Michel parcourut la foule, et il n'attira l'attention de personne. On ne

connaissait pas ses traits, quoique son nom eût passé dans beaucoup de

bouches, et on parlait librement de ses peintures à ses oreilles.

«Cela promet, disaient les uns.

--Il a encore beaucoup à apprendre, disaient les autres.

--Il y a de la fantaisie, du goût; cela plaît aux yeux et amuse la

pensée.

--Oui, mais il y a de trop grands bras, de trop petites jambes, des

raccourcis d'une ignorance extrême; des mouvements impossibles.

--D'accord, mais toujours gracieux. Je vous dis que ce garçon, car on

prétend que c'est presque un enfant, ira loin.

--C'est un enfant de notre ville.

--Eh bien! il en fera le tour et il n'ira pas plus loin, répondait un

Napolitain.»

Somme toute, Michel-Ange Lavoratori entendit plus d'éloges bienveillants

que de critiques amères; mais il sentit beaucoup d'épines en cueillant

beaucoup de roses, et il reconnut que le succès est un mets sucré où il

entre pas mal de fiel. Il en fut attristé d'abord; puis, croisant ses

bras sur sa poitrine, regardant son oeuvre, et cessant d'écouter l'avis

des autres, il se rendit compte à lui-même de ses qualités et de ses

défauts avec une impartialité qui triompha de l'amour-propre.

«Ils ont tous raison, dit-il. Cela promet, mais ne tient pas d'avance.

Je me l'étais déjà dit, je crèverai ces toiles en les rangeant dans les

greniers du palais, et je ferai mieux dorénavant. J'ai fait sur moi-même

une expérience que je ne regrette pas, quoique je n'en sois pas fort

content; mais je saurai en profiter, et favorable ou non à ma fortune,

cet essai le sera à mon talent.»

Michel ayant recouvré toute la lucidité de ses pensées, et se disant

qu'il n'était point un des patrons qui payaient à leur entrée un droit

pour les pauvres, il résolut de s'abstenir du spectacle de la fête et de

se promener à l'écart dans quelque partie tranquille du palais, en

attendant qu'il se sentit absolument calme et disposé à aller se

reposer. Sa raison était revenue, mais la fatigue des jours précédents

avait laissé dans son sang et dans ses nerfs un peu d'agitation fébrile.

Il essaya de monter jusqu'au Casino, d'où l'on pouvait sortir sur les

terrasses naturelles de la montagne.

Toute celle belle maison était éclairée et ornée de fleurs; le public y

circulait librement; mais, après un tour de promenade, la foule cessa de

s'y porter. Le gros du spectacle, les danses, la jeunesse, la musique,

le bruit, l'amour, étaient en bas, dans la grande salle artificielle. Il

ne resta plus dans les galeries supérieures, dans les élégants escaliers

et dans les vastes appartements, que des groupes majestueux ou discrets,

quelques graves personnages s'occupant d'affaires d'État, ou quelques

grandes coquettes accaparant et retenant par leur conversation raffinée

certains hommes autour de leur fauteuil.

Vers minuit, toutes les personnes qui ne prenaient pas un plaisir marqué

ou un intérêt direct à la réunion se retirèrent, et la fête, devenue

moins nombreuse, fut plus belle et mieux encadrée.

Michel arriva par un petit escalier dérobé jusqu'au parterre aérien de

la princesse. A cette hauteur, la brise était très-fraîche, et il

éprouva un grand bien-être à s'asseoir sur la dernière marche de cet

escalier, auprès d'une plate-bande embaumée. Ce parterre était désert.

On voyait à travers des rideaux de gaze d'argent l'intérieur, désert

aussi, des appartements de la princesse. Mais Michel n'y fut pas

longtemps seul; Magnani vint l'y joindre.

Magnani était un des plus beaux garçons parmi les ouvriers de la ville.

Il était laborieux, intelligent, brave et probe. Michel ne se défendit

point de l'amitié qu'il lui inspirait, et oublia avec lui l'espèce de

gêne et de défiance que lui avaient causée tous les artisans avec

lesquels la position de son père le forçait de se mettre à l'unisson. Il

souffrait, le pauvre enfant, après des années de loisir, de se retrouver

parmi des garçons un peu rudes, un peu bruyants, qui lui reprochaient de

les dédaigner et qu'il faisait de vains efforts pour regarder comme ses

pareils.

Il avoua tout à Magnani, qu'il voyait être le plus distingué de tous, et

dont la cordiale franchise n'avait rien de blessant ni de tyrannique. Il

lui confia toutes les ambitions, toutes les faiblesses, tous les

enivrements et toutes les souffrances, enfin tous les petits secrets de

son jeune coeur. Magnani le comprit, l'excusa et lui parla raison.

«Vois-tu, Michel, toi dit-il, tu n'as pas tort à mes yeux; l'inégalité

des positions est jusqu'à présent la loi du monde; chacun veut monter,

aucun ne veut descendre. S'il en était autrement, le peuple resterait à

l'état de brute. Dieu merci, le peuple veut grandir, et il grandit, quoi

qu'on fasse pour l'en empêcher. Moi-même, je cherche à parvenir, à

posséder quelque chose, à ne pas obéir toujours, à être libre, enfin!

Mais à quelque félicité que je puisse arriver, il ne me semble pas que

je doive oublier le point d'où je serai parti. L'injuste hasard fait

rester dans la misère bien des gens qui mériteraient aussi bien que moi,

et mieux que moi, peut-être, d'en sortir. Voilà pourquoi je ne

mépriserai jamais ceux que j'aurai laissés derrière moi, et ne cesserai

pas de les aimer de toute mon âme et de les aider de tout mon pouvoir.

«Je sais bien que tu fuis tes frères d'origine sans les mépriser, sans

les haïr; tu te déplais avec eux, et tu les obligerais pourtant dans

l'occasion; mais, prends-y garde! il y a un peu d'orgueil mal entendu

dans cette espèce d'affection protectrice, et, si elle devient légitime

un jour, songe qu'à l'heure qu'il est, elle pourrait bien être déplacée.

Tu as plus d'intelligence et de savoir-vivre que la plupart d'entre

nous, je l'accorde; mais est-ce là une supériorité bien réelle? Tel

pauvre diable qui aura plus de sagesse, de vertu ou de courage que toi,

n'aura-t-il pas le droit de se croire au moins ton égal, quand même il

aurait la parole brusque et le langage vulgaire?

«Il t'arrivera plus d'une fois, dans ta carrière d'artiste, d'avoir à

prendre patience devant l'impertinence des riches; et même, si je ne me

trompe, la vie des artiste doit être une attention continuelle à

préserver le mérite personnel des dédains du mérite imaginaire attaché à

la naissance, au pouvoir et à la fortune.

«Cependant, tu t'élances vers ce monde-là, sans effroi et sans honte; tu

acceptes le défi d'avance, tu vas te mesurer avec la vanité amère des

grands; d'où vient donc que cela te semble moins blessant et moins rude

que la familiarité naïve des petits? J'excuserais plus volontiers

l'offense d'un ignorant que celle d'un raffiné, et je me sentirais plus

à l'aise au milieu des coups de poing de mes camarades que sous les

gracieux quolibets de mes prétendus supérieurs.

«Est-ce l'ennui qui te chasse du milieu de nous? Est-ce parce que nous

avons peu d'idées et point d'art pour les exprimer? Mais nous avons

peut-être autre chose qui t'intéresserait, si tu le comprenais. Cette

simplicité que nous caractérise a son beau côté, qui devrait frapper de

respect et d'attendrissement ceux qui l'ont perdue. Sont-ce les défauts,

les vices mêmes qui se rencontrent parmi nous, que te soulèvent le coeur

de dégoût? Mais ces vices que me font mal à voir, et dont je veille sans

cesse à me préserver, les hautes classes en sont-elles exemptes? De ce

qu'elles les cachent mieux, ou de ce que, chez elles, le dévergondage de

l'esprit colore et stimule celui des sens, s'ensuit-il que ces vices

soient plus tolérables? Ils ont beau se cacher, ces heureux du siècle,

leurs fautes, leurs crimes transpirent jusqu'à nous, et c'est souvent,

presque toujours parmi nous qu'ils cherchent leurs complices ou leurs

victimes.

«Va, Michel, travaille, espère, monte, mais que ce ne soit pas au

détriment de l'esprit de justice et de bonté; car, alors, si tu

grandissais dans l'opinion de quelques-uns, tu descendrais à proportion

dans l'estime de la plupart.

--«Tout ce que tu dis est vrai et sage, répondit Michel; mais la

conclusion est-elle bien posée? Dois-je poursuivre la carrière des arts,

et faire en même temps ma société exclusive, ou du moins préférée, de

ces ouvriers parmi lesquels le sort m'a fait naître? Tu verras, si tu y

songes bien, que cela est incompatible, que les oeuvres de l'art sont

dans la main des riches, qu'eux seuls possèdent, achètent et commandent

des tableaux, des statues, des vases, des ouvrages de ciselure et de

gravure. Pour être employé par eux, il faut bien vivre avec eux, comme

eux; sinon l'oubli, l'obscurité, la misère sont le partage du génie. Nos

pères, les nobles artisans de la renaissance et du moyen âge, étaient à

la fois des artistes et des ouvriers. Leur position était nette, et le

plus ou moins de talent la faisait plus ou moins brillante. Aujourd'hui,

tout est changé. Les artistes sont plus nombreux et les riches sont

moins grands seigneurs. Le goût s'est corrompu, les Mécènes ne s'y

connaissent plus. On bâtit moins de palais: pour un musée qui se forme,

trente sont vendus en détail pour payer des dettes, ou parce que les

héritiers des grandes maisons préfèrent l'argent aux monuments du génie.

Il ne suffit donc plus d'être un homme supérieur pour trouver de

l'emploi et de l'honneur dans son métier. C'est le hasard et encore plus

souvent l'intrigue, qui font que quelques-uns naviguent, tandis que

beaucoup d'autres, qui peut-être valaient mieux, sont submergés.

«Pourtant je ne me fie point au hasard, et ma fierté se refuse à

l'intrigue. Que ferai-je donc? Attendrai-je que quelque amateur apprécie

une figure de décor assez largement conçue, sur une toile peinte à la

colle, et qu'il en soit assez frappé pour venir le lendemain me chercher

au cabaret afin de me commander un tableau? Cette bonne fortune peut

m'arriver une fois sur cent: mais encore, le jour où elle m'arrivera, il

faudra que je doive mon pain à la protection du riche, que aura commencé

à s'intéresser à moi. Tôt ou tard, il faudra bien que je me courbe

devant lui et que je le prie de me recommander aux autres.

«Ne vaut-il pas mieux que, le plus tôt possible, et dès que je serai sûr

de moi-même, je quitte l'échelle et le tablier, que je prenne

l'extérieur d'un homme qui ne mendie point, et que je me présente, le

front levé, parmi les riches? Si je sors du cabaret bras dessus, bras

dessous, avec les joyeux compagnons de la scie ou de la truelle, il est

évident que je ne pourrai pas entrer dans le palais comme un hôte, mais

comme un salarié; et qu'aujourd'hui même, si je voulais aborder une de

ces belles dames et l'inviter à danser, je serais bafoué et chassé au

bout d'un quart d'heure. Un temps doit venir pourtant où elles me feront

des avances, et où mon talent sera pour moi un titre qui pourra lutter

avec avantage contre celui de duc ou de marquis, dans les succès de ce

monde-là. Mais c'est à la condition que mes habitudes et mes manières

auront pris l'empreinte et le cachet de l'aristocratie. Il faudra que je

sois ce qu'ils appellent un homme de bonne compagnie; autrement, je

serais en vain un homme de génie; personne ne s'en aviserait.

«Je ne ferai donc mon chemin, comme artiste, qu'en détruisant en moi

l'artisan. Il faut que j'arrive à être libre possesseur de mes oeuvres,

et à les vendre comme fait un propriétaire, au lieu de les exécuter

comme fait un journalier. Eh bien! pour cela, il faut que j'aie de la

réputation, et la réputation aujourd'hui, ne vient pas chercher

l'artiste au fond de son grenier; il est obligé de se la donner lui-même

en payant de sa personne, en fréquentant ceux qui la dispensent, en la

réclamant comme un droit et non en l'implorant comme une aumône. Vois,

Magnani, si je puis sortir de ce dilemme! Pourtant, je souffre

mortellement, je te le jure, en songeant qu'il faut que je renie en

quelque sorte la race de mes pères, et que je dois me laisser accuser de

sottise et d'impudence par des hommes dont je me sens le frère et l'ami.

Tu vois bien qu'il faut que je m'éloigne d'un pays où la popularité de

mon père rendrait ce divorce plus choquant pour les autres et plus

douloureux pour moi-même que partout ailleurs. J'y suis venu remplir un

devoir, expier des égarements; mais quand ma tâche sera remplie, il faut

que je retourne à Rome, et que, de là, je parcoure le monde sous le

déguisement peut-être anticipé d'un homme libre. Si je ne le fais point,

adieu tout mon avenir; j'y puis renoncer dès aujourd'hui.

--«Oui! oui! je comprends, reprit Magnani, il faut s'affranchir à tout

prix. Le travail du journalier c'est le servage; l'oeuvre de l'artiste

c'est le titre d'homme. Tu as raison, Michel, c'est ton droit, par

conséquent ton devoir et ta destinée. Mais qu'elle est sombre et cruelle

la destinée des hommes intelligent! Quoi, répudier sa famille, quitter

sa terre natale, jouer une sorte de comédie pour se faire accepter des

étrangers, prendre le masque pour recevoir la couronne, entrer en guerre

contre les pauvres qui vous condamnent et les riches qui vous admettent

à peine! C'est affreux, cela! c'est à dégoûter de la gloire! Qu'est-ce

donc que la gloire pour qu'on l'achète à ce prix?

[Illustration: Il avoua tout à Magnani. (Page 30.)]

--«La gloire, comme on l'entend dans le sens vulgaire, n'est rien en

effet, mon ami, répondit Michel avec feu, si ce n'est rien de plus que

le petit bruit qu'un homme peut faire dans le monde. Honte à celui qui

trahit son sang et brise ses affections pour satisfaire sa vanité! Mais

la gloire, telle que je la conçois, ce n'est pas cela! C'est la

manifestation et le développement du génie qu'on porte en soi. Faute de

trouver des juges éclairés, des admirateurs enthousiastes, des critiques

sévères, et même des détracteurs envieux, faute enfin de goûter tous les

avantages, de recevoir tous les conseils et de subir toutes les

persécutions que soulève la renommée, le génie s'éteint dans le

découragement, l'apathie, le doute ou l'ignorance de soi-même. Grâce à

tous les triomphes, à tous les combats, à toutes les blessures qui nous

attendent dans une haute carrière, nous arrivons à faire de nos forces

le plus magnifique usage possible, et à laisser, dans le monde de la

pensée, une trace puissante, ineffaçable, à jamais féconde. Ah! celui

qui aime vraiment son art veut la gloire de ses oeuvres, non pas pour que

son nom vive, mais pour que l'art ne meure point. Et que m'importerait

de n'avoir pas les lauriers de mon patron Michel-Ange, si je laissais à

la postérité une oeuvre anonyme comparable à celle du _Jugement dernier_!

Faire parler de soi est plus souvent un martyre qu'un enivrement.

L'artiste sérieux cherche ce martyre et l'endure avec patience. Il sait

que c'est la dure condition de son succès; et son succès, ce n'est pas

d'être applaudi et compris de tous, c'est de produire et de laisser

quelque chose en quoi il ait foi lui-même. Mais qu'as-tu, Magnani? tu es

triste et ne m'écoutes plus?»

XIII.

AGATHE.

«Je t'écoute, Michel, je t'écoute beaucoup, au contraire, répondit

Magnani, et je suis triste parce que je sens la force de ton

raisonnement. Tu n'es pas le premier avec lequel je cause de ces

choses-là: j'ai déjà connu plus d'un jeune ouvrier qui aspirait à

quitter son métier, à devenir commerçant, avocat, prêtre ou artiste; et,

il est vrai de dire que, tous les ans, le nombre de ces déserteurs

augmente. Quiconque se sent de l'intelligence parmi nous se sent

aussitôt de l'ambition, et jusqu'ici, j'ai combattu avec force ces

velléités dans les autres et dans moi-même. Mes parents, fiers et

entêtés comme de vieilles gens et de sages travailleurs qu'ils étaient,

m'ont enseigné, comme une religion, de rester fidèle aux traditions de

famille, aux habitudes de caste; et mon coeur a goûté cette morale sévère

et simple. Voilà pourquoi j'ai résolu, en brisant parfois mon propre

élan, de ne pas chercher le succès hors de ma profession; voilà pourquoi

aussi j'ai rudement tancé l'amour-propre de mes jeunes camarades

aussitôt que je l'ai vu poindre; voilà pourquoi mes premières paroles de

sympathie et d'intérêt pour toi ont été des avertissements et des

reproches.

[Illustration: Son père faisant une partie de flageolet à l'orchestre.

(Page 35.)]

«Il me semble que jusqu'à toi j'ai eu raison, parce que les autres

étaient réellement vaniteux, et que leur vanité tendait à les rendre

ingrats et égoïstes. Je me sentais donc bien fort pour les blâmer, les

railler et les prêcher tour à tour. Mais avec toi je me sens faible,

parce que tu es plus fort que moi dans la théorie. Tu peins l'art sous

des couleurs si grandes et si belles, tu sens si fortement la noblesse

de sa mission, que je n'ose plus te combattre. Il me semble que toi, tu

as droit de tout briser pour parvenir, même ton coeur, comme j'ai brisé

le mien pour rester obscur... Et pourtant ma conscience n'est pas

satisfaite de cette solution. Cette solution ne m'en paraît pas une.

Voyons, Michel, tu es plus savant que moi; dis moi qui de nous deux a

tort devant Dieu.

--Ami, je crois que nous avons tous deux raison, répondit Michel. Je

crois qu'à nous deux, dans ce moment, nous représentons ce qui se passe

de contradictoire, et pourtant de simultané, dans l'âme du peuple, chez

toutes les nations civilisées. Tu plaides pour le sentiment. Ton

sentiment fraternel est saint et sacré. Il lutte contre mon idée: mais

l'idée que je porte en moi est grande et vraie: elle est aussi sacrée,

dans son élan vers le combat, que l'est ton sentiment dans sa loi de

renoncement et de silence. Tu es dans le devoir, je suis dans le droit.

Tolère-moi, Magnani, car moi, je te respecte, et l'idéal de chacun de

nous est incomplet s'il ne se complète par celui de l'autre.

--Oui, tu parles de choses abstraites, reprit Magnani tout pensif, je

crois te comprendre; mais dans le fait, la question n'est pas tranchée.

Le monde actuel se débat entre deux écueils, la résignation et la lutte.

Par amour pour ma race, je voudrais souffrir et protester avec elle. Par

le même motif peut-être, tu veux combattre et triompher en son nom. Ces

deux moyens d'être homme semblent s'exclure et se condamner

mutuellement. Qui doit prévaloir devant la justice divine, du sentiment

ou de l'idée? Tu l'as dit: «Tous deux!» Mais sur la terre, où les hommes

ne se gouvernent point par des lois divines, où trouver l'accord

possible de ces deux termes? Je le cherche en vain!

--Mais à quoi bon le chercher? dit Michel, il n'existe pas sur la terre

à l'heure qu'il est. Le peuple peut s'affranchir et s'illustrer en masse

par les glorieux combats, par les bonnes moeurs, par les vertus civiques,

mais individuellement, chaque homme du peuple a une destinée

particulière: à celui qui se sent né pour toucher les coeurs, de vivre

fraternellement avec les simples; à celui qui se sent appelé à éclairer

les esprits, de chercher la lumière, fût-ce dans la solitude, fût-ce

parmi les ennemis de sa race. Les grands maîtres de l'art ont travaillé

matériellement pour les riches, mais moralement pour tous les hommes,

car le dernier des pauvres peut puiser dans leurs oeuvres le sentiment et

la révélation du beau. Que chacun suive donc son inspiration et obéisse

aux vues mystérieuses de la Providence à son égard! Mon père aime à

chanter de généreux refrains dans les tavernes; il y électrise ses

compagnons; ses récits, sur un banc, au coin de la rue, sa gaieté et son

ardeur au chantier, dans le travail en commun, font grandir tous ceux

qui le voient et l'entendent. Le ciel l'a doué d'une action immédiate,

par les moyens les plus simples, sur la fibre vitale de ses frères,

l'enthousiasme dans le labeur, l'expansion dans le repos. Moi, j'ai le

goût des temples solitaires, des vieux palais riches et sombres, des

antiques chefs-d'oeuvre, de la rêverie chercheuse, des jouissances

épurées de l'art. La société des patriciens ne m'alarme pas. Je les

trouve trop dégénérés pour les craindre; leurs noms sont à mes yeux une

poésie qui les relève à l'état de figures, d'ombres si tu veux, et

j'aime à passer en souriant parmi ces ombres qui ne me font point peur.

J'aime les morts; je vis avec le passé; et c'est par lui que j'ai la

notion de l'avenir; mais je t'avoue que je n'ai guère celle du présent,

que le moment précis où j'existe n'existe pas pour moi, parce que je

vais toujours fouillant en arrière, et poussant en avant toutes les

choses réelles. C'est ainsi que je les transforme et les idéalise. Tu

vois bien que je ne servirais pas aux mêmes fins que mon père et toi, si

j'employais les mêmes moyens. Ils ne sont pas en moi.

«Michel, dit Magnani en se frappant le front, tu l'emportes! Il faut

bien que je t'absolve, et que je te délivre de mes remontrances! Mais je

souffre, vois-tu, je souffre beaucoup! Tes paroles me font un grand mal!

--Et pourquoi donc, cher Magnani?

--C'est mon secret, et pourtant je veux te le dire sans en trahir la

sainteté. Crois-tu donc que, moi aussi, je n'aie pas quelque ambition

permise, quelque désir secret et profond de m'affranchir de la servitude

où je vis? Ignores-tu que tous les hommes ont au fond du coeur le désir

d'être heureux? Et crois-tu que le sentiment d'un sombre devoir me fasse

nager dans les délices?

«Tiens! juge de mon martyre. J'aime éperdûment, depuis cinq ans, une

femme que son rang dans le monde place aussi loin de moi que le ciel

l'est de la terre. Ayant toujours regardé comme impossible qu'elle eût

seulement un regard de compassion pour moi, je me suis rattaché à

l'enthousiasme de ma souffrance, de ma pauvreté, de ma nullité forcée

parmi les hommes. C'est avec une sorte d'amertume que j'ai résolu de ne

point imiter ceux qui veulent parvenir et qui s'exposent à être bafoués

en haut et en bas. Si j'étais de ceux-là, pensais-je, un jour viendrait

peut-être où je pourrais porter galamment à mes lèvres la main de celle

que j'adore. Mais dès que j'ouvrirais la bouche pour trahir le mystère

de ma passion, je serais sans doute repoussé, raillé, foulé aux pieds;

j'aime mieux rester perdu dans la poussière de mon métier, et ne jamais

élever jusqu'à elle des prétentions insensées. J'aime mieux qu'elle

croie à jamais impossible une aspiration de moi vers elle! Au moins,

sous la livrée de l'ouvrier, elle respectera ma souffrance ignorée; elle

ne l'envenimera point en la découvrant, en rougissant de l'avoir

inspirée, en croyant nécessaire de s'en préserver. A l'heure qu'il est,

elle passe près de moi comme à côté d'une chose qui lui est

indifférente, mais qu'elle ne se croirait pas le droit d'insulter et de

briser. Elle me salue, me sourit et me parle comme à un être d'une autre

nature que la sienne: il n'y paraît point, mais cet instinct est en

elle, je le sens et m'en rends compte. Du moins elle ne songe pas à

m'humilier, elle ne le voudrait pas; et, moins j'ai l'orgueil de lui

plaire, moins je crains qu'elle ne m'outrage par sa pitié. Tout cela

changerait si j'étais peintre ou poëte, si je lui présentais son

portrait fait de ma main tremblante, ou un sonnet de ma façon en son

honneur; elle sourirait autrement, elle me parlerait autrement. Il y

aurait de la réserve, de la raillerie ou de la compassion dans sa bonté,

soit que j'eusse réussi ou échoué dans ma tentative d'art. Oh! que cela

m'éloignerait d'elle et me ferait descendre plus bas que je ne suis!

J'aime mieux être l'ouvrier qui lui rend service en lui vendant l'emploi

de ses bras, que le débutant qu'elle protégerait comme faible ou qu'elle

plaindrait comme fou!

--Je t'approuve, ami, dit Michel, devenu pensif à son tour. J'aime ta

fierté, et je crois que ce serait un bon exemple à suivre, même dans ma

position et avec les projets que je nourris, d'ailleurs, si j'étais

tenté de chercher l'amour au delà de certains obstacles, absurdes, il

est vrai, mais énormes!

Le Piccinino · 第 8 / 39 段