«Je n'en entendis pas davantage, car il venait de lâcher le battant de

la porte pour me prendre dans ses bras. J'eus plus de présence d'esprit,

malgré ma peur, qu'il ne s'y attendait; car je fis un rapide mouvement

de côté, je lui frappai le visage avec cette porte, et profitant de ce

qu'il était étourdi du choc, je m'enfuis par la chambre de Michel. Je

descendis en courant de toutes mes forces et ne me ralentis que quand

j'eus gagné la rue, car il ne se trouvait aucun voisin assez à portée

pour me rassurer. Quand je me vis au milieu des passants, je ne

craignais plus le moine, mais, pour rien au monde, je ne serais rentrée

chez moi. Je marchai jusqu'à la Villa Palmarosa, où je ne me sentis à

l'aise que quand la princesse m'eut fait entrer dans sa chambre. J'y ai

passé le reste de la journée, et n'en suis revenue qu'avec mon père.

Mais je n'ai osé rien dire de tout cela, par la raison que je vous ai

donnée... et s'il faut être tout à fait franche, parce que je sentais

que j'avais été imprudente de plaisanter avec ce vilain quêteur, et que

je méritais un peu de blâme. Un reproche de mon père me ferait une peine

mortelle; mais un reproche de la princesse Agathe... j'aimerais autant

être damnée tout de suite pour l'éternité!

--Chère enfant, puisque vous craignez tant les reproches, répondit

Magnani, je garderai votre secret, et ne me permettrai pas de vous faire

la moindre observation.

--Au contraire, je vous prie de m'en adresser de très-sévères, Magnani.

De votre part, cela ne m'humiliera point. Je n'ai pas la prétention de

vous plaire, moi, et je sais que mes défauts de petite fille ne vous

causeront pas le plus petit chagrin. C'est parce que je sais combien je

suis aimée de mon père et de la princesse Agathe, que je redoute tant de

les affliger. Mais vous, qui ne ferez que rire de mon étourderie, vous

pouvez bien me dire tout ce que vous voudrez.

--Vous croyez donc m'être bien indifférente? repartit Magnani, que cette

histoire du moine avait troublé et agité singulièrement.»

Puis, s'étonnant de cette parole qui venait de lui échapper, il se leva

pour aller, sur la pointe du pied, écouter à la porte de Michel. Il crut

entendre la respiration égale d'une personne endormie. Le Piccinino

avait fini, en effet, par dominer le tumulte de ses pensées, et Michel,

vaincu par la fatigue, s'était assoupi, le front dans ses mains.

Magnani revint auprès de Mila; mais il n'osa plus s'asseoir à ses côtés.

«Et moi aussi, se disait-il honteux et comme effrayé de lui-même, je

suis un moine que dévore l'imagination et que la continence exalte.

Cette enfant est trop belle, trop pure, trop confiante, pour vivre ainsi

de la vie libre et abandonnée des filles de notre classe; nul ne peut la

voir sans émotion, qu'il soit moine condamné au célibat, ou amoureux

sans espoir d'une autre femme. Je voudrais tenir là ce moine impur pour

lui briser la tête; et pourtant je me sens frémir aussi à l'idée que

cette jeune fille sans méfiance est là, seule avec moi, dans le silence

de la nuit, prête à chercher un refuge dans mes bras à la moindre

alarme!»

XXXI.

SORCELLERIE.

Magnani essaya de se distraire de ses pensées en parlant de la

princesse avec Mila. La naïve jeune fille l'y provoquait, et il accepta

ce sujet de conversation comme un préservatif. On voit que, depuis deux

jours, il s'était opéré une singulière révolution dans le moral de ce

jeune homme, puisqu'il en était déjà à regarder son amour pour Agathe

comme un devoir, ou comme ce que les médecins appelleraient un

dérivatif.

S'il eût été certain que la princesse aimait Michel, comme par moments

il se le persuadait avec stupeur, il se fût senti presque entièrement

guéri de celle folle passion. Car il l'avait pris si haut dans sa

pensée, qu'il en était venu, à force de ne rien espérer, à ne quasi plus

rien désirer. Cette passion était passée à une sorte d'habitude

religieuse tellement idéale, qu'elle ne touchait plus à la terre, et

qu'en la partageant Agathe l'eût peut-être détruite subitement. Qu'elle

eût aimé un homme quelconque, celui-là même qui nourrissait une

adoration si exaltée pour elle, et elle n'était plus pour lui qu'une

femme dont il pouvait combattre le prestige. C'était là le résultat de

cinq ans de souffrance sans la moindre présomption et sans distraction

aucune. Dans une âme de cette force et de cette pureté, l'ordre le plus

rigide s'était maintenu au sein même d'un amour qui ressemblait à un

point de démence; et c'était précisément là ce qui pouvait sauver

Magnani. Ses efforts pour s'étourdir n'eussent servi qu'à l'exalter

davantage, et, après de vulgaires enivrements, il serait retombé dans sa

chimère avec plus de douleur et de faiblesse; au lieu qu'en se livrant

tout entier, sans résistance, sans désir de repos et sans effroi, à un

martyre qui pouvait être éternel, il avait laissé la flamme se

concentrer et brûler sourdement, privée d'excitation extérieure et

d'aliments nouveaux.

Magnani était donc arrivé à ce moment de crise imminente où il fallait

mourir ou guérir sans transition aucune. Il ne s'en rendait point

compte, mais il en était là certainement, puisque ses sens se

réveillaient d'un long assoupissement, et qu'Agathe, bien loin d'y

contribuer, était la seule femme qu'il eût rougi d'associer dans sa

pensée au trouble qu'il ressentait.

Peu à peu il se pencha vers la jeune fille pour ne pas perdre une seule

de ses paroles, et il finit par se rasseoir auprès d'elle, en lui

demandant pourquoi elle avait eu l'idée de parler de lui à la princesse

Agathe.

«Mais c'est tout simple, répondit Mila; elle m'y provoquait, elle venait

de me demander avec lequel des jeunes artisans de ma connaissance Michel

s'était le plus lié depuis son arrivée dans le pays; et comme j'hésitais

entre vous et quelques-uns des apprentis de mon père qui ont aidé Michel

et dont il s'est montré content, la princesse m'a dit d'elle-même:

«Tiens, Mila, tu n'en es peut-être pas sûre; mais moi, je parierais que

c'est un certain Magnani qui travaille souvent chez moi, et dont je

pense beaucoup de bien. Pendant le bal, ils étaient assis ensemble dans

mon parterre, et j'étais tout auprès d'eux, derrière le buisson de myrte

que tu vois ici. J'étais venue me réfugier là et je m'y cachais presque,

pour échapper un instant au supplice d'une si longue représentation.

J'ai entendu leur conversation, qui m'a intéressée et touchée au dernier

point. Ton frère est un noble esprit, Mila, mais ton voisin Magnani est

un grand coeur. Ils parlaient d'art et de travail, d'ambition et de

devoir, de bonheur et de vertu. J'admirais les idées de l'artiste, mais

j'aimais les sentiments de l'artisan. Je souhaite pour ton jeune frère

que Magnani soit toujours son meilleur ami, le confident de toutes ses

pensées et son conseil dans les occasions délicates de sa vie. Tu peux

bien le lui conseiller de ma part, s'il vient à te parler de moi; et si

tu confies à l'un ou à l'autre que j'ai écouté leurs honnêtes

épanchements, tu ne manqueras pas de leur dire que j'ai été discrète;

car il y a eu un moment où Magnani allait révéler à Michel-Ange quelque

chose de personnel que je n'ai pas voulu surprendre. Je me suis retirée

précipitamment dès le premier mot.» Tout cela est-il exact, Magnani? et

vous souvenez-vous du sujet de votre conversation avec Michel dans le

parterre du Casino?

--Oui, oui, dit Magnani en soupirant, tout cela est exact, et je me suis

aperçu même de la retraite de la princesse, quoique je n'eusse jamais

pensé que ce fût elle qui nous écoutait.

--Eh bien, Magnani, vous devez en être fier et content, puisqu'elle a

pris tant d'amitié et d'estime pour vous d'après vos discours. J'ai cru

même voir qu'elle préférait votre manière de penser à celle de mon

frère, et qu'elle vous regardait comme le plus sage et le meilleur des

deux, quoiqu'elle dise avoir pris, dès ce moment-là, un intérêt maternel

au bonheur de l'un comme de l'autre. Est-ce que vous ne pourriez pas me

redire toutes ces belles paroles que la princesse a entendues avec tant

de plaisir? J'aimerais bien à en faire mon profit, car je suis une

pauvre petite fille avec laquelle Michel lui-même daigne à peine parler

raison.

--Ma chère Mila, dit Magnani en lui prenant la main, honneur à celui que

vous croirez digne de former votre coeur et votre esprit! Mais, quand

même je me rappellerais tout ce que nous nous sommes dit dans ce

parterre, Michel et moi, je n'aurais pas la prétention que vous pussiez

y gagner quelque chose. N'êtes-vous pas meilleure que nous deux? Et

quant à l'esprit, quelqu'un peut-il en avoir plus que vous?

--Oh! pour cela, vous vous moquez! madame Agathe en a plus que nous

trois réunis, et je ne crois même pas que mon père en ait plus qu'elle.

Ah! si vous la connaissiez comme moi, Magnani! Quelle femme de tête et

de coeur! quelle grâce, quelle bonté! Je passerais ma vie à l'entendre,

et si mon père et elle voulaient le permettre, j'ambitionnerais d'être

sa servante, bien que l'obéissance ne soit pas ma qualité dominante.»

Magnani garda quelques instants le silence. Il ne pouvait réussir à voir

clair dans son émotion. Jusque-là Agathe lui avait paru tellement

au-dessus de tout éloge, qu'il s'indignait et souffrait lorsque

quelqu'un s'avisait de dire qu'elle était belle, secourable et douce. Il

aimait presque mieux écouter ceux qui la disaient laide et folle, sans

la connaître, sans l'avoir jamais vue. Du moins, ceux-ci ne disaient

rien d'elle qui eût le moindre sens, tandis que les autres la louaient

trop faiblement et impatientaient Magnani par leur impuissance à la

comprendre. Mais, dans la bouche de Mila, Agathe ne perdait rien de

l'idée qu'il s'en était faite. Mila seule lui semblait assez pure pour

prononcer son nom sans le profaner, et, en partageant le culte qu'il lui

rendait, elle s'égalait presque à son idole.

«Bonne Mila, lui dit-il enfin sans quitter sa main qu'il avait oublié de

lui rendre, aimer et comprendre comme vous le faites est aussi d'un

grand esprit. Mais qu'avez-vous dit de moi à la princesse, vous? Est-ce

une indiscrétion de vous le demander?»

Mila rendit grâce à l'obscurité qui cachait sa rougeur, et elle

s'enhardit comme une femme craintive qui s'enivre peu à peu de

l'impunité du bal masqué.

«Je crains justement d'être indiscrète en vous le répétant, dit-elle, et

je n'oserais!

--Vous avez donc dit du mal de moi, méchante Mila?

--Non pas. Puisque madame Agathe avait dit tant de bien de vous, il

m'eût été impossible d'en penser du mal. Je ne puis plus voir que par

ses yeux. Mais j'ai trahi une confidence que Michel m'avait faite.

--En vérité? Je ne sais ce que vous voulez dire.»

Mila remarqua que la main de Magnani tremblait. Elle se hasarda à

frapper un grand coup.

«Eh bien, dit-elle d'un ton franc et presque dégagé, j'ai répondu à

madame Agathe que vous étiez effectivement très-bon, très-aimable et

très-instruit. Mais qu'il fallait vous bien connaître ou vous deviner

pour s'en apercevoir!...

--Parce que?...

--Parce que vous étiez amoureux, et que cela vous rendait si triste, que

vous viviez presque toujours seul, plongé dans vos réflexions.»

Magnani tressaillit.

«C'est Michel qui vous a confié cela? dit-il d'une voix altérée qui fit

saigner le coeur de Mila. Et sans doute, ajouta-t-il, il a trahi ma

confiance jusqu'au bout; il vous a dit le nom...

--Oh! Michel est incapable de trahir la confiance de personne,

répondit-elle, soutenant son courage à la hauteur de la crise qu'elle

provoquait; et moi, Magnani, je suis incapable d'exciter mon frère à une

si mauvaise action. D'ailleurs, en quoi-cela eût-il pu m'intéresser, je

vous le demande?

--Il est certain que cela ne peut que vous être fort indifférent,

répondit Magnani abattu.

--Indifférent n'est pas le mot, reprit-elle; j'ai pour vous beaucoup

d'estime et d'amitié, Magnani, et je fais des voeux pour votre bonheur.

Mais moi, je suis occupée du mien aussi, ce qui ne me permet pas trop

d'être oisive et curieuse des secrets d'autrui.

--Votre bonheur! A votre âge, Mila, le bonheur, c'est l'amour; vous

aimez donc aussi?

--Aussi? et pourquoi pas? Me trouvez-vous trop jeune pour songer à cela?

--Ah! chère enfant, c'est à ton âge qu'il y faut songer, car au mien,

l'amour, c'est le désespoir.

--Vous n'êtes donc point aimé? Je ne m'étais pas trompée en pensant que

vous étiez malheureux?

--Non, je ne suis point aimé, répondit-il avec abandon, et je ne le

serai jamais; je n'ai même jamais songé à l'être.»

Une femme plus romanesque et plus cultivée que Mila eût pu regarder cet

aveu comme l'obstacle formel à toute espérance; mais elle prenait la vie

plus simplement et avec une logique plus vraie: S'il n'a point d'espoir,

il guérira, pensa-t-elle.

«Je vous plains bien, dit-elle à Magnani, car c'est un si grand bonheur

que de se sentir aimé, et il doit être si affreux d'aimer seul!

--Vous ne connaîtrez jamais une pareille infortune, répondit Magnani; et

celui que vous aimez doit être le plus reconnaissant, le plus fier des

hommes!

--Je ne suis pas trop mécontente de lui, reprit-elle, satisfaite du

mouvement de jalousie qu'elle sentait s'élever dans le coeur troublé et

irrésolu de ce jeune homme; mais écoutez, Magnani, on a fait du bruit

dans la chambre de mon frère!»

Magnani courut vers l'autre porte; mais, tandis qu'il faisait de vains

efforts pour distinguer la nature du bruit qui avait frappé l'oreille de

Mila, elle entendit un frôlement dans la cour. Elle regarda à travers la

jalousie, et, faisant signe à Magnani, elle lui montra l'hôte mystérieux

de Michel, qui gagnait la rue avec tant d'adresse et de légèreté, qu'à

moins d'avoir l'oreille fine, l'oeil sûr, et d'être aux aguets avec

connaissance de cause, il eût été impossible de s'apercevoir de sa

retraite.

Michel lui-même n'avait pas été tiré du faible assoupissement où il

était tombé.

Mila était encore inquiète, bien que Magnani la pressât de prendre du

repos, lui promettant qu'il veillerait encore dans la cour ou sur la

galerie, et que Michel ne sortirait pas sans lui. Dès que Magnani l'eut

quittée, elle fit tomber une chaise et tira bruyamment sa table sur le

plancher pour entendre Michel s'éveiller et remuer à son tour.

Le jeune homme ne tarda pas à entrer chez elle, après avoir regardé avec

étonnement son propre lit, où le corps léger du Piccinino n'avait guère

laissé plus de traces que s'il eût été un spectre. Il trouva Mila encore

debout et lui reprocha son insomnie volontaire. Mais elle lui expliqua

ses inquiétudes; et, sans parler de Magnani, car la princesse lui avait

bien recommandé de ne pas informer Michel de son assistance, elle lui

raconta l'impertinente et bizarre visite du Piccinino. Elle lui dit

aussi quelques mots du moine, et lui fit promettre qu'il ne la

quitterait pas de la matinée, et qu'ensuite, s'il était mandé auprès de

la princesse, il ne sortirait pas sans la prévenir, parce qu'elle était

résolue à chercher un asile chez quelque amie et à ne pas rester seule

dans la maison.

Michel s'y engagea sans peine. Il ne comprenait rien à la conduite du

bandit en cette circonstance. Mais on pense bien qu'une telle audace

jointe à l'impudence du prétendu moine ne lui laissaient guère l'esprit

en repos.

Lorsqu'il retourna dans sa chambre, après avoir barricadé lui-même la

porte de la galerie, pour mettre sa soeur à l'abri de quelque nouvelle

tentative, il chercha des yeux le cyclamen qu'il avait contemplé si

douloureusement en s'assoupissant devant sa table. Mais le cyclamen

avait disparu. Le Piccinino avait remarqué que la princesse avait, comme

le jour du bal, un bouquet de ces fleurs à la main ou sous sa main, et

qu'elle paraissait même avoir contracté l'habitude de jouer avec ce

bouquet plus qu'avec l'éventail, inséparable compagnon de toutes les

femmes du midi. Il avait remarqué aussi que Michel conservait bien

précieusement une de ces fleurs, et qu'il l'avait attirée plusieurs fois

près de son visage, puis éloignée avec vivacité, durant les premières

agitations de sa veillée. Il avait deviné le charme mystérieux attaché à

cette plante, et il n'était pas sorti sans l'ôter malicieusement du

verre que Michel tenait encore dans sa main engourdie. Il avait jeté la

petite fleur au fond de la gaine de son poignard, en se disant: Si je

frappe quelqu'un aujourd'hui, ce stigmate de la dame de mes pensées

restera peut-être dans la blessure.

Michel essaya de faire comme le Piccinino, c'est-à-dire de retrouver la

lucidité de ses pensées, en s'abandonnant à une ou deux heures de

sommeil véritable. Il avait exigé que Mila aussi se couchât réellement,

et, pour être plus sur de la bien garder, il avait laissé ouverte la

porte qui séparait leurs chambres. Il eut un sommeil lourd, comme on l'a

dans la première jeunesse, mais agité de rêves pénibles et confus, comme

cela était inévitable dans une situation telle que la sienne. Lorsqu'il

s'éveilla, peu après le jour, il essaya de rassembler ses pensées, et

une des premières qui lui vint fut de regarder s'il n'avait pas rêvé la

soustraction du précieux cyclamen.

Sa surprise fut grande lorsqu'en jetant les yeux sur le verre qu'il

avait laissé vide en s'endormant, il le trouva rempli de cyclamens

éclants de fraîcheur.

«Mila, dit-il en apercevant sa soeur déjà relevée et rhabillée, vous avez

donc encore, malgré nos inquiétudes et nos dangers, des idées riantes et

poétiques? Voilà des fleurs presque aussi belles que toi; mais elles ne

remplaceront jamais celle que j'ai perdue.

--Tu te figurais, répondit-elle, que je l'avais prise ou renversée après

le départ de ton singulier acolyte; tu me grondais presque, et tu ne

voulais pas te souvenir que je n'avais seulement pas songé à remettre le

pied dans ta chambre _mystérieuse_! A présent, tu m'accuses d'avoir

remplacé cette fleur par d'autres, ce qui n'est pas moins extravagant;

car, où les aurais-je prises? Ne suis-je pas enfermée du côté de la

galerie? N'as-tu pas ma clef sous ton chevet? A moins qu'il ne pousse de

ces jolies fleurettes sur le mien, ce qui est possible... en rêve.

--Mila, tu es persifleuse à tout propos et en toute saison. Tu pouvais

avoir ce bouquet hier soir. N'avais-tu pas été à la villa Palmarosa dans

l'après-midi?

--Ces fleurs ne poussent donc que dans le boudoir de madame Agathe? Je

comprends maintenant pourquoi tu les aimes tant. Et où donc avais-tu

cueilli celle que tu as cherchée si longtemps ce matin, au lieu de te

coucher bien vite?

--Je l'avais cueillie dans mes cheveux, petite, et je crois que mon

esprit était sorti de ma tête avec elle.

--Ah! c'est très-bien; je comprends pourquoi tu déraisonnes maintenant.»

Michel n'en put savoir davantage. Mila était aussi calme et aussi rieuse

en s'éveillant qu'elle s'était endormie troublée et poltronne. Il n'en

obtint pas autre chose que des quolibets comme elle savait les dire,

empreints toujours d'un sens métaphorique et d'une sorte de poésie

enfantine.

Elle lui redemanda la clef de sa chambre, et, tandis qu'il s'habillait

en rêvant, elle se mit à vaquer, avec sa promptitude et son enjouement

accoutumés, aux soins du ménage. Elle franchissait les escaliers et les

corridors en chantant comme l'alouette matinale. Michel, triste comme un

soleil d'hiver sur les glaces du pôle, l'entendait faire crier les

planches sous ses pieds bondissants, rire d'une voix fraîche en

recevant le premier baiser de son père, à l'étage au-dessous, remonter,

comme une balle bien lancée, les marches de sa chambre, retourner à la

fontaine pour remplir ces belles amphores de grès que l'on fabrique à

Siacca, d'après les traditions du goût mauresque, et qui servent

usuellement aux habitants de ces contrées; saluer les voisines par des

agaceries caressantes, et lutiner les enfants demi-nus qui commençaient

à se rouler sur les dalles de la cour.

Pier-Angelo s'habillait aussi, plus vite et plus gaiement que Michel. Il

chantait comme Mila, mais d'une voix plus forte et plus martiale, en

secouant sa casaque brune doublée de rouge. Il était quelquefois

interrompu par un reste de sommeil, et bégayait en bâillant les paroles

de sa chanson, pour achever ensuite victorieusement la ritournelle.

C'était sa manière de s'éveiller, et il ne tonnait jamais mieux à ses

propres oreilles que lorsque la voix venait de lui manquer.

«Heureuse insouciance des véritables organisations populaires! se disait

Michel à demi-vêtu, en s'accoudant sur sa fenêtre. On dirait qu'il ne se

passe rien d'étrange dans ma famille, que nous ne sommes pas environnés

d'ennemis et de piéges; que, cette nuit, ma soeur a dormi comme de

coutume, qu'elle ne connaît point l'amour sans espoir, le danger d'être

belle et pauvre devant les entreprises des âmes vicieuses, et celui

d'être privée, d'un moment à l'autre, de ses appuis naturels. Mon père,

qui doit tout savoir, a l'air de ne se douter de rien. Tout s'oublie ou

se transforme en un clin d'oeil dans ce malheureux climat. Le volcan, la

tyrannie, la persécution, rien ne peut interrompre les chants et les

rires... A midi, accablés par le soleil, ils dormiront tous et

paraîtront comme morts. La fraîcheur du soir les fera revivre comme des

plantes vivaces. L'effroi et la témérité, la douleur et la joie se

succèdent en eux comme les vagues sur la plage. Qu'une des cordes de

leur âme se détende, vingt autres se réveillent, comme dans un verre

d'eau une fleur enlevée a fait place à un bouquet tout entier! Moi seul,

au milieu de ces fantastiques transformations, je porte une vie toujours

intense, mais toujours sérieuse, des pensées toujours lucides, mais

toujours sombres. Ah! que ne suis-je resté l'enfant de ma race et

l'homme de mon pays!»

XXXII.

L'ESCALADE.

Le groupe de maisons dont celle de Michel faisait partie était pauvre et

laid en réalité, mais infiniment pittoresque. Bâties sur des blocs de

laves et en partie taillées dans la lave même, ces constructions

grossières portaient la trace des derniers tremblements de terre qui les

avaient bouleversées. Les parties basses assises sur le roc conservaient

leur caractère d'antiquité irrécusable, et les étages supérieurs, bâtis

à la hâte après le désastre, ou déjà ébranlés par des secousses

nouvelles, avaient déjà un air caduc, de grandes lézardes, des toits

d'une inclinaison menaçante et de hardis escaliers dont les rampes s'en

allaient à la renverse. De folles vignes s'enlaçant de tous côtés aux

saillies ébréchées des corniches et des auvents, des aloès épineux,

brisant leurs vieux vases de terre cuite et promenant leurs rudes arêtes

sur les petites terrasses qui s'avançaient d'une manière insensée aux

plus hauts points de ces misérables édifices, des linges blancs ou des

vêtements de couleurs tranchantes accrochés à toutes les lucarnes, ou

voltigeant comme des bannières sur les cordes tendues d'une maison à

l'autre, tout cela formait un tableau hardi et bizarre. On voyait des

enfants bondir et des femmes travailler près des nuages, sur d'étroites

plates-formes assaillies par les pigeons et les hirondelles, et à peine

soutenues dans le vide du ciel brillant par quelques pieux noirs et

vermoulus que le premier coup de vent semblait devoir emporter. La

moindre déviation dans ce sol volcanique, la moindre convulsion dans

cette nature splendide et funeste, et cette population apathique et

insouciante allait être engloutie dans un enfer ou balayée comme des

feuilles par la tempête.

Mais le danger n'agit sur le cerveau des hommes qu'en proportion de son

éloignement. Au sein d'une sécurité réelle, l'idée d'une catastrophe se

présente sous des couleurs terribles. Quand on naît, qu'on respire et

qu'on existe au sein du péril même, sous une incessante menace,

l'imagination s'éteint, la crainte s'émousse, et il se fait un étrange

repos de l'âme qui tient plus de la torpeur que du courage.

Quoique ce tableau eût, dans sa pauvreté et dans son désordre, une

poésie réelle, Michel ne l'avait pas encore apprécié, et se sentait

moins disposé que jamais à en goûter le caractère. Il avait passé son

enfance à Rome, dans des demeures sinon plus riches, du moins mieux

établies et de plus correcte apparence, et ses rêves le portaient

toujours vers le luxe des palais. La maison paternelle, cette masure que

le bon Pierre avait habitée dès son enfance, et où il était revenu

s'installer avec tant d'amour, ne paraissait au jeune Michel qu'un bouge

infect qu'il eût souhaité voir rentrer dans les laves d'où il était

sorti. C'est en vain que Mila, par contraste avec ses voisines, tenait

leur petit logis avec une propreté presque élégante. C'est en vain que

les plus belles fleurs ornaient leur escalier et que le soleil radieux

du matin tranchait de grandes lignes d'or sur les ombres des laves

noirâtres et sur les lourdes arcades des plans enfoncés; Michel ne

songeait qu'à la grotte de la naïade, aux fontaines de marbre du palais

Palmarosa, et au portique où Agathe lui était apparue comme une déesse

sur le seuil de son temple.

Le Piccinino · 第 22 / 39 段