pour le mal; elle ne venait pas de lui, la méchanceté des autres hommes
l'en avait investi. La police napolitaine lui prêtait son lâche et
odieux secours, quand il le réclamait. Il avait fait exiler, ruiner ou
languir dans les cachots bien des victimes innocentes, et il eût fort
bien pu s'emparer de Michel, sans aller chercher le secours des bandits
de la montagne.
Mais il voulait pouvoir le rendre au besoin, pour une rançon
considérable, et il voulait faire discuter l'affaire par des brigands
avoués qui auraient intérêt à ne pas le trahir. Tout son rôle, en ceci,
consistait donc à aller chercher des bravi et à leur dire: J'ai
découvert une intrigue d'amour qui vaut de l'or. Faites le coup, et nous
partagerons les produits.»
Mais en cela encore, il avait été dupe. Un _bravo_ adroit, qui
_travaillait_ à la ville, sous la direction du Piccinino, et qui ne se
fût point permis de rien faire sans le consulter, avait trompé l'abbé en
l'attirant à un rendez-vous, où il n'avait pas vu le véritable
Piccinino, mais auquel le Piccinino avait assisté derrière une cloison.
Le Piccinino avait menacé ensuite de casser la tête au premier des deux
complices qui parlerait ou qui agirait sans son ordre, et on le savait
homme à tenir parole. D'ailleurs, ce jeune aventurier gouvernait sa
bande avec une habileté si grande, un mélange de douceur et de
despotisme si bien combinés, que jamais, sur une plus grande échelle, il
est vrai, et dans des entreprises plus vastes, son père n'avait été à la
fois aimé et redouté comme lui. Il pouvait donc être tranquille; ses
secrets n'eussent pas été révélés à la torture, et il pouvait, cette
fois, satisfaire le caprice qu'il avait souvent de terminer tout seul,
sans confident et sans aide, une entreprise où il n'était pas besoin de
force majeure, mais seulement de finesse et de ruse.
Voilà pourquoi le Piccinino, sûr de son plan, qui était des plus
simples, voulait y mêler, pour son propre compte, des incidents
poétiques, singuliers et romanesques, ou des enivrements réels, à son
choix. Sa vive imagination et son caractère froid le lançaient sans
cesse dans des essais contradictoires, d'où il savait sortir toujours,
grâce à sa grande intelligence et à l'empire qu'il exerçait sur
lui-même. Il avait toujours mené si bien sa barque que, hormis ses
complices et le nombre très-restreint de ses amis intimes, personne
n'aurait pu prouver que le fameux capitaine Piccinino, bâtard _del
Destatore_, et le tranquille villageois Carmelo Tomabene, étaient le
même homme. Ce dernier aussi passait bien pour un fils de Castro-Reale;
mais il y en avait tant d'autres, dans la montagne, qui se vantaient de
cette périlleuse origine!
XXXV.
LE BLASON.
L'ennemi vraiment redoutable, s'il eût voulu l'être, de la famille
Lavoratori était donc le Piccinino; mais Mila ne s'en doutait point, et
Fra-Angelo comptait sur cet élément d'héroïsme qui faisait, si l'on peut
ainsi dire, la moitié de l'âme de son élève. Le bon religieux n'était
pourtant pas sans inquiétude; il avait espéré qu'il le reverrait bientôt
et qu'il pourrait s'assurer de ses dispositions; mais il l'avait attendu
et cherché en vain. Il commençait à se demander s'il n'avait pas enfermé
le loup dans la bergerie, et si ce n'était pas une grande faute que de
s'associer aux gens capables de faire ce qu'on ne voudrait pas faire
soi-même.
Il se rendit à la villa Palmarosa, à l'heure de la sieste, et trouva
Agathe disposée à goûter les douceurs de ce moment d'apathie si
nécessaire aux peuples du Midi.
«Soyez tranquille, mon bon père, lui dit-elle, mon inquiétude s'est
dissipée avec la nuit. Au point du jour j'étais si peu rassurée sur les
intentions de votre élève que j'ai été moi-même m'assurer qu'il n'avait
point égorgé Michel cette nuit. Mais l'enfant dormait paisiblement, et
le Piccinino était sorti avant l'aube.
--Vous avez été vous informer vous-même, Madame? Quelle imprudence! Et
que dira-t-on dans le faubourg d'une telle démarche?
--On n'en saura jamais rien, je l'espère. J'ai été seule et à pied, bien
enveloppée du _mazzaro_ classique[7]; et si j'ai été rencontrée par
quelqu'un de ma connaissance, à coup sûr je n'ai pas été reconnue.
D'ailleurs, mon bon père, je n'ai plus de craintes sérieuses. L'abbé ne
sait rien.
--Vous en êtes sûre?
--J'en suis très-sûre, et le cardinal est aussi incapable de se rien
rappeler que le docteur me l'affirmait. L'abbé n'en a pas moins de
mauvais desseins. Croiriez-vous qu'il suppose que Michel est mon amant?
--Et le Piccinino le croyait? dit le moine effrayé.
--Il ne le croit plus, répondit Agathe. J'ai reçu ce matin un billet de
lui, où il me donne sa parole que je puis me tenir tranquille; que, dans
la journée, l'abbé sera en son pouvoir, et que, jusque-là, il saura
l'occuper si bien qu'aucun de nous n'en entendra parler. Je respire
donc, et n'ai plus qu'un embarras, c'est de savoir comment je me
délivrerai ensuite de l'intimité du capitaine Piccinino, qui menace de
devenir trop assidu. Mais nous y aviserons plus tard: à chaque jour
suffit son mal; et si, après tout, il me fallait en venir à lui dire la
vérité... Vous ne le croyez pas homme à en abuser, n'est-ce pas?
--Je le sais homme à faire semblant de vouloir profiter et abuser de
tout; mais ayez le courage de le traiter toujours comme un héros de
franchise et de générosité, vous verrez qu'il voudra l'être et qu'il le
sera en dépit du diable.»
La princesse et le capucin causèrent encore longtemps et se mirent
mutuellement au courant de tout ce qu'ils savaient. Après quoi,
Fra-Angelo se rendit au faubourg pour lever la consigne de Magnani, lui
donner un nouveau rendez-vous de la part d'Agathe, et le remplacer pour
escorter Michel-Ange et son père au palais de la Serra; car, malgré
tout, Fra-Angelo n'aimait point l'idée qu'ils eussent à se trouver seuls
dans la campagne, tant qu'il n'aurait pas vu lui-même le fils du
_Destatore_.
Nous suivrons ces trois membres de la famille Lavoratori chez le
marquis, et nous laisserons Mila attendre avec anxiété la visite du
moine, tandis que Magnani, travaillant sur la galerie en face d'elle,
était loin de se douter qu'après lui avoir demandé son assistance, elle
guettait l'occasion de se dérober à ses regards. Elle avait promis à son
père d'aller dîner chez son amie Nenna aussitôt qu'elle aurait lavé et
repassé un voile qu'elle disait lui être indispensable pour sortir. Tout
se passa comme son ami inconnu le lui avait annoncé. Elle vit le moine à
la fontaine et n'eut pas besoin de feindre une grande terreur d'être
surprise, car elle se demandait avec angoisse ce que Magnani penserait
d'elle si, après ce qu'elle lui avait raconté, il l'apercevait causant
de bonne volonté avec ce misérable.
Pour se dispenser de lui parler et de regarder son affreux visage, elle
lui jeta un papier écrit qu'il lut avec transport, et il s'éloigna en
lui envoyant des baisers qui la firent frémir de dégoût et
d'indignation.
A ce moment même son père, son frère et son oncle, bien loin de
soupçonner les périls auxquels la pauvre enfant allait s'exposer pour
eux, entraient dans le palais de la Serra. Cette riche demeure, plus
moderne que celle de Palmarosa, dont elle n'était séparée que par leurs
grands parcs respectifs et un étroit vallon couvert de jardins et de
prairies, était remplie d'objets d'art, de statues, de vases et de
magnifiques peintures, que M. de la Serra y avait rassemblés avec un
intérêt de connaisseur sérieux et éclairé. Il vint lui-même au-devant
des Angelo, leur serra la main affectueusement, et, en attendant que le
repas fût servi, il les promena dans sa noble résidence, leur montrant
et leur expliquant, avec courtoisie et avec autant d'esprit que de sens,
les chefs-d'oeuvre dont elle était ornée. Pier-Angelo quoique simple
ouvrier ornateur (_adornatore_), avait le goût et l'intelligence du beau
dans les arts. Il était sensible à toutes ces merveilles qu'il
connaissait déjà, et ses réflexions naïves et profondes animaient la
conversation la plus sérieuse au lieu de la faire déroger. Michel fut
d'abord un peu gêné devant le marquis; mais, remarquant bientôt combien
le naturel et l'abandon de son père étaient de bon goût et avaient de
mérite aux yeux d'un homme de sens comme le marquis, il se sentit plus à
l'aise; enfin, lorsqu'il se trouva devant une table couverte de vermeil,
parée et fleurie avec autant de soin que s'il se fût agi de traiter
d'illustres convives, il oublia ses préventions, et causa avec autant de
charme et d'aisance que s'il eût été le propre fils ou le neveu de la
maison.
Une seule chose le tourmenta étrangement pendant ce dîner: c'était la
figure et l'attitude qu'il supposait aux valets du marquis; je dis qu'il
supposait, parce qu'il n'osait point lever les yeux sur eux. Il avait
mainte fois dîné à la table des riches, lorsqu'il était à Rome, surtout
depuis que, son père résidant à Catane, il n'y avait plus eu pour lui de
vie de famille qui le retînt dans son intérieur et qui le détournât de
rechercher la société des jeunes élégants de la ville. Il ne redoutait
donc aucun affront pour lui-même; mais, comme c'était la première fois
qu'il voyait son père invité avec lui, chez un patricien, il souffrait
mortellement de l'idée que les laquais pouvaient hausser les épaules et
passer brutalement les assiettes à cet honnête vieillard.
Au fait, il pouvait y avoir un sentiment de colère et de dédain chez ces
laquais, qui avaient vu tant de fois Pier-Angelo sur son échelle dans ce
même palais, et qui l'avaient traité de pair à compagnon.
Néanmoins, soit que le marquis les eût prévenus par quelques mots de
bienveillante et honorable explication propre à flatter et à consoler
l'amour-propre chatouilleux de cette classe d'hommes, soit que
Pier-Angelo fût tellement sympathique à tous ceux qui le connaissaient,
que des valets même dérogeassent en sa faveur à leur morgue habituelle,
ils le servirent avec beaucoup de déférence. Michel s'en aperçut enfin
lorsque son père, se retournant vers un vieux valet de chambre qui
remplissait son verre, lui dit avec bonhomie:
«Grand merci, mon vieux camarade, tu me sers en ami. Allons, je te
rendrai cela dans l'occasion!»
Michel rougit et regarda le marquis, qui souriait d'un air satisfait et
attendri. Le vieux serviteur souriait aussi à Pier-Angelo d'un air
d'intelligence et d'amitié.
Après que le dessert fut enlevé, le marquis fut averti que messire
Barbagallo, le majordome de la princesse, l'attendait dans une des
salles du palais pour lui montrer un tableau. Ils le trouvèrent en
conférence avec Fra-Angelo, dont la sobriété et l'activité ne
s'arrangeaient point d'une longue séance à table, et qui leur avait
demandé de pouvoir faire un tour de promenade aussitôt après le premier
service.
Le marquis s'approcha d'abord seul de Barbagallo pour s'informer s'il
n'avait rien de particulier à lui dire de la part de la princesse; et,
quand ils eurent échangé à voix basse quelques paroles qui ne parurent
avoir aucune importance, à en juger par leurs physionomies, le marquis
revint vers Michel, et, passant son bras sous le sien:
«Vous aurez peut-être quelque plaisir, lui dit-il, à voir mes portraits
de famille, qui sont dans une galerie séparée, et que je n'ai pas songé
à vous montrer. Ne soyez pas effrayé de cette quantité d'aïeux qui se
trouvent rassemblés chez moi. Vous les parcourrez d'un coup d'oeil, et je
vous arrêterai seulement devant ceux qui sont dus au pinceau de quelque
maître. Au reste, c'est une intéressante collection de costumes, bonne à
consulter pour un peintre d'histoire. Mais, avant d'y entrer, donnons un
regard à celui que maître Barbagallo nous présente, et qu'il vient de
déterrer dans les greniers de la villa Palmarosa. Mon cher enfant,
ajouta-t-il à voix basse, accordez un salut à ce pauvre majordome, qui
se confond en révérences devant vous, honteux, sans doute, de sa
conduite envers vous au bal de la princesse.»
Michel remarqua enfin les avances du majordome et y répondit sans
rancune. Depuis qu'il était réconcilié avec sa condition et avec
lui-même, il se sentait revenu de sa susceptibilité et pensait, comme
son père, qu'aucune impertinence ne peut atteindre l'homme qui possède
sa propre estime.
«Ce que je présente à Votre Excellence, dit ensuite le majordome au
marquis, est un Palmarosa fort endommagé: mais, quoique l'inscription
eût presque entièrement disparu, j'ai réussi à la rétablir, et la voici
sur un morceau de parchemin.
--Quoi! dit le marquis en souriant, vous avez pu lire ici que ce
matamore était capitaine sous le règne du roi Manfred, et qu'il avait
accompagné Jean de Procida à Constantinople? C'est admirable! Quant à
moi, je lis l'inscription originale avec les yeux de la foi!
--Vous pouvez être assuré que je ne me trompe pas, reprit Barbagallo. Je
connaissais parfaitement ce brave capitaine, et il y a longtemps que je
cherchais à retrouver son portrait.»
Pier-Angelo éclata de rire.
«Ah! vous avez vécu de ce temps-là! dit-il: je vous savais plus vieux
que moi, maître Barbagallo, mais je ne vous croyais pas capable d'avoir
vu nos Vêpres siciliennes.
--Que ne les ai-je vues, moi! dit Fra-Angelo en soupirant.
--Il faut que je vous explique l'érudition de messire Barbagallo et
l'intérêt qu'il prend à ma galerie de famille, dit le marquis à Michel.
Il a passé sa vie à ce travail de patience, et personne ne connaît comme
lui les généalogies de la Sicile. Ma famille est alliée dans le passé à
celle de la princesse de Palmarosa, et encore plus à celle des
Castro-Reale de Palerme, dont vous avez sans doute entendu parler.
--J'en ai entendu parler beaucoup hier, répondit Michel en souriant.
--Eh bien! me trouvant le dernier héritier naturel de cette famille,
après la mort du célèbre prince surnommé _il Destatore_, tout ce qui fut
recueilli pour moi de cette succession, dont je m'occupai fort peu, je
vous assure, fut une collection d'ancêtres que je ne voulais même pas
déballer, mais que messire Barbagallo, amoureux de ces sortes de
curiosités, prit le soin de débarbouiller, de classer lui-même et de
suspendre en bon ordre dans la galerie que vous allez voir. Déjà, dans
cette galerie, outre mes aïeux directs, je possédais bon nombre des
aïeux de la ligne de Palmarosa, et la princesse Agathe, qui ne prise pas
ce genre de collections, m'envoya tous les siens, pensant qu'il valait
mieux les réunir dans un seul local. Ç'a été pour maître Barbagallo
l'occasion d'un long et minutieux travail, dont il s'est tiré avec
honneur. Allons, venez tous, car j'ai bien des personnages à présenter à
Michel, et il aura besoin, peut-être, de l'assistance de son père et de
son oncle pour tenir tête à tant de morts.
--Je me retire pour ne pas importuner vos Seigneuries, dit maître
Barbagallo après les avoir accompagnés jusqu'à la galerie pour y déposer
son capitaine sicilien; je reviendrai une autre fois pour mettre mon
tableau en place; à moins pourtant que M. le marquis ne souhaite que je
fasse à maître Michel-Ange Lavoratori, dont je suis le très humble
serviteur, aujourd'hui et toujours, l'histoire des originaux des
portraits qui sont ici.
--Comment, monsieur le majordome, dit Michel en riant, vous connaissez
l'histoire de tous ces personnages? Il y en a plus de trois cents!
--Il y en a cinq cent trente, Seigneurie, et non-seulement je connais
leurs noms et tous les événements de leur vie, avec la date précise,
mais encore je sais les noms, le sexe et l'âge de tous les enfants qui
sont morts avant que la peinture ait retracé leurs traits pour les
transmettre à la postérité. Il y en a eu trois cent vingt-sept, y
compris les morts-nés. Je n'ai négligé que ceux qui n'ont pas pu
recevoir le baptême.
--Cela est merveilleux! reprit Michel; et, puisque vous avez tant de
mémoire, à votre place, j'aurais mieux aimé apprendre l'histoire du
genre humain que celle d'une seule famille.
--Le genre humain ne me regarde pas, répondit gravement le majordome.
Son Excellence le prince Dionigi de Palmarosa, père de la princesse
actuelle, ne m'avait pas investi de la fonction d'enseigner l'histoire à
ses enfants. Mais, comme j'aimais à m'occuper, et que j'avais beaucoup
de temps de reste, dans une maison où l'on n'a jamais donné ni festins
ni fêtes depuis deux générations, il me conseilla, pour m'amuser, de
résumer l'histoire de sa famille éparse dans une foule de volumes
in-folio manuscrits, que vous pourrez voir dans la bibliothèque de
Palmarosa, et que j'ai tous examinés, compulsés et commentés jusqu'à un
_iota_.
--Et cela vous a-t-il amusé, en effet?
--Beaucoup, maître Pier-Angelo, répondit gravement le majordome au vieux
peintre qui le raillait.
--Je vois, reprit Michel ironiquement, que vous n'êtes pas un économe
ordinaire, Seigneurie, et que vous êtes plus cultivé que vos fonctions
ne l'exigeaient.
--Mes fonctions sans être brillantes ont toujours été fort douces,
répondit le majordome, même du temps du prince Dionigi, qui n'était doux
pour nul autre que pour moi. Il m'avait pris en considération et presque
en amitié, parce que j'étais un livre ouvert qu'il pouvait consulter à
toute heure sur ses ascendants. Quant à la princesse sa fille, comme
elle est bonne pour tout le monde, je ne puis qu'être heureux auprès
d'elle. Je fais à peu près tout ce que je veux, et il n'y a qu'une chose
qui me chagrine de sa part: c'est qu'elle ait renoncé à sa galerie de
famille, qu'elle ne consulte jamais son arbre généalogique, et qu'elle
ne daigne rien connaître à la science du blason. Le blason est pourtant
une science charmante et que les dames cultivaient autrefois avec
succès.
--Maintenant, cela rentre dans les attributions des peintres en décor et
des doreurs sur bois, dit Michel en riant de nouveau. Ce sont des
ornements heureux dont les vives couleurs et le caractère chevaleresque
plaisent aux yeux et à l'imagination: voilà tout.
--Voilà tout? reprit l'intendant scandalisé; pardon, Seigneurie, ce
n'est pas là tout. Le blason, c'est l'histoire écrite en hiéroglyphes
_ad hoc_. Hélas! un temps viendra bientôt, peut-être, où l'on ne saura
pas mieux lire cette écriture mystérieuse que les caractères
sacramentels qui couvrent les tombes et les monuments de l'Égypte!
Pourtant, que de choses profondes et ingénieusement exprimées dans ce
langage figuré! Porter sur un cachet, sur un simple chaton de bague
toute l'histoire de sa propre race, n'est-ce pas le résultat d'un art
vraiment merveilleux? Et de quels signes plus concis et plus frappants
les peuples civilisés se sont-ils jamais servis?
--Ce qu'il dit n'est pas sans un fond de raison et de bon sens, dit le
marquis à demi-voix en s'adressant à Michel. Mais tu l'écoutes avec un
dédain qui me frappes, jeune homme. Eh bien! dis tout ce que tu penses;
j'aimerais à le savoir, à comprendre si tu es bien fondé à te railler de
la noblesse avec un peu d'amertume, comme tu m'y sembles porté. Ne te
gêne point; je t'écouterai avec autant de calme et de désintéressement
que ces morts qui nous contemplent avec des yeux ternes, du fond de
leurs cadres noircis par le temps.
XXXVI.
LES PORTRAITS DE FAMILLE.
«Eh bien, répondit Michel enhardi par la haute raison et la sincère
bonté de son hôte, je dirai toute ma pensée; et que maître Barbagallo me
permette de la dire devant lui, dût-elle le choquer dans ses croyances.
Si l'étude de la science héraldique était un enseignement utile et
moralisateur, maître Barbagallo, nourrisson privilégié de cette science,
tiendrait tous les hommes pour égaux devant Dieu, et n'établirait de
différence sur la terre qu'entre les hommes bornés ou méchants et les
hommes intelligents ou vertueux. Il connaîtrait à fond la vanité des
titres et la valeur suspecte des généalogies. Il aurait, sur l'histoire
du genre humain, comme nous disions tout à l'heure, des données plus
larges; et il jetterait sur cette grande histoire un coup d'oeil aussi
ferme que désintéressé. Au lieu que, si je ne me trompe, il la voit avec
une certaine étroitesse que je ne puis accepter. Il estime la noblesse
une race excellente, parce qu'elle est privilégiée; il méprise la plèbe,
parce qu'elle est privée d'histoire et de souvenirs. Je parie qu'il se
dédaigne lui-même à force d'admirer la grandeur d'autrui; à moins qu'il
n'ait découvert, dans la poussière des bibliothèques, quelque document
qui lui procure l'honneur de se croire apparenté au quatorzième degré
avec quelque illustre famille.
[Illustration: Grand merci, mon vieux camarade. (Page 94.)]
--Je n'ai point cet honneur-là, dit le majordome un peu décontenancé;
cependant, j'ai eu la satisfaction de m'assurer que je n'étais point
issu d'une race vile: j'ai eu des ascendants mâles assez honorables dans
le clergé et l'industrie.
--Je vous en fais mon compliment sincère, dit Michel avec ironie; quant
à moi, je n'ai jamais songé à demander à mon père si nous avions eu des
ascendants peintres d'enseignes, sacristains ou majordomes; j'avoue même
que cela m'est parfaitement indifférent, et que je n'ai jamais eu qu'une
préoccupation à cet égard, c'est de devoir mon illustration à moi-même
et de me créer mes armoiries avec une palette et des pinceaux.
--A la bonne heure, répondit le marquis, c'est une noble ambition; tu
voudrais être la souche d'une race illustre dans les arts, et acquérir
ta noblesse au lieu de la laisser perdre, comme font tant de pauvres
sires indignes d'un grand nom. Mais trouverais-tu mauvais d'avance que
tes descendants fussent fiers de porter le tien?
--Oui, monsieur le marquis, je trouverais cela mauvais, si mes
descendants étaient des ignorants et des sots.
--Mon ami, reprit le marquis avec un grand calme, je sais fort bien que
la noblesse est dégénérée en tous pays, et je n'ai pas besoin de te dire
qu'elle est d'autant moins pardonnable qu'elle avait plus d'illustration
à porter et de grandeur à soutenir. Mais en sommes-nous à faire le
procès à telle ou telle caste de la société, et avons-nous à nous
occuper ici du plus ou moins de mérite des individus qui la composent?
Ce qui pouvait être intéressant, et même utile pour nous tous, dans une
discussion de ce genre, c'était l'examen de l'institution en elle-même.
Veux-tu me dire tes idées, Michel, et si tu blâmes ou si tu approuves
les distinctions établies entre les hommes?
--Je les approuve, dit Michel sans hésiter, car j'aspire moi-même à me
distinguer; mais je désavoue tout principe d'hérédité dans ces
distinctions.
--Tout principe d'hérédité? reprit le marquis. En tant que fortune et
pouvoir, je le conçois. C'est une idée française, une idée hardie...;
elles me plaisent, ces idées-là! Mais, en tant que gloire
désintéressée, en tant que pur honneur..., veux-tu me permettre de te
faire quelques questions, mon enfant?
[Illustration: Il l'éleva au niveau de la tête du premier portrait.
(Page 98.)]
«Supposons que Michel-Ange Lavoratori ici présent soit né il y a
seulement deux ou trois cents ans. Supposons qu'il ait été l'émule de
Raphaël ou de Titien, et qu'il ait laissé un nom digne de rivaliser avec
ces noms magnifiques. Je suppose encore que ce palais où nous voici lui
ait appartenu, et qu'il soit resté l'héritage de ses descendants.
Supposons enfin que tu sois le dernier rejeton de cette famille et que
tu ne cultives point l'art de la peinture. Tes inclinations t'ont poussé
vers une autre profession, peut-être même n'as-tu aucune profession; car
tu es riche, les nobles travaux de ton illustre aïeul t'ont constitué
une fortune que ses descendants t'ont transmise fidèlement. Tu es ici
chez toi, dans la galerie de peinture où tes ancêtres sont venus
successivement prendre place. De plus, tu connais leur histoire à tous.
Elle a été consignée dans des manuscrits qui se sont conservés et
continués avec soin dans ta famille.
«J'entre ici, moi, enfant ramassé sur les marches d'un hospice,
supposons cela encore. J'ignore le nom de mon père et jusqu'à celui de
l'infortunée qui m'a donné le jour. Je ne tiens à rien sur la terre dans
le passé, et, né d'hier, je contemple avec surprise cette succession
d'aïeux qui te fait vivre depuis bientôt trois siècles. Je t'interroge
avec stupeur, et même je me sens porté à te railler un peu de vivre
ainsi avec les morts et par les morts, et je doute que cette postérité
brillante ne se soit pas un peu détériorée en route.