--Je ne me soumettrai jamais à aucune convenance hypocrite, répondit

Michel. J'ai très-sincèrement et très-fermement les trois principes de

croyance que vous vous vantez de ne point avoir.

--Ah! en ce cas, vous avez horreur de mon athéisme?

--Non; car je veux croire qu'il est involontaire et de bonne foi, et je

n'ai pas le droit de me scandaliser d'une erreur, moi, qui, certes, à

beaucoup d'autres égards, n'ai pas l'esprit ouvert à la vérité absolue.

Je ne suis pas dévot, pour blâmer et damner ceux qui ne pensent pas

comme moi. Pourtant, je vous dirai avec franchise qu'il y a une sorte

d'athéisme qui m'épouvante et me repousse: c'est celui du coeur, et je

crains que le vôtre ne prenne pas seulement sa source dans une

disposition de l'esprit.

--Bien! bien! continuez! dit le Piccinino en s'entourant de bouffées de

tabac avec une vivacité insouciante un peu forcée. Vous pensez que je

suis un coeur de roche, parce que je ne verse point, dans ce lieu où je

repasse forcément tous les jours, et sur cette pierre où je me suis

assis cent fois, des torrents de larmes au souvenir de mon père?

--Je sais que vous l'avez perdu dans un âge si tendre, que vous ne

pouvez connaître le regret de son intimité. Je sais que vous devez être

habitué, presque blasé, sur les souvenirs sinistres attachés à ce lieu.

Je me dis tout ce qui peut excuser votre indifférence; mais cela ne

justifie point à mes yeux l'espèce de bravade dont vous me donnez, à

dessein je crois, le spectacle bizarre. Moi, qui n'ai point connu votre

père, et qui n'ai aucun lien de parenté avec lui, il me suffit que mon

oncle l'ait beaucoup aimé, et qu'une partie de la vie de ce chef de

bandes ait été illustrée par des actes de patriotisme et de bravoure,

pour qu'un certain respect s'empare de moi à côté de sa tombe, et pour

que je me sente navré et révolté de l'attitude que vous avez en ce

moment.

--Maître Michel, dit le Piccinino en jetant brusquement sa cigarette, et

en se tournant vers lui avec un geste menaçant, je vous trouve

singulier, dans la position où nous sommes vis-à-vis l'un de l'autre,

d'oser me faire une pareille réprimande. Vous oubliez, je crois, que je

sais vos secrets; que je suis libre d'être votre ami ou votre ennemi;

enfin, qu'à cette heure, dans cette solitude, à cette place maudite où

je ne suis peut-être pas dans mon sang-froid autant que vous le croyez,

votre vie est entre mes mains?

--La seule chose que je puisse craindre ici, répondit Michel avec le

plus grand calme, c'est de faire mal à propos le pédagogue. Ce rôle

n'irait point à mon âge et à mes goûts. Je vous ferai donc observer que

si vous n'aviez provoqué mes réponses avec une sorte d'insistance, je

vous aurais dispensé de mes observations. Quant à vos menaces, je ne

vous dirai pas que je me crois aussi fort et aussi calme pour me

défendre que vous pouvez l'être pour m'attaquer. Je sais que, d'un coup

de sifflet, vous pouvez faire sortir un homme armé de derrière chaque

rocher qui nous avoisine. Je me suis fié à votre parole, et je ne me

suis point armé pour marcher à côté d'un homme qui m'a tendu la main en

me disant: Soyons amis. Mais, si mon oncle s'est trompé sur votre

loyauté, et si vous m'avez attiré dans un piége, ou même (ce que

j'aimerais mieux croire pour votre caractère) si l'effet du lieu où nous

sommes trouble votre raison et vous rend furieux, je ne vous en dirai

pas moins ma pensée et ne m'abaisserai point à flatter les travers dont

vous semblez faire gloire en ma présence.»

Ayant ainsi parlé, Michel ouvrit son manteau pour montrer au bandit

qu'il n'avait pas même un couteau sur lui, et s'assit en face du

Piccinino en le regardant au visage avec le plus grand sang-froid.

C'était la première fois qu'il se trouvait dans une situation à laquelle

il n'avait, certes, pas eu le loisir de se préparer, et dont il n'était

point sûr de se retirer sans encombre; car la lune, sortant de derrière

la _Croce del Destatore_, et venant à donner en plein sur la figure du

jeune bandit, l'expression féroce et perfide de sa physionomie ne resta

plus douteuse pour Michel. Néanmoins, le fils de Pier-Angelo, le neveu

du hardi capucin de Bel-Passo, sentit que son coeur était inaccessible à

la crainte, et que le premier danger sérieux qui menaçait sa jeune

existence le trouvait résolu et fier.

Le Piccinino, se voyant si près de lui et si bien éclairé par la lune,

essaya un instant l'effet terrifiant de ses yeux de tigre; mais, n'ayant

pu faire baisser ceux de Michel, et ne découvrant aucun indice de

poltronnerie dans sa figure ou dans son attitude, il vint tout à coup

s'asseoir à son côté et lui prit la main.

«Décidément, lui dit-il, quoique je m'efforce de te dédaigner et de te

haïr, je n'en puis venir à bout; j'imagine que tu es assez pénétrant

pour deviner que j'aimerais mieux te tuer que de te préserver, comme je

me suis engagé à le faire. Tu me gènes dans certaines illusions que tu

peux fort bien pressentir: tu me frustres dans certaines espérances que

je nourrissais et auxquelles je ne suis nullement disposé à renoncer.

Mais ce n'est pas seulement ma parole qui me lie, c'est une certaine

sympathie dont je ne puis me défendre pour toi. Je mentirais si je te

disais que je t'aime, et qu'il m'est agréable de défendre tes jours.

Mais je t'estime, et c'est beaucoup. Tiens, tu as bien fait de me

répondre ainsi; car, je puis te l'avouer maintenant, ce lieu m'inspire

parfois des accès de frénésie, et j'y ai pris, en mainte occasion

décisive, des résolutions terribles. Tu n'y étais pas en sûreté avec moi

tout à l'heure, et je ne voudrais pas encore t'y entendre prononcer

certain nom. N'y restons donc pas davantage, et prends ce stylet que je

t'ai déjà offert. Un Sicilien doit toujours être prêt à s'en servir, et

je te trouve bien insensé de marcher ainsi désarmé, dans la situation où

tu es.

--Partons, dit Michel en prenant machinalement le poignard du bandit.

Mon oncle dit que le temps presse et qu'on nous attend.

--On _nous_ attend! s'écria le bandit en bondissant sur ses pieds. Tu

veux dire qu'on t'attend! Malédiction! Je voudrais que cette croix et ce

rocher pussent rentrer sous terre tous les deux! Jeune homme, tu peux

croire que je suis athée, et que j'ai le coeur dur; mais si tu crois que

ce coeur est de glace... Tiens, portes-y la main, et sache que le désir

et la volonté ont là leur siége aussi bien que dans la tête.»

Il prit violemment la main de Michel et la plaça sur sa poitrine. Elle

était soulevée tout entière par des palpitations si violentes, qu'on eût

dit qu'elle allait se briser.

Mais, quand ils furent sortis du ravin, et qu'ils eurent laissé derrière

eux la _Croce del Destatore_, le Piccinino se mit à fredonner, d'une

voix suave et pure comme l'haleine de la nuit, une chanson en dialecte

sicilien dont le refrain était:

«Le vin rend fou, l'amour rend sot, mon nectar c'est le sang des lâches,

ma maîtresse c'est ma carabine.»

Après cette sorte de bravade contre lui-même et contre les oreilles des

sbires napolitains, qui pouvaient bien se trouver à portée, le Piccinino

se mit à parler avec Michel, sur un ton d'aisance et de désintéressement

remarquable. Il l'entretint des beaux-arts, de la littérature, de la

politique extérieure et des nouvelles du jour avec autant de liberté

d'esprit, de politesse et d'élégance, que s'ils eussent été dans un

salon ou sur une promenade, et comme s'ils n'eussent eu l'un et l'autre

aucune affaire grave à éclaircir, aucune préoccupation émouvante à se

communiquer.

Michel reconnut bientôt que le capucin ne lui avait pas exagéré les

connaissances variées et les facultés heureuses de son élève. En fait de

langues mortes et d'études classiques, Michel était incapable de lui

tenir tête, car il n'avait eu, avant d'embrasser la carrière de l'art,

ni le moyen ni le loisir d'aller au collége. Le Piccinino, voyant qu'il

ne connaissait que les traductions dont il lui citait les textes avec

une netteté de mémoire à toute épreuve, se rejeta sur l'histoire, sur la

littérature moderne, sur la poésie italienne, sur les romans et sur le

théâtre. Quoique Michel eût énormément lu pour son âge, et qu'il eût,

comme il le disait lui-même, nettoyé et aiguisé son esprit, à la hâte,

en s'assimilant tout ce qui lui était tombé sous la main, il reconnut

encore que le paysan de Nicolosi, dans les intervalles de ses

expéditions périlleuses, et dans la solitude de son jardin ombragé,

avait mis encore mieux que lui le temps a profit. C'était merveille de

voir qu'un homme qui ne savait pas marcher avec des bottes et respirer

avec une cravate, qui n'était pas descendu à Catane dix fois en sa vie,

un homme enfin qui, retiré dans sa montagne, n'avait jamais vu le monde

ni fréquenté les beaux esprits, eût acquis, par la lecture, le

raisonnement, ou la divination d'un esprit subtil, la connaissance du

monde moderne dans ses moindres détails, comme il avait acquis dans le

cloître la science du monde ancien. Aucun sujet ne lui était étranger:

il avait appris tout seul plusieurs langues vivantes, et il affectait de

s'exprimer avec Michel en pur toscan, pour lui montrer que personne à

Rome ne le prononçait et ne le parlait avec plus de correction et de

mélodie.

Michel prit tant de plaisir à l'écouter et à lui répondre, qu'il oublia

un instant la méfiance que lui inspirait à juste titre un esprit si

compliqué et un caractère si difficile à définir. Il fit le reste de la

route sans en avoir conscience, car ils suivaient alors un chemin facile

et sûr; et, lorsqu'ils arrivèrent au parc de Palmarosa, il tressaillit

de surprise à l'idée de se trouver sitôt en présence de la princesse

Agathe.

Alors tout ce qui lui était arrivé pendant et après le bal repassa dans

sa mémoire comme une suite de rêves étranges. Une émotion délicieuse le

gagna, et il ne se sentit plus ni très-courroucé ni très-effrayé des

prétentions de son compagnon de voyage, en résumant celles qu'il

caressait lui-même.

XXVI.

AGATHE.

Michel ouvrit lui-même la petite porte à laquelle aboutissait le sentier

qu'ils avaient suivi, et, après avoir traversé le parc en biais, il se

trouva au pied de l'escalier de laves qui gravissait le rocher. Le

lecteur n'a pas oublié que le palais de Palmarosa était adossé à une

colline escarpée, et formait trois édifices distincts, qui montaient,

pour ainsi dire à reculons, sur cette montagne; que l'étage le plus

élevé, appelé le Casino, offrant plus de solitude et de fraîcheur que

les autres, était habité, suivant l'usage de tout le pays, par la

personne la plus distinguée de la maison; c'est-à-dire que les

appartements de maître donnaient de plain-pied sur la cime du rocher,

formant là un jardin peu étendu, mais ravissant, à une grande élévation,

et sur la partie opposée au fronton de la façade. C'est là que la

princesse vivait retirée comme dans un ermitage splendide, n'ayant pas

besoin de descendre l'escalier de son palais, ni d'être vue de ses

serviteurs pour se donner le plaisir de la promenade.

Michel avait déjà vu ce sanctuaire, mais très à la hâte, comme on sait,

et, lorsqu'il s'y était assis, durant le bal, avec Magnani, il était si

agité et parlait d'une manière si animée, qu'il n'en avait pas observé

la disposition et les abords.

En s'y introduisant par l'escarpement du rocher avec le Piccinino, il se

rendit mieux compte de la situation de ce belvédère, et remarqua qu'il

était taillé dans un style si hardi, que c'était, en fait, une petite

forteresse: l'escalier creusé dans le roc offrait un moyen de sortie

plus qu'une entrée; car il était si serré entre deux murailles de laves,

et si rapide, que la main d'une femme eût suffi pour repousser et

précipiter un visiteur indiscret ou dangereux. En outre, il y avait, à

la dernière marche de cette échelle, sans transition de la moindre

plate-forme, une petite grille dorée d'une étroitesse et d'une hauteur

singulière, enchâssée entre deux légères colonnes de marbre, lisses

comme des mâts. A droite et à gauche, la partie extérieure de chaque

pilier était le précipice à pic, couronné seulement de ces lourds

enroulements de fer dans le goût du dix-septième siècle, qui ressemblent

à des dragons fantastiques, hérissés de dards sur toute leur

circonférence; ornement à deux fins qu'il est malaisé de franchir quand

on n'a aucun point d'appui et un précipice sous les pieds.

Cette espèce de fortification n'était pas inutile dans un pays où les

brigands de la montagne s'aventurent dans la vallée et dans la plaine,

jusqu'aux portes des cités. Michel les examina avec la satisfaction d'un

amant jaloux; mais le Piccinino les regarda d'un air de mépris, et se

permit même de dire, en montant l'escalier, que c'était une citadelle de

bonbon, qui ferait grand effet dans un dessert.

Michel sonna le nombre de coups convenu, et immédiatement la porte

s'ouvrit. Une femme voilée était là toute prête, attendant avec

impatience. Elle saisit, dans l'obscurité, la main de Michel, au moment

où il entrait, et, dans cette douce étreinte, le jeune artiste,

reconnaissant la princesse Agathe, trembla et perdit la tête, si bien

que le Piccinino, qui ne la perdait point, retira la clé que Michel,

tout en sonnant pour avertir, avait placée dans la serrure. Le bandit la

mit dans sa ceinture en refermant la grille, et, lorsque Michel s'avisa

de cet oubli, il n'était plus temps de le réparer. Ils étaient entrés

tous les trois dans le boudoir de la princesse, et ce n'était point le

moment de chercher querelle à un homme aussi dépourvu de timidité que

l'était le fils du _Destatore_.

Agathe était avertie et aussi bien renseignée que possible sur le

caractère et les habitudes de l'homme avec lequel il lui fallait entrer

en relations; elle était trop de son pays pour avoir des préjugés

sérieux contre la profession de bandit, et elle était résolue à faire

les plus grands sacrifices d'argent pour s'assurer les services du

Piccinino. Néanmoins elle éprouva en le voyant une émotion fâcheuse

qu'elle eut bien de la peine à lui cacher; et, lorsqu'il lui baisa la

main en la regardant avec ses yeux hardis et railleurs, elle fut saisie

d'un malaise douloureux, et sa figure s'altéra sensiblement, quoiqu'elle

sût se maintenir avenante et polie.

Elle savait que la première précaution à observer, c'était de flatter la

secrète vanité de l'aventurier, en lui témoignant beaucoup d'égards, et

en lui donnant du _capitaine_ à discrétion. Elle ne manqua donc pas de

lui conférer ce titre, en le faisant asseoir à sa droite, tandis qu'elle

traita Michel avec une bienveillance plus familière en lui désignant un

siége quasi derrière elle, près du dossier de son lit de repos. Là,

penchée vers lui sans le regarder, et appuyant son coude tout près de

son épaule, comme pour être prête à l'avertir par des mouvements

fortuits en apparence, elle voulut entrer en matière.

Mais le Piccinino, remarquant cet essai de connivence, et se trouvant

apparemment trop loin d'elle, quitta son fauteuil, et vint, sans façon,

s'asseoir à ses côtés sur le sofa.

En ce moment, le marquis de la Serra, qui attendait probablement, dans

une pièce voisine, que la conversation fût engagée, entra sans bruit,

salua le bandit avec une politesse silencieuse, et alla s'asseoir auprès

de Michel, après lui avoir serré la main. Michel se sentit rassuré par

la présence de celui qu'il ne pouvait s'empêcher de considérer comme son

rival. Il s'était déjà demandé s'il ne serait pas tenté bientôt de jeter

le Piccinino par les fenêtres; et, comme cette vivacité aurait bien pu

avoir quelque grave inconvénient, il espéra que le bandit, contenu par

la figure grave et le personnage sérieux du marquis, n'oserait pas

sortir des bornes de la convenance.

Le Piccinino savait fort bien qu'il ne courait aucun risque d'être trahi

par M. de la Serra; même il lui plut de voir ce noble seigneur lui

donner des gages de l'alliance qu'on faisait avec lui, et dans laquelle,

nécessairement, le marquis allait se trouver engagé.

«M. de la Serra est donc aussi mon ami et mon complice? dit-il à Agathe

d'un ton de reproche.

--Signor Carmelo, répondit le marquis, vous n'ignorez pas, sans doute,

que j'étais le proche parent du prince de Castro-Reale, et que, par

conséquent, je suis le vôtre. J'étais bien jeune encore lorsque le vrai

nom du _Destatore_ fut découvert enfin par la police de Catane, et vous

n'ignorez peut-être pas non plus que je rendis alors au proscrit

d'importants services.

--Je connais assez bien l'histoire de mon père, répondit le jeune

bandit, et il me suffit de savoir que M. de la Serra reporte sur moi la

bienveillance qu'il lui accordait.»

Satisfait dans sa vanité, et bien résolu à ne pas jouer un rôle

ridicule, bien décidé aussi à faire plier autour de lui toutes les

volontés, le Piccinino voulut le faire avec esprit et bon goût. Il

s'arrangea donc bien vite, sur le sofa, une attitude à la fois

convenable et gracieuse, et donna à son regard insolent et lascif une

expression d'intérêt bienveillant et presque respectueux.

La princesse rompit la glace la première, et lui exposa l'affaire

laconiquement, à peu près dans les mêmes termes dont Fra-Angelo s'était

servi pour faire sortir le jeune loup de sa tanière. Le Piccinino écouta

cet exposé, et rien ne trahit, sur sa figure, la profonde incrédulité

qu'il apportait dans son attention.

Mais, lorsque la princesse eut fini, il renouvela avec aplomb sa

question _sine qua non_, du testament, et déclara que, dans un cas

semblable, l'enlèvement de l'abbé Ninfo lui paraissait une précaution

bien tardive, et sa propre intervention une peine et une _dépense_

inutiles.

La princesse Agathe n'avait pas été pour rien horriblement malheureuse.

Elle avait appris à connaître les ruses des passions cachées; et

l'habileté qu'elle n'eût point puisée dans son âme simple et droite,

elle l'avait acquise à ses dépens dans ses relations avec des natures

tout opposées à la sienne. Elle pressentit donc bien vite que les

scrupules du _capitaine_ étaient joués, et qu'il avait un motif secret

qu'il fallait deviner.

«Monsieur le capitaine, lui dit-elle, si vous jugez ainsi ma position,

nous devons en rester là; car je vous ai fait demander de vous voir,

beaucoup plus pour avoir vos conseils que pour vous faire part de mes

idées. Cependant, veuillez écouter des éclaircissements qu'il n'était

pas au pouvoir de Fra-Angelo de vous donner.

«Mon oncle le cardinal a fait un testament où il me constitue son

héritière universelle, et il n'y a pas plus de dix jours que, se rendant

de Catane à sa villa de Ficarazzi, où il est maintenant, il s'est

détourné de son chemin pour me faire une visite à laquelle je ne

m'attendais pas. J'ai trouvé mon oncle dans la même situation physique

où je l'avais vu peu avant à Catane; c'est-à-dire impotent, sourd, et ne

pouvant parler assez distinctement pour se faire comprendre sans l'aide

de l'abbé Ninfo, qui connaît ou devine ses intentions avec une rare

sagacité... à moins qu'il ne les interprète ou ne les traduise avec une

impudence sans bornes! Néanmoins, dans cette occasion, l'abbé Ninfo me

parut suivre, de tous points, les volontés de mon oncle; car le but de

cette visite était de me montrer le testament, et de me faire savoir que

les affaires du cardinal étaient en règle.

--Qui vous montra ce testament, signora? dit le Piccinino; car Son

Éminence ne peut faire le moindre mouvement du bras ni de la main?

--Patience, capitaine, je n'omettrai aucun détail. Le docteur

Recuperati, médecin du cardinal, était porteur du testament, et je

compris suffisamment aux regards et à l'agitation de mon oncle, qu'il ne

voulait point que cet acte sortit de ses mains. Deux ou trois fois,

l'abbé Ninfo s'avança pour le prendre, sous prétexte de me le présenter,

et mon oncle fit briller ses yeux terribles, en rugissant comme un lion

mourant. Le docteur remit le testament dans son portefeuille, et me dit:

«Que Votre Seigneurie ne partage point l'inquiétude de Son Éminence.

Quelle que soit l'estime et la confiance que doit nous inspirer M.

l'abbé Ninfo, ce papier étant confié à ma garde, nul autre que moi,

fût-ce le pape ou le roi, ne touchera à un acte si important pour vous.»

Le docteur Recuperati est un homme d'honneur, incorruptible, et d'une

fermeté rigide dans les grandes occasions.

--Oui, Madame, dit le bandit, mais il est stupide, et l'abbé Ninfo ne

l'est point.

--Je sais fort bien que l'abbé Ninfo est assez audacieux pour inventer

je ne sais quelle fable et faire tomber le bon docteur dans un piége

grossier. Voilà pourquoi je vous ai prié, capitaine, d'éloigner pour un

temps cet intrigant détestable.

--Je le ferai, s'il n'est pas trop tard; car je ne voudrais pas risquer

mes os pour rien, et surtout compromettre ma réputation de talent à

laquelle je tiens plus qu'à ma vie. Mais, encore une fois, croyez-vous,

Madame, qu'il soit encore temps de s'aviser d'un expédient semblable?

--S'il n'est plus temps, capitaine, c'est depuis deux heures seulement,

répondit Agathe en le regardant avec attention; car, il y a deux heures,

j'ai rendu visite à mon oncle, et le docteur, sur un signe de lui, m'a

montré encore une fois cet acte, en présence de l'abbé Ninfo.

--Et c'était bien le même?

--C'était parfaitement le même.

--Il n'y avait pas un codicille en faveur de l'abbé Ninfo?

--Il n'y avait pas un mot d'ajouté ou de changé. L'abbé lui-même, qui

affecte platement d'être dans mes intérêts, et dont chaque regard louche

semble me dire:

«Vous aurez à me payer mon zèle,» a insisté pour que je relise l'acte

avec attention.

--Et vous l'avez fait?

--Je l'ai fait.»

Le Piccinino, voyant l'aplomb et la sécurité d'esprit de la princesse,

commença à prendre une plus haute idée de son mérite; car, jusque là, il

n'avait vu en elle qu'une femme gracieuse et séduisante.

«Je suis fort satisfait de ces explications, dit-il; mais, avant que

j'agisse, il m'en faut encore quelques-unes. Êtes-vous bien sûre,

Madame, que, depuis les deux heures qui se sont écoulées, l'abbé Ninfo

n'ait pas pris le docteur Recuperati à la gorge pour lui arracher ce

papier?

--Comment puis-je le savoir, capitaine? vous seul pourrez me

l'apprendre, quand vous aurez bien voulu commencer votre enquête

secrète. Cependant le docteur est un homme robuste et courageux, et sa

simplicité n'irait pas jusqu'à se laisser dépouiller par un homme frêle

et lâche comme l'abbé Ninfo.

--Mais qui empêcherait le Ninfo, qui est un roué de premier ordre, et

qui a des accointances avec ce qu'il y a de plus perverti dans la

contrée, d'avoir été chercher un _bravo_, qui, pour une récompense

_honnête_, aurait guetté et assassiné le docteur.... ou bien qui serait

tout prêt à le faire?»

La manière dont le Piccinino présenta cette objection fit tressaillir

les trois personnes qui l'écoutaient. «Malheureux docteur! s'écria la

princesse en pâlissant, ce crime aurait donc été résolu ou consommé? Au

nom du ciel, expliquez-vous, monsieur le capitaine!

--Rassurez-vous, Madame, ce crime n'a pas été commis; mais il aurait

déjà pu l'être, car il a été résolu.

--En ce cas, Monsieur, dit la princesse en saisissant les deux mains du

bandit dans ses mains suppliantes, partez à l'instant même. Préservez

les jours d'un honnête homme, et assurez-vous de la personne d'un

scélérat, capable de tous les crimes.

--Et si, dans ce conflit, le testament tombe entre mes mains? dit le

bandit en se levant, sans quitter les mains de la princesse, dont il

s'était emparé avec force dès qu'elles avaient touché les siennes.

--Le testament, monsieur le capitaine? répondit-elle avec énergie. Et

que m'importe une moitié de ma fortune, quand il s'agit de sauver des

victimes du poignard des assassins? Le testament deviendra ce qu'il

pourra. Emparez-vous du monstre qui le convoite. Ah! si je croyais

apaiser ses ressentiments en le lui laissant, il y a longtemps qu'il

pourrait s'en regarder comme le tranquille possesseur!

--Mais si j'en deviens possesseur, moi! dit l'aventurier en attachant

ses yeux de lynx sur ceux d'Agathe, cela ne ferait pas le compte de

l'abbé Ninfo, qui sait fort bien que Son Éminence est hors d'état d'en

faire, ou seulement d'en dicter un autre. Mais vous, Madame, qui avez eu

l'imprudence de m'apprendre ce que j'ignorais, vous qui venez de me

faire savoir à quel grotesque gardien une pièce si importante est

confiée, serez-vous bien tranquille?»

Le Piccinino · 第 18 / 39 段