en cap, avec une large fraise de dentelle de

Flandre sur sa cuirasse de fer. Tiens!.... le voici, Michel! car ces

mêmes tableaux, qui jouent un rôle dans mon récit, ils sont tous devant

tes yeux; ce sont les mêmes qu'on m'a envoyés de Palerme comme au

dernier héritier de la famille.»

Michel regarda le vieux guerrier, et fut frappé de sa mâle figure, de sa

rude moustache et de son air sévère.

«Eh bien, Excellence, dit-il, cette tête peu enjouée et peu bénigne fit

rentrer le _dissoluto_ en lui-même, sans doute?

--D'autant plus, poursuivit le marquis, que cette tête s'anima, fit

rouler ses yeux courroucés sous leurs sombres orbites, et prononça ces

mots d'une voix sépulcrale: «_Je ne suis pas content de vous!_»

Castro-Reale frissonna et recula d'épouvante; mais, se croyant la dupe

de sa propre imagination, il passa au portrait suivant et le regarda au

visage avec une insolence qui tenait un peu du délire. C'était une

antique et vénérable abbesse des Ursulines de Palerme, une arrière

grand'tante, morte en odeur de sainteté. Tu peux la regarder, Michel; la

voilà sur la droite, avec son voile, sa croix d'or, sa figure jaune et

ridée comme du parchemin, son oeil pénétrant et plein d'autorité. Je ne

pense pas qu'elle te dise rien; mais, lorsque Castro-Reale éleva la

bougie jusqu'à elle, elle cligna des yeux comme éblouie de cette clarté

soudaine, et lui dit d'une voix stridente: «_Je ne suis pas contente de

vous!_»

«Cette fois le prince eut peur; il se retourna vers l'intendant, dont

les genoux se choquaient l'un contre l'autre. Mais, résolu de lutter

encore contre les avertissements du monde surnaturel, il s'adressa

brusquement à un troisième portrait, à celui du vieux magistrat que tu

vois à côté de l'abbesse. Il posa la main sur le cadre, n'osant trop

regarder son manteau d'hermine qui se confond avec une longue barbe

blanche; mais il essaya de le secouer en lui disant: «_Et vous?_»

«_Ni moi non plus_,» répondit le magistrat du ton accablant d'un juge

qui prononce une sentence de mort.

«Castro-Reale laissa, dit-on, tomber son flambeau, et, ne sachant ce

qu'il faisait, trébuchant à chaque pas, il gagna le fond de la galerie,

tandis que le pauvre majordome, transi de peur, se tenait éperdu à la

porte par où ils venaient d'entrer, n'osant ni le suivre, ni

l'abandonner. Il entendait son maître courir dans les ténèbres, d'un pas

inégal et précipité, heurtant les meubles et murmurant des imprécations;

et il entendait aussi chaque portrait l'apostropher, au passage, de ces

mots terribles et monotones: «_Ni moi non plus!... Ni moi non plus!...

Ni moi non plus!..._» Les voix s'affaiblissaient en se perdant une à une

dans la profondeur de la galerie; mais toutes répétaient clairement la

sentence fatale, et Castro-Reale ne put échapper à cette longue

malédiction dont aucun de ses ancêtres ne le dispensa. Il demeura bien

longtemps, à ce qu'il paraît, à gagner la porte du fond. Quand il l'eut

franchie et refermée avec violence derrière lui, comme s'il se fût cru

poursuivi par des spectres, tout rentra dans le silence; et je ne sache

pas que, depuis ce jour-là, les portraits qui sont ici aient jamais

repris la parole.»

--Dites le reste, dites le reste, Excellence! s'écria Fra-Angelo qui

avait écouté cette histoire avec des yeux brillants et la bouche

entr'ouverte; car, malgré son intelligence et l'instruction qu'il avait

acquise, l'ex-bandit de l'Etna était trop moine et trop Sicilien pour

n'y pas ajouter foi jusqu'à un certain point; dites que, depuis ce

moment là, ni l'intendant du palais de Castro-Reale, ni aucun habitant

du pays de Palerme n'a jamais revu le prince de Castro-Reale. Il y

avait, au bout de cette galerie, un pont-levis qu'on l'entendit

franchir, et, comme on trouva son chapeau à plumes flottant sur l'eau,

on présuma qu'il s'y était noyé, bien qu'on cherchât vainement son

corps.

--Mais la leçon eut un effet plus salutaire, ajouta le marquis. Il

s'enfuit dans la montagne, y organisa des partisans, et y combattit dix

ans pour sauver ou du moins venger son pays. Fausse ou vraie, l'aventure

eut cours assez longtemps, et le nouveau possesseur de Castro-Reale y

crut, au point de ne vouloir pas garder ces terribles portraits de

famille et de mes les envoyer sur-le-champ.

--Je ne sais si l'histoire est bien certaine, reprit Fra-Angelo. Je n'ai

jamais osé le demander au prince; mais il est certain que la résolution

qu'il prit de se faire partisan lui vint dans le manoir de ses ancêtres,

la dernière fois qu'il alla le visiter. Il est certain aussi qu'il y

éprouva de violentes émotions, et qu'il n'aimait point qu'on lui parlât

de ses aïeux. Il est certain encore que sa raison n'a jamais été bien

saine depuis ce moment-là, et que, souvent, je l'ai entendu qui disait

dans ses jours de chagrin: «Ah! j'aurais dû me brûler la cervelle en

franchissant le pont-levis de mon château pour la dernière fois.»

--Voilà certainement, dit Michel, tout ce qu'il y a de vrai dans ce

conte fantastique. N'importe! Quoiqu'il n'y ait pas la moindre relation

entre ces personnages illustres et mon humble naissance, et bien que je

ne sache pas avoir à me rien reprocher vis-à-vis d'eux, je serais un peu

ému, ce me semble, s'il me fallait passer la nuit, seul, dans cette

galerie.

--Moi, dit Pier-Angelo sans fausse honte, je ne crois pas un mot de

l'histoire; et pourtant monsieur le marquis me donnerait sa fortune, et

son palais avec, que je n'en voudrais pas à la condition de rester seul

une heure, après le soleil couché, avec madame l'abbesse, monseigneur le

grand-justicier, et tous les illustres militaires et religieux qui sont

ici. Les domestiques ont plus d'une fois essayé de m'y enfermer pour se

divertir; mais je ne m'y laissais pas prendre, car j'aurais plutôt sauté

par les fenêtres.

--Et que conclurons-nous de la noblesse à propos de tout cela? dit

Michel en s'adressant au marquis.

--Nous en conclurons, mon enfant, répondit M. de la Serra, que la

noblesse privilégiée est une injustice, mais que les traditions et les

souvenirs de famille ont beaucoup de force, de poésie et d'utilité. En

France, on a cédé à un beau mouvement en invitant la noblesse à brûler

ses titres, et elle a accompli un devoir de savoir-vivre et de bon goût

en consommant l'holocauste; mais, ensuite, on a brisé des tombes, exhumé

des cadavres, insulté jusqu'à l'image du Christ, comme si l'asile des

morts n'était pas sacré, et comme si le fils de Marie était le patron

des grands seigneurs et non celui des pauvres et des petits. Je pardonne

à tous les délires de cette révolution, et je les comprends peut-être

mieux que ceux qui vous en ont parlé, mon jeune ami; mais je sais aussi

qu'elle n'a pas été une philosophie bien complète et bien profonde, et

que, par rapport à l'idée de noblesse, comme par rapport à toutes les

autres idées, elle a su détruire plus qu'édifier, déraciner mieux que

semer. Laissez-moi vous dire encore un mot à ce sujet, et nous irons

prendre des glaces au grand air, car je crains que tous ces trépassés ne

vous ennuient et ne vous attristent.

XXXVII.

BIANCA.

--Tenez, Michel, poursuivit M. de la Serra en prenant la main de

Pier-Angelo dans sa main droite et celle de Fra-Angelo dans sa main

gauche: tous les hommes sont nobles! Et je parierais ma tête que la

famille Lavoratori vaut celle de Castro-Reale. Si l'on juge des morts

d'après les vivants, voici, certes, deux hommes qui ont dû avoir pour

ancêtres des gens de bien, des hommes de tête et de coeur, tandis que le

_Destatore_, mélange de grandes qualités et de défauts déplorables, tour

à tour prince et bandit, dévot repentant et suicidé désespéré, a,

certes, donné bien des démentis formels à la noblesse des fiers

personnages dont l'effigie nous entoure. Si vous êtes riche un jour,

Michel, vous commencerez une galerie de famille sans vous en apercevoir,

car vous peindrez ces deux belles têtes de votre père et de votre oncle,

et vous ne les vendrez jamais.

--Et celle de sa soeur! s'écria Pier-Angelo, il ne l'oubliera pas non

plus, car elle servira de preuve, un jour, que notre génération n'était

pas désagréable à voir.

--Eh bien, ne trouvez-vous pas, reprit le marquis en s'adressant

toujours à Michel, qu'il y a pour vous une chose, bien regrettable?

C'est que vous n'ayez pas le portrait et que vous ne sachiez pas

l'histoire du père de votre père et de votre oncle?

--C'était un brave homme! s'écria Pier-Angelo; il avait servi comme

soldat, il fut ensuite bon ouvrier, et je l'ai connu bon père.

--Et son frère était moine comme moi, dit Fra-Angelo. Il fut pieux et

sage; son souvenir m'a beaucoup influencé quand j'hésitais à prendre le

froc.

--Voyez l'influence des souvenirs de famille! dit le marquis. Mais votre

grand-père et votre grand-oncle, mes amis, qu'étaient-ils?

--Quant à mon grand-oncle, répondit Pier-Angelo, je ne sais s'il a

jamais existé. Mais mon grand-père était paysan.

--Comment vécut-il?

--On me l'a dit dans mon enfance probablement, mais je ne m'en souviens

pas.

--Et votre bisaïeul?

--Je n'en ai jamais entendu parler.

--Ni moi non plus, répondit Fra-Angelo; j'ai quelque vague souvenir que

nous avons eu un trisaïeul marin, et des plus braves. Mais son nom m'a

échappé. Le nom de Lavoratori ne date pour nous que de deux générations.

C'est un sobriquet comme la plupart des noms plébéiens. Il marque la

transition du métier dans notre famille, lorsque, de paysan de la

montagne, notre grand-père passa à l'emploi d'artisan de la ville. Notre

grand-père s'appelait Montanari: c'était un sobriquet aussi; son

grand-père s'appelait autrement, sans doute. Mais là commence pour nous

la nuit éternelle, et notre généalogie se plonge dans un oubli qui

équivaut au néant.

--Eh bien, reprit M. de la Serra, vous venez de résumer toute l'histoire

du peuple dans l'exemple de votre lignée. Deux ou trois générations

sentent un lien entre elles; mais toutes celles qui ont précédé et

toutes celles qui suivront leur sont à jamais étrangères. Est-ce que

vous trouvez cela juste et digne, mon cher Michel? N'est-ce pas une

sorte de barbarie, un état sauvage, un mépris révoltant de la race

humaine, que cet oubli complet du passé, cette insouciance de l'avenir,

et cette absence de solidarité pour les générations intermédiaires?

--Vous avez raison, et je vous comprends, monsieur le marquis, répondit

Michel. L'histoire de chaque famille est celle du genre humain, et

quiconque sait l'une sait l'autre. Certes, l'homme qui connaît ses

aïeux, et qui, dès l'enfance, puise dans l'examen de leurs existences

successives une série d'exemples à suivre ou à éviter, porte, pour ainsi

dire, la vie humaine plus intense et plus complète dans son sein que

celui qui ne se rattache qu'à deux ou trois ombres vagues et

insaisissables du passé. C'est donc un grand privilège social que la

noblesse d'origine; si elle impose de grands devoirs, elle fournit en

principe de grandes lumières et de grands moyens. L'enfant qui épelle la

connaissance du bien et du mal dans des livres écrits avec le propre

sang qui coule dans ses veines, et dans les traits de ces visages peints

qui lui retracent sa propre image comme des miroirs où il aime à se

retrouver lui-même, devrait toujours être un grand homme, ou au moins,

comme vous le disiez, un homme épris de la vraie grandeur, ce qui est

une vertu acquise à défaut de vertu innée. Je comprends maintenant ce

qu'il y a de vrai et de bon dans ce principe d'hérédité qui rend les

générations solidaires les unes des autres. Ce qu'il y a de funeste, je

ne vous le rappellerai pas, vous le savez mieux que moi.

--Ce qu'il y a de funeste, je vais le dire moi-même, reprit le marquis;

c'est que la noblesse soit une jouissance exclusive et que toutes les

familles humaines n'y aient point part; c'est que les distinctions

établies reposent sur un faux principe, et que le paysan héros ne soit

pas illustré et inscrit dans l'histoire comme le héros patricien; c'est

que les vertus domestiques de l'artisan ne soient pas enregistrées dans

un livre toujours ouvert à sa postérité; c'est que la vertueuse et

pauvre mère de famille, belle et chaste en vain, ne laisse pas son nom

et son image sur les murs de son pauvre réduit; c'est que ce réduit du

pauvre ne soit pas même un refuge assuré à ses descendants; c'est que

tous les hommes ne soient pas riches et libres, afin de pouvoir

consacrer des monuments, des pensées et des oeuvres d'art à la religion

de leur passé; c'est enfin que l'histoire de la race humaine n'existe

pas, et ne se rattache qu'à quelques noms sauvés de l'oubli, qu'on

appelle des noms illustres, sans songer qu'à de certaines époques des

nations entières s'illustrèrent sous l'influence du même fait et de la

même idée.

»Qui nous dira les noms de tous les enthousiastes et de tous les coeurs

généreux qui jetèrent la bêche ou la houlette pour aller combattre les

infidèles? Tu as des ancêtres parmi ceux-là, sans doute, Pier-Angelo, et

tu n'en sais rien! Ceux de tous les moines sublimes qui prêchèrent la

loi de Dieu à de barbares populations? Tes oncles sont là aussi,

Fra-Angelo, et tu n'en sais rien non plus! Ah! mes amis, que de grands

coeurs éteints à jamais, que de nobles actions ensevelies sans profit

pour les vivants d'aujourd'hui! Que cette nuit impénétrable du passé est

triste et fatale pour le peuple, et que je souffre de songer que vous

êtes issus probablement du sang des martyrs et des braves sans que vous

puissiez retrouver la moindre trace de leur passage sur vos sentiers!

Tandis que moi, qui ne vous vaux point, je puis apprendre de maître

Barbagallo quel oncle me naquit et me mourut ce mois-ci, il y a cinq

cents ans! Voyez! d'un côté l'abus extravagant de cette religion

patricienne, de l'autre l'horreur d'une tombe immense, qui dévore

pêle-mêle les os sacrés et les os impurs de la plèbe! L'oubli est un

châtiment qui ne devrait frapper que les hommes pervers, et pourtant,

dans nos orgueilleuses familles, il ne frappe personne; tandis que dans

les vôtres il envahit les plus grandes vertus! L'histoire est confisquée

à notre profit, et vous autres, vous ne semblez pas tenir à l'histoire,

qui est votre ouvrage plus que le nôtre, cependant!

--Eh bien, dit Michel ému des idées et des sentiments du marquis, vous

m'avez fait concevoir, pour la première fois, l'idée de noblesse. Je la

plaçais dans quelques personnalités glorieuses qu'il fallait isoler de

leur lignée. Maintenant, je conçois des pensées généreuses et fières, se

succédant pour les générations, les rattachant les unes aux autres, et

tenant autant de compte des humbles vertus que des actions éclatantes.

C'est juger comme Dieu pèse, monsieur le marquis, et, si j'avais

l'honneur et le chagrin d'être noble (car c'est un lourd fardeau pour

qui le comprend), je voudrais voir et penser comme vous!

--Je t'en remercie, répondit M. de la Serra en lui prenant la main et en

l'emmenant sur la terrasse de son palais.» Fra-Angelo et Pier-Angelo se

regardèrent avec attendrissement; l'un et l'autre avaient compris toute

la portée des idées du marquis, et ils se sentaient grandis et fortifiés

par ce nouvel aspect qu'il venait de donner à la vie collective et à la

vie individuelle. Quant à maître Barbagallo, il avait écouté cela avec

un respect religieux, mais il n'y avait absolument rien compris; et il

s'en allait, se demandant à lui-même comment on pouvait être noble sans

palais, sans parchemins, sans armoiries, et surtout sans portraits de

famille. Il en conclut que la noblesse ne pouvait se passer de richesse:

merveilleuse découverte qui le fatigua beaucoup.

A ce moment-là, tandis que le bec d'un grand pélican de bois doré qui

servait d'aiguille à une horloge monumentale, dans la galerie du palais

de la Serra, marquait quatre heures de l'après-midi, les cinq ou six

montres à répétition du Piccinino lui semblaient en retard, tant il

attendait impatiemment l'arrivée de Mila. Il allait de la montre

anglaise à la montre de Genève, dédaignant la montre de Catane qu'il

aurait pu se procurer avec son argent (car les Catanais sont horlogers

comme les Genevois), et de celle qui était entourée de brillants à celle

qui était ornée de rubis. Amateur de bijoux, il ne prélevait sur le

butin de ses hommes que les objets d'une qualité exquise. Personne ne

savait donc mieux l'heure que lui, qui savait si bien la mettre à

profit, et disposer avec méthode l'emploi du temps pour faire marcher

ensemble la vie d'étude et de recueillement, la vie d'aventures,

d'intrigues et de coups de main, enfin la vie de plaisir et de volupté

qu'il ne pouvait et ne voulait savourer qu'en cachette.

Ardent jusqu'au despotisme dans l'impatience, autant il aimait à faire

attendre les autres et à les inquiéter par d'habiles lenteurs, autant il

était incapable d'attendre lui-même. Cette fois pourtant, il avait cédé

à la nécessité de venir le premier au rendez-vous. Il ne pouvait compter

que Mila aurait le courage de l'attendre, et même celui d'entrer chez

lui, s'il n'allait pas lui-même à sa rencontre. Il y alla plus de dix

fois, et revint sur ses pas avec humeur, n'osant se hasarder hors du

chemin couvert qui bordait son jardin, et craignant, s'il rencontrait

quelqu'un, d'avoir l'air d'être occupé d'un désir ou d'un projet

quelconque. La principale science de l'arrangement de sa vie consistait

à se montrer toujours calme et indifférent aux gens paisibles, toujours

distrait et préoccupé aux gens affairés.

Enfin, lorsque Mila parut au haut du sentier vert qui descendait en

précipice vers son verger, il était véritablement en colère contre elle,

car elle était en retard d'un quart d'heure, et, parmi les belles filles

de la montagne, grâce au discernement ou aux séductions du Piccinino, il

n'en était pas une qui, dans une affaire d'amour, l'eût jamais laissé

venir au rendez-vous le premier. Le coeur sauvage du bandit était donc

agité d'une sombre fureur; il oubliait qu'il n'avait point affaire à une

maîtresse, et il s'avança vers Mila d'un air impérieux, prit la bride de

sa monture, et, soulevant la jeune fille dans ses bras dès qu'elle fut

devant la porte du jardin, il la fit glisser à terre en serrant son beau

corps avec une sorte de violence.

Le Piccinino · 第 26 / 39 段