cette gorge changeait ainsi de nom, suivant la circonstance; exemple de
la courageuse insouciance de l'espèce humaine, qui rebâtit son nid à
côté de la branche brisée, et se remet à aimer, à caresser et à vanter
son domaine à peine reconquis sur les orages de la veille.
Cette contrée justifiait également, du reste, les deux noms qu'elle se
disputait. C'était le résumé de toutes les horreurs et de toutes les
beautés de la nature. Là où le fleuve de feu avait établi ses courants
destructeurs, les arêtes de laves, les scories livides, les ruines de
l'ancien sol creusé, inondé ou brûlé, rappelaient les jours néfastes, la
population réduite à la mendicité, les mères et les épouses en deuil;
Niobé changée en pierre à la vue de ses enfants foudroyés. Mais tout à
côté, à une ligne de lisière, de vieux figuiers, réchauffés par le
passage de la flamme, avaient poussé des branches nouvelles, et semaient
de leurs fruits succulents les frais gazons et l'antique sol imbibé des
sucs les plus généreux.
Tout ce qui ne s'était pas trouvé sur le passage de la lave en fusion,
tout ce qui avait été préservé par un accident de terrain, avait profité
de la destruction voisine. Il en est ainsi dans l'espèce humaine, et
partout la mort fait place à la vie. Michel remarqua qu'en certains
endroits, de deux arbres jumeaux, l'un avait disparu comme emporté par
un boulet de canon, et présentait sa souche calcinée, à côté de la tige
superbe qui semblait triompher sur ses ruines.
Il trouva son oncle occupé à tailler le roc pour élargir une plate-bande
de légumes splendides. Le jardin du couvent avait été creusé en pleine
lave. Ses allées étaient recouvertes de mosaïques en faïence émaillée,
et les carrés de légumes et de fleurs, taillés dans le sein même du roc,
et remplis de terres rapportées, offraient le spectacle de caisses
gigantesques enfouies jusqu'aux bords. Pour rendre l'identité plus
frappante, entre la terre cultivée et l'allée de faïence, on avait
laissé dépasser le rebord de lave noire, en guise de bordure de buis ou
de thym, et à chaque coin des carrés, on avait taillé cette lave en
boule, comme l'ornement classique de nos caisses d'oranger.
Il n'y avait donc rien de plus propre et de plus laid, de plus
symétrique et de plus triste, de plus monastique en somme, que ce
jardin, sujet d'orgueil et objet d'amour des bons moines. Mais la beauté
des fleurs, l'éclat des grappes de raisin qui s'étalaient en berceau sur
de lourds piliers de lave, le doux murmure de la fontaine qui se
distribuait en mille filets argentés, pour aller rafraîchir chaque
plante dans sa prison de roches, et surtout la vue qu'on découvrait de
cette terrasse ouverte au midi, offraient une compensation à la
mélancolie d'un si rude et si patient labeur.
Fra-Angelo, armé d'une massue de fer, avait ôté son froc pour être plus
libre dans ses mouvements. Vêtu d'un court sayon brun, il déployait au
soleil les muscles formidables de ses bras velus, et, à chaque coup qui
faisait voler la lave en éclats, il poussait une sorte de rugissement
sauvage. Mais lorsqu'il aperçut le jeune artiste, il se releva et lui
montra une physionomie douce et sereine.
«Tu viens à point, jeune homme, lui dit-il. Je pensais à toi, et j'ai
beaucoup de questions à te faire.
--Je pensais, au contraire, mon oncle, que vous aviez beaucoup de choses
à m'apprendre.
--Oui, sans doute, j'en aurais, si je savais qui tu es; mais, sans le
lien de parenté qui nous unit, tu serais un étranger pour moi; et, quoi
qu'en dise ton père, aveuglé peut-être par sa tendresse, j'ignore si tu
es un homme sérieux. Réponds-moi donc. Que penses-tu de la situation où
tu te trouves?
--Pour éviter que je sois forcé de répondre à vos questions par d'autres
questions, vous devriez peut-être, mon cher oncle, les poser tout de
suite clairement. Quand je connaîtrai ma situation, je pourrai vous dire
ce que j'en pense.
--Alors, dit le capucin, examinant Michel avec une attention un peu
sévère, tu ne sais rien des secrets qui te concernent, et tu ne les
pressens même pas? Tu n'as jamais rien deviné? On ne t'a jamais rien
confié?
--Je sais que mon père a été compromis autrefois, à l'époque de ma
naissance, je crois, dans une conspiration politique. Mais il m'était
bien permis alors d'ignorer s'il était accusé à tort ou à raison.
Depuis, mon père ne s'est jamais expliqué avec moi à cet égard.
--Il manque donc de confiance en toi, ou tu ne t'intéresses guère à son
sort?
--Je l'ai interrogé quelquefois; il m'a toujours répondu d'une manière
évasive. Je n'en ai pas tiré comme vous, mon oncle, la conséquence qu'il
se défiait de moi; cela m'eût paru impossible; mais j'ai toujours pensé
qu'ayant réellement trempé dans cette affaire, il était lié par des
serments, ainsi qu'il arrive dans toutes les sociétés secrètes. J'aurais
donc cru manquer au respect que je lui dois si j'avais insisté
davantage.
--C'est bien parlé; mais cela ne cache-t-il pas une profonde insouciance
des affaires de ton pays, et un égoïste abandon de la sainte cause de sa
liberté?»
Michel fut un peu embarrassé de cette question si nettement posée, cette
fois.
«Allons, reprit Fra-Angelo, réponds sans crainte, je ne te demande que
la vérité.
--Eh bien! je vais vous répondre, mon oncle, dit Michel, bravant les
regards froids du moine, qui l'attristaient malgré lui, car il eût voulu
plaire à cet homme, dont la figure, la voix et l'attitude lui
commandaient le respect et la sympathie. Je vous dirai ce que je pense,
puisque vous voulez le savoir, et ce que je suis, au risque de perdre
votre bienveillance. Faites que la cause de la liberté soit vraiment,
pour l'Italie et la Sicile, la cause des hommes privés de liberté, et
vous me verrez m'y jeter, je ne dis pas avec enthousiasme, mais avec
fureur. Mais hélas! jusqu'ici, j'ai toujours vu que les hommes se
sacrifiaient pour changer d'esclavage, et que les classes riches et
nobles les exploitaient à leur profit, au nom de telle ou telle idée.
Voilà pourquoi, sans rester froid au spectacle des misères et de
l'oppression de mes compatriotes, je n'ai jamais désiré de conspirer
sous les auspices et pour les intérêts des patriciens qui nous y
pousseraient volontiers.
--O hommes, ô hommes! _chacun pour soi_ sera donc toujours votre devise!
s'écria le capucin, en se levant, comme transporté d'indignation; puis,
se rasseyant avec un rire étrange et plein d'amertume: Seigneur prince,
_eccelenza_, dit-il en regardant Michel avec ironie, vous vous moquez de
nous, je pense!»
XXI.
FRA-ANGELO.
La bizarre sortie du capucin jeta Michel dans une confusion pénible;
mais, résolu de garder l'indépendance et la sincérité de son caractère,
il affecta une tranquillité qu'il n'éprouvait point.
«Pourquoi me traitez-vous de _prince_ et d'_excellence_, mon cher oncle?
dit-il en s'efforçant de sourire; est-ce que je viens de parler comme un
patricien?
--Précisément, chacun pour soi! te dis-je, répondit Fra-Angelo reprenant
son sérieux mélancolique. Si c'est là l'esprit du siècle que tu as été
étudier à Rome, si c'est la philosophie nouvelle dont les jeunes gens du
dehors sont nourris, nous ne sommes pas au bout de nos malheurs, et nous
pouvons bien encore égrener nos chapelets en silence. Hélas! hélas!
voilà de belles choses! les enfants de notre peuple ne voudront point
remuer, de peur de sauver leurs anciens maîtres avec eux; et les
patriciens n'oseront pas bouger non plus, dans la crainte d'être dévorés
par leurs anciens esclaves! A la bonne heure! Pendant ce temps, la
tyrannie étrangère s'engraisse et rit sur nos dépouilles; nos mères et
nos soeurs demandent l'aumône ou se prostituent; nos frères et nos amis
meurent sur un fumier ou sur la potence. C'est un beau spectacle, et je
suis étonné, Michel-Angelo, que vous soyez venu tout exprès de Rome, où
vous n'aviez sous les yeux que les pompes du saint-siége ou les
chefs-d'oeuvre de l'art, pour contempler cette pauvre Sicile, avec son
peuple de mendiants, ses nobles ruinés, ses moines fainéants et abrutis!
Que n'alliez-vous faire un voyage d'agrément à Naples? vous y auriez vu
des seigneurs plus riches et un gouvernement plus opulent, grâce aux
impôts qui nous font mourir de faim; un peuple fort tranquille qui se
soucie fort peu du sort de ses voisins: «Que nous importe la Sicile?
c'est notre conquête, et ses habitants ne sont point nos frères.» Voilà
ce qu'on dit à Naples. Allez à Palerme, on vous y dira que Catane n'est
point à plaindre et peut se sauver toute seule avec ses vers à soie.
Allez à Messine, on vous y dira que Palerme ne fait point partie de la
Sicile, et qu'on n'a que faire de ses mauvais conseils et de son mauvais
esprit. Allez en France, on y imprime tous les jours que les peuples
dévots et lâches comme nous ont bien mérité leur sort. Allez en Irlande,
on vous dira qu'on ne veut pas du concours des hérétiques de France.
Allez partout, et vous serez partout à la hauteur des idées de votre
temps, car on vous dira partout ce que vous venez de dire «Chacun pour
soi!»
Les paroles, l'accent et la physionomie de Fra-Angelo firent sur Michel
une impression profonde, et il eut la bonne foi d'en convenir tout de
suite avec lui-même. Il se sentit pris par la fibre artiste, et ce qui
lui eût paru, de la part de tout autre, sophisme et déclamation, se
montra à lui simple et grand dans la bouche de ce moine.
«Mon père, dit-il avec un abandon naïf, il se peut que vous ayez raison
de me gourmander comme vous le faites. Je n'en sais rien, et j'aurais à
vous fournir, pour la défense de mon scepticisme, beaucoup d'arguments
qui sortent de ma mémoire pendant que je vous écoute. Il ne me semble
pas que je sois aussi mauvais et aussi méprisable que vous le pensez.
Mais, avec vous, je me sens plus pressé de m'améliorer que de me
défendre. Parlez toujours.
--Oui, oui, j'entends, dit Fra-Angelo avec fierté, vous êtes peintre et
vous m'étudiez, voilà tout. Ce langage vous paraît nouveau dans la
bouche d'un moine, et vous ne pensez qu'au premier tableau que vous
ferez de saint-Jean prêchant... dans le désert?
--Ne me raillez pas, je vous en supplie, mon oncle; cela est inutile
pour me faire savoir que vous avez plus de finesse et d'esprit que moi.
Vous avez voulu me questionner; je vous ai dit sincèrement ma pensée. Je
hais l'oppression, qu'elle se présente sous la forme du passé ou sous
celle du présent. Je n'aimerais pas à être l'instrument des passions
d'autrui et à sacrifier mon avenir d'artiste au rétablissement des
honneurs et de la fortune de quelques grandes familles, naturellement
ingrates et instinctivement despotiques. Je crois qu'une révolution,
dans un pays comme le nôtre, n'aurait pas d'autre résultat. Je me sens
de force à prendre un fusil pour défendre la vie de mon père et
l'honneur de ma soeur. Mais, s'il est question de s'affilier à quelque
société mystérieuse, dont les adeptes agissent les yeux fermés, et sans
voir la main qui les pousse ni le but où ils marchent..., à moins que
vous ne me prouviez éloquemment et victorieusement que c'est mon devoir,
je ne le ferai point, dussiez-vous me maudire, mon cher oncle, ou vous
moquer de moi, ce qui est encore pis.
--Et où prenez-vous que je veuille vous affilier à quoi que ce soit de
ce genre? dit Fra-Angelo levant les épaules. J'admire vos méfiances, et
que le premier sentiment qui vous vienne envers le frère de votre père,
soit la crainte d'être joué par lui. J'ai voulu vous connaître, jeune
homme, et me voilà fort triste de ce que je sais de vous.
--Que savez-vous donc de moi? s'écria Michel impatienté; voyons,
faites-moi mon procès en règle, et que je connaisse enfin mes torts.
--Tout votre tort est de n'être pas l'homme que vous devriez être,
répondit Fra-Angelo, et cela est fâcheux pour nous.
--Je ne comprends pas mieux.
--Je sais que vous ne pouvez pas comprendre ce que je pense en ce
moment-ci! autrement vous n'auriez pas parlé ainsi devant moi.
--Au nom du ciel, expliquez-vous, dit Michel, incapable de supporter
plus longtemps ces attaques. Il me semble que nous nous battons en duel
dans les ténèbres. Je ne puis parer vos coups, et je vous frappe
apparemment quand je crois me défendre. Que me reprochez-vous, ou que me
demandez-vous? Si je suis l'homme de mon temps et de ma caste, est-ce ma
faute? J'arrive pour la première fois sur cette terre vouée au culte du
passé. Je ne suis pas athée, mais je ne suis pas dévot. Je ne crois pas
à l'excellence de certaines races, ni à l'infériorité nécessaire de la
mienne. Je ne me sens point le serviteur-né des vieux patriciens, des
vieux préjugés et des vieilles institutions de mon pays. Je me mets au
niveau des têtes les plus orgueilleuses et les plus révérées pour les
juger, afin de savoir si je dois m'incliner devant un vrai mérite ou me
préserver d'un vain prestige. Voilà tout, mon oncle; je vous le jure.
Maintenant, vous me connaissez. J'admire ce qui est beau, grand et
sincère devant Dieu. Mon coeur est sensible à l'affection et mon esprit
prosterné devant la vertu. J'aime l'art, et j'ambitionne la gloire, j'en
conviens; mais je veux l'art sérieux et la gloire pure. Je n'y
sacrifierai aucun de mes devoirs, mais je n'accepterai pas de faux
devoirs et je repousserai les faux principes. Suis-je donc un misérable?
et faut-il que, pour avoir l'honneur d'être un vrai Sicilien, je me
fasse moine dans votre couvent ou bandit sur la montagne?
L'accès de vivacité auquel Michel venait de s'abandonner, n'avait pas
déplu au capucin. Il l'avait écouté avec intérêt, et sa figure s'était
adoucie. Mais, les dernières paroles du jeune homme firent sur lui
l'effet d'une décharge électrique. Il bondit sur son banc, et,
saisissant le bras de Michel, avec cette force herculéenne dont il lui
avait déjà donné un échantillon le matin: «Quelle est cette métaphore?
s'écria-t-il, et de qui voulez-vous parler?»
Mais, voyant l'air stupéfait de Michel à cette nouvelle sortie, il se
prit à rire: «Eh bien! quand tu le saurais, quand ton père te l'aurait
dit, ajouta-t-il, que m'importe? D'autres le savent, et je n'en suis pas
plus malheureux. Eh bien! enfant, vous avez dit, sans y songer, une
parole bien forte; c'est ce qu'on pourrait appeler la moelle de la
vérité. Tous les hommes ne sont pas faits pour s'en nourrir, il y a des
vérités plus faciles et plus douces qui suffisent au grand nombre. Mais,
pour ceux qui ont soif de la logique absolue dans leurs sentiments et
dans leurs actions, ce qui vous paraît un paradoxe n'est ici qu'un lieu
commun. Vous me regardez avec étonnement? Je vous dis que vous avez,
sans le savoir, parlé comme un oracle, en disant que, pour avoir
l'honneur d'être un vrai Sicilien, il faudrait être moine dans mon
couvent, ou bandit sur la montagne. J'aimerais mieux que vous fussiez
l'un ou l'autre, qu'artiste cosmopolite comme vous aspirez à l'être.
Écoutez une histoire, et tâchez de la comprendre:
«Il y avait en Sicile un homme, un pauvre diable, mais doué d'une
imagination vive et d'un certain courage, qui ne pouvant supporter les
malheurs dont son pays était la proie, prit, un beau matin, son fusil et
s'en fut dans la montagne, résolu à se faire tuer, ou à détruire en
détail le plus d'ennemis possible, en attendant le jour où il pourrait
tomber dessus en masse, avec les partisans auxquels il se joignait. La
bande était nombreuse et choisie. Elle était commandée par un noble, le
dernier rejeton d'une des plus grandes familles du pays, le prince César
de Castro-Reale. Souvenez-vous de ce nom-là: si vous ne l'avez jamais
entendu prononcer, un temps viendra où il vous intéressera davantage.
«Dans les bois et dans la montagne, le prince avait pris le nom de
_Destatore_[1], sous lequel on l'a connu, aimé et redouté dix ans, sans
se douter qu'il fût le jeune et brillant seigneur qu'on avait vu à
Palerme manger follement sa fortune et mener la plus joyeuse vie avec
ses amis et ses maîtresses.
«Avant de vous parler du pauvre diable qui se fit brigand par désespoir
patriotique, il faut que je vous parle du noble patricien qui s'était
fait chef de brigands par la même raison. Ceci vous aidera à connaître
votre pays et vos compatriotes. _Il Destatore_ était un homme de trente
ans, beau, instruit, aimable, brave et généreux, une nature de héros;
mais persécuté et accablé de vexations par le gouvernement napolitain,
qui le haïssait particulièrement à cause de l'influence qu'il exerçait
sur les gens du peuple. Il résolut d'en finir avec la vie qu'il menait,
de manger le reste de sa fortune que l'impôt réduisait chaque jour au
profit de l'ennemi; enfin, de s'étourdir sur sa douleur, et de se tuer
ou de s'abrutir dans la débauche.
«Il ne réussit qu'à se ruiner. Sa robuste santé résista à tous les
excès, sa douleur survécut à ses égarements, et, quand il vit qu'au lieu
de s'endormir, il s'exaltait dans l'ivresse, qu'une rage profonde
s'emparait de lui, et qu'il lui fallait se passer une épée au travers du
corps, ou, comme il disait, _manger du Napolitain_, il disparut et se
fit bandit. On le crut noyé, et sa succession ne donna pas de grands
embarras à ses neveux, ni de grands profits aux gens de loi.
«Ce fut alors un tigre, un lion terrible qui portait la terreur dans les
campagnes et qui vengeait son pays d'une sanglante manière. Le pauvre
diable que j'ai montré au commencement de mon histoire s'attacha
passionnément à lui et le servit avec fanatisme. Il ne s'inquiéta pas de
savoir si c'était _rendre un culte au passé_, plier le genou devant un
homme qui se croyait plus que lui et qui n'était devant Dieu que son
égal et son semblable; s'il se battait et s'exposait au profit d'un
_maître_ qui pourrait bien devenir _ingrat et despotique_; enfin, si,
après avoir détruit la tyrannie étrangère, comme on s'en flattait, on
retomberait sous le joug des _vieux préjugés_, des _vieux abus_, des
nobles et des moines. Non, toutes ces méfiances étaient trop subtiles
pour un esprit droit et simple comme était le sien. Mendier lui eût paru
une bassesse dans ce temps-là; travailler!... il n'avait fait que cela
toute sa vie et avec ardeur, car il aimait le travail et ne redoutait
point la peine. Mais je ne sais pas si vous vous êtes déjà aperçu qu'en
Sicile ne travaille pas qui veut. Sur le sol le plus riche et le plus
généreux de l'univers, les impôts exorbitants ont détruit le commerce,
l'agriculture, toutes les industries et tous les arts. L'homme dont je
vous parle avait cherché les travaux les plus ingrats et les plus rudes
dans les salines, dans les mines, et jusque dans les entrailles de cette
terre désolée et délaissée à la surface. L'ouvrage manquait partout, et
toutes les entreprises successivement abandonnées, il lui fallait
demander l'aumône à ses compatriotes aussi malheureux que lui, ou voler
furtivement. Il aima mieux _prendre_ ouvertement.
«Mais on prenait avec discernement et justice dans la bande du
_Destatore_. On ne maltraitait ou on ne rançonnait que les ennemis du
pays ou les traîtres. On liait des intelligences avec tout ce qui était
brave ou malheureux. On espérait former un parti assez considérable pour
tenter un coup de main sur quelqu'une des trois villes principales,
Palerme, Catane ou Messine.
«Mais Palerme voulait, pour prendre confiance en nous, que nous fussions
commandés par un noble, et le _Destatore_, passant pour un aventurier de
bas étage, fut rejeté. S'il eût dit son véritable nom, c'eût été pis. Il
était décrié dans son pays pour ses déportements, et là était le mal
qu'il ne pouvait reprocher qu'à lui-même.
«A Messine, on repoussa nos offres sous prétexte que le gouvernement
napolitain avait fait de grandes choses en faveur du commerce de cette
ville, et que, tout bien considéré, la paix à tout prix valait mieux,
avec l'industrie et l'espoir de s'enrichir, que la guerre patriotique
avec le désordre et l'anarchie. A Catane, on nous répondit qu'on ne
pouvait rien faire sans le concours de Messine, et qu'on ne voulait rien
faire avec celui de Palerme. Que sais-je? on nous refusa définitivement
toute assistance; et, après nous avoir remis d'année en année, on en
vint à nous dire que le métier de bandit était passé de mode, et qu'il
était de mauvais goût de s'y obstiner quand on pouvait se laisser
acheter par le gouvernement et faire fortune à son service.
«On oubliait d'ajouter, il est vrai, que, pour reprendre sa place dans
la société, il eût fallu que le prince de Castro-Reale devînt l'ennemi
de son pays et acceptât quelque fonction militaire ou civile, consistant
à disperser les émeutes à coups de canon ou à poursuivre, dénoncer et
faire pendre ses anciens camarades.
«Le _Destatore_, voyant que sa mission était finie, et, que, pour vivre
de son espingole, il faudrait désormais s'attaquer à ses propres
compatriotes, tomba dans une profonde mélancolie. Errant dans les gorges
les plus sauvages de l'intérieur de l'île, et poussant de hardies
expéditions jusqu'aux portes des cités, il vécut quelque temps sur les
voyageurs étrangers qui venaient imprudemment visiter le pays. Ce métier
n'était pas digne de lui, car ces étrangers étaient, pour la plupart,
innocents de nos maux, et si peu capables de se défendre que c'était
pitié de les détrousser. Les braves qui le secondaient se dégoûtèrent
d'un si pauvre métier, et chaque jour amena une désertion. Il est vrai
que ces hommes scrupuleux firent encore pis en le quittant; car les uns,
repoussés de partout, tombèrent dans la paresse et dans la misère; les
autres furent forcés de se rallier au gouvernement, qui voyait en eux de
bons soldats et en fit des gendarmes et des espions.
«Il ne resta donc auprès du _Destatore_ que des malfaiteurs déterminés,
qui tuaient et pillaient, sans examen, tout ce qui se rencontrait devant
eux. Un seul était encore honnête et ne voulait pas tremper dans ce
métier de voleur de grands chemins. C'était le pauvre diable dont je
vous raconte l'histoire. Il ne voulait pourtant pas non plus quitter son
malheureux capitaine; il l'aimait, et son coeur se brisait à l'idée de
l'abandonner à des traîtres qui l'assassineraient un beau matin, n'ayant
plus personne à voler, ou qui l'entraîneraient dans des crimes gratuits
pour leur propre compte.
«_Il Destatore_ rendait justice au dévoûment de son pauvre ami. Il
l'avait nommé son lieutenant, titre dérisoire dans une troupe qui ne se
composait plus que d'une poignée de misérables. Il lui permettait
quelquefois encore de lui dire la vérité et de lui donner de bons
conseils; mais, le plus souvent, il le repoussait avec humeur, car le
caractère de ce chef s'aigrissait de jour en jour, et les sauvages
vertus qu'il avait acquises dans sa vie d'enthousiasme et de bravoure
faisaient place aux vices du passé, enfants du désespoir, hôtes funestes
qui revenaient prendre possession de son âme battue.
«L'ivrognerie et le libertinage s'emparèrent de lui, comme aux jours de
son oisiveté et de son découragement, il retomba au dessous de lui-même,
et un jour... un jour maudit qui ne sortira jamais de ma mémoire, il
commit un grand crime, un crime lâche, odieux! Si j'en avais été
témoin..., je l'aurais tué sur l'heure... Mais le dernier ami du
_Destatore_ ne l'apprit que le lendemain, et le lendemain, il le quitta
après lui avoir durement reproché son infamie.
«Alors ce pauvre diable, n'ayant plus personne à aimer, et ne pouvant
plus rien pour son malheureux pays, se demanda ce qu'il allait devenir.
Son coeur, toujours ardent et jeune, se tourna vers la piété, et s'étant
avisé qu'un bon moine, pénétré des idées de l'Évangile, pouvait encore
faire du bien, prêcher la vertu aux puissants, donner de l'instruction
et des secours aux ignorants et aux pauvres, il prit l'habit de capucin,
reçut les ordres mineurs, et se retira dans le couvent que voici. Il
accepta la mendicité imposée à son ordre, comme une expiation de ses
fautes, et il la trouva meilleure que le pillage, en ce qu'elle
s'adressait désormais aux riches en faveur des pauvres, sans violence et
sans ruse. Elle est inférieure, dans un sens; elle est moins sûre et
moins expéditive. Mais, tout bien considéré, pour un homme qui veut
faire le plus de bien possible, il fallait être bandit, dans ma
jeunesse; et, pour celui qui ne veut plus que faire le moins de mal
possible, il faut être moine à présent: c'est toi qui l'as dit.
«Voilà mon histoire, la comprends-tu?
--Très-bien, mon oncle; elle m'intéresse beaucoup, et le principal héros
de ce roman, ce n'est pas pour moi le prince de Castro-Reale, c'est le
moine qui me parle.»