célèbre Michel-Ange Lavoratori, qui, de rien, était devenu un grand
homme, et dont le souvenir ne sera jamais perdu. Puis, tu m'apprends un
fait dont je m'émerveille: c'est que les fils et les filles de ce
Michel, pleins de vénération pour la mémoire de leur père, ont voulu
être aussi des artistes. L'un a été musicien, l'autre graveur, un
troisième peintre. S'ils n'ont pas reçu du ciel les mêmes dons que leur
père, ils ont du moins conservé dans leur âme et transmis à leurs
enfants le respect et l'amour de l'art. Ceux-ci, à leur tour, ont agi de
même, et tous ces portraits, toutes ces devises, toutes ces biographies,
que tu me montres et m'expliques, m'offrent le spectacle de plusieurs
générations d'artistes jaloux de ne point déroger à leur profession
héréditaire. Certes, parmi tous ces postulants à la gloire, quelques-uns
seulement ont mérité grandement le nom qu'ils portaient. Le génie est
une exception, et tu m'as bientôt montré le petit nombre d'artistes
remarquables qui ont continué par eux-mêmes la gloire de ta race. Mais
ce petit nombre a suffi pour retremper votre sang généreux et pour
entretenir dans les idées des générations intermédiaires un certain feu,
une certaine fierté, une certaine soif de grandeur qui pourra encore
produire des sujets distingués.
«Pourtant, moi, bâtard, isolé dans l'abîme des temps (je continue mon
apologue), contempteur naturel de toutes les illustrations de famille,
je cherche à rabaisser ton orgueil. Je souris d'un air de triomphe quand
tu m'avoues que tel ou tel aïeul, dont le portrait me frappe par son air
candide, n'a jamais été qu'un pauvre génie, une cervelle étroite; que
tel autre, dont je n'aime point le costume débraillé et la moustache
hérissée, fut un mauvais sujet, un fou ou un fanatique; enfin, je te
donne à entendre que tu es un artiste dégénéré, parce que tu n'as point
hérité du feu sacré, et que tu t'es endormi dans un doux _far niente_,
en contemplant la vie fructueuse de tes pères.
«Alors tu me réponds; et permets que je place dans ta bouche quelques
paroles qui ne me paraissent pas dénuées de sens:
«Je ne suis rien par moi-même; mais je serais moins encore si je ne
tenais à un passé respectable. Je me sens accablé par l'apathie
naturelle aux âmes privées d'inspiration, mais mon père m'a enseigné une
chose qui de son sang a passé dans le mien: c'est que j'étais d'une race
distinguée, et que si je ne pouvais rien faire pour raviver son éclat,
je devais, du moins, m'abstenir des goûts et des idées qui pouvaient le
ternir. A défaut de génie, j'ai le respect de la tradition de famille,
et, ne pouvant m'enorgueillir de moi-même, je répare le tort que ma
nullité pourrait faire à mes aïeux en leur rendant une sorte de culte.
Je serais cent fois plus coupable si, me targuant de mon ignorance, je
brisais leurs images et profanais leur souvenir par des airs de mépris.
Renier son père parce qu'on ne peut l'égaler est le fait d'un sot ou
d'un lâche. Il y a de la piété, au contraire, à invoquer son souvenir
pour se faire pardonner de valoir moins que lui; et les artistes que je
fréquente et auxquels je ne puis montrer mes oeuvres, m'écoutent, du
moins, avec intérêt, quand je leur parle de celles de mes aïeux.»
«Voilà ce que tu me répondrais, Michel, et crois-tu que cela serait sans
effet sur moi? Il me semble que, si j'étais ce pauvre enfant abandonné
que j'ai supposé, je tomberais dans une grande tristesse et que
j'accuserais le sort de m'avoir jeté seul, et, pour ainsi dire,
_irresponsable_ sur la terre!
«Mais pour te conter un apologue moins lourd et plus conforme à ton
imagination d'artiste, en voici un que tu interrompras, dès le premier
mot, si tu le connais déjà... On a attribué le fait à plusieurs
personnages taillés sur le type de don Juan, et, comme les vieilles
histoires se rajeunissent en traversant les générations, on l'a
attribué, dans ces derniers temps, à César de Castro Reale, _Il
Destatore_, ce fameux bandit, qui n'était un homme ordinaire ni dans le
bien, ni dans le mal.
«A Palerme, dans le temps où il cherchait à s'étourdir dans de folles
ivresses, incertain s'il parviendrait à s'abrutir, ou s'il se déciderait
à lever l'étendard de la révolte, on raconte qu'il alla visiter, un
soir, un antique palais qu'il venait de perdre au jeu, et qu'il voulait
revoir une dernière fois avant d'en sortir pour n'y jamais rentrer.
C'était le dernier débris de sa fortune, et le seul, peut-être, qui lui
causât un regret; car c'est là qu'il avait passé ses jeunes années, là
que ses parents étaient, là, enfin, que les portraits de ses ancêtres
étaient plongés dans la poussière d'un long oubli.
«Il y vint donc pour signifier à son intendant de recevoir, dès le
lendemain, comme le possesseur de ce manoir, le seigneur qui l'avait
gagné sur un coup de dé.
--Quoi! dit cet intendant, qui avait, comme messire Barbagallo, le
respect des traditions et des portraits de famille: vous avez tout joué,
même la tombe de votre père, même les portraits de vos ancêtres?
«Tout joué et tout perdu, répondit Castro-Reale avec insouciance.
Pourtant, il est quelques objets que je suis en mesure de racheter, et
que mon vainqueur au jeu ne me fera pas marchander. Voyons-les donc, ces
portraits de famille! Je ne me les rappelle plus. Je les ai admirés dans
un temps où je ne m'y connaissais pas. S'il en est quelques-uns qui
aient du mérite, je les marquerai pour m'en arranger ensuite avec leur
nouveau possesseur. Prends un flambeau, et suis-moi.
«L'intendant, ému et tremblant, suivit son maître dans la galerie sombre
et déserte. Castro-Reale marchait le premier avec une assurance
hautaine; mais on dit que, pour se donner du stoïcisme ou de
l'insouciance jusqu'au bout, il avait bu d'une manière immodérée en
arrivant dans son château. Il poussa lui-même la porte rouillée, et
voyant que le vieux majordome tenait le flambeau d'une main vacillante,
il le prit dans la sienne et l'éleva au niveau de la tête du premier
portrait qui s'offrait à l'entrée de la galerie. C'était un fier
guerrier armé de pied en cap, avec une large fraise de dentelle de
Flandre sur sa cuirasse de fer. Tiens!.... le voici, Michel! car ces
mêmes tableaux, qui jouent un rôle dans mon récit, ils sont tous devant
tes yeux; ce sont les mêmes qu'on m'a envoyés de Palerme comme au
dernier héritier de la famille.»
Michel regarda le vieux guerrier, et fut frappé de sa mâle figure, de sa
rude moustache et de son air sévère.
«Eh bien, Excellence, dit-il, cette tête peu enjouée et peu bénigne fit
rentrer le _dissoluto_ en lui-même, sans doute?
--D'autant plus, poursuivit le marquis, que cette tête s'anima, fit
rouler ses yeux courroucés sous leurs sombres orbites, et prononça ces
mots d'une voix sépulcrale: «_Je ne suis pas content de vous!_»
Castro-Reale frissonna et recula d'épouvante; mais, se croyant la dupe
de sa propre imagination, il passa au portrait suivant et le regarda au
visage avec une insolence qui tenait un peu du délire. C'était une
antique et vénérable abbesse des Ursulines de Palerme, une arrière
grand'tante, morte en odeur de sainteté. Tu peux la regarder, Michel; la
voilà sur la droite, avec son voile, sa croix d'or, sa figure jaune et
ridée comme du parchemin, son oeil pénétrant et plein d'autorité. Je ne
pense pas qu'elle te dise rien; mais, lorsque Castro-Reale éleva la
bougie jusqu'à elle, elle cligna des yeux comme éblouie de cette clarté
soudaine, et lui dit d'une voix stridente: «_Je ne suis pas contente de
vous!_»
«Cette fois le prince eut peur; il se retourna vers l'intendant, dont
les genoux se choquaient l'un contre l'autre. Mais, résolu de lutter
encore contre les avertissements du monde surnaturel, il s'adressa
brusquement à un troisième portrait, à celui du vieux magistrat que tu
vois à côté de l'abbesse. Il posa la main sur le cadre, n'osant trop
regarder son manteau d'hermine qui se confond avec une longue barbe
blanche; mais il essaya de le secouer en lui disant: «_Et vous?_»
«_Ni moi non plus_,» répondit le magistrat du ton accablant d'un juge
qui prononce une sentence de mort.
«Castro-Reale laissa, dit-on, tomber son flambeau, et, ne sachant ce
qu'il faisait, trébuchant à chaque pas, il gagna le fond de la galerie,
tandis que le pauvre majordome, transi de peur, se tenait éperdu à la
porte par où ils venaient d'entrer, n'osant ni le suivre, ni
l'abandonner. Il entendait son maître courir dans les ténèbres, d'un pas
inégal et précipité, heurtant les meubles et murmurant des imprécations;
et il entendait aussi chaque portrait l'apostropher, au passage, de ces
mots terribles et monotones: «_Ni moi non plus!... Ni moi non plus!...
Ni moi non plus!..._» Les voix s'affaiblissaient en se perdant une à une
dans la profondeur de la galerie; mais toutes répétaient clairement la
sentence fatale, et Castro-Reale ne put échapper à cette longue
malédiction dont aucun de ses ancêtres ne le dispensa. Il demeura bien
longtemps, à ce qu'il paraît, à gagner la porte du fond. Quand il l'eut
franchie et refermée avec violence derrière lui, comme s'il se fût cru
poursuivi par des spectres, tout rentra dans le silence; et je ne sache
pas que, depuis ce jour-là, les portraits qui sont ici aient jamais
repris la parole.»
--Dites le reste, dites le reste, Excellence! s'écria Fra-Angelo qui
avait écouté cette histoire avec des yeux brillants et la bouche
entr'ouverte; car, malgré son intelligence et l'instruction qu'il avait
acquise, l'ex-bandit de l'Etna était trop moine et trop Sicilien pour
n'y pas ajouter foi jusqu'à un certain point; dites que, depuis ce
moment là, ni l'intendant du palais de Castro-Reale, ni aucun habitant
du pays de Palerme n'a jamais revu le prince de Castro-Reale. Il y
avait, au bout de cette galerie, un pont-levis qu'on l'entendit
franchir, et, comme on trouva son chapeau à plumes flottant sur l'eau,
on présuma qu'il s'y était noyé, bien qu'on cherchât vainement son
corps.
--Mais la leçon eut un effet plus salutaire, ajouta le marquis. Il
s'enfuit dans la montagne, y organisa des partisans, et y combattit dix
ans pour sauver ou du moins venger son pays. Fausse ou vraie, l'aventure
eut cours assez longtemps, et le nouveau possesseur de Castro-Reale y
crut, au point de ne vouloir pas garder ces terribles portraits de
famille et de mes les envoyer sur-le-champ.
--Je ne sais si l'histoire est bien certaine, reprit Fra-Angelo. Je n'ai
jamais osé le demander au prince; mais il est certain que la résolution
qu'il prit de se faire partisan lui vint dans le manoir de ses ancêtres,
la dernière fois qu'il alla le visiter. Il est certain aussi qu'il y
éprouva de violentes émotions, et qu'il n'aimait point qu'on lui parlât
de ses aïeux. Il est certain encore que sa raison n'a jamais été bien
saine depuis ce moment-là, et que, souvent, je l'ai entendu qui disait
dans ses jours de chagrin: «Ah! j'aurais dû me brûler la cervelle en
franchissant le pont-levis de mon château pour la dernière fois.»
--Voilà certainement, dit Michel, tout ce qu'il y a de vrai dans ce
conte fantastique. N'importe! Quoiqu'il n'y ait pas la moindre relation
entre ces personnages illustres et mon humble naissance, et bien que je
ne sache pas avoir à me rien reprocher vis-à-vis d'eux, je serais un peu
ému, ce me semble, s'il me fallait passer la nuit, seul, dans cette
galerie.
--Moi, dit Pier-Angelo sans fausse honte, je ne crois pas un mot de
l'histoire; et pourtant monsieur le marquis me donnerait sa fortune, et
son palais avec, que je n'en voudrais pas à la condition de rester seul
une heure, après le soleil couché, avec madame l'abbesse, monseigneur le
grand-justicier, et tous les illustres militaires et religieux qui sont
ici. Les domestiques ont plus d'une fois essayé de m'y enfermer pour se
divertir; mais je ne m'y laissais pas prendre, car j'aurais plutôt sauté
par les fenêtres.
--Et que conclurons-nous de la noblesse à propos de tout cela? dit
Michel en s'adressant au marquis.
--Nous en conclurons, mon enfant, répondit M. de la Serra, que la
noblesse privilégiée est une injustice, mais que les traditions et les
souvenirs de famille ont beaucoup de force, de poésie et d'utilité. En
France, on a cédé à un beau mouvement en invitant la noblesse à brûler
ses titres, et elle a accompli un devoir de savoir-vivre et de bon goût
en consommant l'holocauste; mais, ensuite, on a brisé des tombes, exhumé
des cadavres, insulté jusqu'à l'image du Christ, comme si l'asile des
morts n'était pas sacré, et comme si le fils de Marie était le patron
des grands seigneurs et non celui des pauvres et des petits. Je pardonne
à tous les délires de cette révolution, et je les comprends peut-être
mieux que ceux qui vous en ont parlé, mon jeune ami; mais je sais aussi
qu'elle n'a pas été une philosophie bien complète et bien profonde, et
que, par rapport à l'idée de noblesse, comme par rapport à toutes les
autres idées, elle a su détruire plus qu'édifier, déraciner mieux que
semer. Laissez-moi vous dire encore un mot à ce sujet, et nous irons
prendre des glaces au grand air, car je crains que tous ces trépassés ne
vous ennuient et ne vous attristent.
XXXVII.
BIANCA.
--Tenez, Michel, poursuivit M. de la Serra en prenant la main de
Pier-Angelo dans sa main droite et celle de Fra-Angelo dans sa main
gauche: tous les hommes sont nobles! Et je parierais ma tête que la
famille Lavoratori vaut celle de Castro-Reale. Si l'on juge des morts
d'après les vivants, voici, certes, deux hommes qui ont dû avoir pour
ancêtres des gens de bien, des hommes de tête et de coeur, tandis que le
_Destatore_, mélange de grandes qualités et de défauts déplorables, tour
à tour prince et bandit, dévot repentant et suicidé désespéré, a,
certes, donné bien des démentis formels à la noblesse des fiers
personnages dont l'effigie nous entoure. Si vous êtes riche un jour,
Michel, vous commencerez une galerie de famille sans vous en apercevoir,
car vous peindrez ces deux belles têtes de votre père et de votre oncle,
et vous ne les vendrez jamais.
--Et celle de sa soeur! s'écria Pier-Angelo, il ne l'oubliera pas non
plus, car elle servira de preuve, un jour, que notre génération n'était
pas désagréable à voir.
--Eh bien, ne trouvez-vous pas, reprit le marquis en s'adressant
toujours à Michel, qu'il y a pour vous une chose, bien regrettable?
C'est que vous n'ayez pas le portrait et que vous ne sachiez pas
l'histoire du père de votre père et de votre oncle?
--C'était un brave homme! s'écria Pier-Angelo; il avait servi comme
soldat, il fut ensuite bon ouvrier, et je l'ai connu bon père.
--Et son frère était moine comme moi, dit Fra-Angelo. Il fut pieux et
sage; son souvenir m'a beaucoup influencé quand j'hésitais à prendre le
froc.
--Voyez l'influence des souvenirs de famille! dit le marquis. Mais votre
grand-père et votre grand-oncle, mes amis, qu'étaient-ils?
--Quant à mon grand-oncle, répondit Pier-Angelo, je ne sais s'il a
jamais existé. Mais mon grand-père était paysan.
--Comment vécut-il?
--On me l'a dit dans mon enfance probablement, mais je ne m'en souviens
pas.
--Et votre bisaïeul?
--Je n'en ai jamais entendu parler.
--Ni moi non plus, répondit Fra-Angelo; j'ai quelque vague souvenir que
nous avons eu un trisaïeul marin, et des plus braves. Mais son nom m'a
échappé. Le nom de Lavoratori ne date pour nous que de deux générations.
C'est un sobriquet comme la plupart des noms plébéiens. Il marque la
transition du métier dans notre famille, lorsque, de paysan de la
montagne, notre grand-père passa à l'emploi d'artisan de la ville. Notre
grand-père s'appelait Montanari: c'était un sobriquet aussi; son
grand-père s'appelait autrement, sans doute. Mais là commence pour nous
la nuit éternelle, et notre généalogie se plonge dans un oubli qui
équivaut au néant.
--Eh bien, reprit M. de la Serra, vous venez de résumer toute l'histoire
du peuple dans l'exemple de votre lignée. Deux ou trois générations
sentent un lien entre elles; mais toutes celles qui ont précédé et
toutes celles qui suivront leur sont à jamais étrangères. Est-ce que
vous trouvez cela juste et digne, mon cher Michel? N'est-ce pas une
sorte de barbarie, un état sauvage, un mépris révoltant de la race
humaine, que cet oubli complet du passé, cette insouciance de l'avenir,
et cette absence de solidarité pour les générations intermédiaires?
--Vous avez raison, et je vous comprends, monsieur le marquis, répondit
Michel. L'histoire de chaque famille est celle du genre humain, et
quiconque sait l'une sait l'autre. Certes, l'homme qui connaît ses
aïeux, et qui, dès l'enfance, puise dans l'examen de leurs existences
successives une série d'exemples à suivre ou à éviter, porte, pour ainsi
dire, la vie humaine plus intense et plus complète dans son sein que
celui qui ne se rattache qu'à deux ou trois ombres vagues et
insaisissables du passé. C'est donc un grand privilège social que la
noblesse d'origine; si elle impose de grands devoirs, elle fournit en
principe de grandes lumières et de grands moyens. L'enfant qui épelle la
connaissance du bien et du mal dans des livres écrits avec le propre
sang qui coule dans ses veines, et dans les traits de ces visages peints
qui lui retracent sa propre image comme des miroirs où il aime à se
retrouver lui-même, devrait toujours être un grand homme, ou au moins,
comme vous le disiez, un homme épris de la vraie grandeur, ce qui est
une vertu acquise à défaut de vertu innée. Je comprends maintenant ce
qu'il y a de vrai et de bon dans ce principe d'hérédité qui rend les
générations solidaires les unes des autres. Ce qu'il y a de funeste, je
ne vous le rappellerai pas, vous le savez mieux que moi.
--Ce qu'il y a de funeste, je vais le dire moi-même, reprit le marquis;
c'est que la noblesse soit une jouissance exclusive et que toutes les
familles humaines n'y aient point part; c'est que les distinctions
établies reposent sur un faux principe, et que le paysan héros ne soit
pas illustré et inscrit dans l'histoire comme le héros patricien; c'est
que les vertus domestiques de l'artisan ne soient pas enregistrées dans
un livre toujours ouvert à sa postérité; c'est que la vertueuse et
pauvre mère de famille, belle et chaste en vain, ne laisse pas son nom
et son image sur les murs de son pauvre réduit; c'est que ce réduit du
pauvre ne soit pas même un refuge assuré à ses descendants; c'est que
tous les hommes ne soient pas riches et libres, afin de pouvoir
consacrer des monuments, des pensées et des oeuvres d'art à la religion
de leur passé; c'est enfin que l'histoire de la race humaine n'existe
pas, et ne se rattache qu'à quelques noms sauvés de l'oubli, qu'on
appelle des noms illustres, sans songer qu'à de certaines époques des
nations entières s'illustrèrent sous l'influence du même fait et de la
même idée.
»Qui nous dira les noms de tous les enthousiastes et de tous les coeurs
généreux qui jetèrent la bêche ou la houlette pour aller combattre les
infidèles? Tu as des ancêtres parmi ceux-là, sans doute, Pier-Angelo, et
tu n'en sais rien! Ceux de tous les moines sublimes qui prêchèrent la
loi de Dieu à de barbares populations? Tes oncles sont là aussi,
Fra-Angelo, et tu n'en sais rien non plus! Ah! mes amis, que de grands
coeurs éteints à jamais, que de nobles actions ensevelies sans profit
pour les vivants d'aujourd'hui! Que cette nuit impénétrable du passé est
triste et fatale pour le peuple, et que je souffre de songer que vous
êtes issus probablement du sang des martyrs et des braves sans que vous
puissiez retrouver la moindre trace de leur passage sur vos sentiers!
Tandis que moi, qui ne vous vaux point, je puis apprendre de maître
Barbagallo quel oncle me naquit et me mourut ce mois-ci, il y a cinq
cents ans! Voyez! d'un côté l'abus extravagant de cette religion
patricienne, de l'autre l'horreur d'une tombe immense, qui dévore
pêle-mêle les os sacrés et les os impurs de la plèbe! L'oubli est un
châtiment qui ne devrait frapper que les hommes pervers, et pourtant,
dans nos orgueilleuses familles, il ne frappe personne; tandis que dans
les vôtres il envahit les plus grandes vertus! L'histoire est confisquée
à notre profit, et vous autres, vous ne semblez pas tenir à l'histoire,
qui est votre ouvrage plus que le nôtre, cependant!
--Eh bien, dit Michel ému des idées et des sentiments du marquis, vous
m'avez fait concevoir, pour la première fois, l'idée de noblesse. Je la
plaçais dans quelques personnalités glorieuses qu'il fallait isoler de
leur lignée. Maintenant, je conçois des pensées généreuses et fières, se
succédant pour les générations, les rattachant les unes aux autres, et
tenant autant de compte des humbles vertus que des actions éclatantes.
C'est juger comme Dieu pèse, monsieur le marquis, et, si j'avais
l'honneur et le chagrin d'être noble (car c'est un lourd fardeau pour
qui le comprend), je voudrais voir et penser comme vous!
--Je t'en remercie, répondit M. de la Serra en lui prenant la main et en
l'emmenant sur la terrasse de son palais.» Fra-Angelo et Pier-Angelo se
regardèrent avec attendrissement; l'un et l'autre avaient compris toute
la portée des idées du marquis, et ils se sentaient grandis et fortifiés
par ce nouvel aspect qu'il venait de donner à la vie collective et à la
vie individuelle. Quant à maître Barbagallo, il avait écouté cela avec
un respect religieux, mais il n'y avait absolument rien compris; et il
s'en allait, se demandant à lui-même comment on pouvait être noble sans
palais, sans parchemins, sans armoiries, et surtout sans portraits de
famille. Il en conclut que la noblesse ne pouvait se passer de richesse:
merveilleuse découverte qui le fatigua beaucoup.
A ce moment-là, tandis que le bec d'un grand pélican de bois doré qui
servait d'aiguille à une horloge monumentale, dans la galerie du palais
de la Serra, marquait quatre heures de l'après-midi, les cinq ou six
montres à répétition du Piccinino lui semblaient en retard, tant il
attendait impatiemment l'arrivée de Mila. Il allait de la montre
anglaise à la montre de Genève, dédaignant la montre de Catane qu'il
aurait pu se procurer avec son argent (car les Catanais sont horlogers
comme les Genevois), et de celle qui était entourée de brillants à celle
qui était ornée de rubis. Amateur de bijoux, il ne prélevait sur le
butin de ses hommes que les objets d'une qualité exquise. Personne ne
savait donc mieux l'heure que lui, qui savait si bien la mettre à
profit, et disposer avec méthode l'emploi du temps pour faire marcher
ensemble la vie d'étude et de recueillement, la vie d'aventures,
d'intrigues et de coups de main, enfin la vie de plaisir et de volupté
qu'il ne pouvait et ne voulait savourer qu'en cachette.
Ardent jusqu'au despotisme dans l'impatience, autant il aimait à faire
attendre les autres et à les inquiéter par d'habiles lenteurs, autant il
était incapable d'attendre lui-même. Cette fois pourtant, il avait cédé
à la nécessité de venir le premier au rendez-vous. Il ne pouvait compter
que Mila aurait le courage de l'attendre, et même celui d'entrer chez
lui, s'il n'allait pas lui-même à sa rencontre. Il y alla plus de dix
fois, et revint sur ses pas avec humeur, n'osant se hasarder hors du
chemin couvert qui bordait son jardin, et craignant, s'il rencontrait
quelqu'un, d'avoir l'air d'être occupé d'un désir ou d'un projet
quelconque. La principale science de l'arrangement de sa vie consistait
à se montrer toujours calme et indifférent aux gens paisibles, toujours
distrait et préoccupé aux gens affairés.
Enfin, lorsque Mila parut au haut du sentier vert qui descendait en
précipice vers son verger, il était véritablement en colère contre elle,
car elle était en retard d'un quart d'heure, et, parmi les belles filles
de la montagne, grâce au discernement ou aux séductions du Piccinino, il
n'en était pas une qui, dans une affaire d'amour, l'eût jamais laissé
venir au rendez-vous le premier. Le coeur sauvage du bandit était donc
agité d'une sombre fureur; il oubliait qu'il n'avait point affaire à une
maîtresse, et il s'avança vers Mila d'un air impérieux, prit la bride de
sa monture, et, soulevant la jeune fille dans ses bras dès qu'elle fut
devant la porte du jardin, il la fit glisser à terre en serrant son beau
corps avec une sorte de violence.