--Oh! toi, Michel, c'est bien différent. Ces obstacles qui existeraient

aujourd'hui entre toi et une grande dame seront rapidement franchis, et,

tu l'as dit toi-même, un jour viendra où ces femmes-là te feront des

avances. Cette parole, qui s'est échappée de ton coeur, m'a d'abord

semblé présomptueuse et ridicule. A présent que je te comprends, je la

trouve naturelle et légitime. Oui, tu plairas aux femmes les plus haut

placées, toi, parce que tu es dans la fleur de la jeunesse, parce que ta

beauté a un caractère délicat et un peu efféminé qui te fait ressembler

aux hommes nés pour l'oisiveté, parce que tu as l'habitude de

l'élégance, l'instinct des belles manières et de l'aisance dans les

habits que tu portes; car il faut tout cela, joint au génie et au

succès, pour que ces femmes orgueilleuses oublient l'origine plébéienne

de l'artiste. Oui, tu pourras leur paraître un homme, tandis que moi je

voudrais en vain me farder; je ne serai jamais qu'un manoeuvre, et ma

rude enveloppe percera malgré moi. Il serait trop tard à présent: j'ai

vingt-six ans!.... Mais je frissonne sous une émotion étrange, en

pensant qu'il y a cinq ans, quand j'étais encore maniable comme la cire,

comme l'enfance, si quelqu'un eût légitimité et ennobli à mes yeux les

instincts qui naissaient en moi, si quelqu'un m'eût parlé comme tu viens

de le faire, j'eusse pu suivre une direction analogue à la tienne, et

m'élancer dans une carrière enivrante. J'avais l'esprit ouvert au

sentiment du beau; je pouvais chanter comme le rossignol, sans

m'expliquer mes propres accents, mais avec la puissance de l'inspiration

sauvage. Je pouvais lire, comprendre et retenir beaucoup de livres; je

comprenais aussi la nature; je lisais dans le ciel et dans l'horizon des

mers, dans la verdure des forêts et l'azur des grandes montagnes. Il me

semble que j'aurais pu être musicien, poëte ou paysagiste. Et déjà

l'amour parlait à mon coeur; déjà m'était apparue celle dont je ne puis

détacher ma pensée. Quel stimulant pour moi si je m'étais livré à de

violentes tentations!

«Mais j'ai tout refoulé dans mon coeur, craignant d'être parjure envers

mes parents et mes amis, craignant de m'avilir à leurs yeux et aux miens

en voulant m'élever. Je me suis endurci au travail: mes mains sont

devenues calleuses, et mon esprit aussi. Ma poitrine s'est élargie, il

est vrai, et mon coeur s'y est développé comme un polype qui me ronge,

qui absorbe toute ma vie; mais mon front s'est rétréci, j'en suis

certain; l'imagination s'est affaissée sur elle-même; la poésie est

morte en moi; il ne m'est resté que la raison, le dévouement, la

fermeté, le sacrifice... c'est-à-dire la souffrance! Ah! Michel, déploie

tes ailes et quitte cette terre de douleurs! vole, comme un oiseau, aux

coupoles des palais et des temples, et, de là-haut, regarde ce pauvre

peuple qui se traîne et gémit sous tes pieds. Plains-le, du moins,

aimes-le si tu peux, et ne fais jamais rien qui puisse le rabaisser dans

ta personne.»

Magnani était profondément ému; mais tout à coup son agitation sembla

changer de nature: il tressaillit, se retourna vivement et porta la main

sur les branches d'un épais buisson de myrte rose qui masquait derrière

lui un enfoncement obscur de la muraille. Ce rideau de verdure, qu'il

entr'ouvrit convulsivement, ne cachait qu'une entrée de corridor dérobé,

lequel, ne conduisant probablement qu'à des chambres de service, n'était

pas indiqué à la circulation du public invité. Michel, étonné du

mouvement de Magnani, jeta un regard sur ce couloir à peine éclairé

d'une lampe pâlissante et dont l'extrémité se perdait dans les ténèbres.

Il lui sembla qu'une forme blanche glissait dans ces ombres, mais si

vague, qu'elle était presque insaisissable, et qu'on pouvait être abusé

par un reflet de lumière plus vive, que l'écartement du buisson

entr'ouvert aurait fait passer sur cette profondeur. Il voulut y

pénétrer; Magnani le retint en lui disant:

«Nous n'avons pas le droit d'épier ce qui se passe dans les parties

voilées de ce sanctuaire. Mon premier mouvement de curiosité a été

irréfléchi: j'avais cru entendre marcher légèrement auprès de moi... et

j'ai rêvé, sans doute! je m'imaginais voir remuer ce buisson. Mais c'est

une illusion produite par la peur qui s'emparait de moi à l'idée que mon

secret allait s'échapper de mes lèvres. Je te quitte, Michel; ces

épanchements sont dangereux, ils me troublent; j'ai besoin de rentrer en

moi-même et de laisser à la raison le temps de calmer les tempêtes

soulevées dans mon sein par ta parole et ton exemple!...»

Magnani s'éloigna précipitamment, et Michel recommença à parcourir le

bal. L'aveu de son jeune compagnon, pris d'amour insensé pour une grande

dame, avait réveillé en lui une émotion dont il croyait avoir triomphé.

Il erra autour des danses pour chercher à s'en distraire, car il sentait

sa folie aussi dangereuse, pour le moment, que celle de Magnani. Bien

des années devaient s'écouler encore avant qu'il pût se croire de

niveau, par son génie, avec toutes les positions sociales: aussi se

fit-il un amusement plein d'angoisses à regarder les plus jeunes

danseuses, et à chercher en rêve, parmi elles, celle qu'un jour il

pourrait regarder avec des yeux enflammés d'amour et d'audace.

Probablement il ne la découvrit pas, car il attacha successivement sa

fantaisie à plusieurs, et, comme dans ces sortes de châteaux en Espagne,

on ne risque rien à être fort difficile, il ne cessa pas de chercher et

de discuter avec lui-même le mérite comparé de ces jeunes beautés.

Mais, au milieu de ces aberrations de son cerveau, il vit passer tout à

coup la princesse de Palmarosa. Attentif jusque-là à se tenir à une

certaine distance des groupes dansants, et à circuler discrètement

derrière les gradins de l'amphithéâtre, il se rapprocha

involontairement; et, quoique la foule ne fût pas assez compacte pour

autoriser ou masquer sa présence, il se trouva presque aux premiers

rangs parmi des personnes plus titrées ou plus riches les unes que les

autres.

Cette fois, son instinct de fierté ne l'avertit point du péril de sa

situation. Un invincible aimant l'attirait et le retenait: la princesse

dansait.

Sans doute c'était pour la forme, par convenance, ou par obligeance, car

elle ne faisait que marcher, et ne paraissait pas y prendre le moindre

plaisir. Mais elle marchait mieux que les autres ne dansaient, et, sans

songer à chercher aucune grâce, elle les avait toutes. Cette femme avait

réellement un charme étrange qui s'insinuait comme un parfum subtil et

finissait par tout dominer ou tout effacer autour d'elle. On eût dit

d'une reine au milieu de sa cour, dans quelque royaume ou régnerait la

perfection morale et physique.

C'était la chasteté des vierges célestes avec leur sérénité puissante,

une pâleur qui n'avait rien d'exagéré ni de maladif, et qui proclamait

l'absence d'émotions vives. On disait cette vie mystérieuse consacrée à

une abstinence systématique ou à une indifférence exceptionnelle.

Pourtant ce n'était point l'apparence d'une froide statue. La bonté

animait son regard un peu distrait, et donnait à son faible sourire une

suavité inexprimable.

Là, au feu de mille lumières, elle apparaissait à Michel tout autre

qu'il ne l'avait vue dans la grotte de la Naïade, une heure auparavant,

lorsqu'une étrange clarté ou sa propre imagination la lui avaient fait

trouver un peu effrayante. Sa nonchalance était maintenant plus calme

que mélancolique, plus habituelle que forcée. Elle avait repris juste

assez de vie pour s'emparer du coeur et laisser les sens tranquilles.

XIV.

BARBAGALLO.

Si Michel eût pu détourner les yeux de l'objet de sa contemplation, il

eût vu, à quelques pas de lui, son père faisant une partie de flageolet

à l'orchestre. Pier-Angelo avait la passion de l'art, sous quelque forme

qu'il pût se l'assimiler. Il aimait et devinait la musique, et jouait

d'instinct de plusieurs instruments, à peu de chose près dans le ton et

dans la mesure. Après avoir surveillé plusieurs détails de la fête qui

lui avaient été confiés, n'ayant plus rien à faire, il n'avait pu

résister au désir de se mêler aux musiciens, qui le connaissaient et qui

s'amusaient de sa gaieté, de sa belle et bonne figure et de l'air

enthousiaste avec lequel il faisait entendre, de temps en temps, une

ritournelle criarde sur son instrument. Quand le ménétrier dont il avait

pris la place revint de la buvette, Pier-Angelo s'empara des cymbales

vacantes, et, à la fin du quadrille, il raclait avec délices les grosses

cordes d'une contre-basse.

Il était surtout ravi de faire danser la princesse, qui, ayant aperçu sa

tête chauve sur l'estrade de l'orchestre, lui avait envoyé de loin un

sourire et un imperceptible signe d'amitié, que le bonhomme avait

recueilli dans son coeur. Michel-Ange eût trouvé peut-être que son père

se prodiguait trop au service de cette patronne chérie, et ne portait

pas avec assez de sévérité sa dignité d'artisan. Mais, en ce moment,

Michel, qui s'était cru distrait où guéri du regard de la princesse

Agathe, était si bien retombé sous le prestige, qu'il ne songeait plus

qu'à en rencontrer un second.

L'unique toilette que, par un reste d'aristocratie incurable, il avait

courageusement apportée sur ses épaules dans un sac de voyage, à travers

les défilés de l'Etna, était à la mode et de bon goût. Sa figure était

si noble et si belle, qu'il n'y avait certes rien à reprendre dans sa

personne et dans sa tenue. Pourtant, depuis quelques minutes, sa

présence, dans le cercle qui entourait immédiatement la princesse,

importunait les yeux de maître Barbagallo, le majordome du palais.

Ce personnage, habituellement doux et humain, avait pourtant ses

antipathies et ses moments d'indignation comique. Il avait reconnu du

talent chez Michel; mais l'air impatient de ce jeune homme lorsqu'il lui

adressait quelques observations puériles, et le peu de respect qu'il

avait paru éprouver pour son autorité, le lui avaient fait prendre en

défiance et quasi en aversion. Dans ses idées, à lui qui avait fait une

étude particulière des titres et des blasons, il n'y avait de noble que

les nobles, et il confondait dans un dédain muet, mais invincible,

toutes les autres classes de la société. Il était donc blessé et froissé

de voir le fier palais de ses maîtres ouvert à ce qu'il appelait une

cohue, à des commerçants, à des hommes de loi, à des dames israélites,

à des voyageurs suspects, à des étudiants, à de petits officiers, enfin

à quiconque, pour une pièce d'or, pouvait s'arroger le droit de danser

au quadrille de la princesse. Cette fête par souscription était une

invention nouvelle, venue de l'étranger, et qui renversait toutes ses

notions sur le décorum.

La retraite où la princesse avait toujours vécu avait aidé ce digne

majordome à conserver toutes ses illusions et tous ses préjugés sur

l'excellence des races; voilà pourquoi, à mesure que la nuit avançait,

il était de plus en plus triste, inquiet et morose. Il venait de voir la

princesse promettre une contredanse à un jeune avocat qui avait eu

l'audace de l'inviter, et, en regardant Michel-Ange Lavoratori la

contempler de si près avec des yeux ravis, il se demanda si ce

barbouilleur n'allait pas aussi se mettre sur les rangs pour danser avec

elle.

«Le monde est renversé depuis vingt ans, je le vois bien, se disait-il;

si on eût donné un pareil bal ici, du temps du prince Dionigi, les

choses se fussent passées autrement. Chaque société se fût tenue à

l'écart des autres; on eût formé divers groupes qui ne se fussent pas

mêlés à leurs supérieurs ou à leurs inférieurs. Mais ici tous les rangs

sont confondus, c'est un bazar, une saturnale!

«Mais, à propos, s'avisa-t-il de penser, que fait là ce petit peintre?

Il n'a pas payé, lui; il n'a pas même le droit qu'on achète aujourd'hui,

hélas! à la porte du noble palais de Palmarosa. Il n'est admis ici que

comme ouvrier. S'il veut jouer du tambourin à côté de son père ou

veiller aux quinquets, qu'il se range d'où il est. Mais, à coup sûr, je

rabattrai maintenant son petit amour-propre, et il aura beau trancher du

grand peintre, je le renverrai à sa colle. C'est une petite leçon que je

lui dois, puisque son vieux extravagant de père le gâte et ne sait pas

le conduire.»

Armé de cette belle résolution, messire Barbagallo, qui n'osait lui-même

approcher du cercle de la princesse, s'efforça d'attirer de loin

l'attention de Michel, en lui faisant force signes, que celui-ci

n'aperçut pas le moins du monde. Alors le majordome, voyant que la

contredanse allait finir, et que la princesse ne pourrait manquer de

voir le jeune Lavoratori ainsi installé cavalièrement sur son passage,

se décida à en finir par un coup d'État. Il se glissa parmi les

assistants comme un chien d'arrêt dans les blés, et, passant doucement

son bras sous celui du jeune homme, il s'efforça de l'attirer à l'écart,

sans esclandre et sans bruit.

Michel venait, en cet instant, de rencontrer ce regard de la princesse

qu'il cherchait et attendait depuis si longtemps.

Ce regard l'avait électrisé, quoiqu'il lui parût voilé par un sentiment

de prudence; et, lorsqu'il se sentit prendre le bras, sans détourner la

tête, sans daigner seulement savoir à qui il avait affaire, il repoussa

d'un coup de coude énergique la main indiscrète qui s'attachait à lui.

«Maître Michel, que faites-vous ici? lui dit à l'oreille le majordome

indigné.

--Que vous importe? répondit-il en lui tournant le dos et haussant les

épaules.

--Vous ne devez pas être ici, reprit Barbagallo prêt à perdre patience,

mais se contenant assez pour parler bas.

--Vous y êtes bien, vous! répondit Michel en le regardant avec des yeux

enflammés de colère, espérant s'en débarrasser par l'intimidation.»

Mais Barbagallo avait sa bravoure à lui; il se fût laissé cracher au

visage plutôt que de manquer d'un iota à ce qu'il regardait comme son

devoir.

«Moi, Monsieur, dit-il, je fais mon service; allez faire le vôtre. Je

suis fâché de vous contrarier; mais il faut que chacun se tienne à sa

place. Oh! ne faites pas l'insolent! Où est votre carte d'entrée? Vous

n'avez pas de carte d'entrée, je le sais. Si l'on vous a permis de voir

la fête, c'est apparemment à condition que vous veillerez au service

comme votre père, au buffet, au luminaire... voyons, de quoi vous a-t-on

chargé? Allez trouver le maître d'hôtel du palais pour qu'il vous

emploie, et, s'il n'a plus besoin de vous, allez-vous-en, au lieu de

regarder les dames sous le nez.»

Maître Barbagallo parlait toujours assez bas pour n'être entendu que de

Michel; mais ses yeux courroucés et sa gesticulation convulsive en

disaient assez, et déjà l'attention se fixait sur eux. Michel était bien

résolu à se retirer, car il sentait qu'il n'avait aucun moyen de

résister à la consigne. Frapper un vieillard lui faisait dégoût, et

pourtant jamais il ne sentit le sang populaire lui démanger plus fort au

creux de la main. Il eût cédé en souriant à une impertinence tournée

poliment; mais, ne sachant que faire pour sauver sa dignité de cette

ridicule atteinte, il crut qu'il allait mourir de rage et de honte.

Barbagallo menaçait déjà, à demi-voix, d'appeler main-forte pour vaincre

sa résistance. Les personnes qui les serraient de près regardaient d'un

air de surprise railleuse ce jeune homme inconnu aux prises avec le

majordome du palais. Les dames froissaient leurs atours, en se rejetant

sur la foule environnante, pour s'éloigner de lui. Elles pensaient que

c'était peut-être quelque filou qui s'était introduit dans le bal, ou

quelque intrigant audacieux qui allait faire un esclandre.

Mais au moment où le pauvre Michel allait tomber évanoui de colère et de

douleur, car le sang bourdonnait déjà dans ses oreilles et ses jambes

fléchissaient, un faible cri, qui partit à deux pas de lui, ramena tout

le sang vers son coeur. Ce cri, il l'avait déjà entendu, à ce qu'il lui

semblait, mêlé de douleur, de surprise et de tendresse, au milieu de son

sommeil, le soir de son arrivée au palais. Par un instinct de confiance

et d'espoir qu'il ne put s'expliquer à lui-même, il se retourna vers

cette voix amie et s'élança au hasard comme pour chercher un refuge dans

le sein qui l'exhalait. Tout à coup il se trouva auprès de la princesse,

et sa main dans la sienne, qui tremblait en la serrant avec force. Ce

mouvement et cette émotion mutuelle furent aussi rapides que le passage

d'un éclair. Les spectateurs étonnés s'ouvrirent devant la princesse,

qui traversa la salle, appuyée sur Michel, laissant là son danseur au

milieu de son salut final, l'intendant effaré, qui eût voulu se cacher

sous terre, et les assistants qui riaient de la surprise du bonhomme et

jugeaient que Michel était quelque jeune étranger de distinction

nouvellement arrivé à Catane, envers qui la princesse se hâtait de

réparer délicatement, et sans explication inutile, la bévue de son

majordome.

Quand madame Agathe fut arrivée au bas du grand escalier, où il y avait

peu de monde, elle avait repris tout son calme; mais Michel tremblait

plus que jamais.

«Sans doute elle va me mettre elle-même à la porte, pensait-il, sans que

personne puisse comprendre son intention. Elle est trop grande et trop

bonne pour ne pas me soustraire aux insultes de ses laquais et au mépris

de ses hôtes; mais l'avis qu'elle va me donner n'en sera pas moins

mortel. Ici peut-être finit tout mon avenir, et le naufrage de la vie

que j'ai rêvée est là sur le seuil de son palais.»

«Michel-Ange Lavoratori, dit la princesse en approchant son bouquet de

son visage, pour étouffer le son de sa voix qui eût pu frapper quelque

oreille ouverte à la curiosité, j'ai reconnu aujourd'hui que tu étais un

artiste véritable et qu'un noble avenir s'ouvrait devant toi. Encore

quelques années d'un travail sérieux, et tu peux devenir un maître.

Alors le monde t'admettra comme tu mérites dès à présent de l'être, car

celui qui n'a encore que des espérances fondées de gloire personnelle,

est au moins l'égal de ceux qui n'ont que le souvenir de la gloire de

leurs aïeux.

«Dis-moi pourtant si tu es pressé de débuter dans ce monde que tu viens

de voir et dont tu peux déjà pressentir l'esprit. Pour que cela soit, je

n'ai qu'une parole à dire, qu'un geste à faire. Tout ce qu'il y a ici de

connaisseurs ont remarqué tes figures et m'ont demandé ton nom, ton âge

et tes antécédents. Je n'ai qu'à te présenter à mes amis, à te proclamer

artiste, et dès aujourd'hui tu seras considéré comme tel, et

suffisamment émancipé de ta classe. L'humble profession de ton père,

loin de te nuire, sera une cause d'intérêt envers toi; car le monde

s'étonne toujours de voir un pauvre naître avec du génie, comme si le

génie des arts n'était pas toujours sorti du peuple, et comme si notre

caste était encore féconde en hommes supérieurs. Réponds-moi donc,

Michel; veux-tu souper ce soir à ma table, à mes côtés! ou préfères-tu

souper à l'office, à côté de ton père?»

Cette dernière question était si nettement posée, que Michel crut y lire

son arrêt, «C'est une délicate mais profonde leçon que je reçois,

pensa-t-il, ou c'est une épreuve. J'en sortirai pur!» Et, retrouvant

aussitôt ses esprits, violemment bouleversés une minute auparavant:

«Madame, répondit-il avec fierté, bien heureux ceux qui s'asseyent à vos

côtés et que vous traitez d'amis! Mais la première fois que je souperai

avec des gens du grand monde, ce sera à ma propre table, avec mon père

en face de moi. C'est vous dire que cela ne sera probablement jamais, ou

que, si cela arrive, bien des années me séparent encore de la gloire et

de la fortune. En attendant, je souperai avec mon père dans l'office de

votre palais, pour vous prouver que je ne suis point orgueilleux et que

j'accepte votre invitation.

--Cette réponse me plaît, dit la princesse; eh bien! continue à être un

homme de coeur, Michel, et la destinée te sourira; c'est moi qui te le

prédis!»

En parlant ainsi, elle le regardait en face, car elle avait quitté son

bras et se préparait à s'éloigner. Michel fut ébloui du feu qui

jaillissait de ces yeux si doux et si rêveurs à l'ordinaire, animés pour

lui seul, cela était désormais bien certain, d'une affection

irrésistible. Pourtant, il n'en fut pas troublé comme la première fois.

Ou c'était une expression différente, ou il avait mal compris d'abord.

Ce qu'il avait pris pour de la passion était plutôt de la tendresse, et

la volupté dont il s'était senti inondé se changeait en lui en une sorte

d'enthousiaste adoration, chaste comme celle qui l'inspirait.

«Mais écoute, ajouta la princesse en faisant signe au marquis de la

Serra, qui passait près d'elle en cet instant, de venir lui donner le

bras, et l'appelant ainsi en tiers dans cet entretien: quoiqu'il n'y ait

rien d'humiliant pour un esprit sage à manger à l'office; quoiqu'il n'y

ait rien d'enivrant non plus à souper au salon, je désire que tu ne

paraisses ni à l'un ni à l'autre. J'ai pour cela des raisons qui te sont

personnelles et que ton père a dû t'expliquer. Tu as déjà bien assez

attiré l'attention aujourd'hui par tes ouvrages. Évite, pendant quelques

jours encore, de montrer ta personne, sans pourtant te cacher avec une

affectation de mystère qui aurait aussi son danger. J'eusse souhaité que

tu ne vinsses pas à cette fête. Tu aurais dû comprendre pourquoi je ne

te faisais pas remettre une carte d'entrée, et, en t'annonçant que tu

serais chargé, si tu restais, d'un office qui te sied mal, ton père

essayait de t'en ôter l'envie. Pourquoi es-tu venu? Voyons, réponds-moi

franchement: tu aimes donc beaucoup le spectacle d'un bal? Tu as dû en

voir à Rome d'aussi beaux que celui-ci?

--Non, Madame, répondit Michel, je n'en ai jamais vu de beaux, car vous

n'y étiez point.

--Il veut me faire croire, dit la princesse avec un sourire d'une

mansuétude extrême, en s'adressant au marquis, qu'il est venu au bal à

cause de moi. Le croyez-vous, marquis?

--J'en suis persuadé, répondit M. de la Serra en pressant la main de

Michel avec affection. Allons, maître Michel-Ange, quand venez vous voir

mes tableaux et dîner avec moi?

--Il prétend encore, dit vivement la princesse, qu'il ne dînera jamais

avec des gens comme nous, sans son père.

--Et pourquoi donc cette timidité exagérée? répondit le marquis en

attachant sur les yeux de Michel des yeux d'une intelligence pénétrante,

où quelque chose de sévère se mêlait à la bonté; Michel craindrait-il

que vous ou moi le fissions rougir de n'être pas encore aussi

respectable que son père? Vous êtes jeune, mon enfant, et personne ne

peut exiger de vous les vertus qui font admirer et chérir le noble

Pier-Angelo; mais votre intelligence et vos bons sentiments suffisent

pour que vous entriez partout avec confiance, sans être forcé de vous

effacer dans l'ombre de votre père. Pourtant, rassurez-vous, votre père

m'a déjà promis de venir dîner avec moi après-demain. Ce jour vous

convient-il pour l'accompagner?»

Michel ayant accepté, en s'efforçant de cacher son trouble et sa

surprise sous un air aisé, le marquis ajouta:

«Maintenant, permettez-moi de vous dire que nous dînerons ensemble en

cachette: votre père a été accusé jadis; moi je suis mal vu du

gouvernement; nous avons encore des ennemis qui pourraient nous accuser

de conspirer.

--Allons, bonsoir, Michel-Ange, et à bientôt! dit la princesse, qui

remarquait fort bien la stupéfaction de Michel; fais-nous la charité de

croire que nous savons apprécier le vrai mérite, et que, pour nous

apercevoir de celui de ton père, nous n'avons pas attendu que le tien se

révélât. Ton père est notre ami depuis longtemps, et s'il ne mange pas

tous les jours à ma table, c'est que je crains de l'exposer à la

persécution de ses ennemis en le mettant en vue.»

Michel se sentit troublé et décontenancé, quoiqu'en cet instant il n'eût

voulu, pour rien au monde, paraître ébloui des soudaines faveurs de la

fortune; mais dans le fond il se sentait plutôt humilié que ravi de la

leçon affectueuse qu'il venait de recevoir. «Car c'en est une, se

disait-il lorsque la princesse et le marquis, accostés par d'autres

personnes, se furent éloignés en lui faisant un signe d'adieu amical;

ils m'ont fait fort bien comprendre, ces grands seigneurs esprits forts

et philosophes, que leur bienveillance était un hommage rendu à mon père

plus qu'à moi-même. C'est moi qu'on invite à cause de lui, et non lui à

cause de moi; ce n'est donc pas mon propre mérite qui m'attire ces

distinctions, mais la vertu de mon père! O mon Dieu! pardonnez-moi les

pensées d'orgueil qui m'ont fait désirer de commencer ma carrière loin

de lui! J'étais insensé, j'étais criminel; je reçois un enseignement

profond de ces grands seigneurs, auxquels je voulais imposer le respect

de mon origine, et qui l'ont, ou font semblant de l'avoir plus avant que

moi dans le coeur.»

Le Piccinino · 第 9 / 39 段