Puis, tout à coup, l'orgueil blessé du jeune artiste se releva de cette

atteinte. «J'y suis! s'écria-t-il après avoir rêvé seul quelques

instants. Ces gens-ci s'occupent de politique. Ils conspirent toujours.

Peut-être qu'ils n'ont pas même pris la peine de regarder mes peintures,

ou qu'ils ne s'y connaissent pas. Ils choient et flattent mon père qui

est un de leurs instruments, et ils cherchent aussi à s'emparer de moi.

Eh bien! s'ils veulent réveiller dans mon sein le patriotisme sicilien,

qu'ils s'y prennent autrement et n'espèrent pas exploiter ma jeunesse

sans profit pour ma gloire! Je les vois venir; mais eux, ils apprendront

à me connaître. Je veux bien être victime d'une noble cause, mais non

pas dupe des ambitions d'autrui.»

XV.

AMOUR ROMANESQUE.

«Mais, se disait encore Michel, les patriciens sont-ils tous de même

dans ce pays-ci? L'âge d'or règne-t-il à Catane, et n'y a-t-il que les

valets qui conservent l'orgueil du préjugé?»

L'intendant venait de passer près de lui et de le saluer d'un air triste

et accablé. Sans doute il avait été réprimandé, ou il s'attendait à

l'être.

Michel traversa le vestiaire, résolu à s'en aller, lorsqu'il trouva

Pier-Angelo occupé à tenir la douillette d'un vieux seigneur à perruque

blonde, qui cherchait ses manches en tremblotant. Michel rougit à ce

spectacle et doubla le pas. Selon lui, son père était beaucoup trop

débonnaire, et l'homme qui se faisait servir ainsi donnait un démenti

formel aux conjectures qu'il venait de faire sur la noble bonté des

grands.

Mais il n'échappa point à l'humiliation qu'il fuyait. «Ah! s'écria

Pier-Angelo, le voilà, monseigneur! Tenez, vous me demandiez s'il était

beau garçon, vous voyez!

--Eh! certes, il est fort bien tourné, ce drôle-là! dit le vieux noble

en se plaçant devant Michel, et en le toisant de la tête aux pieds, tout

en roulant sa douillette autour de lui. Eh bien! je suis très-content de

ta peinture en décor, mon garçon; je l'ai remarquée. Je le disais à ton

père, que je connais depuis longtemps: tu mériteras un jour de lui

succéder dans la possession de sa clientèle, et, si tu ne cours pas trop

la prétentaine, tu ne seras jamais sur le pavé, toi! Du moins, si cela

t'arrive, ce sera bien ta faute. Appelle-moi ma voiture; dépêche-toi: il

fait un petit vent frais, cette nuit, qui n'est pas bon quand on sort

d'une cohue étouffante.

--Mille pardons, Excellence, répondit Michel furieux, je crains cette

brise pour moi-même.

--Que dit-il? demanda le vieillard à Pier-Angelo.

--Il dit que la voiture de Votre Excellence est devant la porte,

répondit Pierre, qui se tenait à quatre pour ne pas éclater de rire.

--C'est bien; je le prendrai à la journée chez moi, avec toi, quand

j'aurai de l'ouvrage à te donner.

--Ah! mon père! s'écria Michel dès que le vieux seigneur fut sorti, vous

riez! cet homme inepte vous traite comme un valet, et vous vous prêtez à

cet office en riant!

--Cela te fâche, répondit Pierre, pourquoi donc? Je ris de ta colère et

non du sans-gêne du bonhomme. N'ai je pas promis d'aider les domestiques

de la maison en toutes choses? Je me trouve là, il me demande sa

douillette, il est vieux, infirme, bête, trois raisons pour que j'aie

compassion de lui. Et pourquoi le mépriserais-je?

--Parce qu'il vous méprise, lui!

--Selon toi, mais non selon l'idée qu'il se fait des choses de ce monde.

C'est un vieux dévot, jadis libertin. Autrefois, il corrompait les

filles du peuple; aujourd'hui il fait l'aumône aux pauvres mères de

famille. Dieu lui pardonnera ses vieux péchés sans nul doute. Pourquoi

serais-je plus collet-monté que le bon Dieu? Va, la différence que la

société établit parmi les hommes n'est ni si réelle ni si sérieuse que

tu crois, mon enfant. Tout cela s'en va _a volo_, peu à peu, et si ceux

qui ont le coeur chatouilleux se raidissaient moins, toutes ces barrières

ne seraient bientôt plus que de vaines paroles. Moi, je ris de ceux qui

se croient plus que moi, et je ne me fâche jamais. Il n'est au pouvoir

d'aucun homme de m'humilier, tant que je suis en paix avec ma

conscience.

--Savez-vous, mon père, que vous êtes invité à dîner demain chez le

marquis de la Serra?

--Oui, c'est convenu, répondit tranquillement Pier-Angelo. J'ai accepté,

parce que cet homme n'est pas ennuyeux comme la plupart des grands

seigneurs. Ah! qu'il faudrait me payer cher pour me décider à passer

deux heures de suite avec certains d'entre eux! Mais le marquis est

homme d'esprit. Veux-tu venir avec moi chez lui? N'accepte qu'autant que

cela te plaira, Michel, entends-tu bien? Il ne faut se gêner avec

personne, si l'on veut garder la franchise du coeur.»

Il y avait bien loin apparemment de l'idée que Pier-Angelo se faisait de

l'honneur d'une pareille invitation à celle que Michel s'était forgée de

son entrée triomphante dans le monde. Enivré d'abord de ce qui lui

semblait être de l'amour chez la princesse, puis, étourdi de la

bienveillance du marquis, qui atténuait le prodige sans l'expliquer,

enfin, irrité de l'insolence de l'homme à la douillette, il ne savait

plus où se prendre. Ses théories sur les victoires du talent tombaient

devant la simplicité insouciante de son père, qui acceptait tout,

l'hommage et le dédain, avec une gratitude tranquille ou une gaieté

railleuse.

Aux portes du palais, Michel rencontra Magnani, qui se retirait aussi.

Mais, au bout de cent pas, les deux jeunes gens, ranimés par l'air

matinal, résolurent, au lieu de s'aller coucher, de tourner la colline

et de contempler le lever du jour qui commençait à blanchir les flancs

de l'Etna. Arrivés à mi-côte, sur une colline intermédiaire, ils

s'assirent sur un rocher pittoresque, ayant à leur droite la villa

Palmarosa, tout éblouissante encore de lumières et retentissante des

sons de l'orchestre; de l'autre, la fière pyramide du volcan, avec les

régions immenses qui montent en gradins de verdure, de rochers et de

neiges jusqu'à son sommet. C'était un spectacle étrange et magnifique.

Tout était vague dans cette perspective infinie, et la région

_piedimonta_ se distinguait à peine de la zone supérieure, dite région

_nemorosa_ ou _silvosa_. Mais, tandis que l'aube, reflétée par la mer,

glissait en lueurs pâles et confuses sur le bas du tableau, la cime du

mont dessinait avec netteté ses déchirures grandioses et ses neiges

immaculées sur l'air transparent de la nuit, qui restait bleu et semé

d'étoiles sur la tête du géant.

Le calme sublime, l'imposante sérénité de ce pic voisin de l'empyrée,

contrastaient avec l'agitation répandue dans les alentours du palais.

Cette musique, ces cris des valets et ce roulement des voitures

semblaient, en face de l'Etna paisible et muet, un résumé dérisoire de

la vie humaine en face de l'abîme mystérieux de l'éternité. A mesure que

le jour augmenta, les cimes pâlirent encore, et la splendide banderole

de fumée rougeâtre qui avait traversé le ciel bleu, devint bleue

elle-même et se déroula comme un serpent d'azur sur un fond d'opale.

Alors, le tableau changea d'aspect, et le contraste se trouva renversé.

Le bruit et le mouvement s'apaisaient rapidement vers le palais, et les

horreurs du volcan devenaient visibles; ses aspérités redoutables, ses

gouffres béants, et toutes les traces de désolation qu'il avait

imprimées au sol, de son cratère jusqu'à ses pieds, jusque bien au delà

de la place d'où Michel et Magnani le contemplaient, jusqu'à la rade

enfin, où Catane se trouve enfermée par de nombreux blocs de lave noire

comme l'ébène. Cette nature terrible semblait bravée et insultée par les

phrases rieuses que l'orchestre ne jouait plus que mollement et par les

clartés mourantes qui couronnaient le frontispice du palais. Par

instants, la musique et la lumière des flambeaux semblaient vouloir se

ranimer. Des danseurs acharnés forçaient sans doute les ménétriers à

secouer leur engourdissement. Les bougies consumées enflammaient

peut-être leurs collerettes de papier rose. Il est certain qu'on eût

dit, de cet édifice lumineux et sonore, que l'insouciante gaieté de la

jeunesse y luttait contre l'accablement du sommeil ou les langueurs de

la volupté, tandis que l'impérissable fléau de ce pays superbe envoyait

dans les airs sa fumée ardente, comme une menace de destruction qu'on ne

braverait pas toujours en vain.

Michel-Ange Lavoratori était absorbé par la vue du volcan, Magnani avait

plus souvent les yeux fixés sur la villa. Tout à coup il laissa échapper

une exclamation, et son jeune ami, suivant la direction de ses regards,

vit une forme blanche qui semblait flotter comme un point dans l'espace.

C'était une femme qui marchait lentement sur la terrasse escarpée du

palais.

--Elle aussi, s'écria involontairement Magnani, contemple le lever du

jour sur la montagne. Elle aussi rêve et soupire peut-être!

--Qui? demanda Michel, dont l'esprit s'était un peu raidi contre sa

propre chimère. As-tu d'assez bons yeux pour voir d'ici si c'est la

princesse Agathe ou sa camériste qui prend le frais sur les balcons?»

Magnani cacha sa tête dans ses deux mains et ne répondit point.

«Ami, reprit Michel, frappé d'une subite divination, veux-tu être

sincère avec moi? La grande dame dont tu es épris, c'est madame Agathe!

--Eh bien, pourquoi ne l'avouerais-je pas? répondit le jeune artisan

avec un accent de profonde douleur: peut-être me repentirai-je tout à

l'heure d'avoir livré à un enfant que je connais à peine, un secret que

je n'ai pas laissé pressentir à ceux qui devraient être mes meilleurs

amis. Il y a apparemment une raison fatale à ce besoin d'épanchement qui

m'entraîne tout à coup vers toi. Peut-être que c'est l'heure avancée, la

fatigue, l'excitation que m'ont causée cette musique, ces lumières et

ces parfums: je ne sais. C'est peut-être plutôt parce que je sens que tu

es ici le seul être capable de me comprendre, et assez fou toi-même pour

ne pas trop railler ma folie. Eh bien, oui, je l'aime! je la crains, je

la hais et je l'adore en même temps, cette femme, qui ne ressemble à

aucune autre, que personne ne connaît et que je ne connais pas moi-même.

--Je ne te raillerai certainement pas, Magnani; je te plains, je te

comprends et je t'aime, parce que je crois sentir une certaine

similitude entre toi et moi. Moi aussi, je suis excité par les parfums,

la vive clarté de ce bal, et cette bruyante musique de danse qui a

quelque chose de si lugubre pour mon imagination, à travers sa fausse

gaieté. Moi aussi, je me sens exalté et un peu fou dans ce moment-ci. Je

me figure qu'il y a un mystère dans la sympathie que nous éprouvons l'un

pour l'autre...

--Parce que nous l'aimons tous les deux! s'écria Magnani, hors de lui.

Eh bien, Michel, je l'ai deviné dès le premier regard que tu as jeté sur

elle; toi aussi tu l'aimes! Mais toi, tu es aimé ou tu le seras, et moi

je ne le serai jamais!

--Aimé, je serai aimé, ou je le suis déjà! Que dis-tu là, Magnani? tu

parles dans le délire.

--Écoute, il faut que tu saches comment ce mal s'est emparé de moi, et

tu comprendras peut-être ce qui se passe en toi-même. Il y a cinq ans,

ma mère était malade. Le médecin qui la soignait par charité l'avait

presque abandonnée; son état semblait désespéré. Je pleurais, la tête

dans mes mains, assis à l'entrée de notre petit jardin, qui donne sur

une rue presque toujours déserte, et qui se perd dans la campagne à la

limite du faubourg. Une femme, enveloppée d'une mante, passa près de moi

et s'arrêta: «Jeune homme, me dit-elle, pourquoi t'affliges-tu ainsi?

que peut-on faire pour soulager ta peine?» Il faisait presque nuit, son

visage était caché; je ne voyais pas ses traits, et le son de sa voix,

d'une douceur extrême, m'était inconnu. Mais, à sa prononciation et à

son attitude, je sentais que ce n'était pas une personne de notre

classe.

--Madame, lui répondis-je en me levant, ma pauvre mère se meurt. Je

devrais être auprès d'elle; mais, comme elle a toute sa connaissance, et

que je suis à bout de mon courage, je suis venu pleurer dehors, afin

qu'elle ne m'entendit pas. Je vais la rejoindre, car c'est lâche de

pleurer ainsi...

--Oui, dit-elle, il faut avoir assez de courage pour en donner à ceux

qui se débattent dans l'agonie. Va retrouver ta mère; mais avant,

dis-moi, tout espoir est-il perdu? n'a-t-elle pas de médecin?

--Le médecin n'est pas revenu aujourd'hui, et je comprends qu'il n'y a

plus rien à faire.

«Elle me demanda le nom du médecin et celui de ma mère, et, quand elle

eut entendu ma réponse: «Quoi! dit-elle, le mal a donc bien empiré cette

nuit? car, hier soir, il me disait encore qu'il espérait la sauver.

«Ces paroles, qui lui échappèrent dans un mouvement de sollicitude, ne

m'apprirent pourtant pas que c'était la princesse de Palmarosa qui me

parlait. J'ignorais alors ce que bien des gens ignorent encore

aujourd'hui, que cette femme charitable payait plusieurs médecins pour

les pauvres gens de la ville, des faubourgs et de la campagne; qu'enfin,

sans jamais paraître et sans vouloir recueillir la récompense de ses

bonnes oeuvres dans l'estime et la reconnaissance d'autrui, elle

s'occupait, avec une assiduité étonnante, de tous les détails de nos

maux et de nos besoins.

«J'étais trop absorbé par ma douleur pour faire à ses paroles

l'attention que j'y portai depuis. Je la quittai; mais, en entrant dans

la chambre de ma pauvre malade, je vis que la dame voilée m'avait suivi.

Elle s'approcha, sans rien dire, du lit de ma mère, prit sa main qu'elle

tint longtemps dans les siennes, se pencha sur son visage, consulta son

regard, son souffle, et me dit ensuite à l'oreille: Jeune homme, votre

mère n'est pas si mal que vous croyez. Il y a encore de la force et de

la vie chez elle. Le médecin a eu tort de désespérer. Je vais vous

l'envoyer, et je suis sûre qu'il la sauvera.

--Quelle est donc cette femme? demanda ma mère d'une voix affaiblie; je

ne vous reconnais pas, ma chère, et pourtant je reconnais tout mon monde

ici.

--Je suis une de vos voisines, répondit la princesse, et je viens vous

dire que le médecin va venir.

«Elle sortit, et aussitôt mon père s'écria: Cette femme, c'est la

princesse Agathe! je l'ai bien reconnue.

«Nous ne pouvions en croire mon père; nous supposions qu'il se trompait,

mais nous n'avions pas le loisir de nous consulter beaucoup là-dessus.

Ma mère disait qu'elle se sentait mieux, et bientôt le médecin arriva,

lui donna de nouveaux soins, et nous quitta en nous disant qu'elle était

sauvée.

«Elle l'était en effet; et, depuis, elle a toujours dit que la femme

voilée qu'elle avait vue à son lit de mort, était sa sainte patronne,

qui lui était apparue au moment où elle la priait, et que le souffle de

cet esprit bienheureux lui avait rendu la vie par miracle On n'ôterait

pas cette pieuse et poétique idée de l'esprit de ma bonne mère, et mes

frères et soeurs, qui étaient alors des enfants, la partagent avec elle.

Le médecin n'a jamais voulu avoir l'air de comprendre ce que nous lui

disions quand nous lui parlions d'une femme en mazzaro noir, qui n'avait

fait qu'entrer chez nous et sortir, en nous annonçant sa visite et le

salut de ma mère.

«On dit que la princesse exige de tous ceux qu'elle emploie à ses bonnes

oeuvres un secret absolu, et on ajoute même que sa modestie à cet égard

est poussée presque à l'état de manie. Pendant bien des années, son

secret a été gardé; mais, à la fin, la vérité perce toujours, et, à

l'heure qu'il est, plusieurs personnes savent qu'elle est la providence

cachée des malheureux. Vois pourtant l'injustice et la folie des

jugements humains! Quelques-uns disent, parmi nous, qu'elle a commis un

crime, qu'elle a fait un voeu pour l'expier; que sa noble et sainte vie

est une pénitence volontaire et terrible; qu'au fond, elle hait tous les

hommes au point de ne vouloir échanger aucune parole de sympathie avec

ceux qu'elle assiste; mais que la peur du châtiment éternel la force à

consacrer ainsi sa vie aux oeuvres de charité.

«C'est affreux, n'est-ce pas, de juger ainsi? Voilà pourtant ce que j'ai

entendu dire, bien bas il est vrai, par de vieilles matrones réunies

autour de ma mère pendant la veillée, et ce que répètent parfois des

jeunes gens, frappés de ces étranges suppositions. Pour moi, j'étais

bien persuadé que je n'avais pas vu un fantôme, et, quoique mon père,

craignant de perdre la protection de la princesse, s'il trahissait son

incognito, n'osât plus affirmer que ce fût elle qui nous était apparue,

il l'avait dit d'abord avec tant de naturel et d'assurance que je n'en

pouvais pas douter.

«Dès que ma mère fut en voie de guérison, j'allai offrir au médecin le

paiement de ses soins; mais, chez lui, comme chez le pharmacien du

quartier, mon argent fut refusé. A mes questions, ils répondirent, selon

la leçon qui leur a été faite, qu'une secrète association de riches et

pieuses personnes les indemnisait de leurs peines et de leurs dépenses.»

XVI.

SUITE DE L'HISTOIRE DE MAGNANI.

«Mon cerveau commençait à travailler, dit Magnani, poursuivant son

récit. A mesure que le chagrin qui m'avait accablé faisait place à la

joie, ce qu'il y avait eu de romanesque dans mon aventure me revenait

dans la mémoire. Les moindres détails s'y retraçaient et prenaient un

charme enivrant. La voix douce, la stature élégante, la démarche noble,

la main blanche de cette femme, étaient toujours devant mes yeux. Une

bague d'une certaine forme qu'elle portait m'avait frappé, au moment où

elle interrogeait le pouls de la pauvre agonisante.

«Je n'étais jamais entré dans le palais Palmarosa. Il n'est point ouvert

aux étrangers ou aux curieux des environs, comme la plupart des

antiques demeures de nos patriciens. La princesse y a vécu retirée et

pour ainsi dire cachée depuis la mort de son père, n'y recevant que peu

de personnes, n'en sortant que le soir et rarement. Il me fallait donc

guetter et chercher l'occasion de la voir de près, car je voulais la

voir avec les yeux que j'avais désormais pour elle. Je n'avais jamais

désiré, jusque-là, de connaître ses traits, et, depuis dix ans, elle les

avait si peu montrés, que les gens du faubourg les avaient oubliés.

Quand elle sortait en voiture, les stores étaient baissés, et quand elle

allait à l'église, elle était enveloppée de sa mantille noire

jusqu'au-dessous du menton. C'était au point que l'on disait parmi nous

que, après avoir été très-belle, elle avait eu au visage une lèpre qui

la rendait si effrayante, qu'elle ne voulait plus se montrer.

[Illustration: Pier-Angelo occupé à tenir la douillette d'un vieux

seigneur. (Page 37.)]

«Tout cela n'était qu'un bruit vague, car mon père et d'autres ouvriers

employés chez elle riaient de ses histoires et assuraient qu'elle était

toujours la même. Mais ma jeune tête n'en était pas moins impressionnée

de toutes ces rumeurs contradictoires, et à mon désir de voir cette

femme se mêlait je ne sais quelle terreur qui me préparait

insensiblement à la folie d'en devenir amoureux.

«Une particularité ajoutait encore à mon angoisse ardente. Mon père, qui

allait souvent chez elle aider, comme simple ouvrier, le maître

tapissier à lever et à poser les tentures, refusait de m'emmener avec

lui à la villa Palmarosa, quoique j'eusse coutume de l'accompagner

partout ailleurs. Il m'avait souvent payé de défaites dont je m'étais

contenté sans examen; mais quand j'eus pris un intérêt violent à

pénétrer dans ce sanctuaire, il fut forcé de m'avouer que la princesse

n'aimait pas à voir des jeunes gens dans sa maison, et que le maître

tapissier les excluait avec soin quand il se rendait chez elle avec ses

ouvriers.

«Cette bizarre restriction ne servit qu'à m'enflammer davantage. Un

matin, je pris résolument mon marteau, mon tablier, et j'entrai au

palais Palmarosa, portant un prie-dieu couvert de velours que mon père

venait de terminer dans l'atelier du maître. Je le savais destiné à

madame Agathe: je ne consultai personne, je m'en emparai, je partis.

«Il y a de cela cinq ans, Michel! Le palais que tu vois aujourd'hui si

brillant, si ouvert et si rempli de monde, était encore, il y a un mois,

ce qu'il était à l'époque que je te raconte, ce qu'il avait été déjà

depuis cinq ans qu'elle était libre et orpheline, ce qu'il sera

peut-être de nouveau demain. C'était un tombeau où elle semblait s'être

ensevelie vivante. Toutes les richesses aujourd'hui étalées aux regards,

étaient enfouies dans l'obscurité et sous la poussière, comme des

reliques dans un caveau funèbre. Deux ou trois serviteurs, tristes et

silencieux, marchaient sans bruit dans les longues galeries fermées au

soleil et à l'air extérieur. Partout, d'épais rideaux tendus devant les

fenêtres, des portes rouillées qui ne tournaient plus sur leurs gonds,

un air d'abandon solennel, des statues qui se dressaient, dans l'ombre,

comme des spectres; des portraits de famille qui vous suivaient du

regard, d'un air de méfiance: j'eus peur, et pourtant j'avançai

toujours. La maison n'était pas gardée comme je m'y attendais. Elle

avait, pour sentinelles invisibles, sa réputation de tristesse

inhospitalière et l'effroi de sa propre solitude. J'y portais l'audace

insensée de mes vingt ans, la témérité funeste d'un coeur épris d'avance

et courant à sa perte.

[Illustration: Je pleurais, la tête dans mes mains. (Page 39.)]

«Par un hasard qui tient de la fatalité, je ne fus interrogé par

personne. Les rares serviteurs de cette maison lugubre ne me virent pas,

ou ne songèrent point à m'empêcher d'avancer, s'en remettant peut-être à

quelque cerbère plus intime de la patronne, qui devait garder la porte

de ses appartements, et qui, par miracle, ne s'y trouva point.

«L'instinct ou la destinée me guidaient. Je traversai plusieurs salles,

je soulevai des portières lourdes et poudreuses; je franchis une

dernière porte ouverte, je me trouvai dans une pièce fort riche, où un

grand portrait d'homme occupait un panneau en face de moi. Je m'arrêtai.

Ce portrait fit passer un frisson dans mes veines.

«Je le reconnaissais d'après la description que mon père m'en avait

faite, car l'original de ce portrait défrayait encore alors les

histoires et les propos de notre peuple, beaucoup plus que les

singularités de la princesse. C'était le portrait de Dionigi Palmarosa,

le père de madame Agathe, et il faut que je te parle de cet homme

terrible, Michel; car peut-être ne l'as-tu pas encore entendu nommer

dans ce pays, où on ne le nomme qu'en tremblant. Je m'aperçois aussi

que j'aurais dû t'en parler plus tôt, car la haine et l'effroi

qu'inspire sa mémoire t'auraient un peu expliqué la méfiance et même la

malveillance dont, malgré toutes ses vertus, sa fille porte encore la

peine dans l'esprit de certaines personnes de notre condition.

«Le prince Dionigi était un caractère farouche, despotique, cruel et

insolent. L'orgueil de sa race le rendait presque fou, et toute marque

de fierté ou de résistance chez ses inférieurs était punie avec une

morgue et une dureté inconcevables. Vindicatif à l'excès, il avait,

dit-on, tué de sa propre main l'amant de sa femme, et fait mourir cette

malheureuse dans une sorte de captivité. Haï de ses pareils, il l'était

encore plus des pauvres gens, qu'il secourait pourtant, dans l'occasion,

avec une libéralité seigneuriale, mais avec des formes si humiliantes,

qu'on se sentait avili par ses bienfaits.

«Tu comprendras mieux désormais le peu de sympathie qu'a conquis et

recherché sa fille. Il me semble, moi, que la contrainte où elle a passé

sa première jeunesse, sous la loi d'un père aussi détestable, doit nous

expliquer la réserve de son caractère et cette espèce d'étiolement ou de

refoulement prématuré de son coeur. Sans doute elle craint de réveiller

bien des aversions attachées au nom qu'elle porte, en se communiquant à

nous, et, si elle évite le commerce des humains, il y a à cela des

motifs qui devaient exciter la compassion et l'intérêt des âmes justes.

Le Piccinino · 第 10 / 39 段