«Un seul et dernier fait te fera connaître l'humeur du prince Dionigi.

Il y a environ quinze ou seize ans, je crois (cela est resté vague dans

mes souvenirs d'enfance), un jeune montagnard attaché à son service,

poussé à bout par la rudesse de son langage, haussa, dit-on, les

épaules, en lui tenant l'étrier pour descendre de cheval; ce garçon

était brave et probe, mais fier et violent aussi. Le prince le frappa

outrageusement. Une haine profonde s'alluma entre eux, et l'écuyer (il

s'appelait Ercolano), quitta le palais Palmarosa en disant qu'il savait

le grand secret de la famille et qu'il serait bientôt vengé. Quel était

ce secret? Il n'eut pas le temps de le divulguer, et personne ne l'a

jamais su; car, le lendemain matin, on trouva Ercolano assassiné au bord

de la mer, avec un poignard aux armes de Palmarosa, dans la poitrine...

Ses parents n'osèrent demander justice, ils étaient pauvres!»

Magnani en était là lorsque l'ombre pâle qu'ils avaient déjà vue errer

sur la terrasse du palais, traversa de nouveau le parterre et rentra

dans l'intérieur. Michel frémit de la tête aux pieds.

--Je ne sais pourquoi ton récit me fait tant de mal, dit-il. Je crois

sentir le froid de ce poignard dans mon sein. Cette femme me fait peur.

Une étrange superstition s'empare de moi... On n'est pas du sang des

meurtriers sans avoir, ou l'âme perverse, ou l'esprit dérangé...

Laisse-moi respirer, Magnani, avant d'achever ton histoire.

--L'émotion pénible que tu éprouves, les pensées sombres qui te

viennent, reprit Magnani, tout cela eut lieu en moi à la vue du portrait

de Dionigi; mais je passai outre, je franchis une dernière porte;

l'escalier du casino s'offrit devant moi, et je me trouvai dans

l'oratoire de la princesse; j'y déposai le prie-dieu, je regardai autour

de moi. Personne! je n'avais pas de prétexte pour pénétrer plus loin;

l'hôtesse de cette triste résidence était sortie apparemment. Il fallait

donc me retirer sans l'avoir vue, perdre le fruit de mon audace et ne

retrouver jamais peut-être le courage ou l'occasion.

«J'imaginai de faire du bruit pour l'attirer, au cas où elle serait dans

une chambre voisine, car j'étais bien dans son appartement, je n'en

pouvais douter. Je pris mon marteau, je frappai sur les clous dorés du

prie-dieu, comme si j'y mettais la dernière main.

«Mon stratagème réussit.--Qui est là? qui frappe ainsi? dit une voix

faible, mais avec une prononciation pure et nette qui ne me laissa aucun

doute sur l'identité de cet accent avec celui de la femme mystérieuse,

dont la voix n'avait cessé de vibrer en moi comme une ineffable mélodie.

«Je me dirigeai vers une portière de velours que je soulevai avec la

résolution d'un dernier espoir. Je vis alors, dans une chambre richement

décorée à l'ancienne mode, une femme couchée sur un lit de repos:

c'était la princesse; je l'avais réveillée au milieu de sa sieste.

«Ma vue lui causa un effroi inconcevable: elle sauta au milieu de la

chambre, comme si elle voulait prendre la fuite. Sa belle figure, dont

j'avais pu, pendant une seconde admirer la sérénité douce et un peu

languissante, était bouleversée par une terreur puérile, inouïe.

«Le pas que j'avais fait en avant, je me hâtai de le faire en

arrière.--Que Votre Excellence ne s'effraie pas, lui dis-je; je ne suis

qu'un pauvre ouvrier tapissier, un maladroit, honteux de sa méprise. Je

croyais Son Altesse à la promenade, et je travaillais ici...

--Sortez! dit-elle, sortez!...

«Et, d'un geste où il y avait plus d'égarement et d'épouvante que

d'autorité et de colère, elle me montra la porte.

«Je voulais me retirer, mais je me sentais enchaîné comme dans un rêve.

«Tout à coup je vis la princesse, qui s'était levée avec une animation

extraordinaire, devenir pâle comme un beau lis; sa respiration s'arrêta,

sa tête se pencha en arrière, ses mains se détendirent. Elle serait

tombée par terre, si, m'élançant vers elle, je ne l'eusse retenue dans

mes bras.

«Elle avait perdu connaissance. Je la déposai sur son sofa; éperdu que

j'étais, je ne songeai point à appeler du secours. A quoi d'ailleurs eût

servi de sonner? Tout le monde dormait, ou vaquait à ses affaires dans

cette maison où le silence et l'abandon semblaient être les seuls

maîtres absolus. Que Dieu me le pardonne! Vingt fois depuis j'ai été

tenté d'entrer à son service comme valet!

«Te dire ce qui se passa en moi durant deux ou trois minutes que cette

femme resta étendue et comme morte sous mes yeux, avec ses lèvres

blanches et sèches comme de la cire vierge, ses yeux à demi ouverts,

mais fixes et sans regard, ses cheveux bruns épais sur son front baigné

d'une sueur froide, et toute cette beauté exquise, délicate, sans point

de comparaison dans ma pensée, oh! Michel, ce me serait impossible

aujourd'hui. Ce n'était pas l'ivresse d'une passion grossière qui

s'allumait dans mon vigoureux sang de plébéien. C'était une adoration

chaste, craintive, délicate et mystérieuse comme l'être qui me

l'inspirait. J'éprouvais comme un besoin de me prosterner devant la

châsse d'une martyre trépassée, car je la croyais morte, et je sentais

mon âme prête à quitter la terre avec la sienne.

«Je n'osais la toucher, je ne savais que faire pour la secourir, je

n'avais point de voix pour appeler au secours. J'étais immobile dans mon

anxiété, comme lorsqu'on se débat contre un songe terrible. Enfin, un

flacon me tomba sous la main, je ne sais comment; elle se ranima peu à

peu, me regarda sans me voir, sans comprendre et sans chercher qui je

pouvais être, se souleva enfin sur son coude et parut rassembler ses

idées.

--Qui êtes-vous, mon ami, me dit-elle, en me voyant à genoux devant

elle, et que demandez-vous? vous paraissez avoir beaucoup de chagrin.

--Oh! oui, Madame, je suis bien malheureux d'avoir ainsi effrayé Votre

Altesse; Dieu m'est témoin.

--Vous ne m'avez point effrayée..., dit-elle avec un embarras qui

m'étonna. Est-ce que j'ai crié?... Ah! oui, ajouta-t-elle en

tressaillant et en s'abandonnant encore à un sentiment de méfiance ou de

terreur... Je dormais, vous êtes entré ici, vous m'avez fait peur... Je

n'aime pas qu'on me surprenne de la sorte... Mais vous ai-je dit quelque

chose d'offensant, que vous pleurez?

--Non, Madame, répondis-je, vous vous êtes évanouie, et je voudrais être

mort plutôt que de vous avoir causé ce mal.

--Mais je suis donc seule ici? s'écria-t-elle avec un accent de détresse

qui me navra. Tout le monde peut donc entrer chez moi pour m'insulter?

Elle se releva et courut à sa sonnette. Elle avait un air d'égarement

désespéré. Ses paroles et son émotion m'étaient si douloureuses, que je

ne songeais point à fuir. Cependant, si elle eût sonné, et si quelqu'un

fût venu, on m'eût traité peut-être comme un malfaiteur. Mais elle

s'arrêta, et ce qui se peignit sur son visage m'éclaira en un instant

sur son véritable caractère.

«C'était un mélange de méfiance maladive et de bonté compatissante. Elle

avait été si malheureuse dans sa première jeunesse, à ce qu'on dit! Elle

ne pouvait ignorer, du moins, l'atroce caractère de son père. Elle avait

peut-être assisté à quelque meurtre dans son enfance. Qui sait quelles

scènes de violence et d'épouvante ont caché les murailles épaisses de

cette muette demeure? Il n'y avait rien d'impossible à ce qu'il lui en

fût resté quelque maladie morale dont je venais de voir un accès; et,

pourtant, que de douceur exprimait son regard, lorsqu'elle quitta le

cordon de sa sonnette, vaincue apparemment par mon humble attitude et la

tristesse qui m'accablait!

--Vous êtes entré ici par hasard, n'est-ce pas? me dit-elle. Vous ne

saviez pas que j'ai le caprice de ne pas aimer les nouveaux visages...;

ou bien, si vous le saviez, vous avez eu le courage d'enfreindre ma

défense, parce que vous avez éprouvé quelque malheur que je puis

adoucir? Je vous ai vu quelque part, j'ai un vague souvenir de vos

traits... Votre nom?

--Antonio Magnani. Mon père travaille ici quelquefois.

--Je le connais; il a quelque aisance. Est-il donc malade? endetté?

--Non, Madame, répondis-je; je ne demande point l'aumône, quoique vous

soyez la seule personne au monde de qui je l'accepterais peut-être sans

rougir. J'ai désiré depuis longtemps vous voir, non pour vous implorer,

mais pour vous bénir. Vous avez sauvé ma mère, vous me l'avez guérie;

vous vous êtes courbée sur son chevet, vous m'avez rendu l'espoir et à

elle la vie... Cela est certain! vous ne vous en souvenez certainement

pas; mais moi je ne l'oublierai jamais. Que Dieu vous rende le bien que

vous m'avez fait! Voilà tout ce que je voulais dire à Votre Altesse, et,

à présent, je me retire, en la suppliant de ne gronder personne, car

toute la faute vient de moi seul.

--Et je ne dirai à personne que, malgré mes ordres, vous êtes entré dans

ma maison, reprit-elle. Votre maître et votre père vous en blâmeraient.

Ne dites pas non plus, par conséquent, que vous m'avez vue si effrayée

devant vous. On dirait que je suis folle, on le dit déjà, je crois, et

je n'aime pas beaucoup qu'on parle de moi. Quant à vos remerciements, je

ne les mérite pas. Vous vous êtes trompé, je n'ai jamais rien fait pour

vous, mon enfant.

--Oh! je ne me trompe pas, Madame; je vous aurais reconnue entre mille.

Le coeur a des instincts plus profonds et plus sûrs que les sens. Vous ne

voulez pas qu'on devine vos bienfaits; aussi ce n'est pas de cela que je

vous parle. Je ne songe pas à vous remercier d'avoir payé le médecin:

non, vous êtes riche, donner vous est facile. Mais vous n'êtes pas

obligée d'aimer et de plaindre ceux que vous assistez. Pourtant vous

m'avez plaint en me voyant pleurer à la porte de la maison où ma mère

agonisait, et vous avez aimé ma mère en vous penchant vers son lit de

douleur...

--Mais, mon enfant, je vous répète que je ne connais pas votre mère.

--C'est possible; mais vous saviez qu'elle était malade, vous avez voulu

la voir, et la charité était dans votre âme, ardente à ce moment-là,

puisque votre regard, votre voix, votre main, votre souffle, l'ont

guérie avec la soudaineté du miracle. Ma mère l'a senti, elle s'en

souvient; elle croit que c'est un ange qui lui est apparu; elle vous

adresse ses prières, parce qu'elle croit que vous êtes dans le ciel.

Mais moi, je savais bien que je vous trouverais sur la terre, et que je

pourrais vous remercier.

«La physionomie froide et contenue de madame Agathe s'était attendrie

comme involontairement. Elle s'éclaira un instant d'un chaud rayon de

sympathie, et je vis qu'un trésor de bonté luttait encore dans cette âme

souffrante contre je ne sais quelle misanthropie douloureuse.--Allons!

dit-elle avec un sourire divin, je vois, du moins, que tu es un bon

fils, et que tu adores ta mère. Fasse le ciel qu'en effet je lui aie

porté bonheur! mais je crois que c'est Dieu seul qui mérite des actions

de grâces. Remercie-le et adore-le, mon enfant, il n'y a que lui qui

connaisse et soulage certaines douleurs, car les hommes ne peuvent pas

grand'chose les uns pour les autres. Quel âge as-tu?

«J'avais alors vingt ans. Elle écouta ma réponse, et, me regardant,

comme si elle n'avait pas encore fait attention à mes traits:--C'est

vrai, dit-elle, vous êtes moins jeune que je ne croyais. Tu peux revenir

travailler ici quand tu voudras. Me voici habituée à ta figure, elle ne

m'effraiera plus; mais, une autre fois, ne me réveille pas en sursaut en

frappant ainsi à mes oreilles, car j'ai le réveil triste et peureux.

C'est ma maladie!

«En disant ces mots, et, tandis qu'elle me suivait des yeux jusqu'à la

porte, ses yeux exprimaient cette pensée intérieure: «Je ne t'offre pas

mon assistance dans la vie, mais je veillerai sur toi, comme sur tant

d'autres, et je saurai te servir à ton insu; et je m'arrangerai de

manière à ne plus entendre tes remerciements.»

«Oui, Michel, voilà ce que disait cette figure à la fois angélique et

froide, maternelle et insensible; énigme fatale, que je n'ai pu sonder

davantage, et que je devine aujourd'hui moins que jamais!»

XVII.

LE CYCLAMEN.

Magnani ne parlait plus, et Michel ne songeait plus à l'interroger.

Enfin, ce dernier, revenant à lui-même, demanda à son ami la fin de son

histoire.

--Mon histoire est terminée, répondit le jeune artisan. Depuis ce

jour-là, j'ai été admis comme ouvrier au palais. J'ai souvent aperçu la

princesse, et je ne lui ai jamais parlé.

--Et d'où vient donc que tu l'aimes? car, enfin, tu ne la connais pas?

tu ne sais pas le fond de sa pensée?

--Je croyais la deviner. Mais, depuis huit jours qu'elle semble vouloir

tout à coup sortir de sa tombe, ouvrir sa maison, se lancer dans la vie

du monde, depuis aujourd'hui surtout qu'elle se répand et se communique

aux gens de notre classe avec des paroles bienveillantes et des

invitations libérales (car j'ai entendu la conversation que tu as eue

sur le grand escalier avec elle et le marquis de la Serra; j'étais là,

tout près de vous), je ne sais plus que penser d'elle. Oui, naguère

encore, je croyais avoir deviné son caractère. Deux fois par an, au

printemps et à l'automne, j'entrais ici avec les ouvriers, je la voyais

de temps en temps passer, à pas lents, l'air distrait, mélancolique, et

pourtant calme. Si, parfois, elle semblait abattue et souffrante, la

sérénité de son regard n'en était point troublée. Elle nous saluait

collectivement avec une politesse plus grande que ne l'observent

ordinairement les personnes de son rang à notre égard. Quelquefois elle

accordait au maître tapissier ou à mon père un ou deux mots d'une

bienveillance sans morgue, mais sans chaleur. Elle semblait éprouver un

respect instinctif pour leur âge. J'étais le seul ouvrier jeune, admis

chez elle, mais elle n'a jamais paru faire la moindre attention à moi.

Elle n'évitait pas mes regards, elle les rencontrait sans les voir.

«Dans de certains moments j'ai remarqué pourtant qu'elle voyait beaucoup

plus de choses qu'elle n'en avait l'air, et que des gens qui se

plaignaient, sans qu'elle parût les entendre, obtenaient justice ou

assistance aussitôt, sans savoir quelle était la main mystérieuse

étendue sur eux.

«C'est qu'elle cache sa charité immense comme les autres cachent leur

égoïsme honteux. Et tu me demandes comment il se fait que je l'aime! Sa

vertu m'enthousiasme, et le muet désespoir qui semble l'opprimer

m'inspire une compassion tendre et profonde. Admirer et plaindre,

n'est-ce pas adorer? Les païens, qui ont laissé sur notre sol tant de

ruines superbes, sacrifiaient à leurs dieux, tout rayonnants de force,

de gloire et de beauté; mais ils ne les aimaient pas; et nous,

chrétiens, nous avons senti la foi passer de notre esprit dans notre

coeur, parce qu'on nous a montré notre Dieu sous l'aspect d'un Christ

sanglant et baigné de larmes. Oh! oui, je l'aime, cette femme qui a

pâli, comme une pauvre fleur des bois, sous l'ombre terrible de la

tyrannie paternelle. Je ne sais pas l'histoire de son enfance, mais je

la devine à l'abattement de sa jeunesse. On dit que, lorsqu'elle avait

quatorze ans, son père, ne pouvant la contraindre à se marier selon ses

vues d'orgueil et d'ambition, auxquelles il voulait la sacrifier,

l'enferma pendant longtemps dans une chambre reculée de ce palais, et

qu'elle y souffrit la faim, la soif, la chaleur, l'abandon, le

désespoir..... On n'a jamais eu là-dessus de données certaines. Une

autre version circulait à cette époque: on disait qu'elle était dans un

couvent; mais l'air consterné de ses serviteurs disait assez que sa

disparition cachait quelque châtiment injuste et dénaturé.

«Quand Dionigi mourut, on vit reparaître son héritière dans le palais,

avec une vieille tante qui n'était guère meilleure que lui, et qui

pourtant la laissait respirer un peu plus à l'aise. On dit qu'à cette

époque il fut encore question de plusieurs brillants mariages pour elle,

mais qu'elle s'y refusa obstinément, ce qui irrita fort contre elle la

princesse sa tante. Enfin, la mort de celle-ci mit fin aux persécutions,

et, à vingt ans, elle se vit libre et seule dans la maison de ses pères.

Mais sans doute il était trop tard pour qu'elle se réveillât de

l'abattement où tant de chagrins l'avaient plongée. Elle avait perdu la

force et la volonté d'être heureuse. Elle demeura inerte, un peu

sauvage, et comme incapable de chercher l'affection d'autrui. Elle l'a

trouvée pourtant chez quelques personnes de son rang, et il est certain

que le marquis de la Serra, qu'elle a refusé pour époux lorsqu'il s'est

mis sur les rangs, il y a plusieurs années, n'a jamais cessé d'en être

ardemment épris. Tout le monde le dit, et moi je le sais; je vais te

dire comment.

«Quoique je me pique, sans vanterie, d'être un bon ouvrier, je t'avoue

que, quand je suis ici, je me trouve être, malgré moi, le dernier des

paresseux. Je suis agité, oppressé. Le bruit des marteaux m'agace les

nerfs, comme si j'étais une demoiselle; la chaleur m'accable au moindre

effort des bras. Je me sens, à chaque instant, ou prêt à défaillir, ou

tenté de me glisser dans les endroits sombres, de m'y blottir et de m'y

laisser oublier. Je me surprends à écouter, à fureter, à espionner. Je

n'ose plus pénétrer seul dans l'oratoire ni dans la chambre de la

princesse. Oh! non, quoique j'en sache bien le chemin! Désormais, le

respect est plus fort que mon inquiète et folle passion! Mais, si je

puis respirer le parfum qui s'échappe de son boudoir à travers les

fentes d'une porte; si je puis entendre, seulement à quelque distance,

le bruit léger de ses pas que je connais si bien!... je suis satisfait,

je suis enivré.

«J'ai donc entendu, je n'ose pas dire malgré moi (car si le hasard me

plaçait à portée d'entendre, ma volonté n'était pas assez forte pour

m'empêcher d'écouter), plus d'un entretien de la princesse avec le

marquis. Combien de temps n'ai-je pas été consumé d'une jalousie

insensée! mais j'ai acquis la certitude qu'il n'était que son ami, un

ami fidèle, respectueux, soumis.

«Un jour, entre autres, ils eurent une conversation dont tous les mots

se sont gravés, je crois, dans ma mémoire avec une netteté fatale.

«La princesse disait, au moment où j'arrivais dans la pièce

voisine:--Oh! pourquoi donc m'interroger toujours? Vous savez pourtant

bien, mon ami, que je suis ridiculement impressionnable; que l'idée du

passé me glace, et que si je pouvais me décider à en parler... je crois,

oui, je crois que je deviendrais folle!

--Eh bien, eh bien, s'écriait-il avec empressement n'en parlons point,

n'y pensons plus; soyons au présent, à l'amitié, au repos. Regardez ce

beau ciel et ces charmantes fleurs de cyclamen qui semblent sourire dans

vos mains.

--Ces fleurs, reprit Agathe, elles ne sourient point, vous ne comprenez

point leur langage, et je puis vous dire pourquoi je les aime. C'est

qu'elles sont à mes yeux l'emblème de ma vie et l'image de mon âme.

Regardez leur étrange désinvolture; elles sont pures, elles sont

fraîches, embaumées; mais n'ont-elles pas, par le renversement et

l'enroulement forcé de leurs pétales, quelque chose de maladif et de

décrépit qui vous frappe?

--Il est vrai, dit le marquis, elles ont l'air échevelé; elles naissent

en général sur les cimes battues des vents. On dirait qu'elles veulent

s'envoler de leurs tiges comme si elles ne tenaient à rien, et que la

nature les a pourvues d'ailes comme des papillons.

--Et pourtant elles ne s'envolent pas, reprit Agathe; elles sont

attachées solidement à leur tige. Frêles en apparence, il n'est point de

plantes plus robustes, et la fougue des brises ne les effeuille jamais.

Tandis que la rose succombe à une journée de chaleur et sème de ses

pétales la terre brûlante, le cyclamen persiste et vit bien des jours et

bien des nuits retiré et comme crispé sur lui-même: c'est une fleur qui

n'a pas de jeunesse. Vous n'ayez pas sans doute observé le moment de son

éclosion. Moi, j'ai patiemment assisté à ce mystère; lorsque le boulon

s'entr'ouvre, les pétales roulés et serrés en spirale se séparent avec

effort. Le premier qui se détache s'étend comme l'aile d'un oiseau, puis

aussitôt se renverse en arrière et reprend son pli contourné. Un autre

le suit, et la fleur, à peine ouverte, est déjà flottante et froissée

comme si elle allait mourir de vieillesse. C'est sa manière de vivre, et

elle vit longtemps ainsi. Ah! c'est une triste fleur, et c'est pour cela

que je la porte partout avec moi.

--Non, non, elle ne vous ressemble pas, dit le marquis, car son sein

découvert exhale généreusement son parfum à toutes les brises, tandis

que votre coeur est mystérieusement fermé, même à l'affection la plus

discrète et la moins exigeante!

«Ils furent interrompus; mais j'en savais assez. Depuis ce jour-là, moi

aussi, j'ai aimé le cyclamen, et j'en cultive toujours dans mon petit

jardin; mais je n'ose les cueillir et les respirer. Leur parfum me fait

mal et me rend fou!»

--C'est comme moi, s'écria Michel. Oui, c'est une odeur dangereuse!....

Mais je n'entends plus rouler les voitures, Magnani. Sans doute on va

fermer le palais. Il faut que je rejoigne mon père, car il doit être

brisé de fatigue, quoi qu'il en dise, et il peut avoir besoin de mon

aide.»

Ils se dirigèrent vers la salle du bal.

Elle était déserte; Visconti et ses compagnons éteignaient les lumières

qui luttaient encore contre le jour.

«Et pourquoi cette fête? disait Magnani en promenant ses regards sur

cette vaste salle dont l'élévation semblait doubler en se plongeant

rapidement dans l'obscurité, tandis que les reflets bleuâtres du matin

pénétraient mélancoliquement dans les parties basses par les portes

ouvertes. La princesse pouvait secourir autrement les pauvres, et je

n'ai pas encore compris pourquoi elle se soumettait à une convenance de

charité publique, elle qui faisait le bien avec tant de mystère jusqu'à

présent. Qu'est-il survenu de miraculeux dans l'existence de notre

discrète bienfaitrice? Au lieu de m'en réjouir, moi, qui donnerais

pourtant ma vie pour elle, j'en suis blessé, et n'y pense qu'avec

amertume. Je l'aimais comme elle était; je ne la comprends pas guérie,

expansive et consolée. Tout le monde va donc la connaître et l'aimer

maintenant? On ne dira plus qu'elle est folle, qu'elle a fait un crime,

qu'elle cache un secret affreux, qu'elle rachète son âme par des oeuvres

pies, quoiqu'elle déteste le genre humain! Insensé que je suis! j'ai

peur de guérir moi-même, et je suis jaloux du bonheur qu'elle peut avoir

retrouvé!... Michel, dis-moi, peut-être qu'elle s'est décidée à aimer le

marquis de la Serra, et qu'elle invite la cour, la ville et les

faubourgs à célébrer chez elle l'éclat de ses fiançailles? Elle donnait

aujourd'hui une fête royale, peut-être donnera-t-elle demain une fête

populaire. Elle se réconcilie avec tout le monde; petits et grands vont

se réjouir à ses noces!.... Oh! nous allons danser! quel plaisir pour

nous, n'est-ce pas? et que la princesse est bonne!...»

Michel remarqua l'aigreur et l'ironie de son compagnon; mais bien qu'il

se sentit frémir d'une étrange émotion à l'idée du mariage d'Agathe avec

le marquis, il se contint davantage. Il avait été vivement frappé au

coeur, lui aussi; mais le choc était trop récent pour qu'il osât ou

daignât donner le nom d'amour à ce qu'il éprouvait. L'égarement de

Magnani lui servait de préservatif; il le plaignait, mais il trouvait,

dans la situation bizarre de ce jeune homme, quelque chose d'humiliant

dont il ne voulait pas être solidaire.

«Reprends ta raison, ami, lui dit-il. Une si belle fête de nuit exalte,

surtout lorsqu'on n'en est que spectateur; mais voici le soleil qui

monte sur l'horizon et qui doit dissiper tous les fantômes et tous les

songes. Je me sens comme éveillé après un rêve fantasque. Écoute! les

oiseaux chantent dehors, il n'y a plus ici que poussière et fumée. Je

suis bien sûr que ta folie n'est pas aussi intense à toutes les heures

de ta vie que tu te l'imagines dans ce moment d'agitation et d'abandon.

Je parie que quand tu auras dormi deux heures, et que tu retourneras au

travail, tu te sentiras un autre homme. Moi, déjà, j'éprouve les

salutaires influences de la réalité, et je te promets que, la prochaine

fois que nous verrons ensemble passer le spectre auprès de nous, je ne

chercherai pas à te disputer son regard.

Le Piccinino · 第 11 / 39 段