rappelles celui qu'elle a arrêté sur toi avant que le bal fût ouvert,
lorsque, pour la première fois, elle a remarqué ta figure... Quel
regard! mon Dieu! S'il fût tombé sur moi, une seule fois dans ma vie, je
me serais tué aussitôt pour ne plus vivre de certitude et de raison,
après une illusion, après un délire semblables. Et toi, Michel, tu l'as
senti, ce feu dévorant qu'elle te communiquait; tu en as été consumé un
instant, et, sans mes railleries, tu le savourerais encore avec ivresse.
Mais que m'importe maintenant? Je vois bien qu'elle a perdu l'esprit,
qu'elle a dépouillé la sainteté de sa douleur solitaire, qu'elle aime
quelqu'un, toi ou le marquis, qu'importe? Pourquoi cette manifestation
particulière d'amitié pour ton père, qu'elle ne connaît guère que depuis
un an? Le mien travaille pour elle depuis qu'elle est née, et elle sait
à peine son nom. Veut-elle couronner sa vie d'excentricité par un acte
de haute démence! Veut-elle réparer la tyrannie et l'impopularité de son
père, à elle, en épousant un enfant du peuple, un adolescent?
--C'est toi qui es fou, dit Michel troublé et presque irrité. Va prendre
l'air, Magnani, et ne me mets pas de moitié dans les aberrations que te
suggère la fièvre. Madame Agathe s'endort tranquillement à l'heure qu'il
est sans se rappeler ni ton nom, ni le mien. Si elle m'a honoré d'un
regard de bonté, c'est parce qu'elle aime la peinture, et qu'elle a été
contente de mon ouvrage.
«Tiens, vois-tu, mon ami, ajouta le jeune artiste en montrant à son
compagnon les figures de sa fresque, qu'un rayon rose du soleil matinal
effleurait à travers les ouvertures de la salle. Voilà, quant à moi, les
seules réalités enivrantes de mon existence! Que la belle princesse
épouse M. de la Serra, j'en serai fort aise; c'est un galant homme et sa
figure me plaît. Je peindrai, quand je le voudrai, une divinité plus
parfaite et moins problématique que la pâle Agathe.
--Toi? malheureux! jamais! s'écria Magnani indigné.
--Je conviens qu'elle est belle, reprit Michel en souriant; je l'ai bien
regardée, et j'ai fait mon profit de cet examen. J'ai obtenu d'elle tout
ce que je ne lui demanderai jamais, le spectacle de sa grâce et de ses
charmes, pour les reproduire et les idéaliser à ma fantaisie.
--On m'avait toujours dit que les artistes avaient un coeur de glace, dit
Magnani en regardant Michel avec stupeur; tu as vu l'orage qui me
bouleverse, et tu restes froid, tu me railles! Ah! je rougis de t'avoir
révélé ma folie, et je vais me cacher!»
Magnani s'enfuit exaspéré, et Michel resta seul dans la salle à peu près
déserte. Visconti achevait d'éteindre les dernières bougies;
Pier-Angelo, avant de se retirer, aidait à remettre un peu d'ordre
provisoire dans cette salle qu'on devait faire disparaître le soir même.
Michel aida aussi, mais mollement; ses propres réflexions ayant calmé
son enthousiasme, il se sentait brisé de fatigue au moral et au
physique.
L'emportement subit de Magnani l'affligeait; il se reprochait, après
avoir subi en silence le contre-coup des agitations de ce jeune homme,
de n'avoir pas su mieux compatir à sa peine et de l'avoir laissé partir
sans le consoler. Mais, à son tour, il ne pouvait se défendre d'un peu
d'irritation. Il lui semblait que Magnani avait poussé l'expansion trop
loin en voulant lui persuader qu'il était l'objet de la subite passion
de la princesse. Cela était si absurde, si invraisemblable, que Michel,
plus de sang-froid et homme du monde, à dix-huit ans, que Magnani ne
pouvait jamais l'être, en haussait les épaules de pitié.
Et pourtant, l'amour-propre est un si tenace et si impertinent
conseiller, que, par moments encore, Michel entendait au dedans de lui
une voix qui lui disait: «Magnani a deviné juste. La jalousie lui a
donné une clairvoyance que tu n'as pas toi-même; Agathe t'aime, elle
s'est enflammée à la première vue. Et pourquoi ne t'aimerait-elle pas?»
Michel était à la fois enivré et honteux de ces bouffées de vanité qui
lui montaient au visage. Il avait hâte de rentrer chez lui pour
retrouver tout à fait le calme avec le sommeil. Pourtant il voulait
attendre son père qui, assidu et infatigable, vaquait obstinément à
mille soins minutieux, à mille précautions inutiles en apparence.
«Patience! lui dit le bon Pier-Angelo, je vais avoir fini dans un
instant; mais je veux que notre bonne princesse puisse dormir
tranquille, que personne ne puisse revenir ici lui faire du vacarme
avant ce soir, et surtout qu'il ne reste pas une bougie allumée dans le
moindre coin. C'est maintenant que l'incendie est le plus à craindre!
Tiens, l'étourdi de Visconti! la lampe de la grotte brûle encore, je la
vois d'ici. Va donc l'éteindre, Michel, et prends garde que l'huile ne
se répande sur le divan.»
Michel entra dans la grotte de la Naïade; mais, avant d'éteindre la
lampe, il ne put s'empêcher de contempler encore un instant la
ravissante statue, les beaux feuillages dont il l'avait ornée, et ce
divan où il avait vu Agathe comme dans un songe.
«Qu'elle paraissait jeune et qu'elle était belle! se disait-il, et comme
cet homme épris d'elle la regardait avec un sentiment d'adoration qui se
trahissait malgré lui, et qui se communiquait à la partie la plus
éthérée de mon âme! J'en ai remarqué d'autres, dans le bal, qui la
regardaient avec une audace de désirs dont tout mon être frémissait
d'indignation! Ils l'aiment tous, chacun à sa manière, ces grands
seigneurs, et elle n'en aime aucun!»
Et le regard d'Agathe passait dans son souvenir comme un éclair, dont
l'éblouissement faisait disparaître toute raison, toute crainte de
ridicule, toute méfiance de lui-même.
En rêvant ainsi, il avait éteint la lampe, et il s'était affaissé sur
les coussins du divan, comptant que son père allait l'appeler et qu'il
pouvait bien savourer un dernier instant de bien-être avant de quitter
cette grotte délicieuse.
Mais la fatigue le dominait. Il ne pouvait plus lutter contre les
chimères de son imagination. Assis mollement et seul pour la première
fois depuis vingt-quatre heures, il s'engourdissait rapidement. Un
instant il rêva tout éveillé. Un instant après il était profondément
endormi.
XVIII.
LES MOINES.
Combien de minutes, ou de secondes seulement, s'écoulèrent pendant que
Michel fut plongé dans cet accablement insurmontable, il n'en eut pas
conscience. La force de l'imagination, rapidement emportée dans le
domaine des songes, fait tant de chemin et franchit tant d'obstacles
d'un seul bond, que le temps ne peut plus lui servir de mesure, surtout
dans le premier sommeil.
Michel fit un rêve étrange. Une femme entrait doucement dans la grotte,
elle s'approchait de lui, elle se penchait sur son visage, elle le
contemplait longtemps; il sentait sa respiration embaumée caresser son
front, il croyait sentir aussi la chaleur de son regard attaché sur lui
avec passion. Mais il ne pouvait la voir, il faisait nuit dans la
grotte, et, d'ailleurs, il lui était impossible de soulever ses
paupières appesanties; mais c'était Agathe: le sein de Michel, embrasé
par la présence de cette femme, le lui disait assez.
Enfin, comme il essayait de s'éveiller pour lui parler, elle posa ses
lèvres fraîches et douces sur son front, et y imprima un baiser si long,
mais si léger, qu'il ne trouva pas la force d'y répondre, vaincu qu'il
était par la joie, et en même temps par la crainte que ce ne fût un
rêve.
«Mais c'est un rêve en effet, hélas! ce n'est qu'un rêve.» se disait-il
tout en dormant; et pourtant, la crainte de s'éveiller fit qu'il
s'éveilla. C'est ainsi que, dans le sommeil, le désir instinctif et
violent de prolonger l'illusion la fait envoler plus vite.
Mais quel rêve étrange et obstiné! Michel, les yeux ouverts, et à demi
soulevé sur son bras tremblant, vit et entendit fuir cette femme. Le
rideau qui ornait l'entrée de la grotte étant baissé, il ne put
distinguer qu'une forme vague; il sentit le frôlement d'une robe de
soie; le rideau s'entr'ouvrit et se referma si vite qu'il lui sembla que
le fantôme le traversait, sans y toucher.
Il fit un mouvement pour le suivre; mais tout son sang refluait vers son
coeur avec tant de violence qu'il ne put se soutenir, et, forcé de
retomber sur le divan, ce ne fut qu'au bout d'une minute environ qu'il
put se précipiter vers la portière de velours bleu qui le séparait de la
salle.
Il l'entr'ouvrit d'une main convulsive, et se trouva en face de son
père, qui lui dit d'un air riant et tranquille: «Il me paraît que nous
avons fait un somme, enfant? Maintenant, tout est rangé, allons-nous-en
voir si la petite Mila est éveillée chez nous.
--Mila? s'écria Michel, Mila est-elle ici, mon père?
--Il se pourrait bien qu'elle ne fût pas loin, répondit le vieillard. Je
parie qu'elle n'a pas fermé l'oeil de la nuit; elle avait tant d'envie de
venir voir le bal! Mais je lui avais défendu de sortir avant qu'il fit
grand jour.
--Il fait grand jour, en effet, dit Michel, et Mila doit être ici! Mon
père, dites-moi, une femme, ma soeur, peut-être, vient d'entrer dans la
grotte?
--Tu as rêvé cela? je n'ai vu personne. Il est vrai que je n'ai pas eu
les yeux toujours attachés de ce côté, et que j'ai vu rôder dehors des
jupons bariolés qui m'annoncent que de jeunes curieuses ont pénétré dans
les jardins. Mila serait-elle entrée jusqu'ici pendant que j'avais le
dos tourné?
--Mais, à l'instant même, mon père, comme vous approchiez de ce rideau,
quelqu'un en sortait, une femme... j'en suis certain!
--Pour le coup, tu divagues, car je n'ai vu que mon ombre sur ce rideau.
Allons, tu as besoin d'un bon somme, rentrons. Voici la dernière porte
qui va se fermer. Si ta soeur est par là, nous la retrouverons bien.»
Michel s'apprêta à suivre son père; mais quelque chose qu'il vit briller
dans la grotte, au moment de s'en éloigner, l'engagea à y jeter un
dernier regard. Était-ce une étincelle tombée sur le tapis, auprès du
divan? Il se baissa: c'était un bijou qu'il examina au jour après
l'avoir ramassé. C'était le médaillon d'or entouré de brillants et orné
du chiffre de la princesse, que celle-ci avait donné à Mila. Il l'ouvrit
pour bien s'assurer que c'était le même. Il y reconnut une mèche de ses
propres cheveux.
«Je savais bien que Mila était entrée dans la grotte, dit-il à son père
en s'avançant vers le jardin; elle m'a donné un baiser qui m'a réveillé.
--Apparemment, Mila est entrée dans la grotte, répéta Pier-Angelo avec
insouciance. Mais je ne l'ai point vue.»
Au même instant, Mila sortit d'un massif de magnolias, et s'avança en
riant et en sautant au-devant de son père, qu'elle embrassa tendrement
ainsi que Michel.
«Il est bien temps de venir vous reposer, dit-elle; je venais vous dire
que votre déjeuner vous attend. J'étais impatiente de vous revoir!
Êtes-vous bien fatigué, pauvre père?
--Pas du tout, répondit le bonhomme, je suis habitué à ces choses-là, et
une nuit blanche n'est que plaisir quand on soupe jusqu'au matin. Ton
déjeuner aura tort, Mila; mais voici ton frère qui dort debout. Allons,
enfants! sortons, voilà qu'on ferme aussi les grilles du jardin.»
Mais, au lieu de continuer à fermer les grilles, les portiers du palais
se mirent à les rouvrir toutes grandes, et Michel vit entrer une
procession de moines de divers ordres, portant tous des besaces et des
escarcelles: c'étaient les frères quêteurs de tous les ordres mendiants,
qui ont de nombreux établissements à Catane et dans les environs. Ils
venaient faire leur ronde et recueillir les restes de la fête pour leurs
couvents respectifs. Il en passa lentement une quarantaine; la plupart
avaient un âne pour emporter le produit de leur quête. Leur attitude
obséquieuse et leur démarche solennelle, lorsqu'ils franchirent la
grille, escortés de leurs baudets, hôtes étranges d'une matinée de bal,
avaient quelque chose de si imprévu et de si comique, que Michel,
distrait de son émotion, eut beaucoup de peine à s'empêcher de rire.
Mais, à peine ces capucins furent-ils entrés dans le jardin, que,
rompant leurs rangs, et secouant leur mine empesée et discrète, ils se
mirent à courir vers la salle de bal, qui poussant son voisin pour le
devancer, qui battant son âne pour le faire marcher plus vite, tous se
hâtant, se disputant la place, et laissant voir leur convoitise et leur
jalousie. Ils se répandirent dans la salle de bal, dont ils forcèrent
presque les portes fragiles, et tentèrent de monter le grand escalier du
péristyle, ou de s'introduire dans les cuisines. Mais le maître d'hôtel
et _ses officiers_, préparés à l'assaut, et connaissant leurs allures,
avaient barricadé avec soin toutes les issues, et apportèrent leur
pitance, qui fut distribuée avec autant d'impartialité que possible.
C'étaient des plats de viande, des restes de pâtisserie, des cruches de
vin, et jusqu'à des débris de verres et de porcelaines qui s'étaient
brisés durant le service, et que les bons frères recueillaient avec soin
et raccommodaient ensuite avec art pour en orner leurs buffets ou les
revendre aux amateurs. Ils se disputaient le butin avec peu de
discrétion, et reprochaient aux domestiques de ne pas leur donner tout
ce qui leur revenait de droit, de traiter l'un mieux que l'autre, de
manquer de respect au saint patron du couvent. Ils les menaçaient même
des infirmités que ces saints étaient réputés guérir spécialement quand
on se les rendait favorables.
«Fi! le pauvre jambon que tu me donnes! s'écriait l'un. Tu es déjà sourd
d'une oreille, tu peux bien compter qu'avant peu l'autre n'entendra pas
le tonnerre.
--Voici une bouteille à moitié vide, criait l'autre. Il ne sera pas fait
de prières pour toi chez nous, et tu ne guériras jamais de la pierre, si
tu prends cette vilaine maladie.»
D'autres mendiaient gaiement avec des lazzis qui faisaient rire les
distributeurs, et montraient tant d'esprit et de bonhomie que les valets
leur glissaient de meilleures parts en cachette des autres frères.
Michel avait vu à Rome de beaux capucins, parfumés sous leur froc, et
traînant avec une solennité poétique leurs sandales tout auprès de la
pantoufle sacrée du saint-père. Les pauvres moines de Sicile lui
parurent bien malpropres, bien grotesques et tant soit peu cyniques,
lorsqu'ils s'abattirent, comme une nuée de corbeaux avides et de pies
babillardes, sur les miettes de ce festin. Cependant, quelques-uns lui
plurent par leur physionomie hardie et intelligente. C'était encore le
peuple sicilien sous la bure du cloître, noble race que le joug fait
plier et ne peut jamais rompre.
Le jeune artiste était rentré dans la salle de bal pour assister à ce
curieux spectacle, et il en observait les incidents avec l'attention
d'un peintre qui fait son profit de tout. Il remarqua surtout un de ces
moines qui avait le capuchon rabattu jusque sur le bout de sa barbe, et
qui ne mendiait pas. Il s'éloignait des autres et se promenait dans la
salle, comme s'il se fût plus intéressé au local de la fête qu'au profit
qu'il pouvait en retirer. Michel essaya plusieurs fois d'apercevoir ses
traits, et de juger, à sa physionomie, si l'intelligence d'un artiste ou
les regrets d'un homme du monde se cachaient sous ce froc. Mais ce ne
fut qu'une seule fois, et à la dérobée, qu'il put le voir écarter son
capuchon, et il fut frappé de sa laideur repoussante. Au même instant,
les yeux du moine se portèrent sur lui avec une expression de curiosité
malveillante, et s'en détournèrent aussitôt, comme si cet homme eût
craint d'être surpris en examinant les autres.
«J'ai déjà vu cette laide figure quelque part, dit Michel à sa soeur, qui
se tenait près de lui.
--Tu appelles cela une figure? répondit la jeune fille. Je n'ai vu
qu'une barbe de bouc, des yeux de chouette et un nez qui ressemble à une
vieille figue écrasée... Tu ne feras pas son portrait, j'espère?
--Mila, tu connais, disais-tu tout à l'heure, plusieurs de ces moines
pour les avoir vus quêter dans le faubourg: n'as-tu jamais rencontré
celui-ci?
--Je ne le crois pas; mais, si tu es désireux de savoir son nom, ce sera
très-facile, car voici un frère qui me le dira.»
Et la jeune fille courut à la rencontre d'un moine qui arrivait le
dernier, sans besace et sans âne, avec une petite escarcelle seulement.
C'était un grand et bel homme, entre deux âges; sa barbe était encore
noire comme de l'ébène, quoique sa couronne de cheveux commençât à
blanchir. Le noir de ses yeux vifs, la noblesse de son nez aquilin et le
sourire de sa bouche vermeille, annonçaient une belle santé jointe à un
caractère heureux et ferme. Il n'avait ni la maigreur maladive ni
l'obésité ridicule de la plupart de ses confrères. Son vêtement marron
était propre, et il le portait avec une certaine majesté.
Ce capucin gagna, dès les premiers regards, la confiance de Michel; mais
il fut subitement courroucé de voir Mila sauter presque à son cou, et
lui prendre la barbe dans ses deux petites mains, en riant et en
feignant de vouloir l'embrasser malgré lui.
«Allons, petite, modère-toi, dit le frère en la repoussant avec une
douceur paternelle. J'ai beau être ton oncle, on ne doit pas embrasser
un moine.»
Michel se souvint alors du capucin Paolo-Angelo, dont son père lui avait
si souvent parlé, et qu'il n'avait encore jamais vu. _Fra-Angelo_ était,
par le sang comme par le coeur, le frère de Pier-Angelo. C'était le plus
jeune des oncles de Michel. Son intelligence et la dignité de son
caractère faisaient l'orgueil de la famille, et, dès que Pier-Angelo
l'aperçut, il courut prendre Michel pour le lui présenter.
«Frère, dit le vieil artisan en serrant cordialement la main du capucin,
donne ta bénédiction à mon fils; je l'aurais déjà conduit à ton couvent
pour te la demander, si nous n'eussions été occupés ici un peu au delà
de nos forces.
--Mon enfant, répondit Fra-Angelo en s'adressant au jeune homme, je te
donne la bénédiction d'un parent et d'un ami; je suis heureux de te
voir, et ta figure me plaît.
--C'est bien réciproque, lui dit Michel en mettant sa main dans celle de
son oncle.»
Mais, pour lui témoigner son affection, le bon moine, qui avait les
muscles d'un athlète, lui serra les doigts si fort que le jeune artiste
crut un instant les sentir brisés. Il ne voulut pas avoir l'air de
trouver cette caresse trop rude; mais la sueur lui en vint au front, et
il se dit en souriant qu'un homme de l'étoffe de son oncle le capucin
était plus propre à exiger l'aumône qu'à la demander.
Mais, comme la force est presque toujours unie à la douceur, Fra-Angelo
s'approcha de l'élémosinaire du palais avec autant de retenue et de
discrétion que ses confrères y avaient mis d'ardeur et d'insistance. Il
le salua d'un sourire, lui ouvrit son escarcelle sans daigner tendre la
main, et la referma sans regarder ce qu'on y avait mis, en murmurant une
formule de remerciment très-laconique, après quoi il revint vers son
frère et son neveu, refusant de se charger de vivres d'aucune espèce.
«En ce cas, lui dit un valet fort dévot en s'approchant de lui, vous
n'avez pas reçu assez d'argent!
--Vous croyez? répondit le moine. Je n'en sais rien. Quoi que ce soit,
il faudra bien que le couvent s'en contente.
--Voulez-vous que j'aille réclamer pour vous, mon frère? Si vous voulez
me promettre de prier pour moi tous les jours de cette semaine, je vous
ferai donner davantage.
--Eh bien, ne prends pas cette peine, repartit en souriant le fier
capucin; je prierai pour toi _gratis_, et ma prière en vaudra mieux. Ta
patronne, la princesse Agathe, fait bien assez d'aumônes, et je ne viens
chez elle que pour obéir à ma consigne.
--Mon oncle, dit la petite Mila en lui parlant bas, il y a là-bas un
frère de votre ordre dont la figure tourmente mon père et mon frère. Ils
trouvent qu'il ressemble à un autre.
--A un autre? Que veux-tu dire?
--Regarde-le, répondit Pier-Angelo. Michel a raison, il a une mauvaise
figure. Tu dois le connaître. Il se tient là-bas tout seul, sous
l'estrade des musiciens.
--A sa taille et à sa démarche, je ne le reconnais pour aucun frère de
mon couvent. Pourtant, il a la robe d'un capucin. Mais en quoi cela
peut-il vous intéresser?
--C'est que nous trouvons, répondit Pierre en baissant la voix, qu'il
ressemble à l'abbé Ninfo.
--En ce cas, allez-vous-en, dit vivement Fra-Angelo; moi, je vais lui
adresser la parole, et je saurai bien ce qu'il est et ce qu'il vient
faire ici.
--Oui, oui, partons, répondit Pier-Angelo. Enfants, passez devant. Je
vous suis.»
Michel prit le bras de sa soeur sous le sien, et fut bientôt sur le
chemin de Catane.
«Il paraît, dit Mila à son frère, que cet abbé Ninfo nous en veut et
peut nous faire du mal? Sais-tu pourquoi, Michel?
--Pas très-bien; mais je me méfie d'un homme qui se déguise, apparemment
pour espionner. Que ce soit à propos de nous ou de tout autre, le
mystère cache ici de mauvais desseins.
--Bah! dit l'insouciante Mila après un moment de silence, ce n'est
peut-être qu'un moine comme les autres. Il se tenait à l'écart et
furetait dans les coins, comme quelques-uns font souvent après le
passage des foules dans les processions et les fêtes, pour voir s'ils ne
trouveraient pas quelque bijou perdu... Alors, ils le ramassent sans
rien dire, et portent cela à leur couvent, pour le rendre, moyennant une
ou deux messes bien payées, ou pour découvrir quelque secret d'amour;
car ils sont, en général, assez curieux, ces bons pères!
--Tu n'aimes pas les moines, Mila? Tu n'es qu'à demi Sicilienne.
--C'est selon. J'aime mon oncle et ceux qui lui ressemblent.
--A propos! reprit Michel, ramené par le mot bijou perdu à l'aventure
dont les capucins l'avaient distrait; tu étais entrée dans la salle du
bal avant le moment où je t'ai rencontrée dans le jardin?
--Non, répondit-elle; si tu ne m'y avais fait entrer pour assister à la
quête, je n'y aurais pas songé. Pourquoi me demandes-tu cela? J'avais vu
la salle terminée avant la fête. Que m'importe une salle vide où l'on ne
danse pas? C'est le bal, et la danse, et les toilettes, que j'aurais
voulu voir! Mais tu n'as pas voulu m'emmener seulement à la porte, cette
nuit!
--Pourquoi ne pas me dire la vérité, lorsque le fait n'a aucune
importance? Il n'y a rien d'étonnant, chère petite soeur, à ce que tu
sois venue tout à l'heure me réveiller dans la grotte de la Naïade.
--Mon père dit que tu dors debout, Michel, et je vois bien qu'il dit
vrai. Je te fais serment que, depuis hier matin, lorsque je t'ai apporté
les feuillages que tu m'avais demandé de cueillir, je ne suis pas entrée
dans la grotte.
[Illustration: Le lendemain matin, on trouva Ercolano assassiné... (Page
42.)]
--Ah! Mila, c'est trop fort. Tu n'étais pas menteuse autrefois, et je
suis fâché de te voir ce vilain défaut maintenant.
--Taisez-vous, frère, vous m'offensez, dit Mila en retirant son bras
avec fierté. Je n'ai jamais menti, et je ne commencerai pas aujourd'hui
pour vous faire plaisir.
--Petite soeur, reprit Michel en se rapprochant d'elle et en doublant le
pas pour la suivre, car elle s'en allait en avant, piquée et affligée,
voulez-vous bien me montrer le bijou que madame Agathe vous a donné?
--Non, maître Michel-Ange, répondit la jeune fille; vous n'êtes pas
digne de le regarder. Dans le temps où je coupais vos cheveux pour les
porter sur mon coeur, vous n'étiez pas méchant comme vous l'êtes devenu
depuis.
--A votre place, j'ôterais le médaillon de mon sein, dit Michel avec
ironie, et je le jetterais tout de suite au nez du méchant frère qui me
tourmente de la sorte.
--Tenez! le voilà! dit la petite fille en saisissant dans son corset le
médaillon, et en le remettant à Michel avec dépit; vous pouvez reprendre
vos cheveux, je n'y tiens plus. Seulement, rendez-moi le bijou: j'y
tiens, parce que c'est le don d'une personne meilleure que vous.
--Deux médaillons semblables! se dit Michel en les réunissant dans sa
main: est-ce la suite de ma vision?»
XIX.
JEUNES AMOURS.
Michel n'osa point demander à sa soeur l'explication d'un tel prodige. Il
courut s'enfermer dans sa petite chambre, et, s'asseyant sur son lit, au
lieu de dormir, il ouvrit et compara le contenant et le contenu de ces
joyaux identiques. Ils étaient absolument pareils: ils renfermaient les
mêmes cheveux, à tel point que lorsqu'il les eut examinés et touchés
longtemps, il ne sut plus lequel appartenait à sa soeur. Il se rappela
alors une parole de celle-ci, qui l'avait peu frappé, quoiqu'elle lui
eût paru singulière au premier instant. Mila prétendait qu'entre les
mains du bijoutier la mèche de cheveux qu'elle avait confiée à la
princesse avait diminué de moitié.
[Illustration: Mais il l'oublia, ce voeu formidable... (Page 51.)]