n'agirait point sans voir la possibilité de s'emparer du testament à son
profit. Elle avait des raisons majeures pour être prête à lui en faire
le sacrifice et à transiger sans regret avec lui pour des sommes
immenses, lorsqu'il en viendrait à lui vendre la restitution de son
titre; car tout le monde savait, et le bandit n'ignorait probablement
pas, lui qui semblait avoir si bien étudié l'affaire d'avance, qu'il
existait dans les mains d'un notaire un acte antérieur qui déshéritait
Agathe au profit d'une parente éloignée. Dans une phase de haine et de
ressentiment contre sa nièce, le cardinal avait fait ce premier
testament et l'avait dit très-haut. Il est vrai que, se voyant malade,
et recevant d'elle des marques de déférence sincères, il avait changé
ses dispositions. Mais il avait toujours voulu laisser subsister l'acte
antérieur, au cas où il lui plairait d'anéantir le nouveau. Quand les
méchants ont un bon mouvement, ils laissent toujours une porte ouverte
au retour de leur mauvais génie.
A l'égard des ambitions du Piccinino, Agathe avait donc déjà pris son
parti; mais, à la manière dont il les faisait pressentir, elle comprit
qu'il entrait une bonne dose de vanité dans son avarice, et elle eut
l'heureuse inspiration de satisfaire l'une et l'autre passion du bandit,
à l'heure même.
«Monsieur de Castro-Reale, lui dit-elle en faisant un effort pour
prononcer un nom détesté, et pour le conférer comme un titre acquis au
bâtard du _Destatore_, le testament sera si bien dans vos mains, que je
voudrais pouvoir l'y mettre moi-même.»
Agathe avait vaincu. La tête tourna au bandit, et une autre passion, qui
luttait en lui contre la cupidité, prit le dessus en un clin d'oeil. Il
porta à ses lèvres les deux mains tremblantes de la signora et les
couvrit d'un baiser si long et si voluptueux, que Michel et M. de la
Serra lui-même en frémirent. Une autre espérance que celle de la fortune
s'empara de la cervelle du Piccinino. Un violent désir s'était insinué
en lui, la nuit du bal, lorsqu'il avait vu Agathe admirée et convoitée
par tant d'hommes qu'elle n'avait pas seulement remarqués, lui compris;
car elle croyait le voir pour la première fois en cet instant, bien
qu'il espérât qu'elle feignait de ne point reconnaître ses traits.
Il avait été enflammé surtout par l'impossibilité apparente d'une
semblable conquête. Dédaigneux et chaste en apparence avec les femmes de
sa classe, le Piccinino avait les appétits d'une bête fauve; mais la
vanité se mêlait trop à tous ses instincts pour qu'il eût souvent
l'occasion de les assouvir. Cette fois, l'occasion était douteuse
encore, mais enivrante pour son esprit entreprenant, obstiné, fécond en
ressources, et amoureux des choses difficiles, réputées impossibles.
--Eh bien, Madame, s'écria enfin le Piccinino avec un accent
chevaleresque, votre confiance en moi est d'une belle âme, et je saurai
la justifier. Rassurez-vous sur le compte du docteur Recuperati: il ne
court aucun danger. Il est bien vrai qu'aujourd'hui même l'abbé Ninfo
s'est entendu avec un homme qui a promis de l'assassiner; mais, outre
que l'abbé veut attendre pour cela que le cardinal soit sur son lit de
mort, et que le cardinal n'en est pas encore là, le poignard qui doit
frapper votre ami ne sortira point du fourreau sans ma permission. Il
n'y a donc pas lieu de nous tant presser, et je puis retourner dans ma
montagne pour quelques jours encore. L'abbé Ninfo doit venir en personne
nous avertir du moment favorable pour frapper dans le vaste gilet du
gros docteur, et c'est à ce moment-là, qu'au lieu de remplir cet
agréable office, nous nous emparerons de la personne de l'abbé, en le
priant de prendre l'air de la montagne avec nous, jusqu'à ce qu'il
plaise à Votre Seigneurie de lui rendre la liberté.»
La princesse, qui avait été jusque-là parfaitement maîtresse
d'elle-même, se troubla et répondit d'une voix émue:
«Je croyais, capitaine, que vous connaissiez une autre circonstance qui
nous rend tous très-impatients de savoir l'abbé Ninfo dans la montagne.
Le docteur Recuperati n'est pas le seul de mes amis qui soit menacé, et
j'avais chargé Fra-Angelo de vous dire les autres motifs qui nous font
désirer d'être immédiatement délivrés de sa présence.»
Le chat Piccinino n'avait pas fini de jouer avec la proie qu'il
convoitait. Il feignait de ne pas comprendre ou de ne pas se souvenir
que Michel et son père fussent principalement intéressés à l'enlèvement
de l'abbé.
«Je pense, dit-il, que Votre Altesse s'exagère les dangers de la
présence du Ninfo auprès du cardinal. Elle doit bien savoir que Son
Éminence a le plus profond mépris pour ce subalterne; qu'elle le
supporte avec peine, tout en ayant pris pour agréable le secours d'un
truchement si actif et si pénétrant; enfin que le cardinal, tout en
ayant besoin de lui, ne lui permettra jamais de mettre la main à ses
affaires. Votre Excellence sait bien qu'il y a, dans le testament, un
petit legs pour ce pauvre abbé, et je ne pense pas qu'elle daigne le lui
contester.
--Non certes! répondit la princesse, surprise de voir que le Piccinino
connaissait si bien le testament; mais ce n'est pas la misérable crainte
de voir l'abbé obtenir de mon oncle plus ou moins d'argent qui m'occupe
en ce moment, je vous assure. Je vous ai déjà dit, capitaine, et
Fra-Angelo a dû vous dire que son frère et son neveu couraient de grands
dangers, tant que l'abbé Ninfo serait à portée de leur nuire auprès de
mon oncle et de la police napolitaine.
--Ah! dit le malin Piccinino en se frappant le front, j'avais oublié
cela, et pourtant ce n'est pas sans importance pour vous, princesse,
j'en conviens... J'ai même plusieurs choses à vous apprendre là-dessus,
que vous ne savez point; mais le sujet est fort délicat, ajouta-t-il en
feignant un peu d'irrésolution, et il me serait difficile de m'expliquer
en présence des deux personnes qui m'honorent ici de leur attention.
--Vous pouvez tout dire devant M. le marquis de la Serra et devant
Michel-Ange Lavoratori, répondit la princesse un peu effrayée.
--Non, Madame, je connais trop mon devoir pour le faire, et le respect
que je vous porte est trop grand pour que j'oublie à ce point les
convenances. Si Votre Altesse est disposée à m'écouter sans témoin, je
l'instruirai de ce qui a été comploté et résolu. Sinon, ajouta-t-il en
feignant de se disposer à partir, j'irai attendre à Nicolosi qu'elle
veuille bien me faire avertir du jour et de l'heure où elle aura pour
agréable de m'entendre.
--Tout de suite, Monsieur, tout de suite, dit la princesse avec
vivacité. L'existence de mes amis compromise à cause de moi m'intéresse
et m'alarme beaucoup plus que ma fortune. Venez, dit-elle en se levant,
et en passant résolument son bras sous celui du bandit, nous causerons
dans mon parterre, et ces messieurs nous attendront ici. Restez, restez,
mes amis, dit-elle au marquis et à Michel, qui voulaient se retirer,
bien qu'ils ne vissent pas ce tête-à-tête sans une sorte de terreur
indéfinissable; j'ai vraiment besoin de prendre l'air, et M. de
Castro-Reale veut bien me donner le bras.
Michel et M. de la Serra, dès qu'ils se virent seuls, se regardèrent
comme frappés de la même pensée, et, courant chacun à une fenêtre, ils
se tinrent à portée, non d'entendre une conversation dont la princesse
elle-même semblait vouloir les exclure, mais de ne pas la perdre un seul
instant de vue.
XXVII.
DIPLOMATIE.
«Comment se fait-il, chère princesse, dit le bandit d'un ton dégagé, dès
qu'il se vit bras dessus bras dessous avec Agathe, que vous commettiez
l'imprudence de vouloir me faire parler de Michel en présence d'un
sigisbée aussi précieux que le marquis de la Serra? Votre Altesse oublie
donc une chose: c'est que si je sais les secrets de la villa Ficarazzi,
je sais apparemment aussi ceux du palais Palmarosa, puisque l'abbé Ninfo
exerce une surveillance assidue sur ces deux résidences?
--Ainsi, capitaine, dit la princesse en essayant de prendre aussi un ton
dégagé, l'abbé Ninfo vous a vu avant moi, et, pour tâcher de vous mettre
dans ses intérêts, il vous a fait toutes ses confidences?»
Agathe savait fort bien à quoi s'en tenir à cet égard. Certes, si elle
n'eût pas découvert que l'abbé avait déjà recherché l'appui du Piccinino
pour faire enlever ou peut-être assassiner Michel, elle n'eût pas cru
nécessaire de recourir au Piccinino pour faire enlever l'abbé. Mais elle
se garda bien de laisser pressentir son véritable motif. Elle voulut que
l'amour-propre du bandit fût flatté de ce qu'il pouvait regarder comme
un premier mouvement de sa part.
--De quelque part que me viennent mes renseignements, dit le Piccinino
en souriant, je vous fais juge de leur exactitude. La dernière fois que
le cardinal est venu voir Votre Altesse, il y avait à la grille de votre
parc un jeune homme, dont les traits distingués et l'air fier
contrastaient avec des vêtements poudreux et usés par un long voyage.
Par quel caprice le cardinal s'attacha-t-il à examiner ce jeune homme et
à vouloir s'enquérir de lui? c'est ce que l'abbé Ninfo lui-même ne sait
point et m'a chargé de pénétrer, s'il est possible. Il y a une chose
certaine: c'est que la manie qui, depuis longtemps, possède le cardinal
de s'enquérir du nom et de l'âge de tous les gens du peuple dont la
figure le frappe, a survécu à la perte de son activité et de sa mémoire.
C'est comme une inquiétude vague qui lui reste de ses fonctions de haute
police, et, par ses regards impérieux, il fait comprendre à l'abbé Ninfo
qu'il ait à interroger et à lui rendre compte. Il est vrai que lorsque
l'abbé lui montra ensuite le résumé écrit de ses interrogations, il
parut n'y prendre aucun intérêt: de même que, toutes les fois que l'abbé
l'importune de ses demandes indiscrètes ou de ses questions insidieuses,
Son Éminence, après avoir lu les premiers mots, ferme les yeux d'un air
courroucé, pour montrer qu'elle ne veut pas être fatiguée davantage.
Peut-être Votre Altesse ne savait-elle pas ces détails, dont le docteur
Recuperati n'est jamais témoin; car, pendant le peu d'heures de sommeil
qu'il est permis à ce bon docteur de goûter, la surveillance des
serviteurs dévoués, dont Votre Altesse a su entourer le cardinal, n'est
pas telle que le Ninfo ne s'introduise auprès de lui, pour le réveiller
sans façon et lui placer devant les yeux certaines phrases écrites dont
il espère un heureux effet. Le cardinal, ainsi éveillé, a, grâce à la
souffrance et à la colère, un instant de lucidité plus grande que de
coutume; il lit, paraît comprendre et essaie de murmurer des mots dont
quelques syllabes sont intelligibles pour son persécuteur; mais aussitôt
après il retombe dans un nouvel accablement, et la faible lumière de sa
vie est usée et amoindrie d'autant plus.
[Illustration: Il se trouva bientôt dans la campagne et distingua deux
hommes sur un sentier. (Page 77.)]
«Ainsi, s'écria la princesse indignée, de flatteur et d'espion, ce
scélérat s'est fait le bourreau et l'assassin de mon malheureux oncle!
Vous voyez bien, monsieur le capitaine, qu'il faut l'en délivrer au plus
vite, et qu'il n'est pas besoin d'autre motif pour me faire désirer
qu'il soit éloigné de nous.
--Pardon, Madame, répondit l'obstiné bandit. Si je ne vous avais pas
informée de ces choses, vous auriez des motifs plus personnels encore,
que vous ne voulez pas me dire, mais que je me suis fait dire par le
Ninfo. Je ne m'engage jamais dans une affaire sans la connaître à fond,
et il m'arrive parfois, comme vous voyez, d'interroger les deux parties.
Permettez donc que je poursuive mes révélations, et j'espère qu'elles
amèneront les vôtres.
[Illustration: Mais elle eut à peine fait trois pas. (Page 79.)]
«L'abbé Ninfo n'avait pas beaucoup examiné ni beaucoup interrogé le
quidam qui se trouvait à la grille du parc de Votre Altesse. Au bout
d'un instant, voyant le cardinal conserver de cette rencontre une sorte
d'agitation, comme si cette figure eût réveillé en lui des souvenirs
qu'il ne venait point à bout de rassembler et d'éclaircir (car Son
Éminence s'épuise souvent, à ce qu'il paraît, à ce douloureux travail
d'esprit), l'abbé revint sur ses pas, et examina le jeune homme avec
soin. Le jeune homme avait des raisons pour se préserver, car il se
moqua de l'abbé, qui le prit définitivement pour un pauvre diable et lui
fit même l'aumône. Mais, deux jours après, l'abbé, espionnant chez vous,
sous le déguisement d'un ouvrier employé aux préparatifs de votre bal,
découvrit aisément que son quidam était un brillant artiste, très-choyé
et très-employé par Votre Altesse, et nullement en position d'accepter
un _tarin_ à la porte d'un palais, puisqu'il est le fils d'un artisan
aisé, Pier-Angelo Lavoratori.
«L'abbé ne manqua pas, la nuit qui suivit cette découverte, de placer
devant les yeux de monsignor Ieronimo une bande de papier qui contenait
cette dénonciation en grosses lettres. Mais, à force de vouloir stimuler
les dernières cordes de l'instrument, l'abbé les a brisées. Le cardinal
n'a pas compris. Les noms de Pier-Angelo et de Michel-Angelo Lavoratori
ne lui ont offert aucun sens. Il murmura un jurement énergique contre le
Ninfo qui troublait son sommeil...--Ainsi, ajouta le Piccinino avec une
malice insinuante, les craintes que Votre Altesse éprouve, ou feint
d'éprouver à l'égard de Pier-Angelo, sont tout à fait dénuées de
fondement. Si le cardinal a autrefois poursuivi ce brave homme comme
conspirateur, il l'a si bien oublié que l'abbé Ninfo lui-même ne songe
pas à réveiller le souvenir d'une affaire qu'il ignore, et qu'aucune
dénonciation de sa part ne menace, quant à présent, votre protégé...
--Je respire, dit la princesse en laissant le bandit prendre sa main
dans la sienne, et même en répondant à la pression de cette main avec
une préoccupation généreuse. Vos paroles me font du bien, capitaine, et
je vous bénis de la confiance que vous me témoignez en me révélant la
vérité. Toute ma crainte était là, en effet; mais, puisque le cardinal
ne se souvient de rien, et que l'abbé ignore tout, je m'en remets à
votre sagesse pour le reste. Tenez, capitaine, je crois que voici ce qui
reste à faire. Trouvez, dans votre génie, un moyen de vous emparer du
testament, et faites-le savoir à l'abbé, afin qu'il ne songe plus à
persécuter le digne docteur, et occupez l'abbé de manière à ce qu'il
laisse mourir en paix mon malheureux oncle. Ce sera terminer
diplomatiquement une affaire où j'ai tremblé qu'il n'y ait du sang
répandu pour de misérables intérêts d'argent.
--Votre Excellence va bien vite! reprit le Piccinino. L'abbé n'est pas
si facile à endormir sur un autre point, qu'il m'est impossible, malgré
mon respect, ma crainte et mon embarras, de passer sous silence.
--Parlez! parlez! dit Agathe vivement.
--Eh bien, puisque Votre Altesse m'y autorise et ne veut pas comprendre
à demi-mot, je lui dirai que l'abbé Ninfo, tout en cherchant des
intrigues politiques qu'il n'a pu découvrir, a mis la main sur une
affaire d'amour dont il a fait son profit.
--Je ne comprends pas, dit la princesse avec un accent de candeur qui
fit tressaillir l'aventurier. «Le Ninfo m'aurait-il joué, pensa-t-il, ou
bien cette femme est-elle de force à lutter contre moi? Nous verrons
bien.»
--Madame, dit-il d'un ton mielleux, en attirant et en retenant contre sa
poitrine la belle main d'Agathe, vous allez me haïr.... Mais il faut
bien que je vous serve malgré vous en vous éclairant. L'abbé a découvert
que Michel-Ange Lavoratori était introduit tous les jours, à certaines
heures, dans les appartements réservés de votre casino; qu'il ne
mangeait point avec vos gens ni avec les autres ouvriers, mais avec
vous, en secret; enfin, que s'il faisait sa sieste, c'était entre les
bras de la plus belle et de la plus aimable des femmes qu'il se reposait
de ses travaux d'artiste.
--C'est faux! s'écria la princesse; c'est une infâme calomnie. J'ai
traité ce jeune homme avec la distinction que je croyais devoir à son
talent et à ses idées. Il a mangé avec son père dans une pièce voisine,
et il a fait la sieste dans ma galerie de peinture. L'abbé Ninfo n'a pas
bien observé, car il aurait pu vous dire que Michel, accablé de fatigue,
a passé deux ou trois nuits dans un coin de ma maison...
--Il me l'a dit aussi, répondit le Piccinino, qui ne voulait jamais
avoir l'air d'ignorer ce qu'on lui apprenait.
--Eh bien, monsieur de Castro-Reale, reprit Agathe d'une voix ferme et
en le regardant en face, le fait est certain; mais je puis vous jurer
sur l'âme de ma mère et sur celle de la vôtre, et Michel pourrait vous
faire le même serment, que ce jeune homme ne m'avait encore jamais vue
avant le jour du bal où son père me l'a présenté pour la première fois,
en présence de deux cents ouvriers. Je lui ai parlé durant le bal, sur
l'escalier du palais, au milieu de la foule, et M. de la Serra, qui me
donnait le bras, lui a fait, ainsi que moi, compliment de ses peintures.
Depuis ce moment-là, jusqu'à celui où nous sommes, Michel ne m'avait pas
revue; demandez-le-lui à lui-même! Capitaine, vous n'êtes pas un homme
qu'on puisse tromper; faites usage de votre clairvoyance, et je m'en
rapporte à elle.»
En présence d'une déclaration si nette, et faite avec l'assurance que
peut seule donner la vérité, le Piccinino frémit de plaisir, et pressa
si fort contre son sein la main d'Agathe, qu'elle pressentit enfin les
sentiments du bandit. Elle eut un moment de terreur, auquel vint se
joindre un souvenir affreux. Mais elle comprit, d'un seul coup d'oeil,
toute l'étendue du péril qui avait menacé Michel, et, remettant à un
moment plus favorable d'aviser à sa propre sûreté, elle se promit de
ménager l'orgueil de Carmelo Tomabene.
«Quel intérêt, s'écria celui-ci, l'abbé Ninfo avait-il donc à nous
débiter cette étrange histoire?»
Agathe crut comprendre que l'abbé avait deviné l'extravagante passion
dont elle voyait enfin le bandit possédé pour elle, et qu'il avait voulu
stimuler sa vengeance par cette délation. «S'il en est ainsi,
pensait-elle, je me servirai des mêmes armes que toi, misérable Ninfo,
puisque aussi bien tu me les avais fournies d'avance.
«Écoutez, capitaine, reprit-elle; vous qui connaissez si bien les
hommes, et qui plongez si aisément dans les replis de la conscience,
n'avez-vous point découvert qu'à tous ses vices apparents l'abbé
joignait un dévergondage effréné d'imagination? Croyez-vous qu'il se
soit borné à convoiter mon héritage? et ne vous a-t-il pas laissé
entrevoir que ce n'est pas seulement à prix d'argent qu'il tenterait de
m'en revendre une partie, s'il parvenait à s'en emparer?
--Oui! s'écria le Piccinino avec un accent très-sincère cette fois; j'ai
cru m'apercevoir des désirs et des espérances révoltantes de ce monstre
de laideur et de concupiscence. L'incrédulité qu'il affecte pour la
résistance possible d'une femme, en pareil cas, est la consolation qu'il
cherche à se donner quand il songe à sa laideur physique et morale. Oui,
oui, je l'avais pressenti, malgré son hypocrisie. Je ne dirai pas qu'il
vous aime, lui; ce serait profaner le mot d'amour; mais il vous veut, et
il est jaloux. Jaloux, lui! Ah! c'est encore un mot trop relevé! La
jalousie est la passion des âmes jeunes, et la sienne est décrépite. Il
soupçonne et déteste tout ce qui vous entoure. Enfin, il a rêvé un moyen
infernal de vous vaincre: pensant bien que le désir de racheter votre
héritage ne suffirait pas, et supposant que vous aimiez ce jeune
artiste, il a résolu de s'en faire un otage pour vous contraindre à lui
racheter à tout prix la vie et la liberté de Michel-Angelo.
--J'aurais dû m'attendre à cela, répondit la princesse baignée d'une
sueur froide, mais affectant un calme dédaigneux. C'est donc vous,
capitaine, qu'il a voulu associer à une entreprise digne de ces hommes
qui se consacrent au plus hideux de tous les métiers, et dont le nom est
si honteux qu'une femme ne saurait le prononcer dans aucune langue. Il
me semble que vous devez à cette marque de confiance de M. l'abbé Ninfo
un châtiment un peu sévère!»
Agathe avait touché fort juste. Les vues infâmes de l'abbé, qui
jusque-là n'avaient excité que le mépris ironique du jeune bandit, se
présentèrent à ses yeux comme un outrage personnel et allumèrent en lui
la soif de la vengeance. Tant il est vrai que l'amour, même dans une âme
sauvage et sans frein, réveille le sentiment de la dignité humaine.
«Un châtiment sévère! dit-il d'une voix profonde avec des dents
contractées, il l'aura!--Mais, ajouta le bandit, ne vous inquiétez plus
de rien, Signora, et daignez remettre votre sort entre mes mains, sans
arrière-pensée.
--Mon sort est tout entier dans vos mains, capitaine, répondit Agathe;
ma fortune, ma réputation et la vie de mes amis: trouvez-vous que j'aie
l'air inquiet?»
Et elle le pénétra d'un regard où la prudence supérieure de la femme
forte l'inspira si bien, que le Piccinino subit le prestige et s'aperçut
que le respect et la crainte se mêlaient à son enthousiasme. «Ah! femme
romanesque, pensa-t-il, tu en es encore à croire qu'un chef de brigands
doit être un héros de théâtre ou un chevalier du moyen âge! Et me voilà
forcé de jouer ce rôle vis-à-vis de toi pour te plaire! Eh bien, je le
jouerai. Rien n'est difficile à celui qui a beaucoup lu et beaucoup
deviné.
«Et pourquoi ne serais-je pas réellement un héros? se disait-il encore,
tout en marchant silencieusement auprès d'elle, en pressant de son bras
tremblant le bras de cette femme qu'il croyait si confiante. Si je n'ai
pas daigné l'être jusqu'à présent, c'est que l'occasion ne s'en offrait
point et que ma grandeur eût été ridicule. Avec une femme comme
celle-ci, le but est digne de l'oeuvre, et je ne vois pas qu'il soit si
difficile d'être sublime quand la récompense doit être si douce. C'est
un calcul d'intérêt personnel plus élevé, mais non pas moins positif et
moins logique que les autres.»
Avant de se poser complétement en chevalier de la princesse, il voulut
en finir avec un reste de méfiance, et cette fois il fut presque naïf en
cherchant à s'en guérir.
«La seule faiblesse que je me connaisse, dit-il, c'est la crainte de
jouer un rôle ridicule. Le Ninfo voulait me faire jouer un rôle infâme,
il en sera puni; mais si Votre Altesse aimait réellement ce jeune
homme.... ce jeune homme aurait aussi à se repentir de m'avoir trompé!
--Comment l'entendez-vous? répondit Agathe en l'amenant dans le rayon de
lumière que projetait sur le jardin le lustre de son boudoir; j'aime
réellement Michel-Angelo, Pier-Angelo, Fra-Angelo, comme des amis
dévoués et des hommes estimables. Pour les soustraire à l'inimitié d'un
scélérat, je donnerais tout l'argent qu'on me demanderait. Mais
regardez-moi, capitaine, et regardez ce jeune homme qui rêve derrière
cette fenêtre. Trouvez-vous qu'il y ait un rapport possible d'affection
impure entre nos âges et nos situations dans la vie? Vous ne connaissez
pas mon caractère. Il n'a jamais été compris de personne. Sera-ce vous
enfin qui lui rendrez justice? Je le souhaite, car je tiens beaucoup à
votre estime, et je croirais la mériter fort peu, si j'avais pour cet
enfant des sentiments que je craindrais de vous laisser deviner.»
En parlant ainsi, Agathe qui avait quitté le bras du Piccinino, le
reprit pour rentrer dans le boudoir; et le bandit lui sut un tel gré de
cette marque d'intimité confiante, dont elle voulait rendre Michel et le
marquis témoins jusqu'au bout, qu'il se sentit enivré et comme hors de
lui.
XXVIII.
JALOUSIE.
Ni le marquis ni Michel n'avaient entendu un mot de la conversation que
nous venons de rapporter. Mais le premier était tranquille et l'autre ne
l'était point. Il avait suffi à M. de la Serra de s'assurer que la
princesse paraissait calme, pour ne point craindre qu'elle courût un
danger immédiat avec le brigand; tandis que Michel, ne connaissant point
le caractère de la signora, souffrait mortellement à l'idée que le
Piccinino avait pu sortir, dans ses discours, des bornes du respect. Sa
souffrance empira lorsqu'il vit la figure du Piccinino au moment où
celui-ci rentra dans le boudoir.