honte de son découragement. «Je suis venu dans ce pays où mon père ne
m'appelait pas, se dit-il; et mon oncle le moine me l'a fait sentir, il
faut que je subisse les inconvénients de ma position et que j'en accepte
les devoirs. Je m'étais soumis à une rude épreuve lorsque je quittai
Rome et l'espérance de la gloire pour me faire ouvrier obscur en Sicile.
L'épreuve eût été trop douce et trop courte, si, dès la première vue,
dès le premier essai, aimé ou admiré d'une grande et noble dame, je
n'avais eu qu'à me baisser pour ramasser les lauriers et les piastres.
Au lieu de cela, il faut que je sois un bon fils et un bon frère, et, de
plus, un solide compagnon pour défendre au besoin la vie et l'honneur de
ma famille. Je sens bien que l'estime réelle de la signora, et la mienne
propre, peut-être, seront à ce prix. Eh bien, acceptons gaiement ma
destinée, et sachons souffrir sans regret ce que mes proches supportent
avec tant de vaillance. Soyons homme avant l'âge, et dépouillons la
personnalité trop caressée de mon adolescence. Si je dois rougir de
quelque chose, c'est d'avoir été longtemps un enfant gâté, et d'avoir
ignoré qu'il faudrait bientôt secourir et protéger ceux qui se
dévouaient à moi si généreusement.»
Cette résolution ramena la paix dans son coeur. Les chants de son père et
de la petite Mila devinrent pour lui une douce mélodie.
«Oui, oui, chantez, pensait-il, heureux oiseaux du Midi, purs comme le
ciel qui vous a vus naître! Cette gaieté est chez vous l'indice d'un
grand contentement de la conscience, et le rire vous sied, à vous qui
n'avez jamais eu l'idée du mal! Saintes chansons de mon vieux père, qui
avez bercé les soucis de son existence et adouci les fatigues de son
travail, je dois vous écouter avec respect, au lieu de sourire de vos
naïvetés. Rires mutins de ma jeune soeur, je dois vous accueillir avec
tendresse, comme des preuves de courage et d'innocence! Allons, arrière
mes égoïstes rêveries et ma froide curiosité! Je traverserai l'orage
avec vous, et je jouirai comme vous d'un rayon de soleil entre deux
nuages. Mon front soucieux est une insulte à votre candeur, une noire
ingratitude envers votre bonté. Je veux être votre soutien dans la
détresse, votre compagnon dans le travail, et votre convive dans la
joie!
«Douces et tristes fleurs, ajouta-t-il en se penchant avec amour sur le
bouquet de cyclamens, quelle que soit la main qui vous a cueillies,
quel que soit le sentiment dont vous êtes un gage, mon souffle, embrasé
de mauvais désirs, ne vous ternira plus. Si parfois je me replie sur
moi-même comme vous, je veux que mon coeur soit aussi pur que vos calices
de pourpre; et s'il saigne, comme vous semblez saigner, je veux que la
vertu s'exhale de ma blessure comme le parfum de votre sein.»
Aussitôt après avoir pris ces bonnes résolutions, que vint charmer un
rayon de poésie, le jeune Michel acheva sa toilette sans vaine
complaisance, et courut rejoindre son père, qui déjà travaillait à
broyer des couleurs pour aller faire des _raccords_ de peinture à divers
endroits de la villa Palmarosa, endommagés par les lustres et les
guirlandes du bal.
«Tiens, lui dit le bonhomme en lui présentant une grosse bourse de soie
de Tunis toute pleine d'or, voici le salaire de ton beau plafond.
--C'est la moitié trop, dit Michel en regardant la bourse ingénieusement
brodée et nuancée, avec plus d'intérêt que les onces qu'elle contenait.
Notre dette envers la princesse ne serait pas acquittée, et je veux
qu'elle le soit aujourd'hui même.
--Elle l'est, mon enfant.
--C'est donc sur votre salaire et non sur le mien? Car, si je sais
évaluer le contenu d'une bourse, il y a là plus que je n'entends
accepter. Mon père, je ne veux pas que vous ayez travaillé pour moi.
Non, je le jure sur vos cheveux blancs, jamais plus vous ne travaillerez
pour votre fils, car c'est à son tour de travailler pour vous. Je
n'entends pas non plus accepter l'aumône de madame Agathe; c'est bien
assez de protection et de bonté comme cela!
--Tu me connais assez, répondit Pier-Angelo en souriant, pour penser
que, loin d'empêcher ta fierté et tes pieux sentiments, je les
encouragerai toujours. Crois-moi donc; accepte cet or. Il est bien à
toi; il ne me coûte rien, et celle qui te le donne est libre d'évaluer
comme elle l'entend le mérite de ton travail. C'est la différence qu'il
y aura toujours entre ton père et toi, Michel. Il n'y a point de prix
fait pour les artistes. Un jour d'inspiration leur suffit pour être
riches. Beaucoup de peine ne nous suffit pas, à nous autres ouvriers,
pour sortir de la pauvreté. Mais Dieu, qui est bon, a établi des
compensations. L'artiste conçoit et enfante ses oeuvres dans la douleur.
L'artisan exécute sa tâche au milieu des chansons et des rires. Moi, qui
suis habitué à cela, je n'échangerais pas ma profession contre la
tienne.
--Laissez-moi du moins retirer de la mienne le bonheur qu'elle peut me
donner, répondit Michel. Prenez cette bourse, mon père, et qu'il n'en
soit jamais rien distrait pour mon usage. C'est la dot de ma soeur, c'est
l'intérêt de l'argent qu'elle m'a prêté lorsque j'étais à Rome; et si je
ne gagne jamais de quoi la faire plus riche, que, du moins, elle profite
de mon jour de succès. O mon père! s'écria-t-il avec des yeux pleins de
larmes, en voyant que Pier-Angelo ne voulait point accepter son
sacrifice, ne me refusez pas, vous me briseriez le coeur! Votre tendresse
aveugle a failli corrompre mon caractère. Aidez-moi à sortir de la
condition d'égoïste que vous vouliez me faire accepter. Encouragez mes
bons mouvements, au lieu de m'en ôter le fruit. Celui-ci n'est que trop
tardif.
--C'est vrai, enfant, je le devrais, dit Pier-Angelo attendri; mais
songe qu'ici ce n'est point un vulgaire sacrifice d'argent que tu veux
faire. S'il s'agissait de te retrancher quelques plaisirs, ce serait peu
de chose et je n'hésiterais pas. Mais c'est ton avenir d'artiste, c'est
la culture de ton intelligence, c'est la flamme même de ta vie qui sont
là, contenus dans ce petit réseau de soie! C'est un an d'études à Rome!
Et qui sait quand tu pourras en gagner autant? La princesse ne donnera
plus de bals, peut-être. Les autres nobles ne sont ni si riches, ni si
généreux. De telles occasions ne se rencontrent pas souvent, et peuvent
même ne pas se rencontrer deux fois. Je me fais vieux, je peux tomber
demain de mon échelle et m'estropier; avec quoi reprendrais-tu la vie
d'artiste? Tu n'es donc pas effrayé à l'idée que, pour le plaisir de
donner une dot à ta soeur, tu t'exposes à redevenir artisan et à rester
artisan toute ta vie?
--Soit! s'écria Michel; cela ne me fait plus peur, mon père. J'ai
réfléchi; je trouve autant d'honneur et de plaisir à être ouvrier qu'à
être riche et fier. J'aime la Sicile, moi! n'est-ce pas ma patrie? Je ne
veux plus quitter ma soeur. Elle a besoin d'un protecteur jusqu'à ce
qu'elle se marie, et je veux qu'elle puisse choisir sans se hâter. Vous
êtes vieux, dites-vous! vous pouvez être estropié demain? Eh bien donc!
qui vous soignerait, qui vous nourrirait, qui vous consolerait si
j'étais absent? Est-ce que ma soeur pourra y suffire, lorsqu'elle sera
mère de famille? Un gendre? mais pourquoi laisserais-je à un autre le
soin de remplir mes devoirs? Pourquoi me volerait-il mon bonheur et ma
gloire? car c'est là que je les veux placer désormais, et mes chimères
ont fait place à la vérité. Vois, bon père, ne suis-je pas gai aussi ce
matin? Veux-tu que je fasse la seconde partie de la chanson que tu
disais tout à l'heure? Me trouves-tu l'air désespéré d'un homme qui se
sacrifie? Tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses d'être mon patron?
--Eh bien, répondit Pier-Angelo en le regardant avec des yeux clairs et
avec un tremblotement de mains qui trahissait une émotion particulière:
vous êtes un homme de coeur, vous! et je ne regretterai jamais ce que
j'ai fait pour vous!»
En parlant ainsi, Pier-Angelo ôta son bonnet et découvrit sa tête chauve
en se tenant droit, dans l'attitude à la fois respectueuse et fière d'un
vieux soldat devant son jeune officier. C'était la première fois de sa
vie qu'il disait _vous_ à Michel, et cette locution, qui eût paru
froideur et mécontentement dans la bouche d'un autre père, prit dans la
sienne une étrange expression de tendresse et de majesté. Il sembla au
jeune peintre qu'il venait enfin d'être salué homme par son père, et que
ce _vous_, cette tête découverte et ces trois paroles calmes et graves,
le récompensaient et l'honoraient plus que l'éloquence d'un éloge
académique.
Pendant qu'ils se mettaient au travail ensemble, Mila s'occupait à
préparer leur déjeuner. Elle allait et venait toujours, mais elle
passait plus souvent que de besoin par la galerie dont nous avons déjà
parlé. Il y avait à cela une raison secrète. La chambre de Magnani, qui
n'était, à vrai dire, qu'une pauvre soupente avec une fenêtre sans
vitres (la chaleur du climat ne rendant pas ce luxe nécessaire aux gens
bien portants), se trouvait enfoncée sous l'angle de la maison
qu'avoisinait cette galerie, et, de la balustrade, en se penchant un
peu, on pouvait causer avec la personne qui se serait placée à la
lucarne de cette demeure modeste. Magnani n'était pas dans sa chambre;
il n'y passait que la nuit, et, dès le jour, il allait travailler dehors
ou sur la galerie qui faisait face à celle où Mila s'asseyait souvent
pour travailler aussi. C'est de là qu'elle le voyait sans le regarder,
durant des heures entières, et ne perdait pas un seul de ses mouvements,
bien qu'elle n'eût pas l'air de quitter des yeux son ouvrage.
Mais, ce matin-là, elle passa et repassa en vain; il n'était point sur
la galerie, bien qu'il lui eût promis, ainsi qu'à la princesse, de ne
pas sortir. S'était-il laissé vaincre par le sommeil, après deux nuits
blanches? Cela n'était point conforme à ses habitudes de volonté stoïque
et de vigueur à toute épreuve. Sans doute il déjeunait avec ses parents.
Pourtant Mila, qui s'était arrêtée plus d'une fois pour écouter les voix
bruyantes de la famille Magnani, n'avait pas distingué le timbre grave
et mâle qu'elle connaissait si bien.
Elle regarda la fenêtre de sa soupente. La chambre était vide et obscure
comme de coutume. Magnani n'avait pas, comme Michel, des habitudes de
bien-être, et il s'était à jamais interdit tout besoin d'élégance.
Tandis que, dans la prévision de la mort du cardinal et de l'arrivée du
jeune peintre, Pier-Angelo et sa fille avaient préparé à l'avance, pour
cet enfant bien-aimé, une mansarde propre, blanche, aérée, et garnie des
meilleurs meubles qu'ils avaient pu retrancher de leur propre
ameublement, Magnani dormait sur une natte jetée à terre, auprès de sa
fenêtre, pour profiter du peu d'air que cette lucarne, enfoncée entre
deux pans de mur, pouvait recevoir. Le seul embellissement qu'il se fût
permis d'y introduire, c'était une caisse étroite qu'il avait placée sur
le rebord extérieur de cette croisée étroite et béante, et dans laquelle
il avait semé de beaux liserons blancs qui l'encadraient d'une fraîche
guirlande.
Il les arrosait tous les jours; mais, depuis quarante-huit heures, il
avait été si occupé qu'il les avait oubliés; les jolies clochettes
blanches s'étaient fermées et retombaient languissamment sur leur
feuillage demi-flétri.
Mila, en portant légèrement une de ses amphores de grès sur sa tête, à
laquelle une énorme natte de cheveux trois fois roulée en couronne
servait de coussinet, observa que les liserons de son voisin mouraient
de soif; c'eût été un prétexte pour lui parler s'il eût été quelque part
aux alentours; mais il n'y avait personne dans ce coin retiré et abrité.
Mila essaya d'allonger le bras par-dessus la balustrade pour donner
quelques gouttes d'eau à ces pauvres plantes. Mais son bras fut trop
court, et l'aiguière n'atteignait pas la caisse. Les enfants n'aiment
point l'impossible, et ce qu'ils ont entrepris ils le poursuivent au
péril de la vie. Combien de fois n'avons-nous pas grimpé sur une fenêtre
pour atteindre au nid de l'hirondelle et compter, du bout des doigts,
les petits oeufs tièdes sur leur couche de duvet?
La petite Mila avisa une grosse branche de vigne qui faisait cordon le
long de la muraille et venait s'accrocher à la balustrade de la galerie.
Enjamber la balustrade et marcher sur la branche ne lui parut pas bien
difficile. Elle atteignit ainsi à la lucarne. Mais, comme elle élevait
son beau bras nu pour arroser le liseron, une forte main saisit son
poignet délicat, et une figure brune, où le sourire faisait briller de
larges dents blanches, se pencha vers la sienne.
Magnani ne voulant ni dormir, ni paraître observer ce qui se passait
dans la maison, conformément aux ordres d'Agathe, s'était couché sur sa
natte pour reposer ses membres fatigués. Mais il avait l'esprit et les
yeux bien ouverts, et, à tout hasard, il s'était emparé de ce bras
furtif, dont l'ombre avait passé sur son visage.
«Laissez, Magnani, dit la jeune fille, plus émue de cette rencontre que
du danger qu'elle pouvait courir; vous allez me faire tomber! cette
vigne plie sous moi.
--Vous faire tomber, chère enfant! répondit le jeune homme en passant un
bras vigoureux autour de sa taille. A moins qu'on ne coupe ce bras, et
l'autre ensuite, vous ne tomberez jamais!
--Jamais, c'est beaucoup dire, car j'aime à grimper, et vous ne serez
pas partout avec moi.
--Heureux celui qui sera toujours et partout avec toi, belle petite
Mila!.... Mais que venez-vous faire ici avec les oiseaux?
--Je voyais de ma fenêtre que cette belle plante avait soif. Tenez, elle
penche sa jolie tête, et les feuilles languissent. Je ne vous croyais
pas ici, et je venais donner à boire à ces pauvres racines. Voici
l'aiguière. Vous me la rapporterez tantôt. Je retourne à mon ouvrage.
--Déjà! Mila?
--D'autant plus que je suis fort mal à l'aise ainsi perchée. J'en ai
assez. Lâchez-moi, que je m'en retourne par où je suis venue.
--Non, non, c'est trop dangereux. La vigne plie toujours, et mes bras ne
sont pas assez longs pour vous soutenir jusqu'à la galerie. Laissez-moi
vous attirer jusqu'ici, Mila, et vous passerez par ma chambre pour vous
en aller.
--Cela ne se peut pas, Magnani; les voisins diraient du mal de moi s'ils
me voyaient entrer dans votre chambre par la fenêtre ou par la porte.
--Eh bien, restez là, tenez-vous bien; je vais sauter par la fenêtre
pour vous aider ensuite à descendre.»
Mais il était trop tard: la vigne plia brusquement; Mila fit un cri, et
si Magnani ne l'eût saisie dans ses deux bras et assise sur le bord de
sa croisée, en brisant un peu ses chers liserons, elle serait tombée de
dix pieds de haut.
«Maintenant, lui dit-il, petite imprudente, vous ne pouvez plus vous en
retourner que par ma chambre. Entrez-y bien vite, car j'entends marcher
sous la galerie, et personne encore ne vous a vue.»
Il l'attira vivement dans sa pauvre demeure, et elle se dirigeait aussi
vite vers la porte qu'elle était entrée par la fenêtre, lorsqu'en jetant
un regard par cette porte entr'ouverte, elle vit que celle du voisin, le
cordonnier, qui demeurait sur le même palier, était ouverte toute
grande, et que le cordonnier en personne, le plus médisant de tous les
voisins, était là, travaillant et chantant, si bien qu'il était
impossible de passer devant lui sans s'exposer à ses quolibets
désagréables.
XXXIII.
LA BAGUE.
«Voilà! dit la jeune fille en refermant la porte avec un peu de dépit,
le malin esprit m'en veut! C'est assez que j'aie eu la fantaisie
d'arroser une pauvre fleur, pour que je risque d'être déchirée par les
mauvaises langues et grondée par mon père!... et surtout par Michel, qui
est si taquin avec moi!
--Cher enfant, dit Magnani, on n'oserait parler de vous comme on parle
des autres; vous êtes si différente de toutes les jeunes filles du
faubourg! On vous aime et on vous respecte comme aucune d'elles ne le
sera jamais. D'ailleurs, puisque c'est à cause de moi.... ou plutôt
seulement à cause de mes fleurs, que vous courez ce risque... soyez
tranquille... Malheur à qui oserait en médire!
--N'importe, je n'oserai jamais passer devant ce maudit cordonnier.
--Et vous ferez bien. L'heure de son repas est venue. Sa femme l'a déjà
appelé deux fois. Il va s'en aller. Attendez ici quelques instants, une
minute peut-être... D'autant plus que je voudrais bien vous dire un mot,
Mila.
--Et qu'avez-vous à me dire?» répondit-elle en s'asseyant sur une chaise
qu'il lui offrait, et qui était la seule de l'appartement. Elle
tremblait d'une violente émotion intérieure, mais elle affectait un air
dégagé que semblait lui imposer la circonstance. Ce n'est pas qu'elle
eût peur de Magnani; elle le connaissait trop pour craindre qu'il prit
avantage du tête-à-tête; mais elle craignait, plus que jamais, qu'il ne
devinât le secret de son coeur.
«Je ne sais pas trop ce que j'ai à vous dire, reprit Magnani un peu
troublé. Il me semblait que ce serait à vous de me dire quelque chose?
--Moi! s'écria la fière Mila en se levant: je n'ai rien à vous dire, je
vous jure, signor Magnani!»
Et elle allait sortir, préférant le propos du voisinage au danger d'être
devinée par celui qu'elle aimait, lorsque Magnani, surpris de son
mouvement, et remarquant sa rougeur subite, commença à pressentir la
vérité.
«Chère Mila, lui dit-il en se plaçant devant la porte, un moment de
patience, je vous en supplie; ne vous exposez pas aux regards et ne vous
fâchez pas contre moi, si je vous retiens un instant. Les conséquences
d'un pur hasard peuvent être bien graves pour un homme résolu à tuer ou
être tué pour défendre l'honneur d'une femme.
--En ce cas, ne parlez pas si haut, dit Mila, frappée de l'expression de
Magnani; car ce cordonnier de malheur pourrait nous entendre. Je sais
bien, dit-elle en se laissant ramener à sa chaise, que vous êtes brave
et généreux, et que vous feriez pour moi ce que vous feriez pour une de
vos soeurs. Mais, moi, je ne me soucie pas que cela arrive, car vous
n'êtes pas mon frère, et vous ne me justifierez pas en prenant mon
parti. On n'en dirait que plus de mal de moi, ou bien nous serions
forcés de nous marier ensemble, ce qui ne ferait plaisir ni à vous ni à
moi.»
Magnani examina les yeux noirs de Mila, et les voyant si fiers, il
renonça vite à l'éclair de présomption qui venait de lui faire à la fois
peur et plaisir.
[Illustration: Le cordonnier qui demeurait sur le même palier.... (Page
87.)]
«Je comprends fort bien que vous ne m'aimiez pas, ma bonne Mila, lui
dit-il avec un sourire mélancolique; je ne suis pas aimable; et ce qu'il
y aurait de plus triste au monde, après avoir été compromise par moi, ce
serait de passer votre vie avec un être aussi maussade.
--Ce n'est pas là ce que j'ai voulu dire, reprit l'adroite petite fille;
j'ai beaucoup d'estime et d'amitié pour vous, je n'ai pas de raisons
pour vous le cacher; mais j'ai une inclination pour un autre. Voilà
pourquoi je souffre et je tremble de me trouver ici enfermée avec vous.
--S'il en est ainsi, Mila, dit Magnani en poussant le verrou de sa porte
et en allant fermer le contrevent de sa fenêtre, avec tant de vivacité
qu'il faillit briser le reste de son liseron, prenons toutes les
précautions possibles pour que personne ne sache que vous êtes ici; je
vous jure que vous en sortirez sans que personne s'en doute, dussé-je
écarter de force tous les voisins, dussé-je faire le guet jusqu'à ce
soir.»
Magnani essayait d'être enjoué, et se croyait fort soulagé de n'avoir
pas à se défendre de l'amour de Mila; mais il venait d'être frappé d'une
tristesse subite en entendant cette jeune fille déclarer son affection
pour un autre, et sa figure candide exprimait malgré lui un
désappointement assez pénible. Ne le lui avait-elle pas avoué déjà
durant leur veillée, et, par cette confidence, ne l'avait-elle pas
investi, en quelque sorte, des devoirs d'un frère? Il était résolu à
remplir dignement cette mission sacrée; mais, d'où vient qu'un instant
auparavant il venait de tressaillir en la voyant courroucée; et pourquoi
son coeur, nourri d'une amère et folle passion, s'était-il senti vivifié
et rajeuni par la présence inattendue de cette enfant qui était entrée
par sa fenêtre comme un rayon du soleil?
Mila l'observait à la dérobée. Elle vit qu'elle avait touché juste. «O
coeur sauvage! se dit-elle avec une joie muette et forte, je te tiens; tu
ne m'échapperas point.
«Mon cher voisin, lui dit cette petite rusée, ne soyez pas offensé de ce
que je viens de vous confier, et n'y voyez pas une insulte à votre
mérite. Je sais que toute autre que moi serait flattée d'être compromise
par vous, avec l'espoir d'être votre femme; mais je ne suis ni menteuse
ni coquette. J'aime, et comme j'ai confiance en vous, je vous le dis. Je
sais que cela ne peut vous faire aucune peine, puisque vous avez renoncé
au mariage, et que vous détestez toutes les femmes, hormis une seule qui
n'est pas moi.»
[Illustration: Elle lui présenta son aiguière. (Page 91.)]
Magnani ne répondit rien. Le cordonnier chantait toujours. «Il est dans
ma destinée, pensait Magnani, de n'être aimé d'aucune femme et de ne
pouvoir guérir.»
Mila, inspirée par l'espèce de divination que l'amour donne aux femmes,
même sans expérience et sans lecture, se disait avec raison que Magnani,
étant stimulé dans sa passion par la souffrance et le manque d'espoir,
serait effrayé et révolté à l'idée d'une affection qui s'offrirait à
lui, facile et provoquante; en conséquence, elle lui montrait son coeur
comme invulnérable et préservé de lui par une autre inclination. C'était
le prendre par la douleur, et c'était là la seule manière de le prendre,
en effet. En le faisant changer de supplice, elle préparait sa guérison.
«Mila, lui dit-il enfin, en lui montrant une grosse bague d'or ciselé
qu'il avait au doigt et qu'elle avait déjà remarquée, pouvez-vous
m'apprendre d'où me vient ce riche présent?
--Cela? dit-elle en regardant la bague avec un feint étonnement. Il
m'est impossible de vous en rien dire.... Mais, je n'entends plus votre
voisin, adieu. Tenez, Magnani, vous avez l'air bien fatigué. Vous
reposiez quand je suis entrée, vous feriez bien de reposer encore un
peu. Il n'y a de danger pour aucun de nous dans ce moment-ci. Il n'y en
a pas pour moi, puisque mon père et mon frère sont debout. Il n'y en a
pas pour eux, puisqu'il fait grand jour et que la maison est pleine de
monde. Dormez, mon brave voisin. Ne fût-ce qu'une heure, cela vous
rendra la force de recommencer votre rôle de gardien de la famille.
--Non, non, Mila. Je ne dormirai pas, et je n'en aurai même plus envie;
car, quoi que vous en disiez, il se passe encore dans cette maison des
choses bizarres, inexplicables. J'avoue que, lorsque le jour commençait
à poindre, j'ai eu un instant d'engourdissement. Vous reposiez, vous
étiez enfermée, l'homme au manteau était parti. J'étais assis sous votre
galerie, me disant que le premier pas qui l'ébranlerait me réveillerait
vite si je me laissais vaincre par le sommeil. Et alors, en effet, le
sommeil m'a vaincu. Cinq minutes peut-être, pas davantage, car le jour
n'avait fait qu'un progrès insensible pendant ce temps-là. Eh bien!
quand j'ai ouvert les yeux, j'ai cru voir un pan de robe ou de voile
noir, qui passait près de moi et disparaissait comme un éclair. Ma main
entr'ouverte à mon côté et pendante sur le banc fit un mouvement vague
et fort inutile pour saisir cette vision. Mais il y avait dans ma main,
ou à côté, je ne sais lequel, un objet que je fis tomber à mes pieds, et
que je ramassai aussitôt: c'était cette bague; savez-vous à qui elle
peut appartenir?
--Une si belle bague ne peut appartenir à personne de la maison,
répondit Mila; mais je crois pourtant la connaître.
--Et moi aussi, je la connais, dit Magnani: elle appartient à la
princesse Agathe. Il y a cinq ans que je la vois à son doigt, et elle y
était déjà le jour où elle entra chez ma mère.
--C'est une bague qui lui vient de la sienne; elle me l'a dit, à moi!
Mais comment se trouve-t-elle à votre main aujourd'hui?
--Je comptais précisément sur vous pour m'expliquer ce prodige, Mila;
c'est là ce que j'avais à vous demander.
--Sur moi? Et pourquoi donc sur moi?
--Vous seule ici êtes assez protégée par la princesse pour avoir reçu ce
riche présent.
--Et si je l'avais reçu, dit-elle d'un ton moqueur et superbe, vous
pensez que je m'en serais dessaisie en votre faveur, maître Magnani?
--Non, certes, vous n'auriez pas dû le faire, vous ne l'eussiez pas
fait; mais vous auriez pu passer sur la galerie et le laisser tomber,
puisque j'étais précisément au dessous de la balustrade.
--Cela n'est point! Et, d'ailleurs, n'avez-vous pas vu flotter une robe
noire à côté de vous? Est-ce que je suis habillée de noir?