Michel vit passer quelques jeunes ouvriers de sa connaissance. Ils

vaquaient au service qu'ils avaient accepté, et se faisaient remarquer

par leur bonne mine et quelque chose de pittoresque dans l'arrangement

de leur toilette de gala. L'intendant les avait choisis évidemment parmi

les plus _présentables_, et ils le savaient bien: car, eux aussi, se

maniéraient ingénument: l'un avançait alternativement chaque épaule pour

en déployer la vaste carrure; l'autre ne perdait pas un pouce de sa

haute taille en passant auprès de maint petit grand personnage; un

troisième raidissait l'arc de ses sourcils pour montrer aux belles dames

un oeil brillant comme l'escarboucle.

Michel s'étonna de voir ces garçons se transformer de la sorte et perdre

les avantages de leur belle prestance ou de leur agréable extérieur par

une affectation involontaire, mais à coup sûr ridicule. «Je savais bien,

pensa-t-il, que tous les hommes cherchaient ardemment l'approbation dans

quelque classe et dans quelque genre que ce fût. Mais pourquoi ce besoin

d'attirer les regards nous ôte-t-il tout à coup le charme ou la dignité

de nos manières? Serait-ce que le désir est immodéré, ou que le but est

méprisable? Faut-il nécessairement que la beauté s'ignore pour ne rien

perdre de son éclat? Ou bien suis-je seul doué d'une insupportable

clairvoyance? Où est le plaisir enthousiaste que je croyais trouver ici?

Au lieu de subir l'action des autres, j'exerce la mienne sur moi-même

pour juger sèchement tout ce qui frappe mes regards et m'ôter toute

jouissance extérieure!»

A tant regarder et à tant comparer, Michel avait oublié le principal but

de sa présence au bal. Il se rappela enfin qu'il voulait surtout étudier

avec calme une certaine figure, et il allait se disposer à monter le

grand escalier et à parcourir l'intérieur du palais, où tout était

ouvert et éclairé, lorsqu'en se retournant il vit, à deux pas de lui, un

détail de la fête, dont il avait oublié d'observer l'effet.

C'était une grotte en rocaille, qui formait, sous le profil du grand

escalier, un assez vaste enfoncement. Lui-même avait orné de

coquillages, de branches de corail et de plantes pittoresques ce frais

réduit, au fond duquel une naïade d'albâtre versait son urne dans une

vaste conque toujours pleine d'eau limpide et courante.

Le goût que Michel avait montré dans tous les détails dont il avait été

chargé, avait déterminé le majordome à lui laisser arranger beaucoup de

choses à sa guise; et, comme il avait trouvé cette naïade charmante, il

s'était plu à placer dans sa grotte les plus jolis vases, les plus

fraîches guirlandes et les plus beaux tapis. Il avait bien perdu une

heure à encadrer la conque nacrée d'une bordure de mousse fine et douce

comme du velours, à choisir et à disposer avec grâce et mollesse des

touffes d'iris, de nénuphar; et de ces longues feuilles rubanées qui

s'harmonisent si bien avec les mouvements onduleux des eaux courantes.

Maintenant la grotte était éclairée d'une pâle lumière cachée derrière

des feuillages, et, comme tout le monde était occupé à voir la danse,

l'entrée en était libre. Michel y entra furtivement; mais, à peine y

eut-il fait trois pas, qu'il vit au fond une personne assise ou plutôt

couchée, dans le demi-jour, aux pieds de la naïade. Il se dissimula

précipitamment derrière une saillie du rocher, et il allait se retirer

lorsqu'une invincible fascination le retint.

XI.

LA GROTTE DE LA NAIADE.

La princesse Agathe était assise sur un divan de velours sombre, où sa

forme élégante et noble se dessinait pâle comme une ombre au clair de la

lune. Michel la voyait de profil, dans la demi-teinte, et un reflet de

la lumière voilée, placée derrière elle, dessinait avec une admirable

pureté cette silhouette fine et suave comme celle d'une jeune vierge. Sa

longue et ample robe blanche prenait, sous cette molle clarté, toutes

les nuances de l'opale, et les diamants de sa couronne lançaient des

feux changeants tantôt comme le saphir, tantôt comme l'émeraude. Cette

fois, Michel perdit tout à fait la notion qu'il avait pu prendre de son

âge à la première vue. Il lui sembla que c'était une enfant, et, quand

il se souvint qu'il lui avait attribué une trentaine d'années, il se

demanda si c'était un rayon céleste qui la transfigurait désormais, ou

une lueur infernale dont, comme une magicienne, elle savait s'envelopper

pour tromper les sens.

Elle paraissait fatiguée et accablée. Pourtant son attitude était chaste

et sa figure sereine. Elle respirait son bouquet de cyclamen et jouait

languissamment avec son éventail. Michel la regarda longtemps avant

d'entendre, ou, du moins, d'attacher un sens aux paroles qu'elle disait.

Il la trouvait plus belle qu'aucune des beautés qu'il venait d'examiner

avec tant d'attention, et il ne pouvait se rendre compte de l'admiration

sans mélange et sans bornes qu'elle lui inspirait. Il s'efforçait en

vain de se faire à lui-même le détail de ses traits et l'analyse de ses

charmes; il n'en venait point à bout. Il semblait qu'elle nageât dans un

fluide magique qui la préservait d'être étudiée comme une autre femme.

De temps en temps, croyant l'avoir comprise, il fermait les yeux et

tâchait de faire son portrait dans sa mémoire, de la dessiner en

imagination, avec des traits de feu, sur ce voile noir qu'il tendait

lui-même devant lui en abaissant ses paupières. Mais, alors, il ne

voyait plus que des lignes confuses et ne se représentait aucune figure

distincte. Il était forcé de rouvrir les yeux à la hâte et de la

contempler avec anxiété, avec délices, avec surprise surtout.

Car il y avait en elle quelque chose d'inouï. Elle était naturelle;

seule de toutes les femmes que Michel venait de voir, elle ne paraissait

pas songer à elle-même; elle ne s'était composé aucun air, aucun

maintien; elle ne savait pas ou ne voulait pas savoir ce qu'on penserait

d'elle, ce qu'on sentirait pour elle en la regardant: elle avait la

tranquillité d'un esprit détaché de toutes les choses humaines, et

l'abandon qu'elle aurait eu dans une solitude complète.

Et pourtant elle était parée comme une vraie princesse; elle donnait un

bal, elle étalait son luxe, elle jouait son rôle de grande dame et de

femme du monde, tout comme une autre, apparemment. Pourquoi donc cet air

de madone, cette méditation intérieure, ou ce ravissement de l'âme

au-dessus des vanités terrestres?

Elle était une énigme vivante pour l'imagination inquiète du jeune

artiste. Quelque chose de plus étrange encore le bouleversait, c'est

qu'il lui semblait ne pas l'avoir vue ce jour-là pour la première fois.

Où pouvait-il l'avoir déjà rencontrée? Il rassemblait en vain tous ses

souvenirs. Lorsqu'il était arrivé à Catane, son nom même avait été

nouveau pour lui. Une personne d'aussi grande maison et si remarquable

par sa richesse, sa beauté et sa réputation de vertu, n'avait pu venir à

Rome incognito. Michel se creusait l'esprit. Il ne se rappelait aucune

circonstance où il eût pu la voir; d'autant plus qu'en la regardant, il

ne se figurait pas la connaître un peu, mais la connaître intimement

depuis longtemps, depuis qu'il était au monde.

Quand il eut bien cherché, il se dit qu'il y avait à cela une raison

abstraite. C'est qu'elle était le vrai type de beauté qu'il avait

toujours rêvé sans pouvoir le saisir et le produire. C'était un lieu

commun poétique. Il lui fallait bien s'en contenter, faute de mieux.

Mais la princesse n'était pas seule, car elle parlait, et Michel

s'aperçut bientôt qu'elle était là, tête à tête avec un homme. C'était

certainement une raison pour l'engager à se retirer, mais la retraite

était difficile. Pour conserver à la grotte son obscurité mystérieuse et

empêcher l'éclat des lumières de la salle de bal d'y pénétrer, on avait

masqué l'entrée par un grand rideau de velours bleu, que notre curieux

venait, par le plus grand hasard du monde, d'écarter un peu pour passer,

sans que les deux personnes occupées à causer y fissent attention.

L'entrée de cette grotte, étant de moitié moins grande que l'intérieur,

formait un cadre, non de rochers factices, comme cela pourrait être

arrangé chez nous, dans nos imitations de _rococo_, mais de véritables

blocs de lave vitrifiés ou nuancés de diverses couleurs, échantillons

étranges et précieux qu'on avait recueillis jadis dans le cratère même

du volcan, pour les enchâsser comme des joyaux dans la maçonnerie. Cette

corniche brillante formait donc une saillie assez considérable pour

cacher Michel, qui pouvait regarder à travers ses anfractuosités. Mais,

pour sortir tout à fait, il fallait encore toucher au rideau, et, cette

fois, il était difficile d'espérer que la princesse ou son interlocuteur

fussent assez distraits pour ne pas s'en apercevoir.

Michel s'avisa de tout cela trop tard pour réparer son imprudence. Il

n'était plus temps de sortir naturellement, comme il était entré. Et

puis, il était cloué à sa place par une inquiétude et une curiosités

ardentes. Cet homme, qui était là, c'était sans doute l'amant de la

princesse.

C'était un homme de trente-cinq ans environ, d'une haute stature et

d'une figure grave et douce, admirablement belle et régulière. Dans sa

manière d'être assis en face d'Agathe, à une distance qui tenait le

milieu entre le respect et l'intimité, il n'y avait pourtant rien à

reprendre; mais quand Michel eut recouvré assez de sang-froid pour

entendre les paroles qui frappaient ses oreilles, il crut voir un indice

certain d'affection partagée dans cette phrase que prononça la

princesse:

--Dieu merci, personne ne s'est encore avisé de lever ce rideau et de

découvrir cette retraite charmante: malgré l'espèce de coquetterie que

je pourrais mettre à y conduire mes hôtes (car elle est décorée à ravir,

ce soir), je voudrais pouvoir y passer cette nuit toute seule, ou avec

vous, marquis, pendant que le bal, le bruit et la danse iraient leur

train derrière le rideau.

Le marquis répondit, d'un ton qui n'indiquait pas un homme avantageux:

--Vous auriez dû faire fermer tout à fait la grotte, par une porte dont

vous auriez eu la clé, et vous en faire un salon réservé, où vous seriez

venue de temps en temps vous reposer de la chaleur, de la lumière et des

compliments. Vous n'êtes plus habituée au monde, et vous avez trop

compté sur vos forces. Vous serez horriblement fatiguée demain matin.

--Je le suis déjà; mais ce n'est pas le monde et le bruit qui m'ont

brisée ainsi en un instant.

--Cela, je le conçois, chère amie, dit le marquis en pressant

fraternellement la main d'Agathe dans les siennes. Tâchez de vous en

distraire, du moins pour quelques heures, afin qu'il n'y paraisse point;

car vous ne pouvez échapper aux regards, et, hormis cette grotte, vous

ne vous êtes pas laissé, dans tout votre palais, un coin où vous

puissiez vous réfugier, sans traverser une foule de salutations

obséquieuses, de regards curieux...

--Et de phrases banales dont je me sens déjà le coeur affadi, répondit la

princesse en s'efforçant de sourire. Comment peut-on aimer le monde,

marquis! concevez-vous cela?

--Je le conçois pour les gens satisfaits d'eux-mêmes, qui croient

toujours avoir du profit à se montrer.

--Tenez, le bal est charmant ainsi, à distance, quand on ne le voit pas,

et qu'on n'y est pas vu. Ce bourdonnement, cette musique qui nous

arrivent, et l'idée qu'on s'amuse ou qu'on s'ennuie là-bas, sans que

nous soyons forcés de nous en mêler, ont du piquant et presque de la

poésie.

--On dit pourtant aujourd'hui que vous allez vous réconcilier avec le

monde, et que cette fête splendide à laquelle vous a décidé l'amour des

bonnes oeuvres, va vous donner le goût d'en donner ou d'en voir d'autres.

Enfin, c'est un bruit que vous allez changer toutes vos habitudes, et

reparaître comme un astre trop longtemps éclipsé.

--Et pourquoi dit-on une si étrange chose?

--Ah! pour vous répondre, il faudrait que je me fisse l'écho de tous les

éloges que vous n'avez pas voulu recueillir, et je n'ai pas l'habitude

de vous dire même des vérités, quand cela pourrait ressembler à des

fadeurs.

--Je vous rends cette justice, et je vous autorise, ce soir, à me redire

tout ce que vous avez entendu.

--Eh bien! l'on dit que vous êtes encore plus belle que toutes celles

qui se donnent de la peine pour le paraître; que vous effacez les femmes

les plus brillantes et les plus admirées, par une certaine grâce qui

n'appartient qu'à vous, et par un air de simplicité noble qui vous gagne

tous les coeurs. On recommence à s'étonner que vous viviez dans la

solitude, et... faut-il tout dire?

--Oui, tout absolument.

--On dit (je l'ai entendu de mes oreilles, en coudoyant des gens qui ne

me croyaient pas si près): «Quelle fantaisie singulière a-t-elle donc de

ne pas épouser le marquis de la Serra?»

--Allez, allez, marquis, dites encore, ne craignez rien; on dit sans

doute que j'ai d'autant plus de tort que vous êtes mon amant?

--Non, Madame, on ne dit point cela, répondit le marquis d'un ton

chevaleresque, et on ne le dira point tant qu'il me restera une langue

pour le nier et un bras pour venger votre honneur.

--Excellent et admirable ami! dit la princesse en lui tendant la main;

tu prends cela trop au sérieux. Je parie bien que tout le monde dit et

pense que nous nous aimons.

--On peut dire et penser que je vous aime, puisque c'est la vérité, et,

qu'à la longue, la vérité perce toujours. C'est pour cela qu'on sait

aussi que vous ne m'aimez point.

--Noble coeur! Mais, a présent moins que jamais... Demain je te parlerai

de cela plus que je ne l'ai fait encore. Il le faut. Je te dirai tout.

Ce n'est pas ici le lieu et le moment. Il faut que je reparaisse dans ce

bal où l'on s'étonne peut-être de ne me point voir.

--Êtes-vous assez reposée, assez calme?

--Oui; maintenant je puis reprendre mon masque d'impassibilité.

--Ah! il t'en coûte peu de le prendre, femme terrible! s'écria le

marquis en se levant et en pressant convulsivement contre sa poitrine le

bras qu'elle venait d'appuyer sur le sien. Au fond de l'âme, tu es aussi

invulnérable qu'à la surface.

--Ne dites pas cela, marquis, dit la princesse en l'arrêtant et en le

regardant avec des yeux clairs qui firent tressaillir Michel. Dans ce

moment solennel de ma vie, c'est une cruauté dont vous ne sentez pas la

portée. Demain, pour la première fois, depuis douze ans que nous nous

parlons sans nous comprendre, vous me comprendrez parfaitement! Allons!

ajouta-t-elle en secouant sa tête charmante, comme pour en chasser les

pensées sérieuses, allons danser! Mais, auparavant, disons adieu à cette

naïade si bien éclairée, et à cette grotte charmante, qui sera bientôt

profanée par la foule des indifférents.

--Est-ce le vieux Pier-Angelo qui l'a si bien ornée? demanda le marquis,

en se tournant vers la naïade.

--_Non_, répondit la princesse, _c'est lui!_

Et, s'élançant dans le bal, comme par l'effet d'une résolution

courageuse, elle tira brusquement le rideau et le rejeta sur Michel,

qui, par un hasard inespéré, se trouva ainsi doublement caché au moment

où elle passait près de lui.

Le trouble que sa situation personnelle lui causait fut à peine dissipé,

qu'il entra dans la grotte, et, s'y voyant seul, il se laissa tomber sur

le divan, à côté de la place que venait d'y occuper la princesse. Tout

ce qu'il avait entendu l'avait agité singulièrement; mais toutes les

réflexions qu'il eût pu faire étaient dominées maintenant par le dernier

mot que cette femme étrange venait de prononcer.

Ce mot eût pu être une énigme pour un jeune homme tout à fait humble et

candide: _Non, ce n'est pas Pier-Angelo, c'est lui!_ Quelle mystérieuse

réponse, ou quelle distraction singulière! Mais, pour Michel, ce n'était

pas une distraction: ce _lui_ ne se rapportait pas à Pier-Angelo, mais à

lui-même. Pour la princesse, il était donc _celui_ qu'on n'a pas besoin

de nommer, et c'est avec cette concision énergique qu'elle le désignait

à un homme épris d'elle.

Cette inexplicable parole, et les réticences qui l'avaient précédée, le

refus qu'elle avait fait d'aimer le marquis, ce _moment solennel de sa

vie_ dont elle avait parlé, _cette émotion terrible_ qu'elle disait

avoir éprouvée dans la soirée, cette confidence importante qu'elle

devait faire le lendemain, tout cela se rapportait-il donc à Michel?

Quand il se rappelait l'incroyable regard qu'elle avait jeté sur lui en

le voyant pour la première fois avant l'ouverture du bal, il était tenté

de se livrer aux plus folles présomptions. Il est vrai qu'en parlant au

marquis, il y avait eu un instant où ses yeux rêveurs avaient brillé

aussi d'un éclat extraordinaire; mais il ne semblait pas à Michel qu'ils

eussent alors la même expression que lorsqu'ils avaient plongé dans les

siens. Regard pour regard il aimait encore mieux celui qu'il avait

obtenu.

Qui pourrait raconter les étranges et magnifiques romans que, pendant un

quart d'heure, forgea la cervelle de ce téméraire enfant? Ils étaient

tous bâtis sur la même donnée, sur le génie extraordinaire d'un jeune

artiste qui s'ignorait lui-même, et qui venait de se révéler subitement

dans une grande et vive peinture de décor. La belle princesse qui avait

fait exécuter cet essai, était venue souvent, à la dérobée, pendant huit

jours, examiner les progrès de l'oeuvre magistrale; et, pendant huit

jours que l'artiste avait fait la sieste et mangé à de certains moments,

dans de certaines salles mystérieuses du palais enchanté, cette fée

invisible était venue le contempler, tantôt de derrière un rideau,

tantôt d'une rosace du plafond. Elle s'était prise d'amour pour sa

personne, ou d'admiration pour son talent, enfin, d'un engouement

quelconque pour lui; et ce sentiment était trop vif pour qu'elle eût

trouvé le sang-froid de le lui manifester par des paroles. Son regard

lui avait tout révélé malgré elle; et lui, tremblant et bouleversé,

comment s'y prendrait-il pour lui dire qu'il avait bien compris?

Il en était là, lorsque le marquis de la Serra, l'adorateur de la

princesse, reparut tout à coup devant lui et le surprit, tenant dans ses

mains, et contemplant sans le voir, l'éventail qu'elle avait oublié sur

le divan.

--Pardon, mon cher enfant, lui dit le marquis en le saluant avec une

courtoisie charmante, je suis forcé de vous reprendre cet objet qu'une

dame redemande. Mais si les peintures chinoises de cet éventail vous

intéressent, je pourrai mettre à votre disposition une collection de

vases et d'images curieuses, où vous serez libre de choisir.

--Vous êtes beaucoup trop bon, monsieur le marquis, répondit Michel,

blessé d'un ton de bienveillance où il crut voir une impertinente

protection; cet éventail ne m'intéresse point, et la peinture chinoise

n'est pas de mon goût.

Le marquis s'aperçut fort rien du dépit de Michel, il reprit en

souriant:

--C'est apparemment que vous n'avez vu que des échantillons grossiers de

l'art de ce peuple; mais il existe des dessins coloriés, qui, malgré la

simplicité élémentaire du procédé, sont dignes, pour la pureté des

lignes et la naïveté charmante des mouvements, d'être comparés aux

étrusques. Je serais heureux de vous montrer ceux que je possède. C'est

un petit plaisir que je voudrais vous procurer et qui ne m'acquitterait

pas encore envers vous, car j'en ai eu un bien grand à voir vos

peintures.

Le marquis parlait d'un air si sincère, et il y avait sur sa noble

figure une bienveillance si marquée, que Michel, attaqué par son côté

sensible, ne put s'empêcher de lui avouer naïvement ce qu'il éprouvait.

--Je crains, dit-il, que Votre Seigneurie ne veuille m'encourager par

plus d'indulgence que je n'en mérite; car je ne suppose pas qu'elle

s'abaisse à railler un jeune artiste, au début délicat de sa carrière.

--Dieu m'en préserve, mon jeune maître! répondit M. de la Serra, en lui

tendant la main d'un air de franchise irrésistible. Je connais et

j'estime trop votre père pour n'être pas bien disposé d'avance en votre

faveur; cela, je dois l'avouer; mais, sincèrement, je puis vous affirmer

que vos peintures révèlent du génie et promettent du talent. Voyez, je

ne vous flatte pas; il y a encore de grandes fautes d'inexpérience, ou

peut-être d'emportement d'imagination, dans votre oeuvre; mais il y a un

cachet de grandeur et une originalité de conception qui ne s'acquièrent

ni ne se perdent. Travaillez, travaillez, mon jeune Michel-Ange, et vous

justifierez le beau nom que vous portez.

--Votre avis est-il partagé, monsieur le marquis, demanda Michel,

violemment lente d'amener le nom de la princesse dans cette

conversation.

--Mon avis est, je crois, celui de tout le monde. On critique vos

défauts avec indulgence, on loue de grand coeur vos qualités; on ne

s'étonne pas de vos dispositions brillantes quand on apprend que vous

êtes de Catane, et fils de Pier-Angelo Lavoratori, excellent artisan,

plein de coeur et de feu. On est bon compatriote ici, Michel-Ange! On se

réjouit du succès qu'obtient un enfant du pays, et chacun en prend

généreusement sa part. On estime tant ceux qui sont nés sur le sol

bien-aimé, qu'on oublie toutes les distinctions de caste, et que, nobles

ou paysans, ouvriers ou artistes, se pardonnent les antiques préjugés

respectifs pour confondre leurs voeux dans le sentiment de l'unité de

race.

--Oh! pensa Michel, le marquis me parle politique! Je ne connais point

ses opinions. Peut-être, s'il a deviné les sentiments de la princesse,

va-t-il travailler à me perdre! Je ne me fierai point à lui.--Puis-je

savoir de Votre Seigneurie, dit-il, si la princesse de Palmarosa a

daigné lever les yeux sur mes peintures, et si elle n'est pas trop

mécontente de mes décors?

--La princesse est enchantée, n'en doutez pas, mon cher maître, répondit

le marquis avec une merveilleuse cordialité; et, si elle vous savait

ici, elle y viendrait pour vous le dire elle-même. Mais elle est trop

occupée en ce moment pour que vous puissiez l'approcher. Demain, sans

doute, elle vous donnera les éloges que vous méritez, et vous ne perdrez

rien pour attendre... A propos, dit le marquis en se retournant, au

moment de quitter Michel, voulez vous venir voir mes peintures chinoises

et d'autres peintures qui ne sont pas sans mérite? Je serai charmé de

vous recevoir souvent. Ma maison de campagne est à deux pas d'ici.

Michel s'inclina comme pour remercier et accepter; mais, quoiqu'il eût

dû être flatté de la grâce du marquis à son égard, il demeura triste et

comme accablé. Évidemment le marquis n'était pas jaloux de lui. Il

n'était pas même inquiet.

XII.

MAGNANI.

Rien n'est si mortifiant que d'avoir cru, ne fût-ce que pendant une

heure, à une aventure romanesque, enivrante, et de s'apercevoir tout

doucement qu'on a bien pu faire un rêve absurde. Chaque nouvelle

réflexion de notre jeune artiste refroidissait sa cervelle et le

ramenait à la triste notion de la vraisemblance. Sur quoi avait-il pu

bâtir tant de châteaux en Espagne! Sur un regard qu'il avait sans doute

mal interprété, et sur une parole qu'il devait avoir mal entendue.

Toutes les raisons probantes qui donnaient un démenti formel à son

extravagante présomption se dressèrent devant lui comme une montagne, et

il se sentit retomber du ciel sur terre.

«Je suis bien fou, se dit-il enfin, de m'occuper des yeux problématiques

et des paroles inintelligibles d'une femme que je ne connais pas, et que

par conséquent je n'aime point, quand il s'agit pour moi de choses bien

autrement sérieuses. Allons donc voir si ce marquis ne m'a pas trompé,

et si tout le monde trouve qu'il y a du génie à défaut de science dans

ma peinture!

«Et cependant, se disait-il encore en quittant la grotte, il y a

toujours au fond de tout ceci quelque chose qui sent le mystère. D'où ce

marquis me connaît-il, moi qui ne l'ai jamais vu? D'où vient qu'il m'a

abordé sans hésitation, avec une telle familiarité, en m'appelant par

mon nom, comme si nous étions de vieux amis?»

Il est vrai que Michel se disait aussi: «Il a bien pu être à une

fenêtre, ou dans une église, ou sur la place publique le jour où je me

suis promené avec mon père dans la ville; ou encore, lorsque j'ai

regardé les jardins suspendus de la Sémiramis qui me fait travailler, il

pouvait être dans un de ces boudoirs si bien fermés en apparence, dont

les croisées donnent de ce côté, et où il est autorisé, sans doute, à

venir soupirer sans espoir pour ses beaux yeux fantasques.»

Le Piccinino · 第 7 / 39 段