Cette figure, si nonchalante ou si composée à l'ordinaire, était comme

illuminée par la confiance et le bonheur. Le petit homme semblait avoir

grandi d'une coudée, et ses yeux noirs lançaient des flammes qu'on n'eût

jamais cru pouvoir couver dans une tête si froide et si calculatrice.

A peine la princesse, un peu fatiguée d'avoir marché longtemps dans un

petit espace, se fut-elle assise sur le divan, où il la reconduisit avec

des manières de courtoisie élégante, qu'il se laissa tomber, plutôt

qu'il ne s'assit, sur une chaise, à l'autre paroi de l'étroit boudoir,

mais en face d'elle, comme s'il se fût installé là pour la contempler à

son aise sous le reflet du lustre. En effet, le Piccinino, après avoir

savouré, dans le jardin, la suavité de sa voix, le sens flatteur de ses

paroles et la souplesse de sa main, voulait, pour compléter les voluptés

délicates qu'il goûtait pour la première fois de sa vie, la regarder à

loisir, sans effort de langage et sans préoccupation d'esprit. Il tomba

donc dans une méditation muette, plus éloquente que Michel ne l'eût

souhaité. Il rassasiait ses regards audacieux de la vue de cette femme

exquise et charmante qu'il croyait posséder déjà, comme d'un trésor

qu'il aurait dérobé et qu'il se donnerait le plaisir de voir briller

devant lui.

Ce qui acheva de désespérer le jeune peintre, c'est que, sous

l'influence mystérieuse de cette passion envahissante, qui ne faisait

que de naître et qui se développait déjà avec la rapidité d'un incendie,

le bandit acquérait une séduction étrange. Son exquise beauté se

manifestait enfin comme le feu d'une étoile sortant des vapeurs de

l'horizon. Ce qu'il y avait d'un peu singulier dans la forme de ses

traits, et d'inquiétant dans leur expression voilée, faisait place à un

charme subtil, à une expansion dévorante, bien que muette et comme

accablée de sa propre ardeur. Il était affaissé sur lui-même et ne

posait plus l'indifférence et la distraction. Ses bras pendants, sa

poitrine pliée, ses yeux fixes, humides et ravis laissaient voir qu'il

était comme brisé par l'explosion d'une force inconnue à lui-même, et

comme noyé dans les délices anticipées de son triomphe. Michel eut peur

de lui pour la première fois. Il l'eût encore affronté sans crainte dans

la sinistre solitude de la _Croce del Destatore_; mais là, rayonnant

d'une extase inconnue, il semblait trop puissant pour qu'aucune femme

pût échapper à la fascination de ce basilic.

Pourtant Agathe ne paraissait point s'en apercevoir, et chaque fois que

Michel porta ses regards d'elle au bandit et réciproquement, il la vit

brave et franche, ne songeant ni à attaquer ni à se défendre.

«Mes amis, dit-elle après avoir respiré un instant, nous pouvons nous

dire bonsoir et nous séparer tranquilles. Je place toute ma confiance

dans ce nouvel ami que la Providence, agissant par le génie de

Fra-Angelo, vient de nous envoyer. Vous la partagerez, cette confiance,

quand vous saurez qu'il connaissait d'avance, et mieux que nous, ce que

nous avions à craindre et à espérer.

--Il est vrai que l'aventure est assez piquante, dit le Piccinino,

faisant un effort pour sortir de ses rêves; et il est temps que ce jeune

homme sache pourquoi j'ai été pris d'un grand accès de rire lorsqu'il

est venu me trouver. Vous en rirez aussi, j'espère, maître Michel-Ange,

quand vous apprendrez que vous êtes venu confier votre sort à l'homme

qu'on avait prié, une heure auparavant, de vous faire un mauvais parti;

et, si je n'étais prudent et calme dans ces sortes d'affaires, si je

m'en rapportais aveuglément aux paroles de ceux qui viennent me

consulter, tandis que vous m'engagiez à enlever l'abbé Ninfo de la part

de Son Altesse, je me serais emparé de vous et vous aurais jeté dans ma

cave, bien garrotté et bâillonné, de la part de l'abbé Ninfo. Je vois à

votre air que vous vous seriez bien défendu. Oh! je sais que vous êtes

brave, et je pense que vous êtes plus fort que moi. Vous avez un oncle

qui s'est exercé à casser des pierres avec tant de zèle, depuis une

vingtaine d'années, qu'il n'a dû rien perdre de la vigueur qui le fit

surnommer jadis _Bras-de-fer_, lorsqu'il faisait un autre métier sur la

montagne; mais, quand il s'agit de _haute politique_, on prend ses

précautions, et je n'avais qu'à remuer une petite cloche pour que ma

maison fût cernée par dix hommes déterminés, qui ne vous eussent pas

seulement laissé le plaisir de la résistance.»

Après avoir parlé ainsi, en regardant Michel d'un air enjoué, le

Piccinino se retourna vers la princesse. Elle avait dissimulé sa pâleur

derrière son éventail, et, lorsque le bandit rencontra ses yeux, ils

étaient armés d'une tranquillité qui fit tomber les derniers accès de

son ironie. Le secret plaisir qu'il éprouvait toujours à effrayer ceux

qui se risquaient avec lui disparut devant ce regard de femme, qui

semblait lui dire: «Tu ne le feras pas, c'est moi qui te le défends.»

Aussi, donna-t-il à sa physionomie une expression de loyale

bienveillance, en disant à Michel:

«Vous voyez bien, mon jeune ami, que j'avais mes raisons pour me faire

expliquer l'affaire et ne pas me trop presser. A présent que je vois

l'honneur et la vérité d'un côté, l'infamie et le mensonge de l'autre,

mon choix est fait, et vous pouvez dormir sur les deux oreilles. Je

vais, ajouta-t-il en s'adressant à Michel à demi-voix, vous accompagner

jusqu'à Catane, où il faut que je concerte pour demain le départ de

monsieur l'abbé. Mais j'ai absolument besoin de deux heures de repos.

Pouvez-vous m'assurer un coin dans votre maison où je puisse

m'abandonner au sommeil le plus profond sans craindre d'être vu? Car mes

traits sont fort peu connus à la ville, et je veux les faire connaître

le plus tard possible. Voyons, puis-je entrer chez vous sans craindre

les curieux et surtout les curieuses?

--J'ai une jeune soeur qui l'est passablement, répondit Michel en

souriant; mais elle sera couchée à cette heure-ci. D'ailleurs, fiez-vous

à moi, comme je me suis fié à vous; je vous donnerai mon propre lit, et

je veillerai dans la chambre si vous le désirez.

--J'accepte, dit le bandit,» qui, tout en causant avec Michel, essayait

d'entendre les paroles sans importance directe que, pour ne pas gêner

l'entretien des deux jeunes gens, la princesse échangeait avec le

marquis. Michel remarqua que, malgré la prétention du Piccinino à ne

pouvoir faire deux choses à la fois, tandis qu'il lui parlait, il ne

perdait pas un geste, un mot, un mouvement d'Agathe.

Quand il se fut assuré, auprès de Michel, des deux heures de repos

absolu qui lui étaient, disait-il, indispensables pour le rendre capable

d'agir ensuite, le Piccinino se leva et se disposa à la retraite. Mais

la lenteur coquette avec laquelle il drapait son manteau sur sa taille

souple, la grâce languissante de son air distrait durant cette opération

importante, et l'imperceptible frémissement de sa moustache noire et

soyeuse, annonçaient assez qu'il s'en allait à regret, et un peu comme

un homme qui s'efforce de chasser les fumées de l'ivresse pour retourner

au travail.

«Vous voulez n'être pas vu? lui dit Agathe; montez avec Michel dans la

voiture du marquis, il vous conduira jusqu'à l'entrée du faubourg, et

vous pourrez vous glisser par les petites rues...

--Grand merci, Signora! répondit le bandit. Je n'ai pas envie de mettre

vos gens et ceux de M. le marquis dans la confidence. Demain matin,

l'abbé Ninfo, qui est plus pénétrant qu'ils ne sont discrets, saurait

qu'un montagnard est sorti de vos appartements sans qu'on l'y ait vu

entrer; et M. l'abbé, trouvant à cela un air de _bravo_, me ferait

l'affront de me retirer la confiance dont il m'honore. Il faut que je

sois son fidèle Achates et son excellent ami pendant douze heures

encore. Je m'en irai avec Michel par où je suis venu.

--Et quand vous reverrai-je? lui dit Agathe en lui tendant

courageusement la main, malgré le feu lascif de ses yeux obstinés.

--Vous ne me reverrez, dit-il en pliant un genou et en baisant sa main

avec une sorte de fureur qui contrastait avec l'humilité de son

attitude, que lorsque vos ordres seront exécutés. J'ignore le jour et

l'heure, mais je vous réponds de tous vos amis, même du gros docteur,

sur ma vie! Je sais le chemin de votre casino. Quand je sonnerai _un_,

_trois_ et _sept_ à la grille du parterre, Votre Seigneurie

daignera-t-elle me faire admettre en sa présence?

--Vous pouvez y compter, capitaine, répondit-elle sans laisser rien

paraître de l'effroi que lui causait cette demande.»

Le marquis de la Serra se hâta de partir en même temps que les deux

jeunes gens, qui sortaient du boudoir.

Son respect pour la princesse était si ombrageux, qu'il n'eût voulu pour

rien au monde se donner l'attitude d'un amant favorisé. Mais il

descendit lentement l'escalier du palais, toujours inquiet, et prêt à

remonter au moindre bruit.

En sortant du parterre, le Piccinino referma lui-même la grille, et

rendit la clé à Michel en lui reprochant son étourderie.

«Sans moi, dit-il, cette clé importante, cette clé inimitable serait

restée dans la serrure.»

Un instant de sang-froid, avant son entrée dans le boudoir, avait suffi

au bandit pour prendre l'empreinte de cette clé sur une boule de cire

qu'il portait toujours avec lui à tout événement.

A peine étaient-ils sur l'escalier, qu'une camériste dévouée vint dire à

Agathe:

«Le jeune homme que Votre Altesse a fait demander l'attend dans la

galerie de peinture.»

Agathe plaça son doigt sur ses lèvres, pour que la camériste eût à

parler encore plus bas dans ces sortes d'occasions, et elle descendit un

étage pour rejoindre Magnani qui l'attendait, en effet, dans la galerie,

depuis plus d'une demi-heure.

Le pauvre Magnani, depuis qu'il avait reçu le message mystérieux de la

princesse, était plus mort que vif. Bien différent du Piccinino, il

était si loin de concevoir la moindre espérance, qu'il imaginait tout ce

qu'il y a de pire. «J'aurai commis une énorme faute, se disait-il, en

confiant à Michel le secret de ma folie. Il en aura parlé, avec sa soeur;

Mila aura vu la princesse, qui la traite en enfant gâté. Le babillage de

cet enfant, qui ne peut comprendre la gravité d'une semblable

révélation, aura effrayé et révolté la princesse. Mais pourquoi ne pas

me bannir sans explication? Que pourra-t-elle me dire qui ne soit

mortellement douloureux et inutilement cruel?»

Cette heure d'attente lui parut un siècle. Il avait froid, il se sentait

mourir, quand la porte secrète de la galerie s'ouvrit sans bruit, et

qu'il vit approcher la blanche Agathe, pâle des émotions qu'elle venait

d'affronter, et diaphane dans sa mante de dentelle blanche. L'immense

galerie n'était éclairée que par une petite lampe; il lui sembla que la

princesse ne marchait pas, et qu'elle glissait vers lui à la manière des

ombres.

Elle s'approcha sans hésitation, et lui tendit la main comme à un ami

intime. Et, comme il hésitait à avancer la sienne, croyant rêver ou

craignant de se méprendre sur l'intention de ce geste, elle lui dit

d'une voix douce, mais ferme:

«Donne-moi ta main, mon enfant, et dis-moi si tu as conservé pour moi

l'amitié que tu m'as témoignée une fois, lorsque tu as cru me devoir une

vive reconnaissance pour la guérison de ta mère. T'en souviens-tu? Moi,

je ne l'ai jamais oublié, cet élan de ton généreux coeur pour moi!»

Magnani ne put répondre. Il n'osa porter à ses lèvres la main d'Agathe.

Il la serra doucement dans la sienne en se courbant. Elle sentit qu'il

tremblait.

«Tu es fort timide, lui dit-elle; j'espère que, si tu as peur de moi, il

n'entre aucune méfiance dans ton embarras. Il faut que je te parle vite;

réponds-moi de même. Est-tu disposé à me rendre un grand service, au

péril de ta vie? Je te le demande au nom de ta mère!»

Magnani se mit à genoux. Ses yeux remplis de larmes purent seuls

répondre de son enthousiasme ou de son dévoûment. Agathe le comprit.

«Tu vas retourner à Catane, lui dit-elle, et courir jusqu'à ce que tu

rencontres deux hommes qui sortent d'ici, et qui n'auront pas cinq

minutes d'avance sur toi.

«L'un est Michel-Ange Lavoratori; tu le reconnaîtras facilement au clair

de la lune. L'autre est un montagnard roulé dans son manteau; tu les

suivras sans paraître les observer; mais tu ne les perdras pas de vue.

Tu seras prêt, au moindre geste suspect de cet homme, à te jeter sur lui

et à le terrasser. Tu es fort, ajouta-t-elle en touchant le bras robuste

du jeune artisan; mais il est agile et perfide. Méfie-toi! Tiens, voici

un poignard, ne t'en sers que pour ta défense. Cet homme est mon ennemi

ou mon sauveur, je l'ignore. Ménage ses jours. Fuis avec Michel, si tu

peux éviter une lutte sanglante... Tu demeures dans la même maison que

Michel, n'est-ce pas?

--A peu près, Signora.

--Tiens-toi à portée de le secourir à la moindre alarme. Ne te couche

pas; passe cette nuit à veiller aussi près de sa chambre que tu le

pourras. Cet homme sortira avant le jour; ne sors de ta maison et ne

laisse Michel s'en éloigner que vous ne soyez ensemble, toujours

ensemble, entends-tu? Et prêt à tout événement, jusqu'à ce que je fasse

lever la consigne. Demain, je t'expliquerai tout. Je te verrai. Compte

que tu auras en moi, dès ce jour, une seconde mère. Viens, mon enfant,

suis-moi; je vais te mettre sur les traces de Michel et de son

compagnon.»

Elle le prit par le bras, et l'emmena vivement dans le casino, qu'elle

traversa avec lui sans ajouter un mot. Elle lui ouvrit la grille du

parterre, et lui montrant l'escalier de laves, «Va, dit-elle,

promptitude, précaution, et ton grand coeur d'homme du peuple pour

bouclier à ton ami!»

Magnani descendit l'escalier avec autant de rapidité et aussi peu de

bruit que le vol d'une flèche. Il ne perdit point de temps à réfléchir,

et il n'usa pas, à se tourmenter, l'élan de sa volonté. Il ne se demanda

pas seulement si Michel était son heureux rival, et s'il ne serait pas

tenté de lui percer le coeur. Poussé par la force magique que lui avait

imprimée la main et le souffle d'Agathe, il était tout prêt à se faire

tuer pour cet enfant privilégié, et il n'éprouvait pas plus de tristesse

que d'hésitation à se sacrifier ainsi. Il y a plus, il se sentit heureux

et fier d'obéir à celle qu'il aimait, et ses paroles vibraient en lui

comme une voix du ciel.

Il se trouva bientôt dans la campagne, et distingua deux hommes sur un

sentier. C'était bien Michel, c'était bien le manteau du montagnard. Il

eut soin de ne pas se montrer; mais il mesura d'un regard la distance et

les obstacles qu'il aurait à franchir pour les rejoindre en cas

d'alarme. Un instant, le montagnard s'arrêta, en causant. Magnani, d'un

élan vigoureux et souple, qui, en toute autre circonstance, eût été

au-dessus des forces humaines, se trouva assez près d'eux pour entendre

que l'inconnu parlait d'amour et de poésie.

Il leur laissa gagner encore du terrain, et, se glissant par un passage

étroit dans les laves qui s'amoncellent à l'entrée du faubourg, il se

trouva avant eux dans la cour des maisons contiguës qu'habitaient sa

famille et celle de Michel. Il vit passer son jeune ami et l'hôte

suspect qu'il introduisait dans sa demeure. Alors Magnani fit un détour

et chercha une retraite où il pût passer la nuit, inaperçu et attentif

au moindre bruit, au moindre mouvement de l'intérieur.

XXIX.

APPARITION.

Pier-Angelo avait reçu avis de la princesse, et de la part du moine de

Mal-Passo, qu'il n'eût point à s'inquiéter de l'absence de son fils, et

qu'en cas de danger, ce jeune homme passerait la nuit, soit dans le

couvent de Fra-Angelo, soit dans le palais du marquis de la Serra. C'est

ce que la princesse eût souhaité; mais la nécessité de montrer une

entière confiance au brigand, sur les susceptibilités duquel Fra-Angelo

l'avait amplement renseignée, avait dû l'emporter sur ses inquiétudes.

Dans sa prévoyance, elle avait fait venir Magnani, et l'on a vu qu'elle

pouvait bien compter sur le dévoûment de ce généreux jeune homme.

Pier-Angelo, naturellement optimiste, et rassuré par l'avis qu'on lui

avait donné, s'était mis au lit, et se dédommageait de la fatigue du

bal, en homme qui sait mettre les heures à profit. Mila aussi s'était

retirée dans sa chambre; mais elle ne dormait pas. Elle avait passé

l'après-midi avec la princesse, et, interrogée par elle sur ses

relations d'amitié, elle avait parlé entre autres d'Antonio Magnani avec

une effusion qui eût trahi le secret de son coeur quand même Agathe n'eût

pas été attentive et pénétrante. C'est le bien qu'elle avait dit de son

jeune voisin qui avait achevé de décider la princesse à le faire

intervenir dans les embarras de sa situation. Elle s'était dit que

Magnani pourrait bien devenir un jour l'époux de Mila, et que, dès lors,

il n'y avait rien de plus naturel que de l'associer aux destinées de

Michel-Angelo. C'est Mila qu'elle avait chargée de lui envoyer Magnani à

la nuit, et le pauvre Magnani, en recevant cet avis, avait failli

s'évanouir.

N'est-ce pas plutôt _pauvre Mila_ qu'il faudrait dire? Eh bien! Mila

n'avait attribué le trouble du jeune homme qu'à sa timidité. Agathe

était la dernière qu'elle eût soupçonnée d'être sa rivale, non qu'elle

ne fût à ses yeux la plus belle des femmes, mais parce que, dans un coeur

pur, il n'y a pas de place pour la jalousie envers les êtres qu'on aime.

Elle était heureuse, au contraire, la noble enfant, de la marque

d'estime et de confiance dont sa chère Agathe avait honoré Magnani. Elle

en était fière pour lui et eût voulu pouvoir lui porter tous les jours

des messages semblables.

Mais la princesse n'avait pas cru devoir cacher à Mila que Michel était

forcément engagé dans une aventure où il pouvait courir quelque danger,

dont Magnani l'aiderait pourtant à se préserver.

Mila était donc inquiète: elle n'avait rien dit à son père de ses

craintes; mais elle avait été plus de dix fois sur le chemin de la

villa, prêtant l'oreille aux bruits lointains, épiant la démarche de

tous les passants, et rentrant chaque fois, plus triste et plus

effrayée. Enfin, quand onze heures sonnèrent, elle n'osa plus sortir et

se tint dans sa chambre, tantôt près de la fenêtre, où elle fatiguait

ses yeux à regarder en vain, tantôt près de son lit, où elle tombait,

brisée de découragement, la tête sur son chevet. Par moments, les

battements de ses artères étaient si élevés, qu'elle les prenait pour un

bruit de pas auprès d'elle. Elle tressaillait, levait la tête, et,

n'entendant plus rien, elle essayait de prier Dieu.

Enfin, vers minuit, elle crut saisir distinctement dans la cour un léger

bruit de pas irréguliers. Elle regarda, et crut voir une ombre se

glisser le long des murs et se perdre dans l'obscurité. C'était Magnani;

mais elle ne put distinguer aucune forme, et ne fut pas sûre de n'avoir

pas été dupe de sa propre imagination.

Peu d'instants après, deux hommes entrèrent sans bruit, et montèrent

l'escalier extérieur de la maison. Mila s'était remise à prier, elle ne

les entendit que lorsqu'ils furent sous sa fenêtre. Elle y courut, et,

ne voyant que leurs têtes, sur lesquelles son regard plongeait

perpendiculairement, elle ne douta point que ce ne fussent son frère et

Magnani qui rentraient ensemble. Elle rajusta à la hâte sa belle

chevelure dénouée, et courut à leur rencontre. Mais, comme elle passait

dans la chambre de Michel, la porte de cette chambre s'ouvrit, et elle

se trouva face à face avec lui et un homme plus petit de toute la tête

qu'Antonio Magnani.

Le Piccinino, dont la figure était cachée par le capuchon de son

manteau, se retira vivement, et, refermant la porte: «Michel, dit-il,

vous n'attendiez probablement pas votre maîtresse cette nuit. En toute

autre circonstance, j'aurais du plaisir à la voir, car elle m'a semblé

belle comme la madone; mais, en ce moment, vous m'obligerez beaucoup si

vous pouvez l'éloigner sans qu'elle me voie.

--Soyez sans crainte, répondit le jeune peintre. Cette femme est ma

soeur, et je vais la renvoyer dans sa chambre. Restez là, un instant,

derrière la porte.

--Mila, dit-il en entrant et en plaçant le battant de la porte entre lui

et son compagnon, vous avez donc pris la manie de veiller comme un

oiseau de nuit? Rentrez chez vous, ma chère âme, je ne suis pas seul. Un

des apprentis de mon père m'a demandé l'hospitalité, et je partage ma

couche avec lui. Vous pensez bien que vous ne devez pas rester un

instant de plus, à moins que vous ne vouliez être vue mal coiffée et mal

agrafée.

--Je m'en vais, dit Mila; mais auparavant, dites-moi, Michel, si Magnani

est revenu avec vous!

--Que vous importe? répondit Michel avec humeur.»

Mila soupira profondément et rentra dans sa chambre, où, toute

découragée, elle se jeta sur son lit, résolue à faire semblant de

dormir, mais à écouter ce qui se disait dans la chambre voisine.

Peut-être était il arrivé malheur à Magnani, et la brusquerie de son

frère lui paraissait de mauvais augure.

Dès que le Piccinino se vit seul avec Michel, il le pria de tirer les

verrous et de placer un matelas du lit sur la porte mince et déjetée de

la chambre voisine, qui laissait passer la lumière et le son de la voix.

Et quand ce fut fait, il le pria encore d'aller s'assurer que son père

dormait, ou, s'il veillait encore, de lui souhaiter le bonsoir, afin

qu'il ne prit point fantaisie au vieillard de monter. En parlant ainsi,

le bandit se jeta sans façon sur le lit de Michel après avoir ôté son

riche pourpoint, et se couvrant la tête de son manteau, il parut ne pas

vouloir perdre un instant pour se livrer au sommeil.

Michel descendit, en effet; mais à peine était-il sur l'escalier, que le

jeune bandit, avec la promptitude et la légèreté d'un oiseau, sauta au

milieu de la chambre, jeta de côté le matelas, tira le verrou, ouvrit la

porte, et s'approcha du lit de Mila, auprès duquel brûlait encore sa

petite lampe.

Mila l'entendit bien entrer; mais elle crut que c'était Michel qui

venait s'assurer qu'elle était couchée. La pensée ne lui vint pas qu'un

autre homme pût avoir l'audace de pénétrer ainsi chez elle, et, comme un

enfant qui craint d'être grondé, elle ferma les yeux et resta immobile.

Le Piccinino n'avait jamais entrevu une belle femme sans être inquiet et

agité, jusqu'à ce qu'il l'eût bien regardée, afin de n'y plus penser si

sa beauté était incomplète, ou de jeter son dévolu sur elle si son genre

de beauté parvenait à réveiller son âme dédaigneuse, étrange composé

d'ardeur et de paresse, de puissance et de torpeur. Peu d'hommes de

vingt-cinq ans ont une jeunesse aussi chaste et aussi retenue que

l'était celle du bandit de l'Etna; mais peu d'imaginations sont aussi

fécondes en rêves de plaisirs et en appétits sans bornes. Il semblait

qu'il cherchât toujours à exciter ses passions pour en éprouver

l'intensité, mais que, la plupart du temps, il s'abstînt de les

satisfaire, de crainte de trouver sa jouissance au-dessous de l'idée

qu'il s'en était faite. Il est certain que toutes les fois, ou pour

mieux dire, le peu de fois qu'il y avait cédé, il avait éprouvé une

profonde tristesse et s'était reproché d'avoir dépensé tant de volonté

pour une ivresse si vite épuisée.

Il avait peut-être d'autres raisons pour vouloir connaître les traits de

la soeur de Michel, à l'insu de Michel lui-même. Quoi qu'il en soit, il

la regarda attentivement pendant une minute, et, ravi de sa beauté, de

sa jeunesse et de son air d'innocence, il se demanda s'il ne ferait pas

mieux d'aimer cette charmante enfant, qu'une femme plus âgée que lui et

plus difficile sans doute à persuader.

En ce moment, Mila, fatiguée de feindre le sommeil, et plus avide de

nouvelles de Magnani que honteuse des reproches de son frère, ouvrit les

yeux et vit l'inconnu penché vers elle. Elle vit briller ses yeux à

travers la fente de son capuchon, et, saisie de terreur, elle allait

crier lorsqu'il lui mit la main sur la bouche.

«Enfant, lui dit-il à voix basse, si tu dis un mot, tu es morte.

Tais-toi et je m'en vais. Allons, mon bel ange, ajouta-t-il d'un ton

caressant, n'ayez pas peur de l'ami de votre famille; bientôt peut-être,

vous le remercierez d'avoir troublé votre sommeil.»

Le Piccinino · 第 20 / 39 段