--J'ai pensé pourtant aussi que vous étiez sortie dans la cour pendant

cet instant de sommeil qui m'avait surpris, et que, pour m'en punir ou

m'en railler, vous m'aviez fait cette plaisanterie. S'il en est ainsi,

Mila, convenez-en, la punition était trop douce, et vous eussiez dû

m'arroser le visage, au lieu de réserver l'eau de votre aiguière pour

mes liserons. Mais reprenez votre bague, je ne veux pas la garder plus

longtemps. Il ne me conviendrait pas de la porter, et je craindrais de

la perdre.

--Je vous jure que cette bague ne m'a pas été donnée, que je ne suis pas

sortie dans la cour pendant que vous dormiez, et je ne prendrai pas ce

qui vous appartient.

--Comme il est impossible que la princesse Agathe soit venue ici ce

matin...

--Oh! certes, cela est impossible! dit Mila avec un sérieux plein de

malice.

--Et pourtant elle y est venue! dit Magnani, qui crut lire la vérité

dans ses yeux brillants. Oui, oui, Mila, elle est venue ici ce matin! Je

sens que vous êtes imprégnée du parfum que ses vêtements exhalent; ou

vous avez touché à sa mantille, ou elle vous a embrassée, il n'y a pas

plus d'une heure.»

«Mon Dieu! pensa la jeune fille, comme il connaît tout ce qui tient à la

princesse Agathe! comme il devine, quand il s'agit d'elle! Si c'était

d'elle qu'il est si amoureux? Eh bien! veuille le ciel que cela soit,

car elle m'aiderait à le guérir: elle m'aime tant!»

«Vous ne répondez plus, Mila? reprit Magnani. Puisque vous êtes devinée,

avouez donc.

--Je ne sais pas seulement ce que vous avez dit, répondit-elle; je

pensais à autre chose... à m'en aller!

--Je vais vous y aider; mais auparavant, je vous prierai de mettre cette

bague à votre doigt pour la rendre à madame Agathe, car, à coup sûr,

elle l'a perdue en passant près de moi.

--En supposant qu'elle fût venue ici en effet, ce qui est absurde, mon

cher voisin, pourquoi ne vous aurait-elle pas fait ce présent?

--C'est qu'elle doit me connaître assez pour être certaine que je ne

l'accepterais pas.

--Vous êtes fier!

--Très-fier, vous l'avez dit, ma chère Mila! Il n'est au pouvoir de

personne de mettre un prix matériel au dévouement que mon âme donne avec

joie. Je conçois qu'un grand seigneur présente une chaîne d'or, ou un

diamant, à l'artiste qui l'a charmé une heure par son génie, mais je ne

comprendrais jamais qu'il entendit payer à prix d'or l'homme du peuple

auquel il a cru pouvoir demander une preuve d'affection. D'ailleurs, ce

ne serait pas ici le cas. En m'avertissant que votre frère courait un

danger, madame Agathe ne faisait que m'indiquer un devoir que j'aurais

rempli avec le même zèle, si tout autre m'eût donné le même avis. Il me

semble que je suis assez son ami, celui de votre père, et j'oserai dire

aussi le vôtre, pour être prêt à veiller, à me battre, et à me faire

mettre en prison pour l'un de vous, sans y être excité par qui que ce

soit. Vous ne le croyez pas, Mila?

--Je le crois, mon ami, répondit-elle; mais je crois aussi que vous

interprétez très-mal ce cadeau, si cadeau il y a. Madame Agathe est

femme à savoir encore mieux que vous et moi qu'on ne paie pas l'amitié

avec de l'argent et des bijoux. Mais elle doit sentir, comme vous et

moi, que quand des coeurs amis se réunissent pour s'entr'aider, l'estime

et la sympathie augmentent en raison du zèle que chacun y porte. Dans

bien des cas, une bague est un gage d'amitié et non le paiement d'un

service; car vous avez rendu service à la princesse en nous protégeant,

cela est certain: quoique je ne sache pas comment cela se fait, sa cause

est liée à la nôtre, et notre ennemi est le sien. Si vous pensiez à ce

que je vous ai dit, vous reconnaîtriez bien que cette bague est

moralement précieuse à la princesse, et non pas matériellement, comme

vous le dites; car c'est un joyau qui n'a pas une grande valeur par

lui-même.

--Vous m'avez dit qu'il lui venait de sa mère? dit Magnani ému.

--Et vous avez remarqué vous-même qu'elle la portait toujours! A votre

place, si j'étais sûr que cette bague m'eût été donnée, je ne m'en

séparerais jamais. Je ne la porterais pas à mon doigt, où elle fixerait

trop l'attention des envieux, mais sur mon coeur, où elle serait comme

une relique.

--En ce cas, ma chère Mila, dit Magnani, attendri des soins délicats que

prenait cette jeune fille pour adoucir l'amertume de son âme, et pour

lui faire accepter avec bonheur le don de sa rivale, reportez-lui cette

bague, et, si elle a voulu me la donner en effet, si elle insiste pour

que je la garde, je la garderai.

--Et vous la porterez sur votre coeur comme je vous l'ai dit? demanda

Mila en le pénétrant d'un regard plein de courage et d'anxiété. Songez,

ajouta-t-elle avec énergie, que c'est le gage d'une sainte patronne; que

la femme dont vous êtes épris, quelle qu'elle soit, ne peut pas mériter

que vous lui en fassiez le sacrifice, et qu'il vaudrait mieux jeter ce

gage dans la mer que de le profaner par une ingratitude!»

Magnani fut ébloui du feu qui jaillissait des grands yeux noirs de Mila.

Devinait-elle la vérité? Peut-être! mais si elle se bornait à pressentir

la vénération de Magnani pour celle qui avait sauvé sa mère, elle n'en

était pas moins belle et grande, en voulant lui procurer la douceur de

croire à l'amitié de cette bonne fée. Il commençait à se sentir gagné

par l'ardeur chaste et profonde qu'elle portait cachée dans son coeur, et

ce coeur fier et passionné se révélait malgré lui, au milieu de ses

efforts pour se vaincre ou se taire.

Un élan de reconnaissance et de tendresse fit plier les genoux de

Magnani auprès de la jeune fille.

«Mila, lui dit-il, je sais que la princesse Agathe est une sainte, et

j'ignore si mon coeur serait digne de receler une relique d'elle. Mais je

sais qu'il n'existe au monde qu'un seul autre coeur auquel je voudrais la

confier; ainsi, soyez tranquille; aucune femme, si ce n'est vous, ne me

paraîtra jamais assez pure pour porter cette bague. Mettez-la à votre

doigt maintenant, afin de la rendre à la princesse ou de me la

conserver.»

Mila, rentrée dans sa demeure, eut un instant d'éblouissement, comme si

elle allait s'évanouir. Un mélange de consternation et d'ivresse, de

terreur et de joie enthousiaste faisait bondir sa poitrine. Elle

entendit enfin la voix de son père, qui s'impatientait pour son

déjeuner: «Eh bien, petite! criait-il, nous avons faim, et soif surtout!

car il fait déjà chaud, et les couleurs nous prennent à la gorge.»

Mila courut les servir; mais, quand elle posa son aiguière sur le banc

où ils déjeunaient, elle s'aperçut qu'elle était vide. Michel voulut

aller la remplir, après avoir raillé sa soeur de ses distractions.

Sensible au reproche, et se faisant un point d'honneur d'être l'unique

servante de son vieux père, Mila lui arracha l'amphore et se dirigea

légère et bondissante vers la fontaine.

Cette fontaine était une belle source qui jaillissait du sein même de la

lave, dans une sorte de précipice situé derrière la maison. Ces

phénomènes de sources envahies par les matières volcaniques et

retrouvées au bout de quelques années, se produisent au milieu des

laves. Les habitants creusent et cherchent l'ancien lit. Parfois, il

n'est que couvert; d'autres fois, il s'est détourné à peu de distance.

L'eau s'est frayé un passage sous les feux refroidis du volcan, et, dès

qu'on lui ouvre une issue, elle s'élance à la surface, aussi pure, aussi

saine qu'auparavant. Celle qui baignait le pied de la maison de

Pier-Angelo était située au fond d'une excavation profonde que l'on

avait pratiquée dans le roc, et où l'on descendait par un escalier

pittoresque. Elle formait un petit bassin pour les laveuses, et une

quantité de linge blanc suspendu à toutes les parois de la grotte y

entretenait l'ombre et la fraîcheur. La belle Mila, descendant et

remontant dix fois le jour cet escalier difficile, avec son amphore sur

la tête, était le plus parfait modèle pour ces figures classiques que

les peintres du siècle dernier plaçaient inévitablement dans tous leurs

paysages d'Italie; et au fait, quel accessoire plus naturel et quelle

plus gracieuse _couleur locale_ pourrait-on donner à ces tableaux, que

la figure, le costume, l'attitude à la fois majestueuse et leste de ces

nymphes brunes et fières?

XXXIV.

A LA FONTAINE.

Lorsque Mila descendit l'escalier entaillé dans le roc, elle vit un

homme assis au bord de la source, et ne s'en inquiéta point. Elle avait

la tête toute remplie d'amour et d'espérance, et le souvenir de ses

dangers ne pouvait plus l'atteindre. Lorsqu'elle fut au bord de l'eau,

cet homme, qui lui tournait le dos, et qui avait la tête et le corps

couverts de la longue veste à capuchon que portent les gens du

peuple[5], ne l'inquiéta pas encore; mais, lorsqu'il se retourna pour

lui demander, d'une voix douce, si elle voulait bien lui permettre de

boire à son aiguière, elle tressaillit; car il lui sembla reconnaître

cette voix, et elle remarqua qu'il n'y avait personne, ni en haut ni en

bas de la fontaine; que pas un enfant ne jouait comme à l'ordinaire sur

l'escalier, enfin, qu'elle était seule avec cet inconnu, dont l'organe

lui faisait peur.

Elle feignit de ne l'avoir pas entendu, remplit sa cruche à la hâte, et

se disposa à remonter. Mais l'étranger, se couchant sur les dalles,

comme pour lui barrer le passage, ou comme pour se reposer

nonchalamment, lui dit, avec la même douceur caressante:

«Rebecca, refuseras tu une goutte d'eau à Jacob, l'ami et le serviteur

de la famille?

--Je ne vous connais pas, répondit Mila en tâchant de prendre un ton

calme et indifférent. Ne pouvez-vous approcher vos lèvres de la cascade?

Vous y boirez beaucoup mieux que dans une aiguière.»

L'inconnu passa tranquillement son bras autour des jambes de Mila, et la

força, pour ne pas tomber, de s'appuyer sur son épaule.

«Laissez-moi, dit-elle, effrayée et courroucée, ou j'appelle au secours.

Je n'ai pas le temps de plaisanter avec vous, et je ne suis pas de

celles qui folâtrent avec le premier venu. Laissez-moi, vous dis-je, ou

je crie.

--Mila, dit l'étranger en rabattant son capuchon, je ne suis pas le

premier venu pour vous, quoiqu'il n'y ait pas longtemps que nous avons

fait connaissance. Nous avons ensemble des relations qu'il n'est pas en

votre pouvoir de rompre et qu'il n'est pas de votre devoir de

méconnaître. La vie, la fortune et l'honneur de ce que vous avez de plus

cher au monde reposent sur mon zèle et sur ma loyauté. J'ai à vous

parler; présentez-moi votre aiguière, afin que, si quelqu'un nous

observe, il trouve naturel que vous vous arrêtiez ici un instant avec

moi.

En reconnaissant l'hôte mystérieux de la nuit, Mila fut comme subjuguée

par une sorte de crainte qui n'était pas sans mélange de respect. Car il

faut tout dire: Mila était femme, et la beauté, la jeunesse, le regard

et l'organe suave du Piccinino n'étaient pas sans une secrète influence

sur ses instincts délicats et un peu romanesques.

«Seigneur, lui dit-elle, car il lui était impossible de ne pas le

prendre pour un noble personnage affublé d'un déguisement, je vous

obéirai; mais ne me retenez pas de force, et parlez plus vite, car ceci

n'est pas sans danger pour vous et pour moi.» Elle lui présenta son

aiguière à laquelle le bandit but sans se hâter; car, pendant ce temps,

il tenait dans sa main le bras nu de la jeune fille et en contemplait la

beauté, tout en le pressant, pour la forcer à incliner le vase par

degrés, à mesure qu'il étanchait sa soif feinte ou réelle.

«Maintenant, Mila, lui dit-il en couvrant sa tête qu'il lui avait laissé

le loisir d'admirer, écoutez! Le moine qui vous a effrayée hier viendra

aussitôt que votre père et votre frère seront sortis: ils doivent dîner

aujourd'hui chez le marquis de la Serra. Ne cherchez pas à les retenir,

au contraire; s'ils restaient, s'ils voyaient le moine, s'ils

cherchaient à le chasser, ce serait le signal de quelque malheur auquel

je ne pourrais m'opposer. Si vous êtes prudente, et dévouée à votre

famille, vous éviterez même au moine le danger de se montrer dans votre

maison. Vous viendrez ici comme pour laver; je sais qu'avant d'entrer

chez vous, il rôdera de ce côté et cherchera à vous surprendre hors de

la cour, où il craint vos voisins. N'ayez pas peur de lui; il est lâche,

et jamais en plein jour, jamais au risque d'être découvert, il ne

cherchera à vous faire violence. Il vous parlera encore de ses ignobles

désirs. Coupez court à tout entretien; mais faites semblant de vous être

ravisée. Dites-lui de s'éloigner, parce qu'on vous surveille; mais

donnez-lui un rendez-vous pour vingt heures[6] dans un lieu que je vais

vous désigner, et où il faudra vous rendre seule, une heure d'avance.

J'y serai. Vous n'y courrez donc aucun danger. Je m'emparerai alors du

moine, et vous n'entendrez plus jamais parler de lui. Vous serez

délivrée d'un persécuteur infâme; la princesse Agathe ne courra plus le

risque d'être déshonorée par d'atroces calomnies; votre père ne sera

plus sous la menace incessante de la prison, et votre frère Michel sous

celle du poignard d'un assassin.

--Mon Dieu, mon Dieu! dit Mila haletante de peur et de surprise, cet

homme nous veut tant de mal, et il le peut! C'est donc l'abbé Ninfo?

--Parlez plus bas, jeune fille, et que ce nom maudit ne frappe pas

d'aujourd'hui les oreilles qui vous entourent. Soyez calme, paraissez ne

rien savoir et ne pas agir. Si vous dites un mot de tout ceci à qui que

ce soit, on vous empêchera de sauver ceux que vous aimez. On vous dira

de vous méfier de moi-même, parce qu'on se méfiera de votre prudence et

de votre volonté. Qui sait si on ne me prendra pas pour votre ennemi? Je

ne crains personne, moi, mais je crains que mes amis ne se perdent

eux-mêmes par leur indécision. Vous seule, Mila, pouvez les sauver: le

voulez-vous?

--Oui, je le veux, dit-elle; mais que deviendrai-je si vous me trompez?

si vous n'êtes pas au rendez-vous?

--Ne sais-tu donc pas qui je suis?

--Non, je ne le sais pas; personne ne me l'a voulu dire.

--Alors, regarde-moi encore; ose me bien regarder, et tu me connaîtras

mieux à mon visage que tous ceux qui te parleraient de moi.»

Il entr'ouvrit son capuchon, et sut donner à son beau visage une

expression si rassurante, si affectueuse et si douce, que l'innocente

Mila en subit le dangereux prestige.

--Il me semble, dit-elle en rougissant, que vous êtes bon et juste; car

si le diable était en vous, il aurait pris le masque d'un ange.

Le Piccinino referma son capuchon pour cacher la voluptueuse

satisfaction que lui causait cet aveu naïf sortant de la plus belle

bouche du monde.

--Eh bien, reprit-il, suis ton instinct. N'obéis qu'à l'inspiration de

ton coeur; sache d'ailleurs que ton oncle de Bel-Passo m'a élevé comme

son fils, que ta chère princesse Agathe a remis sa fortune et son

honneur entre mes amis, et que, si elle n'était femme, c'est-à-dire un

peu prude, elle aurait donné à l'abbé Ninfo ce rendez-vous nécessaire.

--Mais je suis femme aussi, dit Mila, et j'ai peur. Pourquoi ce

rendez-vous est-il si nécessaire?

--Ne sais-tu pas que je dois enlever l'abbé Ninfo? Comment puis-je m'en

emparer au milieu de Catane, ou aux portes de la Villa-Ficarazzi? Ne

faut-il pas que je le fasse sortir de son antre, que je l'attire dans un

piége? Son mauvais destin a voulu qu'il se prît pour toi d'un amour

insensé...

--Ah! ne dites pas ce mot d'amour à propos d'un tel homme, cela me fait

horreur. Et vous voulez que j'aie l'air de l'encourager! J'en mourrai de

honte et de dégoût.

--Adieu Mila, dit le bandit, en feignant de vouloir se relever. Je vois

que tu es, en effet, une femme comme les autres, un être faible et vain,

qui ne songe qu'à se préserver, sans se soucier de laisser flétrir et

frapper autour de soi les têtes les plus sacrées!

--Eh bien, non, je ne suis pas ainsi! reprit-elle avec fierté. Je

sacrifierai ma vie à cette épreuve; car, quant à mon honneur, je saurai

mourir avant qu'on y attente.

--A la bonne heure, ma brave fille! c'est parler comme il convient à la

nièce de Fra-Angelo. Au reste, tu me vois fort tranquille sur ton

compte, parce que je sais qu'il n'y a point de danger pour toi.

--Il y en a donc pour vous, Seigneur? Si vous y succombez, qui me

protégera contre ce moine?

--Un coup de poignard..., non pas dans ton beau sein, pauvre ange, comme

tu nous en menaces, mais dans la gorge d'un animal immonde, qui n'est

pas digne de périr de la main d'une femme, et qui ne s'y exposera même

pas.

--Et où faut-il lui donner ce rendez-vous?

--A Nicolosi, dans la maison de Carmelo Tomabene, cultivateur, que tu

diras être ton parent et ton ami. Tu ajouteras qu'il est absent, que tu

as les clefs de sa maison, un grand jardin couvert où l'on entre sans

être vu, en descendant par la gorge de _Croce del Destator_. Tu te

souviendras de tout cela?

--Parfaitement; et il y ira?

--Il y viendra, sans nul doute, et sans se douter que ce Tomabene est

fort lié avec un certain Piccinino qu'on dit chef de bandes, et auquel

il a offert hier la fortune d'un prince, à la condition d'enlever ton

frère et de l'assassiner au besoin.

--Sainte Madone, protégez-moi! Le Piccinino! J'ai entendu parler de lui;

c'est un homme terrible. Est-ce qu'il viendra avec vous? Je mourrais de

peur si je le voyais!

--Et pourtant, dit le bandit, charmé de découvrir que Mila était si peu

au courant de l'aventure, je gage que, comme toutes les jeunes filles du

pays, tu meurs d'envie de le voir.

--J'en serais curieuse parce qu'on le dit si laid! Mais je voudrais être

sûre qu'il ne me vît point.

--Sois tranquille, il n'y aura que moi, moi tout seul, chez le paysan de

Nicolosi. As-tu peur de moi aussi, voyons, enfant que tu es? Ai-je l'air

bien redoutable? bien méchant?

--Non, en vérité! Mais pourquoi faut-il donc que j'aille à ce

rendez-vous? Ne suffit-il pas que j'y envoie l'abbé... je veux dire le

moine?

--Il est méfiant comme le sont tous les criminels; il n'entrera jamais

dans le jardin de Carmelo Tomabene s'il ne t'y voit promener seule. En

venant une heure d'avance, tu ne risques point de le rencontrer en

chemin; d'ailleurs, viens par la route de Bel-Passo que tu connais sans

doute mieux que l'autre. As-tu jamais été à Nicolosi?

--Jamais, Seigneur; y a-t-il bien loin?

--Trop loin pour tes petits pieds, Mila; mais tu sais bien te tenir sur

une mule?

--Oh! oui, je le crois.

--Tu en trouveras une parfaitement sûre et douce, derrière le palais de

Palmarosa; un enfant te la présentera avec une rose blanche pour mot de

passe; mets la bride sur le cou de cette bonne servante, et laisse-la

sans crainte marcher vite; en moins d'une heure elle t'amènera à ma

porte sans se tromper, et sans faire un faux pas, quelque effrayant que

te paraisse le chemin qu'il lui plaira de choisir. Tu n'auras pas peur,

Mila?

--Et, si je rencontre l'abbé?

--Fouette ta monture, et ne crains pas qu'on l'atteigne.

--Mais, puisque c'est du côté de Bel-Passo, vous me permettrez de me

faire conduire par mon oncle?

--Non! ton oncle a affaire ailleurs pour la même cause; mais, si tu

l'avertis, il voudra t'accompagner: s'il te voit, il te suivra, et tout

ce que nous aurons tenté deviendra inutile; je n'ai pas le temps de t'en

dire davantage; il me semble qu'on t'appelle; tu hésites, donc tu

refuses?

--Je n'hésite pas, j'irai! Seigneur, vous croyez en Dieu?»

Cette question ingénue et brusque fit pâlir et sourire en même temps le

Piccinino.

«Pourquoi me demandes-tu cela? dit-il en croisant son capuchon sur sa

figure.

--Ah! vous comprenez bien, dit-elle, Dieu entend tout et voit tout; il

punit le mensonge et assiste l'innocence!»

La voix de Pier-Angelo, qui appelait sa fille, retentit pour la seconde

fois.

«Va-t'en, dit le Piccinino en la soutenant dans ses bras pour l'aider à

remonter vite l'escalier; seulement, si un seul mot t'échappe, nous

sommes perdus.

--Vous aussi?

--Moi aussi!

--Ce serait dommage, pensait Mila en se retournant du haut de l'escalier

pour jeter un dernier regard sur le bel étranger, dont il lui était

impossible de ne pas faire un héros et un ami d'un rang supérieur,

qu'elle plaçait, dans sa riante imagination, à côté d'Agathe. Il avait

une si douce voix et un si doux sourire! son accent était si noble, son

air d'autorité si convaincant! «J'aurai de la discrétion et du courage,

se dit-elle; je ne suis qu'une petite fille, et pourtant c'est moi qui

sauverai tout le monde!» De tout temps, hélas, le passereau s'est laissé

fasciner par le vautour.

Dans tout cela, le Piccinino cédait à un besoin inné de compliquer à son

profit, ou seulement pour son amusement, les difficultés d'une aventure.

Il est vrai qu'il n'y avait pas de meilleur moyen d'attirer chez lui

l'abbé Ninfo, que de l'y faire entraîner par un appât de libertinage.

Mais il eût pu choisir toute autre femme que la candide Mila pour jouer,

à l'aide d'une certaine ressemblance, ou d'un costume analogue, le rôle

de la personne qui devait se montrer dans son jardin. L'abbé était

parfois d'une méfiance outrageante, parce qu'il était horriblement

poltron; mais, aveuglé par une sotte présomption et troublé par une

grossière impatience, il se fût laissé prendre au piége. Un peu de

violence, un homme aposté derrière la porte, eût suffi pour le faire

tomber dans les mains du bandit. Il y avait encore bien d'autres ruses

avec lesquelles le Piccinino était habitué à se jouer, et qui eussent

aussi bien réussi; car l'abbé, avec toutes ses intrigues, sa curiosité,

son espionnage perpétuel, ses mensonges effrontés et sa persévérance

sans pudeur, était un misérable du dernier ordre, et l'homme le plus

borné et le moins habile qu'il y eût au monde. On craint trop les

scélérats, en général; on ne sait point que la plupart sont des

imbéciles. Il n'eût pas fallu à l'abbé Ninfo la moitié des peines qu'il

se donnait, pour faire le double de mal, s'il eût eu tant soit peu

d'intelligence et de véritable pénétration.

Ainsi, l'on a vu qu'il était toujours à côté de la vérité dans ses

découvertes; il avait pris mille déguisements et inventé mille arcanes

classiques pour observer ce qui se passait à la villa Palmarosa, et il

se croyait certain que Michel était l'amant de la princesse. Il était à

cent lieues de soupçonner la nature du lien qui pouvait les rapprocher.

Il eût pu aisément surprendre la religion du docteur Recuperati, dont

l'honnêteté rigide manquait de prévoyance et de lumière; et pourtant,

pour lui dérober le testament, il avait remis de jour en jour, et

n'avait jamais réussi à lui inspirer la moindre confiance. Il lui était

impossible, tant sa figure portait le cachet d'une bassesse sans mélange

et sans bornes, de jouer pendant cinq minutes le rôle d'un homme de

bien.

Ses vices le gênaient, comme il l'avouait et le proclamait lui-même

quand il était ivre. Débauché, cupide, et intempérant au point de perdre

la tête dans les moments où il avait le plus besoin de lucidité, il

n'avait jamais mené à bien aucune intrigue difficile. Le cardinal

s'était servi de lui longtemps comme d'un agent de police auquel rien ne

répugnait, et il ne lui avait jamais attribué plus de valeur qu'à un

instrument du dernier ordre. Dans ses jours d'esprit et de cynisme, le

prélat l'avait flétri d'une épithète dont il ne pouvait se relever, et

que nous ne saurions traduire.

Aussi n'avait-il jamais été pour rien dans les secrets de famille ou les

affaires d'État qui avaient occupé la vie de monsignor Ieronimo. Le

mépris qu'il lui inspirait avait survécu à la perte de sa mémoire, et le

prélat paralytique, et presque en enfance, n'en avait même pas peur, et

ne retrouvait la parole avec lui que pour lui appliquer l'infâme surnom

dont il l'avait gratifié.

Une autre preuve de l'idiotisme de l'abbé, c'était la confiance qu'il

nourrissait de pouvoir séduire toutes les femmes qui lui faisaient

envie.

«Avec un peu d'or et beaucoup de mensonges, disait-il, avec des menaces,

des promesses et des compliments, on s'empare de la plus fière comme de

la plus humble.»

En conséquence, il se flattait d'avoir part à la fortune d'Agathe en

faisant enlever celui qu'il présumait être son amant. Il n'était capable

que d'une chose, c'était de placer Michel sous la carabine d'un bandit,

et de crier _feu_ dans un moment de vanité et de cupidité déçue; il

n'eût osé le tuer lui-même, de même qu'il n'eût osé faire outrage à

Mila, si elle eût levé seulement une paire de ciseaux pour le menacer.

Le Piccinino · 第 24 / 39 段