--Quelques jours? dit le Piccinino d'un son de voix si doux que Michel

eut besoin de regarder le muscle d'acier de sa jambe pour ne point

croire encore une fois qu'il entendait parler une femme; mais

l'inflexion de cette parole signifiait, à ne pas s'y méprendre: «Vous

vous moquez!»

--J'ai dit quelques jours, reprit le moine avec tranquillité; il faut

descendre de la montagne, suivre à Catane le jeune homme que voici, et

qui est mon neveu, et demeurer près de lui jusqu'à ce que tu aies réussi

à le délivrer d'un ennemi qui l'obsède.»

Le Piccinino se retourna lentement vers Michel et le regarda comme s'il

ne l'eût pas encore aperçu; puis, tirant de sa ceinture un stylet

richement monté, il le lui présenta avec un imperceptible sourire

d'ironie et de dédain, comme pour lui dire: «Vous êtes d'âge et de force

à vous défendre vous-même.»

Michel, blessé de la situation où son oncle le plaçait sans son aveu,

allait répondre avec vivacité, lorsque Fra-Angelo lui coupa la parole en

lui mettant sa main de fer sur l'épaule.

--Tais-toi, mon enfant, dit-il; tu ne sais pas de quoi il s'agit, et tu

n'as rien à dire ici. Ami, ajouta-t-il en s'adressant à l'aventurier, si

mon neveu n'était pas un homme et un Sicilien, je ne te l'aurais pas

présenté. Je vais te dire ce que nous attendons de toi, à moins que tu

ne me dises d'avance que tu ne veux pas ou que tu ne peux pas nous

servir.

--Père Angelo, répondit le bandit en prenant la main du moine, et en la

portant à ses lèvres avec une grâce caressante et un regard affectueux

qui changèrent entièrement sa physionomie, quelque chose que ce soit,

pour vous je veux toujours. Mais aucun homme ne peut faire tout ce qu'il

veut. Il faut donc que je sache ce que c'est.

--Un homme nous gêne...

--J'entends bien.

--Nous ne voulons pas le tuer.

--Vous avez tort.

--En le tuant nous nous perdons; en l'éloignant nous sommes sauvés.

--Il faut donc l'enlever?

--Oui, mais nous ne savons comment nous y prendre.

--Vous ne le savez pas, vous, père Angelo! dit le Piccinino en souriant.

--Je l'aurais su autrefois, répondit le capucin. J'avais des amis, des

lieux de refuge. A présent, je suis moine.

--Vous avez tort, répéta le bandit avec la même tranquillité. Donc, il

faut que j'enlève un homme. Est-il bien gros, bien lourd?

--Il est fort léger, répondit le moine, qui parut comprendre cette

métaphore, et personne ne te donnera un ducat de sa peau.

--En ce cas, bonsoir père; je ne peux pas le prendre seul et le mettre

dans ma poche comme un mouchoir. Il me faut des hommes, et l'on n'en

trouve plus pour rien comme de votre temps.

--Tu ne m'as pas compris, tu taxeras toi-même le salaire de tes hommes,

et ils seront payés.

--Est-ce vous qui répondez de cela, mon père?

--C'est moi.

--Vous seul?

--Moi seul. Et, quant à ce qui te concerne, si l'affaire n'eût pas été

magnifique, je ne t'aurais pas choisi.

--Eh bien, nous verrons cela la semaine prochaine, dit le bandit pour

amener un plus ample exposé des produits de l'affaire.

--En ce cas, n'en parlons plus, dit le moine un peu blessé de sa

méfiance; il faut marcher sur l'heure, ou point.

--Marcher sur l'heure? Et le temps de rassembler mes hommes, de les

décider et de les instruire?

--Tu le feras demain matin, et demain soir ils seront à leur poste.

--Je vois que vous n'êtes pas pressés, car vous m'auriez dit de partir

cette nuit. Si vous pouvez attendre jusqu'à demain, vous pouvez attendre

quinze jours.

--Non; car je compte t'emmener tout de suite, t'envoyer dans une villa

où tu parleras avec une des personnes intéressées au succès, et te

donner jusqu'à demain soir pour visiter les environs, connaître tous les

détails nécessaires, dresser tes batteries, avertir tes hommes, les

distribuer, établir des intelligences dans la place... Bah! c'est plus

de temps qu'il ne t'en faut! A ton âge, je n'en eusse pas demandé la

moitié à ton père.»

Michel vit que le capucin avait enfin touché la corde sensible; car, à

ce titre de fils du prince de Castro-Reale, que tout le monde n'osait

pas ou ne voulait pas lui accorder ouvertement, le Piccinino

tressaillit, se redressa, et bondit sur ses pieds comme prêt à se mettre

en route. Mais tout d'un coup, portant la main à sa jambe et se laissant

retomber sur son sofa:

«C'est impossible, dit-il; je souffre trop.

--Qu'y a-t-il donc? dit Fra-Angelo. Es-tu blessé? Est-ce donc toujours

cette balle morte de l'année dernière? Autrefois, nous marchions avec

des balles dans la chair. Ton père a fait trente lieues sans songer à

faire extraire celle qu'il reçut dans la cuisse à Léon-Forte, mais les

jeunes gens d'aujourd'hui ont besoin d'un an pour guérir une contusion.»

Michel crut que son oncle avait été un peu trop loin, car le Piccinino

se recoucha avec un mouvement de dépit concentré, s'étendit sur le dos,

envoya au plafond plusieurs bouffées de cigare, et laissa malicieusement

au bon père l'embarras de renouer la conversation.

Mais Fra-Angelo savait bien que l'idée des ducats avait remué l'esprit

positif du jeune bandit, et il reprit sans la moindre hésitation:

«Mon fils, je te donne une demi-heure, s'il te la faut absolument; une

demi-heure, c'est beaucoup pour le sang qui coule dans tes veines! après

quoi nous partirons tous les trois.

--Qu'est-ce que c'est donc que ce garçon-là? dit le Piccinino en

désignant Michel du bout du doigt, sans déranger ses yeux et son visage

tournés vers la muraille.

--C'est mon neveu; je te l'ai dit: et le neveu de Fra-Angelo est bon

pour agir. Mais il ne connaît pas le pays et n'a pas les relations

nécessaires pour une affaire du genre de celle-ci.

--Craint-il de se compromettre, le _signorino_?

--Non, Monsieur!» s'écria Michel impatienté et incapable de supporter

plus longtemps l'insolence du bandit et la contrainte que lui imposait

son oncle. Le bandit se retourna, le regarda en face avec ses longs yeux

un peu relevés vers les tempes, et dont l'expression railleuse était

parfois insupportable. Cependant, en voyant la figure animée et les

lèvres pâles de Michel, il passa à une expression plus bienveillante,

quoiqu'un peu suspecte, et, lui tendant la main:

[Illustration: Michel observa que cette situation favorisait... (Page

62.)]

«Soyons amis, lui dit-il; en attendant que nous n'ayons plus d'ennemis

sur les bras; c'est ce que nous avons de mieux à faire.»

Comme Michel était assis à quelque distance, il lui eût fallu se lever

pour prendre cette main royalement tendue vers lui. Il sourit et ne se

dérangea point, au risque de mécontenter son oncle et de perdre le fruit

de sa démarche.

Mais le moine ne fut pas fâché de voir Michel prendre de suite cette

attitude vis-à-vis du bandit. Ce dernier comprit qu'il n'avait point

affaire à une âme molle, et, se levant avec effort, il alla lui prendre

la main en disant:

«Vous êtes cruel, mon jeune maître, de ne point vouloir faire deux pas

vers un homme brisé de fatigue. Vous n'avez pas fait vingt lieues dans

votre journée, vous, et vous voulez que je parte, quand j'ai pris à

peine deux heures de repos!

--A ton âge, dit le moine impitoyable, je faisais vingt lieues le jour,

et je ne prenais pas le temps de souper pour recommencer. Voyons, es-tu

décidé? partons-nous?

--Vous y tenez donc beaucoup? l'affaire vous intéresse donc

personnellement?

--J'y tiens comme à mon salut éternel, et l'affaire intéresse ce que

j'ai de plus cher au monde, aujourd'hui que ton père est dans la tombe.

Mon frère est compromis ainsi que ce brave jeune homme, pour lequel

j'exige ton amitié sincère et loyale.

--Ne lui ai-je pas serré la main?

--Aussi je compte sur toi. Quand je te verrai prêt, je te dirai ce qui

doit t'allécher plus que l'or et la gloire.

--Je suis prêt. Est-ce un ennemi du pays qu'il faut tuer?

--- Je t'ai dit qu'il n'y avait personne à tuer; tu oublies que je sers

le Dieu de paix et de miséricorde. Mais il y a quelqu'un à contrarier

beaucoup et à faire échouer complètement dans ses desseins perfides et,

cet homme-là, c'est un espion et un traître.

--Son nom?

--Viendras-tu?

--Ne suis-je pas debout?

[Illustration: Il se lança au milieu des rochers... (Page 67.)]

--C'est l'abbé Ninfo.»

Le Piccinino se mit à rire d'une manière silencieuse qui avait quelque

chose d'effrayant.

«Il me sera permis de le contrarier? dit-il.

--Moralement. Mais pas une goutte de sang répandu!

--Moralement! allons, j'aurai de l'esprit. Aussi bien le courage n'est

pas de mise avec cet homme-là; mais puisque nous voici d'accord ou à peu

près, il est temps de m'expliquer pourquoi cet enlèvement.

--Je te l'expliquerai en route, et tu réfléchiras chemin faisant.

--Impossible. Je ne sais pas faire deux choses à la fois. Je ne

réfléchis que quand j'ai le corps en repos.»

Et il se recoucha tranquillement après avoir rallumé sa cigarette.

Fra-Angelo vit bien qu'il ne se laisserait pas emmener les yeux fermés.

--Tu sais, dit-il sans laisser percer aucune impatience, que l'abbé

Ninfo est le suppôt, l'espion, l'âme damnée d'un certain cardinal?

--Ieromino de Palmarosa.

--Tu sais aussi qu'il y a dix-huit ans, mon frère aîné, Pier-Angelo, a

été forcé de fuir...

--Je le sais. C'était bien sa faute! Mon père vivait encore. Il eût pu

se joindre à lui au lieu d'abandonner son pays.

--Tu te trompes; ton père venait de périr. Tu étais enfant; j'étais

moine! Il n'y avait plus rien à faire ici.

--Continuez.

--Mon frère est revenu, comme tu sais, il y a un an; et son fils,

Michel-Angelo que voici, est revenu il y a huit jours.

--Pourquoi faire?

--Pour aider son père dans son métier, et son pays dans l'occasion. Mais

une dénonciation pèse déjà sur sa tête ainsi que sur celle de son père.

Le cardinal a encore de la mémoire et ne pardonne point. L'abbé Ninfo

est prêt à agir en son nom.

--Qu'attendent-ils?

--J'ignore ce que le cardinal attend pour mourir; mais je puis dire que

l'abbé Ninfo attend la mort du cardinal.

--Pourquoi?

--Pour s'emparer de ses papiers avant qu'on ait eu le temps de mettre

les scellés et d'avertir l'héritière.

--Qui est l'héritière?

--La princesse Agathe de Palmarosa.

--Ah! oui! dit le bandit en changeant de position. Une belle femme, à ce

qu'on dit!

--Cela ne fait rien à l'affaire. Mais, comprends-tu maintenant pourquoi

il est nécessaire que l'abbé Ninfo disparaisse pendant les derniers

moments du cardinal?

--Pour qu'il ne s'empare point des papiers, vous l'avez dit. Il peut

frustrer la princesse Agathe de titres importants, soustraire un

testament. L'affaire est grave pour elle. Elle est fort riche, cette

dame? Grâce aux _bons sentiments_ de son père et de son oncle, le

gouvernement lui a laissé tous ses biens et ne l'écrase pas de

contributions forcées.

--Elle est fort riche, donc c'est pour toi une grande affaire, car la

princesse est aussi généreuse qu'opulente.

--J'entends. Et puis, c'est une très-belle femme!»

L'insistance de cette réflexion fit passer un frisson de colère dans les

veines de Michel; l'impertinence du bandit lui paraissait intolérable;

mais Fra-Angelo ne s'en inquiéta point. Il croyait savoir que c'était,

chez le Piccinino, une manière de voiler sa cupidité sous un air de

galanterie.

«Ainsi, reprit le bandit, c'est pour votre frère et votre neveu que je

dois agir incidemment, tandis qu'en réalité j'ai à sauver la fortune à

venir de madame de Palmarosa en m'emparant de la personne suspecte de

l'abbé Ninfo? C'est bien cela?

--C'est bien cela, dit le moine. La signora doit veiller à ses intérêts

et moi à ma famille. Voilà pourquoi je lui ai conseillé de te demander

ton aide, et pourquoi j'ai voulu être porteur de sa requête.»

Le Piccinino parut rêver un instant; puis, tout à coup, se renversant

sur ses coussins: «L'excellente histoire! dit-il d'une voix entrecoupée

par de grands éclats de rire. C'est une des meilleures aventures où je

me sois trouvé.»

XXV.

LA CROIX DU DESTATORE.

Cet accès de gaieté, qui parut passablement insolent à Michel, inquiéta

enfin le moine; mais, sans lui donner le temps de l'interroger, le

Piccinino reprit son sérieux aussi brusquement qu'il l'avait perdu.

«L'affaire s'éclaircit, dit-il. Un point reste obscur. Pourquoi ce Ninfo

attend-il la mort de son patron pour dénoncer vos parents?

--Parce qu'il sait que la princesse les protège, répondit le capucin;

qu'elle a de l'amitié et de l'estime pour le vieux et honnête artisan

qui travaille, depuis un an, dans son palais, et que, pour les préserver

de la persécution, elle se laisserait rançonner par cet infâme abbé. Il

se dit aussi, lui, qu'alors il tiendra peut-être, de tous points, le

sort de cette noble dame entre ses mains, et qu'il sera libre de la

ruiner à son profit. Ne te semble-t-il pas qu'il vaut mieux que la

princesse Agathe, qui est une bonne Sicilienne, hérite paisiblement des

biens du cardinal, et qu'elle récompense les services d'un brave tel que

toi, au lieu de dépenser son argent à endormir le venin d'une vipère

comme Ninfo?

--C'est mon avis. Mais qui vous répond que le testament n'ait pas déjà

été soustrait?

--Nous savons de bonne part qu'il n'a pu l'être encore.

--Il faut que j'en sois certain, moi! car je ne veux pas agir pour ne

rien faire qui vaille.

--Que t'importe, si tu es récompensé de même?

--Ah ça, frère Angel, dit le Piccinino en se relevant sur son coude, et

en prenant un air de fierté qui fit étinceler un instant ses yeux

languissants, pour qui me prenez-vous? Il me semble que vous m'avez un

peu oublié. Suis-je un _bravo_ qu'on paie à la tâche ou à la journée? Je

me flattais jusqu'ici d'être un ami fidèle, un homme d'honneur, un

partisan dévoué; et voilà que, rougissant apparemment de l'élève que

vous avez formé, vous me traitez comme un mercenaire prêt à tout pour un

peu d'or? Détrompez-vous, de grâce. Je suis un _justicier d'aventure_,

comme était mon père; et, si j'opère autrement que lui, si, me

conformant aux temps où nous vivons, j'use plus souvent de mon habileté

que de mon courage, je n'en suis pas moins un talent fier et

indépendant. Plus utile et plus recherché qu'un notaire, un avocat ou un

médecin, si je mets un prix élevé à mes services, ou si je les donne

_gratis_, selon la condition des gens qui les réclament, je n'en ai pas

point l'amour de mon art et le respect de ma propre intelligence. Je ne

perdrai jamais mon temps et ma peine à gagner de l'argent sans sauver

les intérêts de mes clients; et, de même que l'avocat renommé refuse une

cause qu'il serait sûr de perdre, de même qu'un capitaine ne risque pas

ses hommes dans une action inutile, de même qu'un médecin honnête

discontinue ses visites quand il sait ne pouvoir soulager son malade, de

même, moi, mon père, je refuse vos offres, car elles ne satisfont point

ma conscience.

--Tu n'avais pas besoin de me dire tout cela, dit Fra-Angelo toujours

calme. Je sais qui tu es, et je croirais m'avilir moi-même en réclamant

l'aide d'un homme que je n'estimerais pas.

--Alors, reprit le Piccinino avec une émotion croissante, pourquoi

manquez vous de confiance en moi? Pourquoi ne me dites-vous qu'une

partie de la vérité?

--Tu veux que je te dise où est caché le testament du cardinal? Cela, je

l'ignore, et n'ai pas seulement songé à le demander.

--C'est impossible.

--Je te jure devant Dieu, enfant, que je n'en sais rien. Je sais qu'il

est hors des atteintes de Ninfo, jusqu'à présent, et qu'il ne pourrait

s'en emparer du vivant du cardinal que par un acte de la volonté de ce

prélat.

--Et qui vous dit que ce n'est pas fait?

--La princesse Agathe en est certaine; elle me l'a dit, et cela me

suffit.

--Et si cela ne me suffit pas, à moi? Si je n'ai pas confiance dans la

prévoyance et l'habileté de cette femme? Est-ce que les femmes ont le

moindre génie dans ces sortes de choses? Est-ce qu'elles ont d'autres

talents, dans l'art de deviner ou de feindre, que ceux qu'elles mettent

au service de l'amour?

--Tu es devenu bien savant dans cette question, et moi je suis resté

fort ignorant; au reste, ami, si tu veux savoir plus de détails,

demande-les à la princesse elle-même, et probablement tu seras

satisfait. Je comptais te mettre, ce soir, en rapport avec elle.

--Dès ce soir, en rapport direct? Je pourrai lui parler sans témoins?

--A coup sûr, si tu le crois utile au succès de nos desseins.»

Le Piccinino se tourna brusquement vers Michel et le regarda sans rien

dire.

Le jeune artiste ne put soutenir cet examen sans un trouble mortel. La

manière dont l'aventurier parlait d'Agathe l'avait déjà irrité

profondément, et, pour se donner une contenance, il fut forcé de prendre

une cigarette que le bandit lui offrit tout à coup d'un air ironique et

quasi protecteur.

Car le Piccinino venait de se lever tout à fait, et, cette fois, avec la

résolution arrêtée de partir. Il commença à défaire sa ceinture, tout en

secouant et tiraillant ses jambes comme le chien de chasse qui s'éveille

et se prépare à la course.

Il passa dans une autre pièce et en revint bientôt, habillé avec plus de

soin et de décence. Il avait couvert ses jambes nues des longues guêtres

de laine blanche drapée que portent les montagnards italiens. Mais tous

les boutons de sa chaussure, de la cheville au genou, étaient d'or fin.

Il avait endossé le double justaucorps, celui de dessus en velours vert

brodé d'or, celui de dessous, plus court, plus étroit, et d'une coupe

élégante, était de moire lilas, brodé d'argent. Une ceinture de peau

blanche serrait sa taille souple; mais, au lieu de la boucle de cuivre,

il portait une superbe agrafe de cornaline antique richement montée. On

ne lui voyait point d'armes; mais, à coup sûr, il était muni des

meilleurs moyens de défense personnelle. Enfin, il avait échangé son

manteau de fantaisie contre le manteau classique de laine noire en

dessus, blanche en dessous, et il se couvrit la tête de ce capuchon

pointu qui donne l'air de moines ou de spectres à toutes ces

mystérieuses figures qu'on rencontre sur les chemins de la montagne.

«Allons, dit-il en se regardant à un large miroir penché sur la

muraille, je puis me présenter devant une femme sans lui faire peur.

Qu'en pensez-vous, Michel-Ange Lavoratori?»

Et, sans s'inquiéter de l'impression que pourrait produire sur le jeune

artiste ce ton de fatuité, il se mit à fermer sa maison avec un soin

extrême. Après quoi, il passa gaîment son bras sous celui de Michel, et

se prit à marcher si vite, que ses deux compagnons avaient peine à le

suivre.

Lorsqu'ils eurent dépassé la hauteur de Nicolosi, Fra-Angelo, s'arrêtant

à la bifurcation du sentier, prit congé des deux jeunes gens pour

retourner à son monastère, et leur conseilla de ne pas perdre leur temps

à le reconduire.

«La permission qui m'est accordée expire dans une demi-heure, dit-il;

j'aurai peut-être, d'ici à peu de temps, bien d'autres permissions à

demander, et je ne dois point abuser de celle-ci. Voilà votre route

directe pour gagner la villa Palmarosa sans passer par Bel-Passo. Vous

n'avez aucun besoin de moi pour être introduits auprès de la princesse.

Elle est prévenue, elle vous attend. Tiens, Michel, voici une clé du

parc et celle du petit jardin qui touche au casino. Tu connais

l'escalier dans le roc; tu sonneras deux fois, trois fois, et une fois,

à la petite grille dorée, tout en haut. Jusque-là, évitez d'être vus, et

ne vous laissez suivre par personne. Pour mot de passe, vous direz à la

camériste qui vous ouvrira le parterre réservé: _Sainte madone de

Bel-Passo_. Ne te dessaissis pas de ces clés, Michel. Depuis quelques

jours, on a changé secrètement toutes les serrures, et on en a mis de si

compliquées, qu'à moins de s'adresser à l'ouvrier qui les a livrées, et

qui est incorruptible, il sera désormais impossible au Ninfo de

s'introduire dans la villa à l'aide de fausses clés...

«Encore un mot, mes enfants. Si quelque événement imprévu vous rendait

mon concours pressant, durant la nuit, le Piccinino connaît de reste ma

cellule et le moyen de s'introduire dans le couvent.

--Je le crois bien! dit le Piccinino, quand ils furent éloignés du

capucin; j'ai fait assez d'escapades, la nuit, je suis rentré assez

souvent aux approches du jour, pour savoir comment on franchit les murs

du monastère de Mal-Passo. Ah çà, mon camarade, nous n'avons plus à

ménager les jambes du bon frère Angelo; nous allons courir un peu sur ce

versant, et vous aurez l'obligeance de ne pas rester en arrière, car je

ne suis pas d'avis de suivre les chemins tracés. Ce n'est pas mon

habitude, et le vol d'oiseau est beaucoup plus sûr et plus expéditif.»

En parlant ainsi, il se lança au milieu des rochers qui descendaient à

pic vers le lit du torrent, comme s'il eût voulu s'y précipiter. La nuit

était fort claire, comme presque toutes les nuits de ce beau climat.

Néanmoins la lune qui commençait à s'élever dans le ciel, et qui

projetait de grandes ombres sur les profondeurs, rendait incertain et

trompeur l'aspect de ces abîmes. Si Michel n'eût serré de près son

guide, il n'eût su absolument comment se diriger à travers des masses de

laves et des escarpements qui paraissaient impossibles à franchir.

Quoique le Piccinino connût parfaitement les endroits praticables, il y

eut quelques passages si dangereux et si difficiles, que, sans la

crainte de passer pour un poltron et un maladroit, Michel eût refusé de

s'y hasarder. Mais la rivalité d'amour-propre est un stimulant qui

décuple les facultés humaines, et, au risque de se tuer vingt fois, le

jeune artiste suivit le bandit sans broncher et sans faire la moindre

réflexion qui trahît son malaise et sa méfiance.

Nous disons méfiance, parce qu'il crut bientôt s'apercevoir que toute

cette peine et cette témérité ne servaient point à abréger le chemin. Ce

pouvait être une malice de l'aventurier pour éprouver ses forces, son

adresse et son courage, ou une tentative pour lui échapper. Il s'en

convainquit presque, lorsque, après une demi-heure de cette course

extravagante, et après avoir franchi trois fois les méandres du même

torrent, ils se trouvèrent au fond d'un ravin que Michel crut

reconnaître pour l'avoir côtoyé par en haut avec le capucin, en se

rendant à Nicolosi. Il ne voulut pas en faire la remarque; mais

involontairement, il s'arrêta un instant pour regarder la croix de

pierre au pied de laquelle _il Destatore_ s'était brûlé la cervelle, et

qui se dessinait au bord du ravin. Puis, cherchant des yeux autour de

lui, il reconnut le bloc de lave noire que Fra-Angelo lui avait montré

de loin et qui servait de monument funèbre au chef des bandits. Il n'en

était qu'à trois pas, et le Piccinino, se dirigeant vers cette roche,

venait de s'y arrêter, les bras croisés, dans l'attitude d'un homme qui

reprend haleine.

Quelle pouvait être la pensée du Piccinino en faisant ce détour

périlleux et inutile, pour passer sur le tombeau de son père? Pouvait-il

ignorer que c'était là le lieu de sa sépulture, ou bien craignait-il

moins de marcher sur sa dépouille qu'au pied de la croix, témoin de son

suicide? Michel n'osa l'interroger sur un sujet si pénible et si

délicat; il s'arrêta aussi, garda le silence, et se demanda à lui-même

pourquoi il avait éprouvé une si affreuse émotion, lorsque, deux heures

auparavant, Fra-Angelo lui avait raconté, en ce lieu même, la fin

tragique du _Destatore_. Il se connaissait assez pour savoir qu'il

n'était ni pusillanime, ni superstitieux, et, en ce moment, il se sentit

calme et au-dessus de toute vaine frayeur. Il n'éprouvait qu'une sorte

de dégoût et d'indignation, à l'aspect du jeune bandit, qui s'était

appuyé contre le fatal rocher, et qui battait tranquillement le briquet

pour allumer une nouvelle cigarette.

«Savez-vous ce que c'est que cette roche? lui dit tout à coup l'étrange

jeune homme; et ce qui s'est passé au pied de cette croix qui, d'ici,

nous coupe la lune en quatre?

--Je le sais, répondit Michel froidement, et j'espérais pour vous que

vous ne le saviez pas.

--Ah! vous êtes comme le frère Angelo, vous? reprit le bandit d'un ton

dégagé; vous êtes étonné que, lorsque je passe par ici, je ne me mette

point, les deux genoux en terre, à réciter quelque _oremus_ pour l'âme

de mon père? Pour accomplir cette formalité classique, il faudrait trois

croyances que je n'ai point: la première, c'est qu'il y ait un Dieu; la

seconde, que l'homme ait une âme immortelle; la troisième, que mes

prières puissent lui faire le moindre bien, au cas où celle de mon père

subirait un châtiment mérité. Vous me trouvez impie, n'est-ce pas? Je

gage que vous l'êtes autant que moi, et que n'était le respect humain et

une certaine convenance hypocrite à laquelle tout le monde, même les

gens d'esprit, croient devoir se soumettre, vous diriez que j'ai

parfaitement raison?

Le Piccinino · 第 17 / 39 段