Et, ne pouvant résister à un de ces accès de coquetterie insensée qui le

faisaient manquer tout d'un coup à ses résolutions et à ses instincts de

prudence, il se découvrit et lui montra ses traits charmants, embellis

encore par un sourire tendre et fin. L'innocente Mila crut avoir une

vision. Les diamants qui scintillaient sur la poitrine de ce beau jeune

homme ajoutèrent tellement au prestige, qu'elle ne sut si c'était un

ange ou un prince déguisé qui lui apparaissait. Éblouie, incertaine,

elle lui sourit aussi, moitié charmée, moitié terrifiée. Il prit alors

une lourde tresse de ses cheveux noirs, qui était retombée sur son

épaule, et la porta à ses lèvres. La peur prit le dessus. Mila voulut

crier encore. L'inconnu lui lança un regard si terrible que la voix lui

manqua. Il éteignit la lampe, rentra dans la chambre de Michel, replaça

le verrou et le matelas sur la porte; puis, s'élançant sur le lit et

cachant sa tête, il paraissait profondément endormi quand Michel rentra.

Tout cela s'était passé en moins de temps qu'il n'en a fallu pour le

raconter.

Mais, pour la première fois de sa vie peut-être, le Piccinino ne put

forcer le sommeil à engourdir l'activité de ses pensées. Son imagination

était un coursier sauvage avec lequel il avait tant lutté, qu'il croyait

lui avoir imposé pour toujours un frein. C'en était fait; le frein était

brisé, et cette volonté puissante, usée en des combats puérils, ne

suffisait plus à dominer les instincts farouches trop longtemps

comprimés. Il était là, entre deux tentations violentes, qui lui

apparaissaient sous la forme de deux femmes presque également

désirables, et dont l'infâme Ninfo lui avait presque offert de partager

la possession avec lui. Michel était l'otage qu'il tenait dans ses

mains, et pour la rançon duquel il pouvait tout exiger et peut-être tout

obtenir.

Il est vrai qu'il ne croyait plus à l'amour d'Agathe pour ce jeune

homme; mais il voyait son désintéressement à l'endroit de la fortune,

lorsqu'il s'agissait de sauver ses amis menacés. Cela suffisait-il pour

qu'elle crût devoir sacrifier plus que sa fortune pour le rachat de cet

artiste protégé? Probablement non, et alors il fallait que le bandit

comptât sur ses moyens personnels de séduction et ne vît dans Michel que

l'occasion de les exercer en approchant d'elle.

Quant à la jeune soeur, il lui paraissait plus facile de vaincre un

enfant si naïf, non-seulement à cause de l'amour plus direct qu'elle

devait porter à son frère, mais encore à cause de son inexpérience et de

la fraîcheur de son imagination que, d'un regard, il avait déjà

éprouvées.

Comme jeunesse et comme beauté matérielle, Mila effaçait Agathe; mais

Agathe était princesse, et il y avait de grands instincts de vanité chez

le bâtard de Castro-Reale. Elle passait pour n'avoir jamais eu d'amant,

elle paraissait forte et prudente. Elle avait eu vingt ans peut-être

pour s'exercer à la défense et soutenir l'assaut des passions qu'elle

avait inspirées: car elle avait au moins trente ans, et, en Sicile, sous

un climat de feu, qui mûrit, les plantes en moins de temps qu'il n'en

faut chez nous pour les faire éclore, une petite fille de dix ans est

presque une femme.

C'était donc la plus glorieuse conquête à rêver, et, par cela même, la

plus enivrante. Mais il s'y mêlait la crainte d'échouer, et Carmelo

pensait qu'il en mourrait de honte et de rage. Il n'avait jamais connu

la douleur; c'était presque un mot vide de sens pour lui jusqu'à ce

moment.

Il commençait à deviner qu'on peut souffrir autrement encore que de

colère ou d'ennui. Comme il ne dormait point, il observait Michel à

l'insu de ce dernier. Il vit ce jeune homme, assis devant sa table,

prendre son front à deux mains dans l'attitude de l'abattement le plus

complet.

Michel était profondément triste. Tous ses rêves s'étaient évanouis

comme une vaine fumée. Sa situation lui paraissait suffisamment

expliquée par l'entretien qu'il avait eu avec le bandit en revenant de

la villa. Pour l'éprouver, le Piccinino lui avait rapporté les calomnies

de l'abbé Ninfo, en feignant d'y ajouter foi et d'en prendre

généreusement son parti. L'âme droite et noble du jeune peintre s'était

révoltée contre un soupçon qui attentait à la dignité de la princesse:

ses dénégations et sa manière de raconter sa première entrevue avec elle

dans la salle de bal s'étaient trouvées si conformes à la manière dont

elle-même avait présenté les faits au bandit, que ce dernier, après un

interrogatoire plus subtil et plus insidieux que celui d'un inquisiteur,

avait fini par ne plus pouvoir incriminer les relations de la princesse

et de l'artiste.

Alors le Piccinino, voyant qu'au fond de cette modestie et de cette

loyauté il y avait de la douleur chez Michel, en avait conclu que, s'il

n'était point aimé, du moins il eût souhaité de l'être, et qu'à partir

du moment où il avait vu la princesse il en était tombé amoureux. Il se

souvenait de la sèche réponse et de l'ironique apostrophe de Michel

durant ce bal, et il goûta un cruel plaisir à lui faire sentir qu'il ne

pouvait pas être aimé d'une telle femme. Il en vint même à lui avouer

qu'il ne l'interrogeait que pour éprouver la délicatesse de son

caractère, et il finit par lui rapporter, mot pour mot, les paroles

d'Agathe, au moment où, se plaçant devant la fenêtre du boudoir et lui

montrant Michel, elle lui avait dit: «Regardez ce jeune homme, et

dites-moi s'il peut s'établir des rapports suspects entre nos âges et

notre mutuelle position dans la vie.» Puis, il avait ajouté, en entrant

dans le faubourg avec Michel, et en lui serrant la main: «Mon enfant, je

suis content de vous; car tout autre que vous, à votre âge, se fût fait

volontiers passer pour le héros d'une aventure mystérieuse avec cette

femme adorable. A présent, je vois que vous êtes déjà un homme sérieux

et je puis vous confier qu'elle m'a fait une impression ineffaçable, et

que je serai comme une pierre dans la bouche du volcan jusqu'à ce que je

l'aie revue.»

Le ton dont le Piccinino proclama, pour ainsi dire, cet aveu joint au

souvenir de sa figure enivrée et de son attitude triomphante lorsqu'il

était rentré dans le boudoir avec Agathe, jetèrent Michel dans une

véritable consternation. Il ne s'était pas cru obligé en conscience de

lui dire ce qu'il avait nourri d'illusions, ce qu'il avait cru lire dans

certains regards, encore moins ce qu'il avait cru ne pas rêver tout à

fait dans la grotte de la Naïade. Il se serait fait même un devoir

religieux de le nier de toutes ses forces, si son rival eût pu le

soupçonner. Mais tous ses fantômes d'orgueil et de bonheur s'envolaient

devant les paroles froides d'Agathe, rapportées d'un ton sec et

tranchant par le Piccinino. Il ne restait qu'un point obscur dans sa

destinée. C'était l'amitié particulière que la princesse portait à son

père et à sa soeur. Mais en quoi pouvait-il s'en attribuer l'honneur? Il

y avait au fond de tout cela une ancienne liaison politique, ou la

reconnaissance de quelque service rendu par Pier-Angelo. Son fils en

subissait les dangers, en même temps qu'il en partageait les bienfaits.

Cette dette de coeur payée, Michel ne pouvait intéresser d'aucune façon

particulière la généreuse patronne de sa famille. Les mystères qui

l'avaient charmé tombaient dans le domaine de la réalité, et au lieu du

doux travail de combattre des illusions charmantes, il lui restait la

mortification de les avoir mal combattues et la douleur de ne pouvoir

plus les faire renaître.

«Pourquoi serais-je donc jaloux de la joie insolente qui brillait dans

les yeux de ce bandit? se disait-il avec angoisse. Dois-je seulement

songer à l'émotion agréable ou pénible que son étrange manière d'être

peut causer à la princesse? Qu'y a-t-il de commun entre elle et moi? Que

suis-je pour elle? Le fils de Pier-Angelo! Et lui, cet aventurier

audacieux, il est son appui et son sauveur. Il aura bientôt des droits à

sa reconnaissance, peut-être à son estime et à son affection; car il ne

tient qu'à lui de les acquérir: il l'aime, et, s'il n'est pas fou, il

saura se faire aimer d'une manière quelconque. Et moi, en quoi puis-je

mériter qu'elle me distingue? Que sont les productions novices de mon

art, en comparaison des secours énergiques qu'elle réclame? Il semble

qu'elle me regarde comme un enfant, puisqu'au lieu de m'appeler à son

aide et de me confier quelque mission importante pour ses intérêts et sa

défense personnelle, elle ne m'a même pas cru capable de défendre ma

propre vie. Elle m'a jugé si faible ou si timide qu'elle a fait

intervenir dans nos dangers communs un étranger, un allié peut-être plus

dangereux qu'utile. O mon Dieu! qu'elle est loin, en effet, de me

regarder comme un homme! Pourquoi ne m'a-t-elle pas dit tout simplement:

«Ton père et moi sommes menacés par un ennemi; prends un poignard,

laisse là tes pinceaux; défends ton père ou venge-moi!» Fra-Angelo me

reprochait mon indifférence; mais, au lieu de m'en corriger, ne me

traite-t-on pas comme un enfant dont on a pitié, et dont on sauve les

jours sans se soucier plus longtemps de son âme?

En s'abandonnant à ces tristes réflexions, Michel-Angelo se sentit navré

de douleur, et, trouvant devant lui la fleur de cyclamen qui vivait

encore dans son verre de Venise, il y laissa tomber une larme brûlante.

XXX.

LE FAUX MOINE.

Mila était restée si étonnée et si alarmée de l'apparition du Piccinino,

qu'elle ne pouvait pas dormir non plus. Ce qui l'effrayait, c'était de

ne pas entendre parler auprès d'elle, et de ne pouvoir s'assurer que son

frère était là. Elle ne voulut point se coucher, et, au bout de peu

d'instants, ses réflexions ne servant qu'à redoubler sa terreur, elle se

leva et alla ouvrir une autre porte de sa chambre qui donnait sur une

galerie couverte, ou plutôt sur un couloir délabré, abrité d'un auvent,

et terminé par un escalier qui servait de communication entre son

logement et celui des autres habitants de la maison. Jamais Mila

n'ouvrait cette porte la nuit; mais, cette fois, elle sortit sur la

galerie, bien décidée à se réfugier auprès de son père et à attendre le

jour sur une chaise, dans la chambre de Pier-Angelo.

Mais elle eut à peine fait trois pas, qu'une nouvelle frayeur l'arrêta.

Un homme était appuyé contre le mur de la galerie, immobile comme un

voleur aux aguets.

Elle allait fuir, lorsqu'une voix lui dit avec précaution:

«Mila, est-ce vous?» Et cet homme faisant un pas vers elle, elle

reconnut Magnani.

«N'ayez pas peur, lui dit-il, je veille ici par l'ordre d'une personne

qui vous est chère. Sans doute vous savez pourquoi, vous qui m'avez

transmis son message?

--Je sais que mon frère a couru ce soir des dangers, répondit la jeune

fille; mais il paraît que vous n'êtes pas le seul que notre chère

princesse ait placé auprès de lui pour sa défense. Il y a dans sa

chambre un autre jeune homme que je ne connais pas.

--Je le sais, Mila; mais ce jeune homme est précisément celui dont on se

méfie, et je dois veiller, aussi près que possible, du lieu où il

repose, jusqu'à ce qu'il soit sorti.

--Vous êtes cependant bien loin! dit Mila épouvantée, et mon frère

pourrait être assassiné sans que vous pussiez l'entendre d'ici.

--Et que faire? reprit Magnani. Je n'ai pu me glisser plus près de sa

chambre. Il a fermé avec soin l'entrée de l'autre escalier. Je suis là;

j'ai l'oreille ouverte et l'oeil aussi, je vous en réponds!

--Je veillerai aussi, dit la jeune fille avec résolution, et vous

veillerez près de moi, Magnani. Venez dans ma chambre. Dût-on en médire,

si l'on s'en aperçoit, dussent mon père et mon frère me blâmer

sévèrement, peu m'importe! je n'ai peur que de l'homme qui est enfermé

avec Michel, ou seul...; car ils ont mis un matelas devant ma porte, et

je ne peux pas savoir si Michel est réellement avec lui. J'ai peur pour

Michel, j'ai peur pour moi-même.»

Et elle raconta comment le bandit était entré dans sa chambre, sans que

Michel fût à portée apparemment de s'y opposer.

Magnani, ne pouvant s'expliquer des faits si étranges, accepta sans

hésiter l'offre de Mila. Il entra chez elle, laissant la porte de la

galerie entr'ouverte, afin de se retirer au besoin sans être vu, mais

tout prêt à enfoncer la porte de Michel au moindre bruit alarmant.

Quand il eut écouté avec sang-froid et précaution, l'oeil et l'oreille

collés contre la cloison:

«Soyez tranquille, dit-il à Mila en lui parlant très-bas au fond de sa

chambre, ils ne sont pas si bien barricadés que je n'aie pu apercevoir

Michel assis devant sa table et paraissant réfléchir. Je n'ai pu

distinguer l'autre, mais je vous assure qu'ils ne pourront faire un

mouvement que je ne l'entende d'ici, et que leur verrou ne tiendra pas

une seconde contre mon poignet. Je suis armé; n'ayez donc plus peur, ma

chère Mila.

--Non, non, je n'ai plus peur, dit-elle; depuis que vous êtes là, j'ai

retrouvé l'usage de ma raison. Avant, j'étais comme folle; je ne voyais

ni n'entendais rien qu'à travers un voile. Vous n'avez donc éprouvé

aucun accident, Magnani, couru aucun danger pour vous-même, ce soir?

--Aucun; mais que cherchez-vous, Mila? Vous allez faire du bruit en

touchant à ce meuble.

--Non, non, dit-elle. Je prends une arme, moi aussi; car je me sens

devenir brave auprès de vous.»

Et elle lui montra un fuseau de bois d'ébène sculpté et monté en argent,

dont la pointe forte et acérée pouvait, au besoin, faire l'office d'un

stylet.

«En me le donnant aujourd'hui, ajouta-t-elle, cette bonne princesse ne

se doutait pas qu'il servirait peut-être à la défense de mon frère.

Mais, dites-moi donc, Magnani, comment la princesse vous a-t-elle reçu,

et comment vous a-t-elle expliqué ces mystères qui se passent autour de

nous, et auxquels je ne comprends rien? Nous pouvons bien causer là,

tout bas, sur cette porte; personne ne nous entendra, et cela nous

aidera à trouver le temps moins triste et moins long.

Elle s'assit sur la marche extérieure de la porte qui donnait sur la

galerie. Magnani s'assit auprès d'elle, prêt à fuir si quelque indiscret

s'approchait d'eux, prêt à se montrer si l'hôte de Michel devenait

hostile. Le jeune couple parla tout bas, et le faible chuchotement de

leurs paroles se perdait dans cette galerie ouverte à l'air extérieur,

sans leur ôter à l'un ou à l'autre la présence d'esprit de s'interrompre

et d'écouter attentivement le plus léger souffle de la nuit.

[Illustration: Il s'était placé au-dessous... (Page 81.)]

Quand Magnani eut raconté à Mila le peu qu'il savait, elle se perdit en

conjectures pour deviner quel pouvait être ce jeune homme si beau, dont

l'air était à la fois doucereux et terrible, qui s'intitulait auprès

d'elle l'ami de sa famille, et dont la princesse avait dit, en parlant à

Magnani: «C'est notre sauveur ou notre ennemi.» Et, comme Magnani

l'engageait à ne pas chercher à pénétrer un secret que la princesse et

sa famille jugeaient apparemment nécessaire de lui cacher, elle reprit:

«Ne croyez pas que je sois tourmentée d'une sotte curiosité d'enfant!

Non, je n'ai pas ce vilain défaut. Mais j'ai eu peur toute la journée,

et pourtant je ne suis pas peureuse, non plus. Il se passe autour de moi

quelque chose d'incompréhensible, et moi aussi, je crois être menacée

par ces ennemis que je ne connais pas. Je n'ose en parler à mon père, ni

à la princesse; je crains qu'en s'embarrassant de moi, ils ne négligent

une partie des soins que réclame leur propre sûreté. Mais enfin, il faut

que moi aussi je songe à ma défense; demain, quand vous irez à

l'ouvrage, et que mon frère et mon père seront sortis, je recommencerai

à trembler pour eux, pour vous et pour moi-même.

--Mila, je n'irai point travailler demain, dit Magnani. La princesse m'a

ordonné de ne pas quitter votre frère, soit qu'il sorte, soit qu'il

reste à la maison. Elle ne m'a point parlé de vous, ce qui me fait être

presque certain que vous n'êtes pas comprise dans la secrète persécution

dont elle s'alarme. Mais, quoi qu'il arrive, je ne bougerai pas d'ici,

sans m'être assuré que personne ne peut venir vous y effrayer.

--Écoutez, dit-elle, je veux vous raconter, à vous, ce qui m'est arrivé

aujourd'hui. Vous savez qu'il vient souvent, dans notre cour, des frères

quêteurs, qui tourmentent tout le monde, même les pauvres gens, et dont

on ne peut se débarrasser qu'en leur donnant quelque chose. Il en est

venu un, aussitôt après que mon père et Michel ont été sortis, et jamais

je n'avais encore vu un moine si obstiné, si hardi et si indiscret.

Imaginez que me voyant travailler à ma fenêtre, il s'était placé

au-dessous et se tenait là, me regardant avec des yeux qui

m'embarrassaient, quoique je ne voulusse pas les rencontrer. Je lui

avais jeté une aumône afin de m'en délivrer. Il n'avait pas daigné la

ramasser. «Jeune fille, me disait-il, ce n'est pas ainsi qu'on présente

l'offrande à un frère de mon ordre. On se donne la peine de descendre,

de venir à lui, et de se recommander à ses prières, au lieu de lui jeter

un morceau de pain comme à un chien. Vous n'êtes point une fille pieuse,

et vos parents vous ont mal élevée. Je gage que vous n'êtes pas du

pays?»

[Illustration: Retourner à la fontaine... (Page 85.)]

«J'eus le tort de lui répondre. Il m'avait mise de mauvaise humeur, avec

ses sermons, et il était si laid, si malpropre, si insolent, que je ne

pouvais m'empêcher de lui témoigner mon dégoût. Il me semblait le

reconnaître pour l'avoir vu, le matin, au palais Palmarosa. Mon frère

s'était inquiété alors de sa figure, et avait questionné mon oncle

Fra-Angelo. Il nous avait fait partir, en nous promettant de découvrir

qui ce pouvait être, car il ne le reconnaissait point pour un capucin,

et mon père disait qu'il ressemblait à un certain abbé Ninfo, qui nous

en veut, à ce qu'il paraît.

«Pourtant, soit que ce ne fût pas le même, soit qu'il eût changé son

déguisement, il avait l'habit d'un carme déchaussé lorsqu'il vint ici;

et, au lieu d'une grosse barbe noire et frisée, il avait une barbe

rouge, courte et raide comme le poil d'un sanglier. Il était encore plus

affreux de cette façon-là, et, si ce n'est pas le même homme, je puis

bien dire que j'ai vu aujourd'hui les deux plus vilains moines qu'il y

ait dans Valdémona.

--Vous avez donc eu l'imprudence de causer avec lui? dit Magnani.

--Causer n'est pas le mot; je l'ai prié d'aller prêcher plus loin, en

lui disant que je n'avais ni le temps de descendre, ni celui d'écouter

ses réprimandes; que, s'il ne trouvait pas mon aumône digne de lui, il

la ramassât pour le premier pauvre qu'il rencontrerait, et qu'enfin,

s'il était né orgueilleux, il avait eu grand tort de se faire moine

mendiant.

--Sans doute, il fut irrité de vos réponses?

--Non, car si je l'avais vu mortifié ou en colère, j'aurais eu la

charité ou la prudence de n'en pas tant dire. Mais, au lieu de continuer

à me gronder, il se mit à sourire, d'un sourire affreux, il est vrai,

mais où il n'entrait point trop de ressentiment.

«Vous êtes une plaisante petite fille, me dit-il, et je vous pardonne

votre inconvenance à cause de votre esprit et de vos yeux noirs.»

«Je vous demande si ce n'était pas fort vilain pour un moine, de faire

attention à la couleur de mes yeux? Je lui répondis qu'il pourrait bien

rester un an sous ma fenêtre, sans que je voulusse regarder la couleur

des siens. Il me traita de coquette, singulière expression, n'est-ce

pas, dans la bouche d'un homme qui ne devrait pas seulement connaître ce

mot-là? Je fermai ma fenêtre, mais quand je la rouvris, au bout d'un

quart d'heure, ne pouvant tenir à l'étouffante chaleur qu'il fait dans

cette chambre quand le soleil est un peu haut, il me regardait toujours.

«Je ne voulais plus lui parler. Il me dit qu'il resterait là jusqu'à ce

que je lui eusse donné quelque chose de mieux que du pain; qu'il savait

bien que je n'étais point une pauvre fille; que j'avais une belle

épingle d'or ciselé dans les cheveux, et qu'il accepterait de bon coeur

cette épingle, à moins que je n'aimasse mieux donner, à la place, une

mèche de mes cheveux. Et, de là, des compliments si ridicules et si

exagérés, que je les pris et les prends encore pour des moqueries, et

pour une méchante et inconvenante manière de me témoigner son dépit.

«Comme il y avait du monde dans la maison, et notamment votre père et un

de vos frères, que je voyais travailler chez eux à portée de ma voix, je

n'étais pas inquiète des singulières paroles et des regards impertinents

de ce vilain moine; je ne lui répondis qu'en me moquant de lui, et, pour

m'en débarrasser, je lui promis de lui donner quelque chose, à condition

qu'il s'en irait tout de suite après. Il prétendit qu'il avait le droit

d'accepter ou de refuser mon offrande, et que si je voulais le laisser

choisir, il serait très-modeste et ne me ruinerait pas.--Que voulez-vous

donc? lui dis-je; un écheveau de soie pour raccommoder votre froc en

guenilles?--Non, me dit-il, elle est trop mal filée.--Voulez-vous mes

ciseaux pour couper votre barbe qui pousse tout de travers?--Non, je

m'en servirais peut-être pour couper le bout rose de cette petite langue

impertinente.--Alors une aiguille pour coudre votre bouche qui ne sait

ce qu'elle dit?--Non, car je crains que votre aiguille ne pique pas

mieux que vos épigrammes.

«Nous badinâmes quelque temps ainsi! tout en m'impatientant, il me

faisait rire, car il me semblait qu'il était devenu plus paternel

qu'inquiétant, que c'était bien un vrai moine, un de ces facétieux

importuns comme il y en a, qui obtiennent par la taquinerie ce qu'ils

n'ont pu arracher par la prière; enfin, je remarquai qu'il avait de

l'esprit, et je ne fis pas cesser cet enfantillage de ma part aussi vite

que je l'aurais dû. Je décrochai un petit miroir de nulle valeur, grand

comme la main, qu'il voyait briller près de ma fenêtre, et à propos

duquel il me demandait combien d'heures par jour je passais à le

consulter. Je le lui descendis au bout d'un fil de soie, en lui disant

qu'il aurait certainement beaucoup plus de plaisir à s'y contempler que

je n'en avais, pour mon compte, à avoir sa figure si longtemps sous les

yeux.

«Il le prit avidement et le baisa en s'écriant d'un ton qui m'épouvanta:

«A-t-il conservé un reflet de ta beauté, ô jeune fille dangereuse? Rien

qu'un reflet, c'est bien peu; mais encore, si je pouvais l'y fixer, je

n'en détacherais plus jamais ma bouche.»

--Fi! lui dis-je en me retirant, voilà des paroles qui déshonorent

l'habit que vous portez, et ces plaisanteries-là ne vont point à un

religieux.

«Je fermai encore ma fenêtre et me retirai vers cette porte où nous

voici, et que j'ouvris afin de pouvoir respirer en travaillant. Mais je

n'y étais pas depuis cinq minutes que je vis le capucin devant moi. Il

avait osé entrer, je ne sais par où; car j'avais fermé la porte de notre

maison, et il faut qu'il ait rôdé dans les habitations voisines, ou

qu'il connaisse toutes les issues de celle-ci.--Allez-vous-en, lui

dis-je; on ne pénètre pas ainsi dans les maisons, et si vous approchez

de ma porte, j'appelle mon frère et mon père, qui sont dans la chambre à

côté.

--Je sais bien qu'ils n'y sont point, répondit-il avec un rire odieux,

et, quant aux voisins, rien ne servirait de les appeler, je serai loin

d'ici avant qu'ils en approchent. Que crains-tu de moi, jeune fille? Je

n'ai voulu que voir de près tes doux yeux et ta bouche de rose; la

madone de Raphaël n'est qu'une servante auprès de toi. Tiens, n'aie pas

peur de moi (et, en me parlant ainsi, il retenait fortement la porte que

je voulais lui pousser au visage). Je donnerais ma vie pour un baiser de

toi; mais, si tu me le refuses, donne-moi du moins la rose qui parfume

ton sein, je mourrai de plaisir en rêvant que...

Le Piccinino · 第 21 / 39 段