secrètement à Bel-Passo, et mit tout en usage, prières et menaces, pour
me ramener. Il était éloquent, parce qu'il avait une âme ardente et
sincère, en dépit de ses égarements. Je fus pourtant inexorable, et je
m'attachai à le convertir. Je ne suis pas éloquent, moi; je l'étais
encore moins alors; mais j'étais si pénétré de ce que je lui disais, et
la foi s'était si bien emparée de mon coeur, que mes remontrances lui
firent une grande impression. J'obtins qu'il réparerait son crime autant
que possible, en épousant l'innocente victime de sa violence. J'allai la
chercher de nuit, et je la fis consentir à revoir les traits de ce
brigand abhorré. Ils furent mariés cette nuit-là, en secret, mais bien
légitimement, dans la chapelle et devant l'autel où tu viens de prier
tout à l'heure avec moi.... Et, en voyant cette jeune fille si belle, si
pâle, si effrayée, le prince de Castro-Reale eut des remords et se mit à
aimer celle qui devait toujours le haïr!
«Il la supplia de fuir avec lui, et, irrité de sa résistance, il songea
à l'enlever. Mais j'avais donné ma parole à cette enfant, et l'enfant
déploya un caractère de force et de fierté bien au-dessus de son âge.
Elle lui dit qu'elle ne le reverrait jamais, et s'attachant à ma robe et
à celle de notre prieur... (un digne homme qui a emporté tous ses
secrets dans la tombe!) «Vous m'avez juré de ne pas me laisser seule une
minute avec cet homme, s'écria-t-elle, et de me reconduire à la porte de
ma demeure, aussitôt que la cérémonie de ce mariage serait terminée; ne
m'abandonnez pas, ou je me brise la tête sur les marches de votre
église.»
«Elle l'aurait fait comme elle le disait, la noble fille! D'ailleurs,
j'avais juré! Je la reconduisis chez elle, et jamais elle n'a revu le
_Destatore_.
«Quant à lui, sa douleur fut inouïe. La résistance enflammait sa
passion, et, pour la première fois de sa vie, peut-être, lui qui avait
séduit et abandonné tant de femmes, il connut l'amour.
«Mais il connut en même temps le remords, et, dès ce jour-là, son esprit
tomba malade. J'espérais qu'il arriverait à une véritable conversion. Je
n'avais pas la pensée d'en faire un moine comme moi, je voulais qu'il
reprit son oeuvre, qu'il renonçât aux crimes inutiles, à la débauche et à
la folie. J'essayai de lui persuader que, s'il redevenait le vengeur de
sa patrie et l'espoir de notre délivrance, sa jeune épouse lui
pardonnerait et consentirait à partager sa destinée pénible et
glorieuse. Moi-même, j'aurais jeté sans doute le froc aux orties pour le
suivre.
«Mais, hélas! il serait trop facile de s'amender si le crime et le vice
lâchaient leur proie aussitôt que nous en éprouvons le désir. Le
_Destatore_ n'était plus lui-même, ou plutôt il était trop redevenu
l'homme du passé. Les remords que j'excitais en lui troublaient sa
raison sans corriger ses instincts farouches. Tantôt fou furieux, tantôt
craintif et superstitieux, un jour il priait, noyé dans ses larmes, au
fond de notre humble chapelle; le lendemain, il retournait, comme dit
l'Écriture, à son _vomissement_. Il voulait tuer tous ses compagnons, il
voulait me tuer moi-même. Il commit encore beaucoup d'excès, et, un
matin... J'ai peine à mener ce récit jusqu'au bout, Michel, il me fait
tant de mal!.... Un matin on le trouva mort au pied d'une croix, non
loin de notre couvent: il s'était fait sauter la tête d'un coup de
pistolet!...
--Voilà une affreuse destinée, dit Michel, et je ne sais, mon oncle, si
c'est l'accent de votre voix, ou l'horreur du lieu où nous sommes, mais
j'éprouve une émotion des plus pénibles. Peut-être ai-je entendu
raconter cette histoire à mon père, dans mon enfance, et c'est peut-être
le souvenir de l'effroi qu'elle m'a causé alors, qui se réveille en moi!
--Je ne crois pas que ton père t'en ait jamais parlé, dit le capucin
après un intervalle de lugubre silence. Si je t'en parle, c'est parce
qu'il le faut, mon enfant; car ce souvenir m'est plus pénible qu'à qui
que ce soit, et le lieu où nous sommes n'est pas propre, en effet, à me
donner des idées riantes. Tiens, la voilà, cette croix dont la base fut
inondée de son sang, et où je le trouvai étendu et défiguré. C'est moi
qui ai creusé sa tombe de mes propres mains, sous ce rocher qui est là,
au fond du ravin; c'est moi qui ai dit les prières que tout autre lui
eût refusées.
--Pauvre Castro-Reale, pauvre chef, pauvre ami! continua le capucin en
se découvrant et en étendant le bras vers une grande roche noire qui
gisait au bord du torrent, à cinquante pieds au-dessous du chemin. Que
Dieu, qui est l'inépuisable bonté et l'infinie mansuétude, te pardonne
les erreurs de ta vie, comme je te pardonne les chagrins que tu m'as
causés! Je ne me souviens plus que de tes années de vertu, de tes
grandes actions, de tes nobles sentiments, et des émotions ardentes que
nous avons partagées. Dieu ne sera pas plus rigoureux qu'un pauvre homme
comme moi, n'est-ce pas, Michel?
--Je ne crois pas aux ressentiments éternels de l'Être suprême et
parfait qui nous gouverne, répondit le jeune homme; mais, passons, mon
oncle! j'ai froid ici, et j'aime mieux vous confesser l'étrange
faiblesse que j'éprouve, que de rester un instant de plus au pied de
cette croix... J'ai peur!
--J'aime mieux te voir trembler que rire ici! répondit le moine. Viens,
donne-moi la main, et passons.»
Ils marchèrent quelque temps en silence; puis Fra-Angelo, comme s'il eût
voulu distraire Michel, reprit ainsi son propos: «Après la mort du
_Destatore_, beaucoup de gens, des femmes surtout, car il en avait
séduit plus d'une, coururent à sa retraite, espérant s'emparer de
l'argent qu'il pouvait avoir laissé pour les enfants dont il était, ou
dont il passait pour être le père: mais il avait porté, le matin même de
son suicide, le butin de ses dernières prises à celle de ses maîtresses
qu'il aimait le mieux, ou, pour mieux dire, à celle qu'il détestait le
moins; car, s'il avait beaucoup de fantaisies, il en inspirait encore
davantage, et toutes ces femmes, qui lui formaient une sorte de sérail
ambulant, l'importunaient et l'irritaient au dernier point. Toutes
voulaient se faire épouser, elles ne savaient point qu'il était marié.
La seule Mélina de Nicolosi ne l'accabla jamais ni de ses reproches ni
de ses exigences.
«Elle l'avait aimé sincèrement; elle s'était abandonnée à lui sans
résistance et sans arrière-pensée; elle lui avait donné un fils qu'il
préférait aux douze ou quinze bâtards qu'on élevait sous son nom dans la
montagne. La plupart de ces bâtards existent, et, à tort ou à raison, se
vantent de lui appartenir. Tous sont plus ou moins bandits. Mais celui
que le _Destatore_ n'a jamais renié, celui qui lui ressemble trait pour
trait, quoique ce soit une empreinte très-réduite et un peu effacée de
sa beauté mâle et vivace; celui qui a grandi avec la pensée d'être
l'héritier de son oeuvre, avec des soins et des ressources auxquels les
autres ne pouvaient prétendre, c'est le fils de la Mélina; c'est le
jeune homme que nous allons voir tout à l'heure; c'est le chef des
bandits dont je t'ai parlé, et dont quelques-uns sont peut-être
effectivement ses frères; c'est enfin celui que tu dois connaître sous
son vrai nom: c'est Carmelo Tomabene, que l'on nomme ailleurs le
_Piccinino_.
--Et celle que Castro-Reale avait enlevée, celle que vous avez mariée
avec lui, ne me direz-vous pas son nom, mon oncle?
--Son nom et son histoire sont un secret que trois personnes seulement
connaissent aujourd'hui, elle, moi et un autre. Halte-là, Michel, plus
de questions sur ce sujet. Revenons au Piccinino, fils du prince de
Castro-Reale et de la paysanne de Nicolosi.
«Cette aventure du _Destatore_ était antérieure de plusieurs années à
son crime et à son mariage. Le trésor qu'il lui laissa n'était pas bien
considérable; mais, comme tout est relatif, ce fut une fortune pour la
Mélina. Elle fit élever son fils comme si elle l'eût destiné à sortir de
sa condition; elle désirait, au fond du coeur, en faire un prêtre, et,
pendant quelques années, j'ai été son instituteur et son guide: mais, à
peine eut-il quinze ans, qu'ayant perdu sa mère, il quitta notre couvent
et mena une vie errante jusqu'à sa majorité. Il avait toujours nourri
l'idée de retrouver les anciens compagnons de son père et d'organiser
avec leur aide une bande nouvelle; mais, par respect pour la volonté de
sa mère, qu'il aimait réellement, je dois le dire, il avait travaillé à
s'instruire comme s'il eût dû, en effet, se consacrer à l'état
ecclésiastique. Lorsqu'il eut recouvré sa liberté, il s'en servit, sans
me faire connaître son dessein. Il avait toujours pensé que je le
blâmerais. Plus tard, il a été forcé de me confier son secret et de me
demander mes conseils.
«Je ne fus pas fâché, je te l'avoue, d'être délivré de la tutelle de ce
jeune loup, car c'était bien la nature la plus indomptable que j'aie
jamais rencontrée. Aussi brave et encore plus intelligent que son père,
il a de tels instincts de prudence, de moquerie et de ruse, que je ne
savais parfois si j'avais affaire au plus pervers des hypocrites, ou au
plus grand des diplomates qui aient jamais embrouillé le sort des
empires. C'est un étrange composé de perfidie et de loyauté, de
magnanimité et de ressentiment. Il y a en lui une partie des vertus et
des qualités de son père. Les travers et les défauts sont autres. Il a,
comme son père, la fidélité du coeur dans l'amitié et la religion du
serment: mais, tandis que son père, emporté par des passions fougueuses,
restait croyant et même dévot au fond du coeur, il est, lui, si je ne me
suis pas trompé, et s'il n'a pas changé, l'athée le plus calme et le
plus froid qui ait jamais existé. S'il a des passions, il les satisfait
si secrètement qu'on ne peut les pressentir. Je ne lui en connais
qu'une, et, celle-là, je n'ai pas travaillé à la vaincre, c'est la haine
de l'étranger et l'amour du pays. Cet amour est si vif en lui, qu'il le
pousse jusqu'à l'amour de la localité. Loin d'être prodigue comme son
père, il est économe et rangé, et possède à Nicolosi une jolie
habitation, des terres et un jardin où il vit presque toujours seul, en
apparence, lorsqu'il n'est pas en excursion secrète dans la montagne.
Mais il opère ses sorties avec tant de prudence, ou il reçoit ses
compagnons avec tant de mystère, qu'on ne sait jamais s'il est absent de
sa maison, ou occupé dans son jardin à lire ou à fumer. Pour conserver
cette indépendance habilement ménagée, il affecte, quand on frappe chez
lui, de ne pas répondre et de se laisser apercevoir. De sorte que,
lorsqu'il est à dix lieues de là, on ne peut dire si un caprice sauvage
ne le retient pas dans sa forteresse.
«Il a conservé l'habit et les moeurs apparentes d'un paysan riche, et,
quoiqu'il soit fort instruit et très-éloquent au besoin, quoiqu'il soit
propre à toutes les carrières et capable de se distinguer dans
quelques-unes, il a une telle aversion pour la société et les lois qui
la régissent chez nous, qu'il aime mieux rester bandit. Ne rien être
qu'un _villano_ aisé, ne lui suffirait point. Il a de l'ambition, de
l'activité, le génie des ruses de guerre et la passion des aventures.
Quoiqu'il entre dans ses desseins de cacher son habileté et son
instruction, ces qualités percent malgré lui, et il a une grande
influence dans son bourg. Il y passe pour un caractère original, mais on
fait cas de ses conseils, et on le consulte sur toutes choses. Il s'est
fait un devoir d'obliger tout le monde, parce qu'il s'est fait une
politique de n'avoir point d'ennemis. Il explique ses fréquentes
absences et les nombreuses visites qu'il reçoit, par un petit commerce
de denrées agricoles qui nécessite des voyages dans l'intérieur des
terres et des relations un peu étendues. Il cache son patriotisme avec
soin, mais il sonde et connaît celui des autres, et, au premier
mouvement sérieux, il n'aurait guère qu'un signe à faire pour ébranler
toute la population de la montagne, et la montagne marcherait avec lui.
--Eh bien! mon oncle, je comprends que cet homme-là soit un héros à vos
yeux, tandis que vous avez peine à estimer un être aussi faiblement
dessiné que moi.
--Ce n'est pas le nombre, mais la qualité des paroles que j'estime,
répondit le capucin. Tu m'en as dit deux ou trois qui me suffisent, et,
quant à mon héros, comme tu l'appelles, il en est si peu prodigue, que
j'ai dû le juger sur les faits plus que sur les discours. Moi-même je
parle rarement de ce que je sens fortement, et, si tu me trouves prolixe
aujourd'hui, c'est qu'il faut que je te dise en deux heures ce que je
n'ai pu te dire depuis dix-huit ans que tu es au monde, sans que je te
connaisse. D'ailleurs, la réserve ne me déplaît point. J'ai aimé
Castro-Reale comme je n'aimerai plus jamais personne, et nous passions
ensemble des journées entières, tête à tête, sans nous dire un mot. Il
était méfiant comme tout vrai Sicilien doit l'être, et, tant qu'il s'est
méfié de lui-même et des autres, il a été un grand coeur et un grand
esprit.
--Le jeune homme que nous allons voir a donc conservé pour vous un grand
attachement, mon oncle, puisque vous êtes sûr de le trouver prêt à
m'accueillir?
--S'il aime quelqu'un au monde, c'est moi, quoique je l'aie bien grondé
et bien tourmenté lorsqu'il était mon élève. Pourtant, je ne suis pas
bien certain qu'il nous accorde ce que j'ai à lui demander pour toi. Il
aura quelque répugnance à vaincre; mais, j'espère.
--Et, sans doute, il sait de mes affaires et de ma destinée tout ce que
vous ne me permettez pas d'en savoir moi-même?
--Lui? il ne sait rien du tout, et il ne doit rien savoir avant toi. Le
peu que vous devez savoir jusqu'à présent l'un et l'autre, je le dirai à
vous deux. Après cela, le Piccinino devinera peut-être plus qu'il ne
faudrait. Sa pénétration est grande; mais ce qu'il devinera, il ne te le
dira pas, et, ce qu'il voudra découvrir, il ne te le demandera jamais;
je suis fort tranquille là-dessus. Maintenant, silence, nous quittons
les bois pour rentrer dans le versant de la montagne cultivée et
habitée. Nous devons pénétrer inaperçus, autant que possible, dans la
retraite où notre homme nous attend.»
Le moine et Michel marchèrent en silence et avec précaution le long des
haies et des massifs d'arbres, cherchant l'ombre et fuyant les routes
tracées; et bientôt ils arrivèrent, à la faveur du crépuscule, à la
demeure du Piccinino.
XXIV.
LE PICCININO.
Au flanc de la montagne que Fra-Angelo et Michel n'avaient cessé de
gravir pendant deux heures, le grand bourg de Nicolosi, dont la
population est considérable, est la dernière étape civilisée où le
voyageur qui veut visiter l'Etna s'arrête, avant de s'engager dans la
région austère et grandiose des forêts. Cette seconde région s'appelle
_Silvosa_ ou _Nemorosa_, et le froid s'y fait vivement sentir. La
végétation y prend un grand caractère d'horreur et d'abandon, jusqu'à ce
qu'elle disparaisse sous les lichens et les graviers arides, après
lesquels il n'y a plus que de la neige, du soufre et de la fumée.
Nicolosi et le magnifique paysage qui l'entoure étaient déjà perdus dans
la vapeur du soir, lorsque Michel essaya de se rendre compte du lieu où
il se trouvait. La masse imposante de l'Etna ne présentait plus qu'une
teinte uniforme, et c'est tout au plus s'il pouvait distinguer à un
mille au-dessus de lui le sinistre mamelon de _Monte-Rosso_, ce volcan
inférieur, un des vingt ou trente fils de l'Etna, fournaises éteintes ou
récemment ouvertes, qui se dressent en batterie à ses pieds. C'est le
Monte-Rosso qui ouvrit sa bouche noire, il n'y a pas deux siècles, pour
vomir cette affreuse lave dont la mer de Catane est encore sillonnée.
Aujourd'hui, les paysans y cultivent la vigne et l'olivier sur des
débris qui ont l'air de brûler encore.
L'habitation du Piccinino, isolée dans la montagne, à un demi-mille du
bourg, dont un ravin assez escarpé la séparait, marquait la limite d'un
terrain fertile, baigné d'une atmosphère tiède et suave. A quelques
centaines de pas plus haut, il faisait froid déjà, et déjà l'horreur du
désert s'annonçait par l'absence de culture, et des courants de laves si
nombreux et si larges, que la montagne de ce côté ne semblait plus
accessible. Michel observa que cette situation favorisait parfaitement
les vues d'un homme qui s'était fait moitié citoyen, moitié sauvage.
Chez lui, il pouvait goûter toutes les aises de la vie; au sortir de
chez lui, il pouvait échapper à la présence de l'homme et aux exigences
de la loi.
La colline, escarpée d'un côté, adoucie et fertile sur son autre face,
était couverte, à son sommet, d'une magnifique végétation, dont une main
laborieuse et intelligente entretenait à dessein la splendeur
mystérieuse. Le jardin de Carmelo Tomabene était renommé pour sa beauté
et l'abondance de ses fruits et de ses fleurs. Mais il en défendait
l'entrée avec jalousie, et de grandes palissades couvertes de verdure le
fermaient de tous côtés. La maison, assez vaste et bien bâtie, quoique
sans luxe apparent, avait été élevée sur les ruines d'un petit fort
abandonné. Quelques restes de murailles épaisses, et la base d'une tour
carrée, dont on avait tiré parti pour étayer et augmenter la nouvelle
construction, et qui portaient les traces de réparations bien entendues,
donnaient au modeste édifice un caractère de solidité et un certain air
d'importance demi-rustique, demi-seigneuriale. Ce n'était pourtant que
la maison d'un cultivateur aisé, mais on sentait bien qu'un homme
distingué dans ses habitudes et dans ses goûts pouvait y vivre sans
déplaisir.
Fra-Angelo approcha de la porte ombragée, et prit, dans les
chèvrefeuilles qui l'encadraient d'un riche berceau, une corde qui
suivait une longue tonnelle de vigne, et qui répondait à une cloche
placée dans l'intérieur de la maison; mais le bruit de cette cloche
était si étouffé qu'on ne l'entendait pas du dehors. La corde, glissant
dans la verdure, n'était point apparente, et il fallait être initié à
l'existence de ce signal pour s'en servir. Le moine tira la corde à
trois reprises différentes, avec attention et lenteur; puis il la tira
cinq fois, puis deux, puis trois encore; après quoi il se croisa les
bras pendant cinq minutes, et recommença les mêmes signaux dans le même
ordre et avec la même circonspection. Un coup de plus ou de moins, et
l'hôte mystérieux les eût fort bien laissés attendre toute la nuit sans
ouvrir.
Enfin, la porte du jardin s'ouvrit. Un homme de petite taille, enveloppé
d'un manteau, s'approcha, prit Fra-Angelo par la main, lui parla à
l'oreille quelques instants, revint vers Michel, le fit entrer, et
marcha devant eux après avoir refermé la porte avec soin. Ils suivirent
la longue tonnelle, qui dessinait une croix dans toute l'étendue du
jardin, et traversèrent une sorte de péristyle champêtre formé de
piliers grossiers, tout couverts de vigne et de jasmin; après quoi leur
hôte les introduisit dans une grande pièce propre et simple, où tout
annonçait l'ordre et la sobriété. Là, il les fit asseoir, et, s'étendant
sur un vaste canapé couvert d'indienne rouge, il alluma tranquillement
son cigare; puis, sans regarder Michel, sans faire aucune démonstration
d'amitié au moine, il attendit que celui-ci portât la parole. Il ne
montrait aucune impatience, aucune curiosité. Il n'était occupé qu'à se
débarrasser lentement de son manteau brun, doublé de rose, à en plier le
collet avec soin, et à rajuster sa ceinture de soie, comme s'il eût eu
besoin d'être parfaitement à son aise pour écouter ce qu'on avait à lui
confier.
Mais quelle fut la surprise de Michel lorsqu'il reconnut, peu à peu,
dans le jeune _villano_ de Nicolosi, l'étrange cavalier qui avait fait
sensation un instant au bal de la princesse, et avec lequel il avait
échangé, sur le perron du palais, des paroles fort peu amicales!
Il se troubla en pensant que cet incident disposerait mal en sa faveur
l'homme auquel il venait demander un service. Mais le Piccinino ne parut
pas le reconnaître, et Michel pensa qu'il ferait aussi bien de ne pas
réveiller le souvenir de cette fâcheuse aventure.
Il eut donc le loisir d'examiner ses traits et de chercher, dans sa
physionomie, quelque révélation de son caractère. Mais il lui fut
impossible, dans ces derniers moments, de constater une émotion
quelconque, une volonté, un sentiment humain, sur cette figure terne et
impassible. Il n'y avait pas même de l'impertinence, quoique son
attitude et son silence pussent indiquer l'intention de se montrer
dédaigneux.
Le Piccinino était un jeune homme de vingt-cinq ans environ. Sa petite
taille et ses formes délicates justifiaient le surnom qu'on lui avait
donné, et qu'il portait avec plus de coquetterie que de dépit[4]. Il
était impossible de voir une organisation plus fine, plus délicate, et
en même temps plus parfaite que celle de ce petit homme. Admirablement
proportionné, et modelé comme un bronze antique, il rachetait le défaut
de force musculaire par une souplesse extrême. Il passait pour n'avoir
point d'égal dans tous les exercices du corps, quoiqu'il ne pût se
servir que de son adresse, de son sang-froid, de son agilité et de la
précision de son coup d'oeil. Personne ne pouvait le fatiguer à la
marche, ni le suivre à la course. Il franchissait des précipices avec
l'aplomb d'un chamois; il visait au fusil comme au pistolet ou à la
fronde, et, dans tous les jeux de ce genre, il était tellement sûr de
gagner tous les prix, qu'il ne se donnait plus la peine de concourir.
Excellent cavalier, nageur intrépide, il n'y avait aucun moyen de
locomotion ou de combat qui ne lui assurât une supériorité marquée sur
quiconque oserait s'attaquer à lui. Connaissant bien les avantages de la
force physique dans un pays de montagnes, et avec une destinée de
partisan, il avait voulu acquérir de bonne heure, à cet égard, les
facultés que la nature semblait lui avoir refusées. Il les avait
exercées et développées en lui avec une âpreté et une persistance
incroyables, et il était parvenu à faire de son organisation débile
l'esclave fidèle et l'instrument docile de sa volonté.
Cependant, à le voir ainsi couché sur son lit de repos, on eût dit d'une
femme maladive ou nonchalante. Michel ne savait point qu'après avoir
fait vingt lieues à pied, dans la journée, il prenait un nombre d'heures
de repos systématique, et qu'il savait exactement, tant il s'observait
et s'étudiait en toutes choses, ce qu'il devait passer d'instants dans
la position horizontale, pour échapper à l'inconvénient d'une
courbature.
Sa figure était d'une beauté étrange: c'était le type siculo-arabe dans
toute sa pureté. Une netteté de lignes incroyable, un profil oriental un
peu exagéré, de longs yeux noirs veloutés et pleins de langueur, un
sourire fin et paresseux, un charme tout féminin, une grâce de chat dans
les mouvements de tête, et je ne sais quoi de doux et de froid qu'il
était impossible d'expliquer au premier examen.
Le Piccinino était vêtu avec une recherche extrême et une propreté
scrupuleuse. Il portait le costume pittoresque des paysans montagnards,
mais composé d'étoffes fines et légères. Ses braies, courtes et
collantes, étaient en laine moelleuse rayée de soie jaune sur brun; il
laissait voir sa jambe nue, blanche comme l'albâtre, et chaussée de
spadrilles écarlates. Sa chemise était en batiste brodée garnie de
dentelle, et laissait voir une chaîne de cheveux enroulée à une grosse
chaîne d'or sur sa poitrine. Sa ceinture était de soie verte brochée
d'argent. De la tête aux pieds il était couvert de contrebande, ou de
quelque chose de pis; car, si on eût examiné la marque de son linge, on
eût pu se convaincre qu'il sortait de la dernière valise qu'il avait
pillée.
Tandis que Michel admirait avec un peu d'ironie intérieure l'aisance
avec laquelle ce beau garçon roulait dans ses doigts, effilés comme ceux
d'un bédouin, sa cigarette de tabac d'Alger, Fra-Angelo, qui ne
paraissait ni surpris ni choqué de son accueil, fit le tour de la
chambre, ferma la porte au verrou, et, lui ayant demandé s'ils étaient
bien seuls dans la maison, ce à quoi le Piccinino répondit par un signe
de tête affirmatif, il commença ainsi:
«Je te remercie, mon fils, de ne m'avoir point fait attendre ce
rendez-vous; je viens te demander un service: As-tu le pouvoir et la
volonté d'y consacrer quelques jours?