XXII.

LE PREMIER PAS SUR LA MONTAGNE.

Fra-Angelo et son neveu gardèrent quelques instants le silence. Le

capucin était plongé dans l'amer et glorieux souvenir de ses jours

passés. Michel le contemplait avec plaisir, et, ne s'étonnant plus de

cet air martial et de cette force d'athlète ensevelis sous le froc, il

admirait en artiste l'étrange poésie de cette existence de dévoûment

absolu à une seule idée. S'il y avait quelque chose de monstrueux et de

quasi divertissant dans le fait de ce capucin, qui vantait et regrettait

encore sérieusement sa vie de bandit, il y avait quelque chose de

vraiment beau dans la manière dont l'ex-brigand conservait sa dignité

personnelle socialement compromise dans des aventures si excentriques.

Le poignard ou le crucifix à la main, assommant les traîtres dans la

forêt, ou mendiant pour les pauvres à la porte des palais, c'était

toujours le même homme, fier, naïf et inflexible dans ses idées, voulant

le bien par les moyens les plus énergiques, haïssant les actions lâches

jusqu'à être encore capable de les châtier de sa propre main, ne pouvant

rien comprendre aux questions d'intérêt personnel qui gouvernent le

monde, et ne concevant pas qu'on ne fût pas toujours prêt à tenter

l'impossible, plutôt que de transiger avec les calculs d'une froide

prudence.

«Pourquoi admires-tu le héros secondaire de l'histoire que je viens de

te raconter? dit-il à son neveu, lorsqu'il sortit de sa rêverie. Le

dévoûment et le patriotisme sont donc quelque chose, car cet homme

n'avait pas d'autre mobile, et n'eût été, dans le monde actuel, qu'une

pauvre tête, et peut-être un esprit dérangé?

[Illustration: Seigneur prince, _eccellenza_, dit-il... (Page 53.)]

--Oui, mon oncle, le dévoûment sincère et le sacrifice de toute

personnalité en présence d'une idée, sont de grandes choses, et, si je

vous avais connu dans ce temps-là, si j'avais eu âge d'homme, il est

probable que je vous aurais suivi sur la montagne. J'aurais peut-être

été moins attaché que vous au prince de Castro-Reale, mais j'espère que

j'aurais eu les mêmes illusions et le même amour pour la cause du pays.

--Vrai, jeune homme? dit Fra-Angelo en attachant ses yeux pénétrants sur

Michel.

--Vrai, mon oncle, répondit le jeune homme en levant fièrement la tête,

et en soutenant ce regard avec l'assurance de la conviction.

--Eh bien! mon pauvre enfant, reprit Fra-Angelo avec un soupir, il est

donc trop tard désormais pour tenter quelque chose? Le temps de croire

au triomphe de la vérité est donc passé, et le monde nouveau, que du

fond de mon cloître, comme du fond de ma caverne de brigands, je n'ai

pas pu bien connaître, est donc déterminé sans retour à se laisser

écraser?

--J'espère que non, mon oncle. Si je le croyais, il me semble que je

n'aurais plus de sang dans les veines, de feu dans le cerveau, d'amour

dans le sein, et que je ne serais plus capable d'être artiste. Mais il

faut bien reconnaître, hélas! que le monde n'est plus ce qu'il pouvait

être encore dans ce pays, au début de vos entreprises. S'il a fait un

pas vers les découvertes de l'intelligence, il est certain que l'élan du

coeur s'est refroidi en lui.

--Et vous appelez cela un progrès? s'écria le capucin, avec douleur.

--Non, tant s'en faut, répondit Michel; mais ceux qui sont nés dans

cette phase, et qui sont destinés à la remplir peuvent-ils respirer un

autre air que celui qui les a fait éclore, et nourrir d'autres idées que

celles dont on les a imbus? Ne faut-il pas se rendre à l'évidence et

plier sous le joug de la réalité? Vous-même, mon digne oncle, lorsque,

de la condition fougueuse de libre aventurier, vous êtes passé à la

règle inflexible du cloître, n'avez-vous pas reconnu que le monde

n'était pas ce que vous pensiez, et qu'il n'y avait plus rien de

possible par la violence?

[Illustration: Tiens, la voilà, cette croix!... (Page 60.)]

--Hélas! il est vrai! répondit le moine. Pendant ces dix années que

j'avais passées dans les montagnes, je n'avais pas vu quelles

révolutions s'opéraient dans les moeurs des hommes civilisés. Lorsque le

_Destatore_ m'envoya dans les villes, avec ses députés, pour tâcher

d'établir des intelligences avec les seigneurs qu'il avait connus bons

patriotes, et les bourgeois riches et instruits qu'il avait vus ardents

libéraux, je fus bien forcé de constater, que ces gens-là n'étaient plus

les mêmes, qu'ils avaient élevé leurs enfants dans d'autres idées,

qu'ils ne voulaient plus risquer leur fortune et leur vie dans ces

entreprises hasardeuses où la foi et l'enthousiasme peuvent seuls

accomplir des miracles.

«Oui, oui, le monde avait bien marché... en arrière, selon moi. On ne

parlait plus que d'entreprises d'argent, de monopole à combattre, de

concurrence à établir, d'industries à créer. Tous se croyaient déjà

riches, tant ils avaient hâte de le devenir, et, pour le moindre

privilége à garantir, le gouvernement achetait qui bon lui semblait. Il

suffisait de promettre, de faire espérer des moyens de fortune, et les

plus ardents patriotes se jetaient sur cette espérance, disant:

l'industrie nous rendra la liberté.

«Le peuple aussi croyait à cela, et chaque patron pouvait amener ses

clients aux pieds des nouveaux maîtres, ces pauvres gens s'imaginant que

leurs bras allaient leur rapporter des millions. C'était une fièvre, une

démence générale. Je cherchais des hommes, je ne trouvai que des

machines. Je parlai d'honneur et de patrie, on me répondit soufre et

filature de soie. Je m'en allai triste, mais incertain, n'osant pas trop

fronder ce que je venais de voir, et me disant que ce n'était pas à moi,

ignorant et sauvage, de juger les ressources nouvelles que ces

mystérieuses découvertes allaient créer pour mon pays.

«Mais depuis, mon Dieu! j'ai vu le résultat de ces belles promesses pour

le peuple! J'ai vu quelques praticiens relever leur fortune, en ruinant

leurs amis et faisant la cour au pouvoir. J'ai vu plusieurs familles de

minces bourgeois arriver à l'opulence; mais j'ai vu les honnêtes gens de

plus en plus vexés et persécutés; j'ai vu surtout, et je vois tous les

jours plus de mendiants et plus de misérables sans pain, sans aveu, sans

éducation, sans avenir. Et je me demande ce que vous avez fait de bon

avec vos idées nouvelles, votre progrès, vos théories d'égalité! Vous

méprisez le passé, vous crachez sur les vieux abus, et vous avez tué

l'avenir en créant des abus nouveaux plus monstrueux que les anciens.

Les meilleurs parmi vous, jeunes gens, sont à l'affût des principes

révolutionnaires des nations plus avancées que la nôtre. Vous vous

croyez bien éclairés, bien forts, quand vous pouvez dire: «Plus de

nobles, plus de prêtres, plus de couvents, plus rien du passé!» Et vous

ne vous apercevez pas que vous n'avez plus la poésie, la foi et

l'orgueil qui ranimaient encore le passé.

«Voyons! ajouta le capucin, en croisant ses bras sur sa poitrine

ardente, et en toisant Michel d'un air moitié père, moitié spadassin:

vous êtes un tout jeune homme, un enfant! Vous vous croyez bien habile,

parce que vous savez ce qu'on dit et ce qu'on pense dans le monde, à

l'heure qu'il est. Vous regardez ce moine abruti qui passe la journée à

briser le roc pour faire pousser, l'année prochaine, une rangée de

piments ou de tomates sur la lave, et vous dites:

«Voilà une existence d'homme singulièrement employée! Pourtant cet homme

n'était ni paresseux ni stupide. Il eût pu être avocat ou marchand, et

gagner de l'argent tout comme un autre. Il eût pu se marier, avoir des

enfants, et leur enseigner à se tirer d'affaire dans la société. Il a

préféré s'ensevelir vivant dans une chartreuse et tendre la main aux

aumônes! C'est qu'il est sous l'empire du passé, et qu'il a été dupe des

vieilles chimères et des vieilles idolâtries de son pays!

«Eh bien! moi, savez-vous ce que je pense en vous regardant? Je me dis:

«Voilà un jeune homme qui s'est beaucoup frotté à l'esprit des autres,

qui s'est émancipé bien vite de sa classe, qui ne veut point partager

les misères de son pays et les labeurs de ses parents. Il en viendra à

bout; c'est un beau jeune homme, plus raisonneur et plus subtil dans ses

idées et ses paroles, à dix-huit ans, que je ne l'étais à trente. Il

sait une foule de choses qui m'eussent paru inutiles, et dont je ne me

doutais seulement pas avant que les loisirs du cloître m'eussent permis

de m'instruire un peu. Il est là, qui sourit de mon enthousiasme, et

qui, à cheval sur sa raison, sur son expérience anticipée, sur sa

connaissance des hommes, et sur sa grande science de l'intérêt

personnel, me traite intérieurement comme un pédagogue traiterait un

écolier. C'est lui qui est l'homme mûr; et moi, vieux bandit, vieux

moine, je suis l'adolescent intrépide, l'enfant aveugle, et naïf!

Singulier contre-sens! Il représente le siècle nouveau, tout d'or et de

gloire, et moi, la poussière des ruines, le silence des tombeaux!

«Eh bien! cependant, que le tocsin sonne, que le volcan gronde, que le

peuple rugisse, que ce point noir que l'on voit d'ici dans la rade et

qui est le vaisseau de l'État se hérisse de canons pour foudroyer la

ville au premier soupir exhalé vers la liberté; que les brigands

descendent de la montagne, que l'incendie s'élève dans les nues: et,

dans cette dernière convulsion de la patrie expirante, le jeune artiste

prendra ses pinceaux; il ira s'asseoir à l'écart, sur la colline, à

l'abri de tout danger, et il composera un tableau, en se disant: Quel

pauvre peuple et quel beau spectacle! Hâtons-nous de peindre! dans un

instant, ce peuple n'existera plus, et voici sa dernière heure qui

sonne!»

«Au lieu que le vieux moine prendra son fusil... qui n'est pas encore

rouillé;... il retroussera ses manches jusqu'à l'épaule, et, sans se

demander ce qui va résulter de tout cela, il se jettera dans la mêlée,

et il se battra pour son peuple, jusqu'à ce que son corps broyé sous les

pieds n'ait plus figure humaine. Eh bien! enfant, j'aimerais mieux

mourir ainsi que de survivre comme toi à la destruction de ma race!

--Mon père! mon père! ne le croyez pas, s'écria Michel, entraîné et

vaincu par l'exaltation du capucin. Je ne suis point un lâche! et si mon

sang sicilien s'est engourdi sur la terre étrangère, il peut se ranimer

au souffle de feu que votre poitrine exhale. Ne m'écrasez pas sous cette

malédiction terrible! Prenez-moi dans vos bras et embrasez-moi de votre

flamme. Je me sens vivre auprès de vous, et cette vie nouvelle m'enivre

et me transporte!

--A la bonne heure! voici enfin un bon mouvement, dit le moine en le

pressant dans ses bras. J'aime mieux cela que les belles théories sur

l'art, que tu as persuadé à ton père de respecter aveuglément.

--Pardon, mon oncle, je ne me rends point à ceci, reprit Michel en

souriant. Je défendrai jusqu'à mon dernier soupir la dignité et

l'importance des arts. Vous disiez tout à l'heure qu'au milieu de la

guerre civile j'irais froidement m'asseoir dans un coin pour recueillir

des épisodes au lieu de me battre. Je me battrais, je vous prie de le

croire, et je me battrais fort bien, si c'était tout de bon pour chasser

l'ennemi. Je me ferais tuer de grand coeur; la gloire me viendrait plus

vite ainsi que je ne l'atteindrai en étudiant la peinture, et j'aime la

gloire: là-dessus, je crains d'être incorrigible. Mais si, en effet,

j'étais condamné à survivre à la destruction de mon peuple après avoir

combattu en vain pour son salut, il est probable que, recueillant mes

cruels souvenirs, je ferais beaucoup de tableaux pour retracer et

immortaliser la mémoire de ses sanglants désastres. Plus je serais ému

et désespéré, meilleure et plus frappante serait mon oeuvre. Elle

parlerait au coeur des hommes; elle exciterait l'admiration pour notre

héroïsme, la pitié pour nos malheurs, et je vous assure que j'aurais

peut-être mieux servi notre cause avec mes pinceaux que je ne l'aurais

fait avec mon fusil.

--Fort bien! fort bien! reprit le moine avec un élan de sympathie naïve.

C'est bien dit et bien pensé. Nous avons ici un frère qui fait de la

sculpture, et j'estime que son travail n'est pas moins utile à la piété

que le mien ne l'est au couvent quand je brise cette lave. Mais ce moine

a sa foi, et il peut créer les traits de la céleste madone sans avilir

l'idée que nous nous en faisons. Tu feras de beaux tableaux, Michel;

mais ce sera à la condition d'avoir eu le coeur et la main au combat, et

d'avoir été acteur passionné, et non pas froid spectateur de ces

événements.

--Nous voici d'accord tout a fait, mon père; sans conviction et sans

émotion, point de génie dans les arts: mais, puisque nous n'avons plus

rien à discuter, si vous êtes enfin content de moi, dites-moi donc ce

qui se prépare et ce que vous attendez de mon concours. Nous sommes donc

à la veille de quelque tentative importante?»

Fra-Angelo s'était animé au point de perdre la notion de la réalité.

Tout à coup ses yeux étincelants se remplirent de larmes, sa poitrine

gonflée s'abaissa sous un profond soupir, ses mains, qui frémissaient

comme si elles cherchaient des pistolets à sa ceinture, retombèrent sur

sa corde de moine et rencontrèrent son chapelet.

«Hélas! non, dit-il en promenant des regards effarés autour de lui comme

un homme qui s'éveille en sursaut, nous ne sommes à la veille de rien,

et peut-être mourrai-je dans ma cellule sans avoir renouvelé l'amorce de

mon fusil. Tout cela était un rêve que tu as partagé avec moi un

instant; mais ne le regrette pas, jeune homme, ce rêve était beau, et

cet instant qui m'a fait du bien t'a peut être rendu meilleur. Il m'a

servi à te connaître et a t'estimer. Maintenant, c'est entre nous à la

vie et à la mort. Ne désespérons pourtant de rien. Regarde l'Etna! il

est paisible, radieux; il fume à peine, il ne gronde pas. Demain,

peut-être, il vomira encore ses laves ardentes et détruira de fond en

comble le sol où nous marchons. Il est l'emblème et l'image du peuple

sicilien, et l'heure des _Vêpres_ peut sonner au milieu des danses ou du

sommeil.

«Mais voici le soleil qui baisse, et je n'ai plus de temps à perdre pour

t'informer de ce qui te concerne. C'est une affaire toute personnelle à

toi dont je voulais l'entretenir, et cette affaire est grave. Tu n'en

peux sortir qu'avec mon aide et celle d'autres personnes qui vont

risquer, ainsi que moi, leur liberté, leur honneur et leur vie pour te

sauver.

--Est-il possible, mon oncle? s'écria Michel; ne puis-je m'exposer seul,

et faut-il que vous soyez enveloppé dans les périls mystérieux qui

m'environnent à mon insu? N'est-ce pas mon père seul qui est menacé, et

ne puis-je le sauver, moi?

--Ton père est menacé aussi, mais tu l'es davantage. Ne m'interroge pas,

crois-moi. Je te l'ai dit, je hais les violences inutiles, mais je ne

recule devant rien qui soit bon et nécessaire. Il faut que je t'aide et

je t'aiderai. Ton père et toi ne pouvez rien sans le capucin de l'Etna

et les restes de la bande du _Destatore_. Tout cela est prêt. Tu me

pardonneras si, avant de risquer des choses graves, j'ai voulu savoir à

quel point tu méritais le dévoûment dont tu vas recueillir les fruits.

Si tu n'avais été qu'un égoïste, je t'aurais aidé à fuir; mais si tu es

digne du titre de Sicilien, nous allons t'aider à triompher de la

destinée.

--Et vous ne m'expliquerez pas...

--Je ne t'expliquerai que ce que tu dois savoir. Il ne m'est point

permis de faire autrement; et souviens-toi d'une chose, c'est qu'en

essayant d'en savoir plus long qu'on ne peut t'en apprendre, tu

augmenterais nos périls en compliquant les embarras de ta propre

situation. Allons, fais-moi le plaisir de t'en rapporter à ton oncle et

de surmonter l'inquiète et vaine curiosité de l'enfance. Tâche de te

faire homme, d'ici à ce soir, car ce soir, peut-être, il te faudra agir.

--Je ne vous demanderai qu'une chose, mon oncle, c'est de veiller à la

sûreté de mon père et de ma soeur, avant de songer à moi.

--C'est fait, mon enfant; au premier signal, ton père trouverait un

asile dans la montagne, et ta soeur chez la dame qui a donné un bal cette

nuit. Allons, voici l'office qui sonne. Je vais demander au supérieur la

permission de sortir avec mon neveu pour une affaire de famille. Il ne

me la refusera pas. Attends-moi à la porte de notre chapelle.

--Et s'il vous la refusait, pourtant?

--Il me forcerait à lui désobéir, ce qui me serait pénible, je l'avoue,

non à cause de la pénitence de demain, mais parce que je n'aime pas à

manquer à mon devoir. Le vieux soldat se fait une loi de sa consigne.»

Au bout de cinq minutes, Fra-Angelo vint rejoindre Michel à l'entrée de

l'église.

«Accordé, lui dit-il; mais il m'est enjoint, pour payer ma dette à Dieu,

de faire, devant l'autel de la Vierge, un acte de foi et une courte

prière. Puisque je me fais dispenser des offices du soir, c'est bien le

moins que j'en demande excuse à mon premier supérieur. Viens prier avec

moi, jeune homme, cela ne peut te faire de mal et te donnera des

forces.»

Michel suivit son oncle au pied de l'autel. Le soleil couchant embrasait

les vitraux coloriés et semait de rubis et de saphirs le pavé où

s'agenouilla le capucin. Michel s'agenouilla aussi, et le regarda prier

avec ferveur et simplicité. Une vitre couleur de feu, dont le reflet

frappait précisément sa tête tondue, la faisait paraître lumineuse et

comme enflammée. Le jeune peintre fut saisi de respect et d'enthousiasme

en contemplant cette noble figure, énergique et naïve, qui s'humiliait

de bonne foi dans la prière; et lui aussi, touché jusqu'au fond du coeur,

il se mit à prier pour son pays, pour sa famille et pour lui-même, avec

une foi et une candeur qu'il n'avait pas connues depuis les jours de son

enfance.

XXIII.

IL DESTATORE.

«M'est-il permis, mon bon oncle, de vous demander où nous allons? dit

Michel lorsqu'ils se furent engagés dans un sentier étroit et sombre,

qui s'enfonçait sous les vieux oliviers de la montagne.

--Parfaitement, répondit Fra-Angelo; nous allons trouver les derniers

bandits sérieux de la Sicile.

--Il en existe donc encore?

--Quelques-uns, quoique bien dégénérés; ils seraient encore prêts à se

battre pour le pays, et ils nourrissent la dernière étincelle du feu

sacré. Cependant, je ne dois pas te cacher que c'est une espèce mixte

entre les braves d'autrefois, qui se fussent fait conscience d'ôter un

cheveu de la tête d'un bon patriote, et les assassins d'à présent, qui

tuent et dépouillent tout ce qu'ils rencontrent. Ceux-ci choisissent

quand ils peuvent; mais, comme le métier est devenu bien mauvais, et que

la police est plus redoutable que de mon temps, ils ne peuvent pas

toujours choisir; si bien que je ne te les donne pas pour

irréprochables: mais, tels qu'ils sont, ils ont encore certaines vertus

qu'on chercherait en vain ailleurs: la religion du serment, le souvenir

des services rendus, l'esprit révolutionnaire, l'amour du pays; enfin,

tout ce qui reste de l'esprit chevaleresque de nos anciennes bandes

jette encore une petite clarté dans l'âme de quelques-uns, qui font

société à part et qui vivent moitié sédentaires, moitié errants.

C'est-à-dire qu'ils sont tous établis dans les villages ou dans les

campagnes, qu'ils y ont leurs familles, et qu'ils passent même

quelquefois pour de tranquilles cultivateurs, soumis à la loi, et

n'ayant rien à démêler avec les _campieri_[2]. S'il y en a de soupçonnés

et même de compromis, ils s'observent davantage, ne viennent voir leurs

femmes et leurs enfants que la nuit, ou bien ils établissent leurs

demeures dans des sites presque inaccessibles. Mais celui que nous

allons chercher est encore vierge de toute poursuite directe. Il habite,

à visage découvert, un bourg voisin, et peut se montrer partout. Tu ne

seras pas fâché d'avoir fait connaissance avec lui, et je t'autorise à

étudier son caractère, car c'est une nature intéressante et remarquable.

--Serai-je trop curieux si je vous prie de me renseigner un peu à

l'avance?

--Certes, tu dois être renseigné, et je vais le faire. Mais c'est un

grave secret à te confier, Michel, et encore une histoire à te raconter.

Sais-tu que je vais mettre dans tes mains le sort d'un homme que la

police poursuit avec autant d'acharnement et d'habileté qu'elle en est

capable, sans avoir pu, depuis six ou sept ans que cet homme a commencé

à reprendre l'oeuvre du _Destatore_, réussir à connaître ses traits et

son nom véritable? Voyons, ami, n'as-tu pas encore entendu parler,

depuis que tu es en Sicile, du _Piccinino_ et de sa bande?

--Il me semble que si... Oui, oui, mon oncle, ma soeur Mila a des

histoires fantastiques sur ce Piccinino, qui défraie toutes les

causeries des jeunes fileuses de Catane. C'est, disent-elles, un brigand

redoutable, qui enlève les femmes et tue les hommes jusqu'à l'entrée du

faubourg. Je ne croyais point à ces contes.

--Il y a du vrai au fond de tous les contes populaires, reprit le moine:

le Piccinino existe et agit. Il y a en lui deux hommes, celui que les

_campieri_ poursuivent en vain, et celui que personne ne s'avise de

soupçonner. Celui qui dirige des expéditions périlleuses et qui

rassemble, à un signal mystérieux, tous les _nottoloni_[3] un peu

importants, épars sur tous les points de l'île, pour les employer à des

entreprises plus ou moins bonnes; et celui qui demeure non loin d'ici,

dans une jolie maison de campagne, à l'abri de toute recherche et avec

la réputation d'un homme intelligent, mais tranquille, ennemi des luttes

sanglantes et des opinions hardies. Eh bien! dans une heure, tu seras en

présence de cet homme, tu sauras son vrai nom, tu connaîtras sa figure,

et tu seras le seul, avec deux autres personnes, en dehors de

l'affiliation qu'il commande, qui porteras la responsabilité de son

secret. Tu vois que je te traite comme un homme, mon enfant; mais on ne

découvre pas le danger d'autrui sans s'y trouver exposé soi-même. Il te

faudrait désormais payer de ta vie la plus légère indiscrétion, et en

outre, commettre plus qu'une lâcheté, un crime affreux, dont tu sauras

bientôt la portée.

--Tous ces avertissements sont inutiles, mon oncle; il me suffit de

savoir que ce serait un abus de confiance.

--Je le crois, et pourtant je ne connais pas assez ta prudence pour ne

pas te dire tout ce qui doit l'aider. Ton père, la princesse Agathe, ta

soeur peut-être, et moi-même, à coup sûr, payerions pour toi de la vie et

de l'honneur, si tu manquais au serment que j'exige. Engage-toi donc sur

ce qu'il y a de plus sacré, sur l'évangile, à ne jamais trahir, même

sur l'échafaud, le vrai nom du Piccinino.

--Je m'y engage, mon oncle. Êtes-vous content?

--Oui.

--Et le Piccinino aura-t-il dans mon serment la même confiance que vous?

--Oui, quoique la confiance ne soit pas son défaut. Mais, en t'annonçant

à lui, je lui ai donné des garanties dont il ne saurait douter.

--Eh bien! dites-moi donc quelles relations vont s'établir entre cet

homme et moi?

--Patience, enfant! je t'ai promis encore une histoire, et la voici:

«_Il Destatore_ s'étant adonné au vin, dans ses dernières années...

--Le _Destatore_ est donc mort, mon oncle? Vous ne m'avez pas parlé de

sa fin?

--Je te la dirai, quoi qu'il m'en coûte! Je dois te la dire! Je t'ai

parlé d'un crime exécrable qu'il avait commis. Il avait surpris et

enlevé une jeune fille, une enfant, qui se promenait avec une femme de

service dans les parages où nous nous trouvons, et qu'il rendit à la

liberté au bout de deux heures... Mais, hélas! deux heures trop tard!

Personne ne fut témoin de son infamie, mais le soir même il s'en vanta à

moi et railla mon indignation. Je fus alors transporté d'horreur et de

colère, au point de le maudire, de le dévouer aux furies, et de

l'abandonner pour entrer dans le couvent où, bientôt, je prononçai mes

voeux. J'aimais cet homme, j'avais subi longtemps son influence: je

craignais, en le voyant se perdre et s'avilir, de me laisser entraîner

par son exemple. Je voulais mettre entre lui et moi une barrière

insurmontable, je me fis moine; ce fut là un des plus puissants motifs

de cette détermination.

Le Piccinino · 第 15 / 39 段