connaissait pas Michel; elle ne l'avait jamais vu, il n'était point
encore à Catane lorsqu'elle avait pris le scapulaire de Mila pour
l'échanger contre cette riche monture. Il est difficile de croire qu'une
femme puisse s'éprendre d'un homme à la seule vue de la couleur de ses
cheveux. Michel eut beau chercher, il ne trouva que cette explication
peu satisfaisante pour son ardente curiosité: la princesse avait
peut-être aimé une personne dont les cheveux étaient absolument de la
même nuance et de la même finesse que ceux de Michel. Elle les portait
dans un médaillon. En voyant le culte de la jeune Mila pour cette
relique fraternelle, elle avait fait faire un médaillon tout pareil au
sien, et le lui avait donné.
Mais que les vraisemblances de la vie sont invraisemblables pour une
tête de dix-huit ans! Michel trouvait bien plus probable d'avoir été
aimé avant d'avoir été vu; et, quand il fut vaincu enfin par le sommeil,
les deux médaillons étaient encore dans sa main entr'ouverte.
Quand il s'éveilla, vers midi, il n'en trouva plus qu'un: l'autre était
tombé dans ses draps, apparemment. Il défit et bouleversa son lit, passa
une heure à fouiller toutes les fentes de son plancher, tous les plis de
ses vêtements étendus sur une chaise à son chevet. Un des deux talismans
avait disparu.
«Ceci, pensa-t-il, est un tour de mademoiselle Mila.» La porte de sa
chambrette ne fermait qu'au loquet, et la jeune fille travaillait, en
chantant, dans la mansarde contiguë à la sienne.
«Ah! vous voici enfin levé? lui dit-elle d'un air boudeur, lorsqu'il se
présenta devant elle. C'est fort heureux! Voulez-vous maintenant me
rendre mon médaillon?
--Il me semble, petite, que vous êtes venue le reprendre pendant que je
dormais.
--Puisque vous le tenez dans votre main! s'écria-t-elle en lui
saisissant la main à l'improviste. Voyons, ouvrez-la, ou je vous pique
les doigts avec mon aiguille.
--Je le veux bien, dit-il, mais ce bijou n'est pas le vôtre. Vous m'avez
déjà repris celui qui vous appartient.
--Vraiment! dit Mila en arrachant le bijou de la main de son frère, qui
se défendait faiblement en la regardant avec attention; ceci n'est pas à
moi? Vous croyez que je peux m'y tromper?
--En ce cas, vous avez l'autre, Mila.
--Quel autre? En avez-vous un aussi? Je n'en sais rien; mais celui-ci
est à moi: c'est le chiffre de la princesse, c'est mon bien, c'est ma
relique. Reprenez vos cheveux, si nous sommes brouillés, je le veux
bien; mais le bijou ne me quittera plus jamais.»
Et elle le remit dans son sein, fort peu décidée à ôter les cheveux,
auxquels elle tenait plus qu'elle ne voulait en convenir dans son dépit
enfantin.
Michel retourna dans sa chambre. L'autre médaillon devait s'y trouver.
Mila avait tant d'assurance et de conviction dans sa physionomie et dans
ses paroles! Mais il ne trouva rien, et résolut de fouiller la chambre
de sa soeur aussitôt qu'elle serait sortie. En attendant, il essaya de se
réconcilier avec elle. Il lui adressa des douces cajoleries, et, jurant
que tout ce qui s'était passé n'était qu'une plaisanterie de sa part, il
lui reprocha d'être fière et susceptible.
Mila consentit à faire la paix et à embrasser son frère; mais elle resta
un peu triste, et ses belles joues étaient colorées d'un rose moins doux
que de coutume.
«Tenez, lui dit-elle, vous avez mal pris votre temps pour me tourmenter;
il est des jours ou l'on se sent pas disposé à supporter la raillerie,
et j'ai cru que vous le faisiez exprès pour vous moquer de mes chagrins.
--Tes chagrins, Mila? s'écria Michel en la pressant sur son coeur avec un
sourire, tu as des chagrins, toi? Pour n'avoir pas vu le bal cette nuit,
n'est-ce pas? Oh! en effet, tu es une petite fille bien malheureuse!
--D'abord, Michel, je ne suis pat une petite fille. J'ai quinze ans
bientôt, et je suis en âge d'avoir des chagrins. Quant au bal, je m'en
souciais fort peu; et, maintenant qu'il est fini, je n'y pense plus.
--Eh bien, quel est donc ce grand chagrin? voudrais-tu une robe neuve?
--Non.
--Ton rossignol n'est pas mort?
--Est-ce que vous ne l'entendez pas chanter?
--Le gros matou de notre voisin Magnani a peut-être croqué ta
tourterelle?
--Je voudrais bien qu'il en eût la pensée! Je vous dis que je ne
m'occupe ni de M. Magnani, ni de son chat.»
Le ton dont elle prononça le nom de Magnani fit ouvrir l'oreille à
Michel, et, en regardant le visage de sa petite soeur, il vit qu'elle
avait les yeux attachés, non sur son ouvrage, quoiqu'elle eût la tête
baissée, mais sur une galerie de bois où Magnani travaillait
ordinairement, en face de la chambre de Mila. En ce moment, Magnani
traversait la galerie. Il ne regardait pas la fenêtre de Mila, et Mila
ne regardait pas son ouvrage.
«Mila, mon cher ange, lui dit Michel en prenant ses deux mains et en les
baisant, vous voyez bien ce jeune homme qui passe d'un air distrait?
--Eh bien, répondit Mila, pâlissant et rougissant tour à tour, qu'est-ce
que cela me fait?
--C'est pour vous dire, mon enfant, que si jamais votre coeur avait
besoin d'aimer, ce n'est pas à ce jeune homme-là qu'il faudrait songer.
--Quelle folie! dit la petite en hochant la tête et en s'efforçant de
rire. C'est bien le dernier auquel je songerais, vraiment!
--Alors, vous auriez grandement raison, reprit Michel, car le coeur de
Magnani n'est pas libre, il y a longtemps qu'il aime une autre femme.
--Cela ne me regarde point et ne m'intéresse nullement, répondit Mila;»
et, baissant le front sur son ouvrage, elle tourna son rouet avec
rapidité. Mais Michel vit avec douleur deux grosses larmes tomber sur
son écheveau de soie vierge.
Michel avait une grande délicatesse de coeur. Il comprit la honte qui
accablait sa jeune soeur, et qui ajoutait une nouvelle souffrance à celle
de son âme froissée. Il vit les efforts surhumains que faisait la pauvre
enfant pour étouffer ses sanglots et surmonter sa confusion. Il sentit
que ce n'était pas le moment de l'humilier davantage en provoquant une
explication.
Il feignit donc de ne rien voir, et, se promettant de la raisonner
lorsqu'elle serait plus maîtresse d'elle-même, il sortit de la chambre
où elle travaillait.
Mais il était si agité lui-même qu'il ne put tenir dans la sienne. Il se
livra à une dernière et inutile perquisition, et, renonçant à mettre la
main sur le talisman disparu, espérant le voir reparaître au moment où
il y songerait le moins, comme il arrive souvent des objets perdus, il
résolut d'aller trouver Magnani pour se réconcilier avec lui; car ils
s'étaient séparés avec humeur, et Michel ne pouvant plus se défendre du
secret orgueil d'être follement aimé de la princesse, éprouvait un
redoublement de sollicitude généreuse pour son infortuné rival.
Il traversa la cour et entra au rez-de-chaussée, dans l'atelier du père
de Magnani. Mais il chercha en vain Antonio jusque dans sa chambre. Sa
vieille mère lui dit qu'il venait de sortir un instant auparavant, et ne
put lui apprendre quelle direction il avait prise. Michel sortit alors
dans la campagne, moitié songeant à le rejoindre, moitié plongé dans ses
propres rêveries.
De son côté, Magnani, poussé par le même sentiment de sympathie et de
loyauté, avait résolu d'aller trouver Michel. Son modeste logis avait
une seconde issue, et celle qu'il avait prise conduisait moins
directement, par un passage étroit et sombre, situé sur les derrières
des deux maisons mitoyennes, à la maison pauvre et antique qu'habitait
Pier-Angelo avec ses enfants.
Les deux jeunes gens ne pouvaient donc pas se rencontrer. Magnani monta
et regarda dans une grande pièce nue et délabrée, où il vit Pier-Angelo
étendu sur son grabat, et se livrant à un repos que ne troublaient plus
les émotions de l'amour et de la jeunesse.
Magnani prit alors l'escalier, ou plutôt l'échelle de bois qui
conduisait aux mansardes, et pénétra dans la chambre de Michel, contiguë
à celle de Mila.
La porte de Michel était restée ouverte; Magnani entra, et, ne trouvant
personne, il allait sortir, lorsque le cyclamen, que Michel avait mis
précieusement dans un vieux verre de Venise bizarrement travaillé,
frappa ses regards. Certes, Magnani était la probité en personne,
l'honneur scrupuleux incarné; pourtant il n'est pas certain que, s'il
eût présumé que cette fleur s'était détachée du bouquet de la princesse,
il ne l'eût pas dérobée.
Mais il ne le devina pas, et se borna à remarquer que Michel aussi
rendait un culte au cyclamen.
Tout à coup Magnani fut tiré de sa contemplation par un bruit qui le fit
tressaillir. On pleurait dans la chambre voisine. Des sanglots étouffés,
mais poignants, retentissaient faiblement derrière la cloison, non loin
de la porte qui séparait les chambres des deux enfants de Pier-Angelo.
Magnani savait bien que Mila demeurait à cet étage. Il l'avait bien
souvent saluée, en souriant, de sa galerie, lorsqu'il la voyait,
brillante de jeunesse et de beauté, à sa fenêtre. Mais, comme elle
n'avait fait aucune impression sur son coeur, et qu'il ne lui avait
jamais parlé que comme à un enfant, il ne se rendit pas compte, en cet
instant, de la situation de sa mansarde, et même il ne pensa point à
elle. Sa manière de pleurer n'avait rien de mâle, à coup sûr, mais
Michel avait dans la voix des accents si jeunes et si doux, que ce
pouvait bien être lui qui gémissait ainsi. Magnani ne songea qu'à son
jeune camarade, et, plein de sollicitude, il poussa vivement la porte et
entra dans la chambre de Mila.
A son apparition, la jeune fille fit un grand cri et s'enfuit au fond de
sa chambre en cachant son visage.
«Mila, chère petite voisine, s'écria le bon Magnani en restant
respectueusement près de la porte, pardonnez-moi, n'ayez aucune peur de
moi. Je me suis trompé, j'ai entendu pleurer à fendre le coeur, j'ai cru
que c'était votre frère... Je n'ai pas réfléchi, je suis entré plein
d'inquiétude... mais, mon Dieu, pourquoi pleurez-vous ainsi, chère
enfant?
--Je ne pleure pas, répondit Mila en essuyant ses yeux à la dérobée et
un feignant de chercher quelque chose dans un vieux meuble accolé à la
muraille; vous vous êtes tout à fait trompé. Je vous remercie, monsieur
Magnani; mais, laissez-moi, vous ne devez pas entrer ainsi dans ma
chambre.
--Oui, oui, je le sais, je m'en vais, Mila; mais pourtant, je n'ose pas
vous laisser ainsi, vous êtes trop affectée, je le vois bien. Je crains
que vous ne soyez malade. Permettez-moi d'aller réveiller votre père
pour qu'il vienne vous consoler.
--Non, non! gardez-vous en bien! Je ne veux pas qu'on l'éveille!
--Mais, ma chère...
--Non, vous dis-je, Magnani; vous me feriez beaucoup plus de mal si vous
causiez ce chagrin à mon père.
--Mais qu'y a-t-il donc, Mila? Votre père ne vous a pas grondée? Vous ne
méritez jamais de reproches, vous! Et lui, il est si bon, si doux, il
vous aime tant!
--Oh! bien certainement, il ne m'a jamais dit un mot nui ne fût pas une
parole d'amour et de bonté. Vous voyez bien que vous rêvez, Magnani; je
n'ai pas de chagrin, je ne pleure pas.
--Eh! je vois d'ici que vous avez la figure enflée et les yeux rouges,
ma chère petite. Quel chagrin si profond peut-on donc avoir à votre âge,
belle, et chérie de tous, comme vous l'êtes?
--Ne vous moquez pas de moi, je vous en prie, dit Mila avec fierté.»
Mais elle devint pâle, et, voulant s'asseoir avec calme, elle tomba
suffoquée sur sa chaise.
Magnani croyait si peu qu'il pût être à ses yeux autre chose qu'un ami,
et le sentiment qu'il éprouvait pour elle était si calme, qu'il ne
songea plus à la quitter. Il s'approcha sans autre émotion que celle
d'un tendre intérêt, s'assit à ses pieds sur un coussin de paille
tressée, et, prenant ses mains dans les siennes, il l'interrogea avec
une sorte d'autorité paternelle.
La pauvre Mila fut si troublée qu'elle n'eut pas la force de le
repousser. C'était la première fois qu'il lui parlait d'aussi près et
avec une affection si marquée. Oh! qu'elle eût été heureuse sans les
fatales paroles que Michel lui avait dites!
Mais ces paroles retentissaient encore à ses oreilles, et Mila était
trop fière pour laisser soupçonner son secret. Elle fit un grand effort
sur elle-même, et répondit en souriant que son chagrin avait peu
d'importance et ne venait que d'une petite querelle qu'elle venait
d'avoir avec son frère.
«Une querelle avec vous, mon pauvre ange? lui dit Magnani en l'examinant
avec attention, est-ce possible? Oh non! vous me trompez. Michel vous
aime plus que tout au monde, et il a bien raison. Si vous vous étiez
querellés, il serait là, comme moi, à vos pieds, et plus éloquent que
moi pour vous consoler; car il est votre frère, et je ne suis que votre
ami. Mais, quoi qu'il en soit, je vais chercher Michel; je lui ferai de
grands reproches s'il a quelque tort... Mais il suffit qu'il vous voie
abattue et changée comme vous l'êtes, pour qu'il en ait plus de douleur
que vous-même.
--Magnani, répondit Mila en le retenant comme il se levait, je vous
défends d'aller chercher Michel. Ce serait donner trop d'importance à un
enfantillage. N'y faites plus attention, et n'en parlez ni à lui, ni à
mon père. Je vous assure que je n'y pense déjà plus, et que, ce soir;
mon frère et moi serons parfaitement réconciliés.
--Si ce n'est qu'un enfantillage, dit Magnani en s'asseyant auprès
d'elle, vous avez une sensibilité trop vive, ma bonne Mila. J'ai des
soeurs aussi, et quand j'étais moins raisonnable, quand j'avais l'âge de
Michel, je les taquinais un peu. Mais elles ne pleuraient pas; elles me
rendaient mes malices avec usure, et j'avais toujours le dessous.
--C'est qu'elles ont de l'esprit, et qu'apparemment je n'en ai point
assez pour me défendre, répondit tristement Mila.
--Vous avez beaucoup d'esprit, Mila, je l'ai fort bien remarqué; vous
n'êtes pas pour rien la fille de Pier-Angelo et la soeur de Michel, et
vous êtes mieux élevée que toutes les jeunes personnes de votre classe.
Mais vous avez encore plus de coeur que d'esprit, puisque vous ne savez
vous défendre qu'avec vos larmes!»
Les éloges de Magnani faisaient à la fois du bien et du mal à la jeune
fille. Elle était flattée de voir qu'en n'ayant point l'air de s'occuper
d'elle, il l'avait assez observée pour savoir lui rendre justice. Mais
le calme bienveillant de ses manières lui disait assez que Michel ne
l'avait pas trompée.
XX.
BEL PASSO ET MAL PASSO.
Tout à coup Mila prit une résolution prompte et ferme; car Magnani
l'avait dit sans flatterie, elle était supérieure à la plupart des
jeunes filles de sa classe par l'éducation, et Pier-Angelo avait su lui
donner des idées aussi nobles que les siennes. Elle joignait à cela une
certaine dose d'exaltation juvénile, mêlée à des habitudes de courage et
de dévouement, que, par bon goût et simplicité de coeur, elle voilait
sous une apparente insouciance. C'est le comble du stoïcisme que de
savoir se sacrifier en riant et en ayant l'air de ne pas souffrir.
«Mon bon Magnani, lui dit-elle en se levant et en reprenant la sérénité
de son regard, je vous remercie de l'amitié que vous me témoignez; vous
m'avez fait du bien, je me sens calme. Laissez-moi travailler,
maintenant, car je n'ai pas fait comme vous ma _journée_ pendant la
nuit: il faut que je remplisse ma tâche et que je gagne mon salaire.
Allez-vous-en, pour qu'on ne dise pas que je suis une paresseuse, et que
je perds mon temps à babiller avec les voisins.
--Adieu, Mila, répondit le jeune homme. Je demande à Dieu qu'il vous
rende le calme aujourd'hui, et qu'il vous comble de bonheur tous les
jours de votre vie.
--Merci, Magnani, dit Mila en lui tendant la main; je compte, dès ce
jour, sur votre amitié.»
L'air de noble résolution avec lequel cette jeune fille, tout à l'heure
brisée, tendait sa main, et la manière dont elle prononçait le mot
d'amitié, comme un adieu héroïque à toutes ses illusions, ne fut pas
compris de Magnani; et pourtant il y avait dans ce geste et dans cet
accent quelque chose qui l'émut sans qu'il pût en deviner la cause. Mila
se transformait devant lui en un clin d'oeil: elle n'avait plus l'air
d'un enfant gracieux, elle était sérieuse et belle comme une femme.
Il reçut cette petite main dans sa main rude et forte, qui n'hésitait
pas à consacrer, par une fraternelle étreinte, ce pacte d'amitié, mais
qui trembla tout à coup au contact d'une main aussi souple et aussi
mignonne que celle d'une princesse; car Mila était fort soigneuse de sa
beauté, et savait être à la fois laborieuse et recherchée dans ses
occupations.
Magnani crut sentir la main d'Agathe, qu'il avait touchée une seule fois
dans sa vie, par une fortune singulière. Il s'émut soudainement et
attira contre son coeur la fille de Pier-Angelo, comme pour lui donner un
baiser fraternel. Pourtant il n'osait point; mais elle lui tendit son
front avec ingénuité, en se disant à elle-même que ce serait le premier
et le dernier, et qu'elle voulait garder ce souvenir comme la
consécration d'un éternel adieu à toutes ses espérances.
Magnani vivait, depuis cinq ans, sous la loi d'une chasteté exemplaire.
Il semblait qu'il eût fait serment d'imiter l'austérité exceptionnelle
d'Agathe, et qu'absorbé par une idée fixe, il eût résolu de se consumer
lentement, sans connaître l'amour et l'hyménée. Il n'avait jamais donné
un baiser à une femme, pas même à ses soeurs, depuis qu'il portait en lui
cette chimère de passion sans espoir. Peut-être en avait-il prononcé le
voeu dans quelque moment d'exaltation douloureuse. Mais il l'oublia, ce
voeu formidable, en sentant la belle tête brune de la jeune Mila
s'appuyer avec confiance sur sa poitrine. Il la contempla un instant, et
la limpidité de ces yeux noirs, qui lui exprimaient une douleur et un
courage incompréhensibles, le jeta dans je ne sais quelle extase de
surprise et de volupté. Ses lèvres ne rencontrèrent pas le front de
Mila; elles s'éloignèrent en frémissant de sa bouche vermeille, et
s'arrêtèrent sur son cou brun et velouté, peut-être une ou deux secondes
de plus qu'il n'était nécessaire pour cimenter un lien de fraternité.
Mila pâlit, ses yeux se fermèrent, et un soupir douloureux s'exhala de
son coeur brisé. Magnani, épouvanté, la déposa sur sa chaise, et s'enfuit
plein d'effroi, d'étonnement, et peut-être de remords.
Mila, restée seule, faillit s'évanouir; puis elle alla, en chancelant,
fermer sa porte au verrou; elle s'agenouilla par terre contre son lit,
cacha sa figure dans ses mains, et resta absorbée.
Mais elle ne pleura plus, et la douleur fit place en elle à une
agitation pleine d'énergie et d'aspirations brûlantes. Là encore
l'optimisme de Pier-Angelo, cette foi au destin qui est comme une
superstition des âmes fortes et des esprits actifs, se révéla en elle.
Elle se releva, rajusta ses cheveux, regarda son miroir, et dit tout
haut, en prenant son ouvrage:
«Je ne sais pas pourquoi, ni quand, ni comment, mais il m'aimera; je
dois le vouloir, je le veux, Dieu m'assistera!»
Lorsque Michel rentra, il la trouva calme et belle, absorbée dans la
contemplation d'une copie de la _Vierge à la Chaise_, qu'il avait faite
avec soin pour elle, et qu'elle avait placée, non dans son alcôve, mais
au-dessus de son miroir. Il s'applaudit de l'avoir laissée s'abandonner
à un premier mouvement de douleur, et de voir qu'elle avait retrouvé des
forces dans sa méditation solitaire. Il arriva jusque auprès d'elle sans
qu'elle l'entendît venir; mais elle vit son visage dans la glace, au
moment où il se penchait vers elle pour lui donner un baiser sur le cou:
«Embrassez-moi là, lui dit-elle en lui offrant sa joue; mais sur mon cou
jamais!
--Et pourquoi cette interdiction à ton frère, petite fantasque?
--C'est mon idée, répondit-elle. Vous commencez à avoir de la barbe, et
je ne veux pas que vous flétrissiez ma peau.
--Ah! tu me flattes beaucoup! dit Michel en riant, et cette crainte fait
trop d'honneur à ma moustache naissante! je ne croyais pas qu'elle pût
encore faire peur à personne! Mais tu tiens donc moins à la fraîcheur de
ta joue qu'à celle de ton joli cou, petite Mila? Est-ce parce que tu
viens d'admirer celui de cette belle Madone?
--Peut-être! dit-elle. Il est bien beau, en effet, et je voudrais
ressembler, de tous points, à cette figure-là.
--Il me semble que tu t'y essayais devant ton miroir? Ce sont des idées
bien profanes devant cette sainte image!
--Non, Michel, répondit Mila d'un air sérieux. Il n'y a rien de profane
dans l'idée que je me fais de sa beauté. Je ne l'avais pas encore
comprise comme aujourd'hui, et je me figurais que personne n'avait pu
créer une aussi belle figure que celle de la princesse Agathe. Mais
maintenant je vois que Raphaël a été plus loin. Il a donné à sa madone
plus de force, sinon plus de tranquillité. Elle est très-vivante, cette
figure divine; elle a beaucoup de volonté; elle est sûre d'elle-même...
C'est la plus chaste, mais aussi la plus aimante des femmes; elle a
l'air de dire: Aimez-moi, parce que je vous aime.
--Vraiment, Mila, où prends-tu ce que tu dis là? s'écria Michel en
regardant sa soeur avec surprise. Je crois rêver en t'écoutant parler!»
L'entretien de ces deux enfants fut interrompu par l'arrivée de leur
père. Il venait proposer à Michel de procéder à la démolition de la
salle de bal. Tous les ouvriers qui y avaient travaillé s'étaient donné
rendez-vous à trois heures de l'après-midi, pour débarrasser le palais
de cette construction volante.
«Je sais, dit Pier-Angelo, que la princesse tient à conserver tes
fresques sur toile, et je désire que tu m'aides à les rouler et à les
transporter sans dommage dans une des galeries du palais.»
Michel suivit son père; mais ils furent à peine sortis de la ville, que
celui-ci s'arrêtant:
«Mon ami, dit-il, je vais me rendre seul à la villa, où je veux avoir un
mot d'entretien avec la princesse, relativement à cet abbé maudit qui se
déguise en moine pour venir espionner je ne sais quoi et je ne sais qui
dans sa maison. Toi, tu vas marcher pendant deux milles vers le
nord-ouest, en suivant toujours le sentier qui s'ouvre ici, sans te
détourner ni à droite, ni à gauche. Tu arriveras dans une heure au
couvent des Capucins de Bel Passo, où ton oncle Fra-Angelo m'a dit qu'il
t'attendrait jusqu'au coucher du soleil. Il s'est assuré que le confrère
suspect que nous lui avions désigné n'était autre que le Ninfo, et, sans
vouloir s'expliquer avec moi sur les vues qu'il lui suppose, il m'a
déclaré vouloir s'entretenir avec toi sérieusement. Je doute que ton
oncle en sache plus long que nous sur l'état du cardinal et les desseins
de l'abbé; mais il est homme de sens et de prévoyance. Il a dû
s'enquérir dans la matinée, et je serai bien aise d'avoir son avis.»
Michel prit le sentier, et, au bout d'une heure de marche à travers les
plus admirables sites que l'imagination puisse se représenter, il arriva
à la porte du couvent de son oncle.
Ce couvent était situé au-dessus d'un village dans la région cultivée et
fleurie semée de maisons de campagne, qui occupe la base de l'Etna. De
grandes masses d'arbres séculaires protégeaient l'édifice, et le jardin,
tourné vers le soleil d'Afrique, dominait une vue magnifique terminée
par la mer.
Ce lieu romantique, tout sillonné de laves formidables, portait deux
noms qui lui avaient été donnés tour à tour, et que dans le doute de
celui qu'on devait lui conserver, on lui conférait indifféremment à
cette époque. Le site étant superbe, le sol fertile, et le climat
agréable, on l'avait nommé, dans le principe, _Bel passo_. Puis, étaient
venues les terribles éruptions de l'Etna et du Monte-Rosso, qui
l'avaient ruiné et bouleversé. Alors, on l'avait nommé _Mal passo_.
Puis, le temps avait marché, on avait rebâti le village et le couvent,
brisé les laves, repris la culture, et on était revenu peu à peu au doux
nom primitif. Mais ces deux qualifications opposées se confondaient
encore dans les habitudes et les souvenirs des habitants. Les
vieillards, qui avaient vu leur pays dans sa splendeur primitive,
disaient Bel passo, ainsi que les enfants, qui ne l'avaient vu que sorti
du chaos et ressuscité. Mais les hommes que le spectacle et les malheurs
de la catastrophe avaient frappés dans leurs premières années, ceux-là
qui n'avaient eu que le travail et l'effroi pour berceau, et qui
commençaient à peine à retirer quelque fruit de leurs peines, disaient
plus souvent encore _Mal passo_ que _Bel passo_.