«Ma désertion lui fut plus sensible que je ne m'y étais attendu. Il vint

secrètement à Bel-Passo, et mit tout en usage, prières et menaces, pour

me ramener. Il était éloquent, parce qu'il avait une âme ardente et

sincère, en dépit de ses égarements. Je fus pourtant inexorable, et je

m'attachai à le convertir. Je ne suis pas éloquent, moi; je l'étais

encore moins alors; mais j'étais si pénétré de ce que je lui disais, et

la foi s'était si bien emparée de mon coeur, que mes remontrances lui

firent une grande impression. J'obtins qu'il réparerait son crime autant

que possible, en épousant l'innocente victime de sa violence. J'allai la

chercher de nuit, et je la fis consentir à revoir les traits de ce

brigand abhorré. Ils furent mariés cette nuit-là, en secret, mais bien

légitimement, dans la chapelle et devant l'autel où tu viens de prier

tout à l'heure avec moi.... Et, en voyant cette jeune fille si belle, si

pâle, si effrayée, le prince de Castro-Reale eut des remords et se mit à

aimer celle qui devait toujours le haïr!

«Il la supplia de fuir avec lui, et, irrité de sa résistance, il songea

à l'enlever. Mais j'avais donné ma parole à cette enfant, et l'enfant

déploya un caractère de force et de fierté bien au-dessus de son âge.

Elle lui dit qu'elle ne le reverrait jamais, et s'attachant à ma robe et

à celle de notre prieur... (un digne homme qui a emporté tous ses

secrets dans la tombe!) «Vous m'avez juré de ne pas me laisser seule une

minute avec cet homme, s'écria-t-elle, et de me reconduire à la porte de

ma demeure, aussitôt que la cérémonie de ce mariage serait terminée; ne

m'abandonnez pas, ou je me brise la tête sur les marches de votre

église.»

«Elle l'aurait fait comme elle le disait, la noble fille! D'ailleurs,

j'avais juré! Je la reconduisis chez elle, et jamais elle n'a revu le

_Destatore_.

«Quant à lui, sa douleur fut inouïe. La résistance enflammait sa

passion, et, pour la première fois de sa vie, peut-être, lui qui avait

séduit et abandonné tant de femmes, il connut l'amour.

«Mais il connut en même temps le remords, et, dès ce jour-là, son esprit

tomba malade. J'espérais qu'il arriverait à une véritable conversion. Je

n'avais pas la pensée d'en faire un moine comme moi, je voulais qu'il

reprit son oeuvre, qu'il renonçât aux crimes inutiles, à la débauche et à

la folie. J'essayai de lui persuader que, s'il redevenait le vengeur de

sa patrie et l'espoir de notre délivrance, sa jeune épouse lui

pardonnerait et consentirait à partager sa destinée pénible et

glorieuse. Moi-même, j'aurais jeté sans doute le froc aux orties pour le

suivre.

«Mais, hélas! il serait trop facile de s'amender si le crime et le vice

lâchaient leur proie aussitôt que nous en éprouvons le désir. Le

_Destatore_ n'était plus lui-même, ou plutôt il était trop redevenu

l'homme du passé. Les remords que j'excitais en lui troublaient sa

raison sans corriger ses instincts farouches. Tantôt fou furieux, tantôt

craintif et superstitieux, un jour il priait, noyé dans ses larmes, au

fond de notre humble chapelle; le lendemain, il retournait, comme dit

l'Écriture, à son _vomissement_. Il voulait tuer tous ses compagnons, il

voulait me tuer moi-même. Il commit encore beaucoup d'excès, et, un

matin... J'ai peine à mener ce récit jusqu'au bout, Michel, il me fait

tant de mal!.... Un matin on le trouva mort au pied d'une croix, non

loin de notre couvent: il s'était fait sauter la tête d'un coup de

pistolet!...

--Voilà une affreuse destinée, dit Michel, et je ne sais, mon oncle, si

c'est l'accent de votre voix, ou l'horreur du lieu où nous sommes, mais

j'éprouve une émotion des plus pénibles. Peut-être ai-je entendu

raconter cette histoire à mon père, dans mon enfance, et c'est peut-être

le souvenir de l'effroi qu'elle m'a causé alors, qui se réveille en moi!

--Je ne crois pas que ton père t'en ait jamais parlé, dit le capucin

après un intervalle de lugubre silence. Si je t'en parle, c'est parce

qu'il le faut, mon enfant; car ce souvenir m'est plus pénible qu'à qui

que ce soit, et le lieu où nous sommes n'est pas propre, en effet, à me

donner des idées riantes. Tiens, la voilà, cette croix dont la base fut

inondée de son sang, et où je le trouvai étendu et défiguré. C'est moi

qui ai creusé sa tombe de mes propres mains, sous ce rocher qui est là,

au fond du ravin; c'est moi qui ai dit les prières que tout autre lui

eût refusées.

--Pauvre Castro-Reale, pauvre chef, pauvre ami! continua le capucin en

se découvrant et en étendant le bras vers une grande roche noire qui

gisait au bord du torrent, à cinquante pieds au-dessous du chemin. Que

Dieu, qui est l'inépuisable bonté et l'infinie mansuétude, te pardonne

les erreurs de ta vie, comme je te pardonne les chagrins que tu m'as

causés! Je ne me souviens plus que de tes années de vertu, de tes

grandes actions, de tes nobles sentiments, et des émotions ardentes que

nous avons partagées. Dieu ne sera pas plus rigoureux qu'un pauvre homme

comme moi, n'est-ce pas, Michel?

--Je ne crois pas aux ressentiments éternels de l'Être suprême et

parfait qui nous gouverne, répondit le jeune homme; mais, passons, mon

oncle! j'ai froid ici, et j'aime mieux vous confesser l'étrange

faiblesse que j'éprouve, que de rester un instant de plus au pied de

cette croix... J'ai peur!

--J'aime mieux te voir trembler que rire ici! répondit le moine. Viens,

donne-moi la main, et passons.»

Ils marchèrent quelque temps en silence; puis Fra-Angelo, comme s'il eût

voulu distraire Michel, reprit ainsi son propos: «Après la mort du

_Destatore_, beaucoup de gens, des femmes surtout, car il en avait

séduit plus d'une, coururent à sa retraite, espérant s'emparer de

l'argent qu'il pouvait avoir laissé pour les enfants dont il était, ou

dont il passait pour être le père: mais il avait porté, le matin même de

son suicide, le butin de ses dernières prises à celle de ses maîtresses

qu'il aimait le mieux, ou, pour mieux dire, à celle qu'il détestait le

moins; car, s'il avait beaucoup de fantaisies, il en inspirait encore

davantage, et toutes ces femmes, qui lui formaient une sorte de sérail

ambulant, l'importunaient et l'irritaient au dernier point. Toutes

voulaient se faire épouser, elles ne savaient point qu'il était marié.

La seule Mélina de Nicolosi ne l'accabla jamais ni de ses reproches ni

de ses exigences.

«Elle l'avait aimé sincèrement; elle s'était abandonnée à lui sans

résistance et sans arrière-pensée; elle lui avait donné un fils qu'il

préférait aux douze ou quinze bâtards qu'on élevait sous son nom dans la

montagne. La plupart de ces bâtards existent, et, à tort ou à raison, se

vantent de lui appartenir. Tous sont plus ou moins bandits. Mais celui

que le _Destatore_ n'a jamais renié, celui qui lui ressemble trait pour

trait, quoique ce soit une empreinte très-réduite et un peu effacée de

sa beauté mâle et vivace; celui qui a grandi avec la pensée d'être

l'héritier de son oeuvre, avec des soins et des ressources auxquels les

autres ne pouvaient prétendre, c'est le fils de la Mélina; c'est le

jeune homme que nous allons voir tout à l'heure; c'est le chef des

bandits dont je t'ai parlé, et dont quelques-uns sont peut-être

effectivement ses frères; c'est enfin celui que tu dois connaître sous

son vrai nom: c'est Carmelo Tomabene, que l'on nomme ailleurs le

_Piccinino_.

--Et celle que Castro-Reale avait enlevée, celle que vous avez mariée

avec lui, ne me direz-vous pas son nom, mon oncle?

--Son nom et son histoire sont un secret que trois personnes seulement

connaissent aujourd'hui, elle, moi et un autre. Halte-là, Michel, plus

de questions sur ce sujet. Revenons au Piccinino, fils du prince de

Castro-Reale et de la paysanne de Nicolosi.

«Cette aventure du _Destatore_ était antérieure de plusieurs années à

son crime et à son mariage. Le trésor qu'il lui laissa n'était pas bien

considérable; mais, comme tout est relatif, ce fut une fortune pour la

Mélina. Elle fit élever son fils comme si elle l'eût destiné à sortir de

sa condition; elle désirait, au fond du coeur, en faire un prêtre, et,

pendant quelques années, j'ai été son instituteur et son guide: mais, à

peine eut-il quinze ans, qu'ayant perdu sa mère, il quitta notre couvent

et mena une vie errante jusqu'à sa majorité. Il avait toujours nourri

l'idée de retrouver les anciens compagnons de son père et d'organiser

avec leur aide une bande nouvelle; mais, par respect pour la volonté de

sa mère, qu'il aimait réellement, je dois le dire, il avait travaillé à

s'instruire comme s'il eût dû, en effet, se consacrer à l'état

ecclésiastique. Lorsqu'il eut recouvré sa liberté, il s'en servit, sans

me faire connaître son dessein. Il avait toujours pensé que je le

blâmerais. Plus tard, il a été forcé de me confier son secret et de me

demander mes conseils.

«Je ne fus pas fâché, je te l'avoue, d'être délivré de la tutelle de ce

jeune loup, car c'était bien la nature la plus indomptable que j'aie

jamais rencontrée. Aussi brave et encore plus intelligent que son père,

il a de tels instincts de prudence, de moquerie et de ruse, que je ne

savais parfois si j'avais affaire au plus pervers des hypocrites, ou au

plus grand des diplomates qui aient jamais embrouillé le sort des

empires. C'est un étrange composé de perfidie et de loyauté, de

magnanimité et de ressentiment. Il y a en lui une partie des vertus et

des qualités de son père. Les travers et les défauts sont autres. Il a,

comme son père, la fidélité du coeur dans l'amitié et la religion du

serment: mais, tandis que son père, emporté par des passions fougueuses,

restait croyant et même dévot au fond du coeur, il est, lui, si je ne me

suis pas trompé, et s'il n'a pas changé, l'athée le plus calme et le

plus froid qui ait jamais existé. S'il a des passions, il les satisfait

si secrètement qu'on ne peut les pressentir. Je ne lui en connais

qu'une, et, celle-là, je n'ai pas travaillé à la vaincre, c'est la haine

de l'étranger et l'amour du pays. Cet amour est si vif en lui, qu'il le

pousse jusqu'à l'amour de la localité. Loin d'être prodigue comme son

père, il est économe et rangé, et possède à Nicolosi une jolie

habitation, des terres et un jardin où il vit presque toujours seul, en

apparence, lorsqu'il n'est pas en excursion secrète dans la montagne.

Mais il opère ses sorties avec tant de prudence, ou il reçoit ses

compagnons avec tant de mystère, qu'on ne sait jamais s'il est absent de

sa maison, ou occupé dans son jardin à lire ou à fumer. Pour conserver

cette indépendance habilement ménagée, il affecte, quand on frappe chez

lui, de ne pas répondre et de se laisser apercevoir. De sorte que,

lorsqu'il est à dix lieues de là, on ne peut dire si un caprice sauvage

ne le retient pas dans sa forteresse.

«Il a conservé l'habit et les moeurs apparentes d'un paysan riche, et,

quoiqu'il soit fort instruit et très-éloquent au besoin, quoiqu'il soit

propre à toutes les carrières et capable de se distinguer dans

quelques-unes, il a une telle aversion pour la société et les lois qui

la régissent chez nous, qu'il aime mieux rester bandit. Ne rien être

qu'un _villano_ aisé, ne lui suffirait point. Il a de l'ambition, de

l'activité, le génie des ruses de guerre et la passion des aventures.

Quoiqu'il entre dans ses desseins de cacher son habileté et son

instruction, ces qualités percent malgré lui, et il a une grande

influence dans son bourg. Il y passe pour un caractère original, mais on

fait cas de ses conseils, et on le consulte sur toutes choses. Il s'est

fait un devoir d'obliger tout le monde, parce qu'il s'est fait une

politique de n'avoir point d'ennemis. Il explique ses fréquentes

absences et les nombreuses visites qu'il reçoit, par un petit commerce

de denrées agricoles qui nécessite des voyages dans l'intérieur des

terres et des relations un peu étendues. Il cache son patriotisme avec

soin, mais il sonde et connaît celui des autres, et, au premier

mouvement sérieux, il n'aurait guère qu'un signe à faire pour ébranler

toute la population de la montagne, et la montagne marcherait avec lui.

--Eh bien! mon oncle, je comprends que cet homme-là soit un héros à vos

yeux, tandis que vous avez peine à estimer un être aussi faiblement

dessiné que moi.

--Ce n'est pas le nombre, mais la qualité des paroles que j'estime,

répondit le capucin. Tu m'en as dit deux ou trois qui me suffisent, et,

quant à mon héros, comme tu l'appelles, il en est si peu prodigue, que

j'ai dû le juger sur les faits plus que sur les discours. Moi-même je

parle rarement de ce que je sens fortement, et, si tu me trouves prolixe

aujourd'hui, c'est qu'il faut que je te dise en deux heures ce que je

n'ai pu te dire depuis dix-huit ans que tu es au monde, sans que je te

connaisse. D'ailleurs, la réserve ne me déplaît point. J'ai aimé

Castro-Reale comme je n'aimerai plus jamais personne, et nous passions

ensemble des journées entières, tête à tête, sans nous dire un mot. Il

était méfiant comme tout vrai Sicilien doit l'être, et, tant qu'il s'est

méfié de lui-même et des autres, il a été un grand coeur et un grand

esprit.

--Le jeune homme que nous allons voir a donc conservé pour vous un grand

attachement, mon oncle, puisque vous êtes sûr de le trouver prêt à

m'accueillir?

--S'il aime quelqu'un au monde, c'est moi, quoique je l'aie bien grondé

et bien tourmenté lorsqu'il était mon élève. Pourtant, je ne suis pas

bien certain qu'il nous accorde ce que j'ai à lui demander pour toi. Il

aura quelque répugnance à vaincre; mais, j'espère.

--Et, sans doute, il sait de mes affaires et de ma destinée tout ce que

vous ne me permettez pas d'en savoir moi-même?

--Lui? il ne sait rien du tout, et il ne doit rien savoir avant toi. Le

peu que vous devez savoir jusqu'à présent l'un et l'autre, je le dirai à

vous deux. Après cela, le Piccinino devinera peut-être plus qu'il ne

faudrait. Sa pénétration est grande; mais ce qu'il devinera, il ne te le

dira pas, et, ce qu'il voudra découvrir, il ne te le demandera jamais;

je suis fort tranquille là-dessus. Maintenant, silence, nous quittons

les bois pour rentrer dans le versant de la montagne cultivée et

habitée. Nous devons pénétrer inaperçus, autant que possible, dans la

retraite où notre homme nous attend.»

Le moine et Michel marchèrent en silence et avec précaution le long des

haies et des massifs d'arbres, cherchant l'ombre et fuyant les routes

tracées; et bientôt ils arrivèrent, à la faveur du crépuscule, à la

demeure du Piccinino.

XXIV.

LE PICCININO.

Au flanc de la montagne que Fra-Angelo et Michel n'avaient cessé de

gravir pendant deux heures, le grand bourg de Nicolosi, dont la

population est considérable, est la dernière étape civilisée où le

voyageur qui veut visiter l'Etna s'arrête, avant de s'engager dans la

région austère et grandiose des forêts. Cette seconde région s'appelle

_Silvosa_ ou _Nemorosa_, et le froid s'y fait vivement sentir. La

végétation y prend un grand caractère d'horreur et d'abandon, jusqu'à ce

qu'elle disparaisse sous les lichens et les graviers arides, après

lesquels il n'y a plus que de la neige, du soufre et de la fumée.

Nicolosi et le magnifique paysage qui l'entoure étaient déjà perdus dans

la vapeur du soir, lorsque Michel essaya de se rendre compte du lieu où

il se trouvait. La masse imposante de l'Etna ne présentait plus qu'une

teinte uniforme, et c'est tout au plus s'il pouvait distinguer à un

mille au-dessus de lui le sinistre mamelon de _Monte-Rosso_, ce volcan

inférieur, un des vingt ou trente fils de l'Etna, fournaises éteintes ou

récemment ouvertes, qui se dressent en batterie à ses pieds. C'est le

Monte-Rosso qui ouvrit sa bouche noire, il n'y a pas deux siècles, pour

vomir cette affreuse lave dont la mer de Catane est encore sillonnée.

Aujourd'hui, les paysans y cultivent la vigne et l'olivier sur des

débris qui ont l'air de brûler encore.

L'habitation du Piccinino, isolée dans la montagne, à un demi-mille du

bourg, dont un ravin assez escarpé la séparait, marquait la limite d'un

terrain fertile, baigné d'une atmosphère tiède et suave. A quelques

centaines de pas plus haut, il faisait froid déjà, et déjà l'horreur du

désert s'annonçait par l'absence de culture, et des courants de laves si

nombreux et si larges, que la montagne de ce côté ne semblait plus

accessible. Michel observa que cette situation favorisait parfaitement

les vues d'un homme qui s'était fait moitié citoyen, moitié sauvage.

Chez lui, il pouvait goûter toutes les aises de la vie; au sortir de

chez lui, il pouvait échapper à la présence de l'homme et aux exigences

de la loi.

La colline, escarpée d'un côté, adoucie et fertile sur son autre face,

était couverte, à son sommet, d'une magnifique végétation, dont une main

laborieuse et intelligente entretenait à dessein la splendeur

mystérieuse. Le jardin de Carmelo Tomabene était renommé pour sa beauté

et l'abondance de ses fruits et de ses fleurs. Mais il en défendait

l'entrée avec jalousie, et de grandes palissades couvertes de verdure le

fermaient de tous côtés. La maison, assez vaste et bien bâtie, quoique

sans luxe apparent, avait été élevée sur les ruines d'un petit fort

abandonné. Quelques restes de murailles épaisses, et la base d'une tour

carrée, dont on avait tiré parti pour étayer et augmenter la nouvelle

construction, et qui portaient les traces de réparations bien entendues,

donnaient au modeste édifice un caractère de solidité et un certain air

d'importance demi-rustique, demi-seigneuriale. Ce n'était pourtant que

la maison d'un cultivateur aisé, mais on sentait bien qu'un homme

distingué dans ses habitudes et dans ses goûts pouvait y vivre sans

déplaisir.

Fra-Angelo approcha de la porte ombragée, et prit, dans les

chèvrefeuilles qui l'encadraient d'un riche berceau, une corde qui

suivait une longue tonnelle de vigne, et qui répondait à une cloche

placée dans l'intérieur de la maison; mais le bruit de cette cloche

était si étouffé qu'on ne l'entendait pas du dehors. La corde, glissant

dans la verdure, n'était point apparente, et il fallait être initié à

l'existence de ce signal pour s'en servir. Le moine tira la corde à

trois reprises différentes, avec attention et lenteur; puis il la tira

cinq fois, puis deux, puis trois encore; après quoi il se croisa les

bras pendant cinq minutes, et recommença les mêmes signaux dans le même

ordre et avec la même circonspection. Un coup de plus ou de moins, et

l'hôte mystérieux les eût fort bien laissés attendre toute la nuit sans

ouvrir.

Enfin, la porte du jardin s'ouvrit. Un homme de petite taille, enveloppé

d'un manteau, s'approcha, prit Fra-Angelo par la main, lui parla à

l'oreille quelques instants, revint vers Michel, le fit entrer, et

marcha devant eux après avoir refermé la porte avec soin. Ils suivirent

la longue tonnelle, qui dessinait une croix dans toute l'étendue du

jardin, et traversèrent une sorte de péristyle champêtre formé de

piliers grossiers, tout couverts de vigne et de jasmin; après quoi leur

hôte les introduisit dans une grande pièce propre et simple, où tout

annonçait l'ordre et la sobriété. Là, il les fit asseoir, et, s'étendant

sur un vaste canapé couvert d'indienne rouge, il alluma tranquillement

son cigare; puis, sans regarder Michel, sans faire aucune démonstration

d'amitié au moine, il attendit que celui-ci portât la parole. Il ne

montrait aucune impatience, aucune curiosité. Il n'était occupé qu'à se

débarrasser lentement de son manteau brun, doublé de rose, à en plier le

collet avec soin, et à rajuster sa ceinture de soie, comme s'il eût eu

besoin d'être parfaitement à son aise pour écouter ce qu'on avait à lui

confier.

Mais quelle fut la surprise de Michel lorsqu'il reconnut, peu à peu,

dans le jeune _villano_ de Nicolosi, l'étrange cavalier qui avait fait

sensation un instant au bal de la princesse, et avec lequel il avait

échangé, sur le perron du palais, des paroles fort peu amicales!

Il se troubla en pensant que cet incident disposerait mal en sa faveur

l'homme auquel il venait demander un service. Mais le Piccinino ne parut

pas le reconnaître, et Michel pensa qu'il ferait aussi bien de ne pas

réveiller le souvenir de cette fâcheuse aventure.

Il eut donc le loisir d'examiner ses traits et de chercher, dans sa

physionomie, quelque révélation de son caractère. Mais il lui fut

impossible, dans ces derniers moments, de constater une émotion

quelconque, une volonté, un sentiment humain, sur cette figure terne et

impassible. Il n'y avait pas même de l'impertinence, quoique son

attitude et son silence pussent indiquer l'intention de se montrer

dédaigneux.

Le Piccinino était un jeune homme de vingt-cinq ans environ. Sa petite

taille et ses formes délicates justifiaient le surnom qu'on lui avait

donné, et qu'il portait avec plus de coquetterie que de dépit[4]. Il

était impossible de voir une organisation plus fine, plus délicate, et

en même temps plus parfaite que celle de ce petit homme. Admirablement

proportionné, et modelé comme un bronze antique, il rachetait le défaut

de force musculaire par une souplesse extrême. Il passait pour n'avoir

point d'égal dans tous les exercices du corps, quoiqu'il ne pût se

servir que de son adresse, de son sang-froid, de son agilité et de la

précision de son coup d'oeil. Personne ne pouvait le fatiguer à la

marche, ni le suivre à la course. Il franchissait des précipices avec

l'aplomb d'un chamois; il visait au fusil comme au pistolet ou à la

fronde, et, dans tous les jeux de ce genre, il était tellement sûr de

gagner tous les prix, qu'il ne se donnait plus la peine de concourir.

Excellent cavalier, nageur intrépide, il n'y avait aucun moyen de

locomotion ou de combat qui ne lui assurât une supériorité marquée sur

quiconque oserait s'attaquer à lui. Connaissant bien les avantages de la

force physique dans un pays de montagnes, et avec une destinée de

partisan, il avait voulu acquérir de bonne heure, à cet égard, les

facultés que la nature semblait lui avoir refusées. Il les avait

exercées et développées en lui avec une âpreté et une persistance

incroyables, et il était parvenu à faire de son organisation débile

l'esclave fidèle et l'instrument docile de sa volonté.

Cependant, à le voir ainsi couché sur son lit de repos, on eût dit d'une

femme maladive ou nonchalante. Michel ne savait point qu'après avoir

fait vingt lieues à pied, dans la journée, il prenait un nombre d'heures

de repos systématique, et qu'il savait exactement, tant il s'observait

et s'étudiait en toutes choses, ce qu'il devait passer d'instants dans

la position horizontale, pour échapper à l'inconvénient d'une

courbature.

Sa figure était d'une beauté étrange: c'était le type siculo-arabe dans

toute sa pureté. Une netteté de lignes incroyable, un profil oriental un

peu exagéré, de longs yeux noirs veloutés et pleins de langueur, un

sourire fin et paresseux, un charme tout féminin, une grâce de chat dans

les mouvements de tête, et je ne sais quoi de doux et de froid qu'il

était impossible d'expliquer au premier examen.

Le Piccinino était vêtu avec une recherche extrême et une propreté

scrupuleuse. Il portait le costume pittoresque des paysans montagnards,

mais composé d'étoffes fines et légères. Ses braies, courtes et

collantes, étaient en laine moelleuse rayée de soie jaune sur brun; il

laissait voir sa jambe nue, blanche comme l'albâtre, et chaussée de

spadrilles écarlates. Sa chemise était en batiste brodée garnie de

dentelle, et laissait voir une chaîne de cheveux enroulée à une grosse

chaîne d'or sur sa poitrine. Sa ceinture était de soie verte brochée

d'argent. De la tête aux pieds il était couvert de contrebande, ou de

quelque chose de pis; car, si on eût examiné la marque de son linge, on

eût pu se convaincre qu'il sortait de la dernière valise qu'il avait

pillée.

Tandis que Michel admirait avec un peu d'ironie intérieure l'aisance

avec laquelle ce beau garçon roulait dans ses doigts, effilés comme ceux

d'un bédouin, sa cigarette de tabac d'Alger, Fra-Angelo, qui ne

paraissait ni surpris ni choqué de son accueil, fit le tour de la

chambre, ferma la porte au verrou, et, lui ayant demandé s'ils étaient

bien seuls dans la maison, ce à quoi le Piccinino répondit par un signe

de tête affirmatif, il commença ainsi:

«Je te remercie, mon fils, de ne m'avoir point fait attendre ce

rendez-vous; je viens te demander un service: As-tu le pouvoir et la

volonté d'y consacrer quelques jours?

Le Piccinino · 第 16 / 39 段