Alors, à travers la fine et pénétrante odeur de musc qu'exhalait le

nectaire rosé de cette jolie petite plante, il lui sembla voir des

images palpables se former et se répandre autour de lui. Des femmes, des

lumières, des fleurs, des eaux jaillissantes, des diamants au feu

bleuâtre; et, à ces choses qui semblaient réelles, des choses

fantastiques se mêlaient comme dans un rêve. Les belles danseuses

antiques, que Michel avait peintes à la coupole, se détachaient

mollement de la toile, et, relevant au dessus du genou leur tunique

d'azur et de pourpre, elles se glissaient dans la foule, et lui

jetaient, en passant, des regards lascifs et de mystérieux sourires.

Enivré de désirs, il les suivait, les perdait, les cherchait encore,

saisissant à l'une sa ceinture flottante, à l'autre son peplum

transparent, mais s'épuisant en vains efforts, en vaines prières, pour

les retenir et les fixer.

Alors une femme blanche passait lentement et s'emparait seule de sa

passion vagabonde. Elle s'arrêtait devant lui et le regardait, d'abord

avec des yeux pétrifiés, qui s'animaient peu à peu et finissaient par

lui lancer des flammes dont il se sentait consumé. Immobile à ses pieds,

il la voyait se pencher sur lui. Il croyait sentir son haleine effleurer

son front; mais aussitôt la bande échevelée des courtisanes latines

l'enlaçait dans un réseau d'étoffes diaprées et l'entraînait dans un

tourbillon jusque sous les combles de la voûte. Il se trouvait alors

seul sur son échelle, barbouillé de peinture, couvert de taches,

accablé, haletant, dans une effrayante solitude, et à peine éclairé d'un

jour incertain. Le silence planait sur les salles vides et froides; il

ne lui restait de sa vision qu'une petite fleur brisée, dont il avait

épuisé le parfum à force de l'aspirer.

Cette fantasmagorie devint si pénible que Michel, effrayé, repoussa

encore une fois le cyclamen, pensant que ses émanations avaient quelque

chose de narcotique et de vénéneux. Cependant, il ne put se résoudre à

l'anéantir. Il le plaça dans un verre d'eau, et, ouvrant de nouveau sa

fenêtre:

«Pourquoi souffrir ainsi sans cause et sans but? se dit-il; est-ce un

regard de femme, est-ce la vue lointaine d'une grande fête, qui font

travailler ainsi mon imagination désordonnée? Eh bien! si la folie est

indomptable, donnons-lui carrière; sans doute, le spectacle de la

réalité va ou l'éteindre ou lui fournir des aliments nouveaux. Ou je me

calmerai ou je changerai de souffrance; qu'importe!

--Qu'as-tu donc à parler ainsi tout seul, Michel? lui dit une voix

douce, en même temps que la porte de sa petite chambre s'entr'ouvrait

derrière lui. Et Michel, en se retournant, vit sa petite soeur Mila, qui,

les pieds nus et le corps enveloppé dans une piddemia (mante brune à

l'usage des femmes du peuple), s'approchait avec précaution.

Il n'y avait rien au monde d'aussi joli, d'aussi gracieux et d'aussi

aimable que Mila. Michel l'avait toujours tendrement aimée. Cependant,

son apparition, en cet instant, lui causa un peu d'humeur.

«Que viens-tu faire ici, petite? lui dit-il, et pourquoi ne dors-tu pas?

--Dormir déjà! dit-elle, quand j'entends rouler les carrosses dans le

faubourg, et quand je vois le palais de la princesse briller là-bas

comme une étoile? Oh! je ne saurais reposer! Notre père m'avait fait

promettre de me coucher comme à l'ordinaire, et de ne pas aller courir

autour du palais avec les autres jeunes filles pour tâcher de regarder

la fête par les portes entr'ouvertes. Je m'étais donc couchée, et,

quoique ces violons, qu'on entend d'ici, me fissent sauter le coeur en

mesure, j'allais m'endormir résolument, lorsque mon amie Nenna est venue

me demander d'aller avec elle.

--Et tu veux y aller, Mila? désobéir à ton père? Courir la nuit aux

abords de cette maison entourée de valets, de mendiants et de vagabonds,

avec une petite écervelée comme Nenna? Tu ne le feras pas, je m'y

oppose!

--Eh! il n'est pas nécessaire de prendre ces grands airs paternels,

monsieur mon frère, répondit Mila d'un ton piqué. Me croyez-vous assez

folle pour écouter Nenna? Je l'ai renvoyée; elle est déjà loin d'ici, et

j'allais me rendormir quand je vous ai entendu marcher et parler. J'ai

cru que mon père était avec vous; mais, en regardant par la fente de la

porte, j'ai vu que vous étiez seul, et alors...

--Et alors, tu viens babiller pour te dispenser de t'endormir?

--Le fait est que je n'ai nulle envie de me coucher si tôt, et que le

père ne m'a pas défendu d'écouter et de regarder de loin ce qui se passe

la-bas! Oh! que cela doit être beau! On voit bien mieux de ta fenêtre

que de la mienne, Michel; laisse-moi donc rassasier mes yeux de cette

grande clarté si réjouissante!

--Non, petite. La brise est fraîche cette nuit, et tu es à peine vêtue.

Je vais fermer la fenêtre et me coucher. Fais-en autant, bonsoir.

--Tu vas te coucher, toi; et tu viens de t'habiller! à quel propos, je

te prie? Michel, tu me trompes, tu vas voir le bal, tu vas y entrer! Je

parie que tu es invité, et que tu ne m'en dis rien!

--Invité! on n'invite pas les gens comme nous à de pareilles fêtes, ma

pauvre petite! Quand nous entrons là, c'est comme ouvriers et non comme

amis.

--Qu'est-ce que cela fait, pourvu qu'on y soit? Tu y entreras donc? Oh!

que je voudrais être à ta place!

--Mais quelle est donc cette rage de voir?

--Voir ce qui est beau, Michel, n'est-ce pas tout? Quand tu dessines une

belle figure, j'ai du plaisir à la regarder peut-être plus que toi qui

l'as faite.

--Mais si tu étais là, ce serait à la condition de te tenir cachée dans

quelque petite niche, car si l'on te voyait on te ferait sortir; tu ne

pourrais ni danser, ni te montrer!

--Fort bien; mais je verrais danser, ce serait beaucoup.

--Tu es un enfant. Bonsoir.

--Je vois bien que tu ne veux pas m'emmener!

--Non, certes, je ne le puis. On te chasserait, et il me faudrait casser

la tête à l'insolent valet qui t'insulterait à mon bras.

--Comment! il n'y a pas un petit coin grand comme la main où je pourrais

me cacher? Je suis si petite! Vois, Michel, je tiendrais dans ton

armoire. D'ailleurs, sans me faire entrer, tu pourrais bien me conduire

à la porte, et notre père ne serait pas mécontent de me savoir là avec

toi.»

Michel fit un beau sermon à Mila sur la curiosité puérile, et sur ce

besoin instinctif et violent qu'elle éprouvait d'aller s'enivrer du

spectacle des grandeurs patriciennes. Il oublia qu'il était dévoré du

même désir, et qu'il lui tardait de se trouver seul pour s'y abandonner.

Mila entendit raison lorsque Michel lui dit qu'il allait aider son père

à surveiller l'ordonnance matérielle de la fête; mais elle n'en fit pas

moins un gros soupir.

«Allons, dit-elle en s'arrachant de la fenêtre, il n'y faut plus songer.

Au reste, c'est bien ma faute; car si j'avais pu prévoir que cela me

donnerait tant d'envie, j'aurais très-bien pu dire à la princesse de

m'inviter.

--Voilà que tu redeviens folle au moment où je te croyais raisonnable,

Mila! Est-ce que la princesse pourrait t'inviter, quand même elle en

aurait la fantaisie?

--Mais certainement; n'est-elle pas maîtresse de son propre logis?

--Oui-da! et que diraient toutes ces antiques douairières, toutes ces

augustes pécores, si elles voyaient sauter au milieu de leurs nobles

poupées de filles, la petite Mila avec son corset de velours et son

jupon rayé?

--Tiens! j'y ferais peut-être meilleure figure qu'elles toutes, jeunes

et vieilles!

--Ce n'est pas une raison.

--Cela, je le sais; mais la princesse est reine dans sa maison, et je

parie qu'elle m'invite au premier bal qu'il lui plaira de donner.

--Tu le lui demanderas, n'est-ce pas?

--Certes! je la connais et elle m'aime beaucoup; c'est mon amie.»

Et, en disant cela, Mila se redressa et prit un air d'importance si

drôle et si joli que Michel l'embrassa en riant.

«J'aime à voir, Mila, dit-il, que tu ne doutes de rien. Et pourquoi te

détromperais-je? Tu perdras assez tôt les illusions confiantes de ton

âge d'or! Mais, puisque tu connais si bien cette princesse, parle-m'en

donc un peu, ma bonne petite soeur, et dis-moi comment il se fait que tu

sois si intimement liée avec elle, sans que j'en sache rien.

--Ah! ah! Michel, tu es curieux de savoir cela, à présent! et jusqu'ici

pourtant tu ne l'étais guère. Mais, puisque tu as été si peu pressé de

me questionner, tu attendras bien encore jusqu'à ce qu'il me plaise de

te répondre.

--C'est donc un secret?

--Peut-être! que t'importe?

--Il m'importe fort peu, en effet, de savoir quoi que ce soit touchant

cette princesse. Elle a un beau palais, j'y travaille, elle me paie, je

ne me soucie pas d'autre chose pour le moment. Mais rien de ce qui

intéresse ma petite Mila ne peut m'être indifférent et ne doit m'être

caché, ce me semble?

--Tu me flattes maintenant pour me faire parler. Eh bien, je ne parlerai

pas, voilà! Seulement, je te montrerai quelque chose qui te fera ouvrir

de grands yeux. Tiens, regarde, que dis-tu de ce bijou?»

Et Mila tira de son sein un médaillon entouré de gros diamants.

«Ils sont fins, dit-elle, et valent je ne sais combien d'argent. Il y

aurait de quoi me faire une dot si je voulais les vendre; mais je ne

m'en séparerai jamais, puisque cela vient de ma meilleure amie.

--Et cette amie, c'est la princesse de Palmarosa?

--Oui, c'est Agathe Palmarosa; ne vois-tu pas son chiffre gravé sur l'or

du médaillon?

--Oui, en vérité! Mais qu'y a-t-il dans ce bijou précieux?

--Des cheveux, de beaux cheveux châtain clair, nuancés de blond, frisés

naturellement, et si fins! dit la jeune fille en ouvrant le médaillon.

N'est-ce pas qu'ils sont doux et brillants?

--Ce ne sont pas ceux de la princesse, car les siens sont noirs.

--Tu l'as donc vue, enfin?

--Oui, je l'ai aperçue tantôt. Mais dites-moi donc, Mila, quels sont

ces cheveux que vous portez sur votre coeur et dans un médaillon si

précieux?

[Illustration: Que viens-tu faire ici, petite? (Page 23.)]

--Curieux que tu es! tu es aveugle et lourd comme tous les curieux. Tu

ne les reconnais pas? Tu ne te souviens pas d'où ils me viennent?

--Non, en vérité.

--Eh bien, pose-les auprès des tiens, et tu les reconnaîtras, quoique ta

tête ait un peu bruni depuis un an.

--Chère petite soeur! oui, je me souviens, en effet, que tu les a coupés

sur mon front le jour où tu as quitté Rome... et tu les a conservés

ainsi!...

--Je les portais dans un petit sac noir. Mon amie Agathe m'a demandé de

quel saint était la relique de mon scapulaire, et quand je lui ai dit

que c'étaient les cheveux de mon frère unique et bien-aimé, elle les a

pris en me disant qu'elle me les renverrait le lendemain; et, le

lendemain, elle me faisait remettre par notre père ce beau joyau plein

de tes cheveux. Pourtant il en manquait. Le bijoutier qui les a

enchâssés là-dedans en aura volé ou perdu.

--Perdu, cela se peut, dit Michel en souriant, mais volé!... Ces cheveux

n'ont de prix que pour toi, Mila!

X.

PROBLÈME.

--Mais, enfin, d'où vient cette amitié de la princesse, reprit Michel

après une pause, et quel service lui as-tu jamais rendu pour qu'elle te

fasse de pareils présents?

--Aucun. Mon père, qui est bien avec elle, m'a emmenée un jour au palais

pour me présenter. Je lui ai plu; elle m'a fait mille caresses; elle m'a

demandé mon amitié, je la lui ai promise et donnée tout de suite. J'ai

passé la journée toute seule avec elle à me promener dans sa villa et

dans ses jardins. Depuis ce temps-là, j'y vais quand je veux, et je suis

toujours sûre d'être bien reçue.

--Et tu y vas souvent?

--Je n'y suis encore retournée que deux fois, car il n'y a pas longtemps

que j'ai fait connaissance avec elle. Depuis huit jours, je sais que le

palais a été sens-dessus-dessous pour les apprêts de ce bal, et j'aurais

craint de gêner ma chère Agathe dans un moment où elle avait sans doute

beaucoup d'occupations. Mais j'irai dans deux ou trois jours.

[Illustration: Mais la princesse n'était pas seule... (Page 28.)]

--Ainsi, voilà tout le mystère? Pourquoi te faisais-tu prier pour me le

dire?

--Ah! parce que la princesse m'a dit en me quittant: «Mila, je te prie

de ne parler à personne de la bonne journée que nous avons passée

ensemble, et de l'amitié que nous avons contractée. J'ai mes raisons

pour te demander le secret là-dessus. Tu les sauras plus tard, et je

sais que je peux compter sur ta parole, si tu veux bien me la donner.»

Tu penses bien, Michel, que je ne la lui ai pas refusée?

--Fort bien; mais tu y manques, maintenant.

--Je n'y manque pas. Tu n'es pas _un autre_ pour moi, et certainement la

princesse n'a pas compté que j'aurais un secret pour mon frère ou pour

mon père.

--Mon père sait donc tout cela?

--Certainement, je lui ai bien vite tout raconté.

--Et il n'a été ni surpris ni inquiet de ce caprice de la princesse?

--Et pourquoi surpris? C'est ta surprise qui est singulière et un peu

impertinente, Michel. Est-ce que je ne peux pas inspirer de l'amitié,

même à une princesse? Et pourquoi inquiet? Est-ce que l'amitié n'est pas

une bonne et douce chose?

--Mon enfant, je suis cependant, sinon inquiet, du moins étonné de cette

amitié-là, moi. Dis-moi quelque chose qui me l'explique, au moins? Notre

père a donc rendu quelque grand service à la princesse Agathe?

--Il a fait beaucoup de belles peintures de décor dans le palais. Il a

fait des feuillages superbes dans la salle à manger, entre autres.

--J'ai vu tout cela; mais il est bien payé. La princesse l'a pris en

amitié pour son activité et son désintéressement, n'est-ce pas?

--Oui, cela doit être. Tous ceux qui voient mon père pendant quelque

temps, ne l'aiment-ils pas?

--C'est juste. Allons, c'est à cause de notre digne père que tu inspires

tant d'intérêt à cette grande dame!

--Oh! ce n'est pas une grande dame, va, Michel! c'est une bonne femme,

une excellente personne.

--Et qu'a-t-elle pu te dire, à toi, enfant, durant toute une journée?

--Elle m'a fait mille questions, sur moi, sur mon père, sur toi, sur

notre séjour à Rome, sur tes occupations, sur notre vie de famille, sur

nos goûts. Je crois qu'elle m'a fait raconter notre histoire, jour par

jour, depuis que je suis au monde; à tel point que j'étais fatiguée, le

soir, d'avoir tant parlé.

--Elle est donc terriblement curieuse, cette dame; car, que lui importe

tout cela?

--Tu m'y fais songer; oui, je la crois un peu curieuse; mais il y a du

plaisir à lui répondre: elle vous écoute avec tant d'intérêt, et elle

est si aimable! Tiens, ne m'en dis pas de mal, je me fâcherais contre

toi!

--Eh bien, n'en parlons plus, et Dieu me préserve de te faire connaître

la méfiance et la crainte, à toi, mon beau coeur d'ange! Va te coucher;

mon père m'attend. Demain, nous causerons encore de ton aventure, car

c'est déjà une aventure merveilleuse dans ta vie que cette grande amitié

contractée avec une belle princesse...qui ne pense pas plus à toi, à

l'heure qu'il est, qu'à la dernière paire de pantoufles qu'elle a

mise... N'importe! ne prends pas un air offensé. Dans un jour de

solitude et de désoeuvrement, il se pourra que la princesse de Palmarosa

te fasse venir pour s'amuser encore de ton caquet.

--Vous ne savez pas ce que vous dites, Michel. La princesse n'est point

désoeuvrée, et, si vous voulez le prendre ainsi, je vous dirai que,

quoique bonne, elle passe pour être assez froide avec les gens comme

nous. Les uns disent qu'elle est haute, d'autres qu'elle est timide. Le

fait est qu'elle parle toujours avec douceur et politesse aux ouvriers

et aux serviteurs qui l'approchent, mais qu'elle leur parle si peu, si

peu!... qu'en vérité elle est renommée pour cela, et que des gens qui

ont travaillé pour elle, durant des années, n'ont pas su la couleur de

ses paroles et l'ont à peine vue dans sa propre maison. Ainsi, son

amitié pour mon père et pour moi n'est pas banale; c'est de l'amitié

véritable, et vos moqueries ne m'empêcheront pas d'y compter. Bonsoir,

Michel, je ne suis pas trop contente de toi, ce soir; je ne t'ai jamais

vu cet air railleur. Tu as l'air de me dire que je ne suis qu'une petite

fille et qu'on ne peut pas m'aimer!

--Ce n'est pas là ma pensée, en ce qui me concerne, toujours! puisque,

toute petite fille que tu es, je t'adore!

--Comment dis-tu cela, mon frère? Tu m'adores? c'est beau, ce mot-là.

Embrasse-moi.»

L'enfant vint se jeter dans ses bras. Michel l'y pressa tendrement, et

comme elle appuyait sa belle tête brune sur son épaule, il baisa les

longs cheveux qui retombaient sur le dos à demi nu de la jeune fille.

Mais tout à coup il la repoussa avec un frémissement douloureux. Toutes

les pensées brûlantes qui avaient agité son cerveau une heure auparavant

se présentaient à lui comme un remords, et il lui semblait que ses

lèvres n'étaient plus assez pures pour bénir sa petite soeur.

Il se vit à peine seul, qu'il franchit tout d'un trait la porte de la

vieille maison qu'il habitait, sans avoir daigné fermer celle de sa

chambre. A vrai dire, il ne s'aperçut pas de la distance qu'il

franchissait, et, toujours poursuivi par ses rêves, il s'imagina passer

de plain-pied du palier de sa mansarde au péristyle de marbre de la

villa. Il y avait pourtant un mille de chemin à peu près entre ce palais

et les dernières maisons du faubourg de Catane.

La première figure qui frappa ses regards, comme il allait entrer dans

la salle, fut celle de l'inconnu qui l'avait occupé au moment d'en

sortir. Ce jeune homme se retirait lentement en s'essuyant le front avec

un mouchoir garni de dentelles. Michel, intrigué, et se demandant si ce

n'était point une femme déguisée, l'accosta résolûment. «Eh bien! mon

maître, lui dit-il, avez-vous réussi à voir la princesse Agathe?»

L'inconnu, qui paraissait absorbé dans ses pensées, releva brusquement

la tête, et lança à Michel un regard d'une défiance et même d'une

malveillance si étranges, que le jeune homme en eut comme une sensation

de froid. Ce n'était pas là le regard d'une femme, mais bien celui d'un

homme énergique et irascible. Le sentiment de l'hostilité est étranger

aux jeunes coeurs, et celui de Michel se serra comme à une douleur

imprévue. Il lui sembla que l'inconnu faisait le geste de chercher un

couteau dans son gilet de satin broché d'or, et il s'arrêta pour suivre

ses mouvements avec surprise.

«D'où vient, lui dit l'autre de sa voix douce qui contrastait avec un

accent de colère et de menace, que vous étiez tout à l'heure un ouvrier,

et qu'à présent vous êtes un gentilhomme?

--C'est que je ne suis ni l'un ni l'autre, répondit Michel en souriant;

je suis un artiste employé au palais. Êtes-vous rassuré? ma question

paraît vous avoir choqué beaucoup. Pourtant, une question en vaut une

autre. Ne m'en aviez-vous pas fait une sans me connaître?

--Avez-vous l'intention de railler, Monsieur? reprit, l'inconnu, qui

s'exprimait en bon italien, sans aucun accent qui pût justifier

l'origine grecque ou égyptienne que Barbagallo lui avait attribuée.

--Pas le moins du monde, répondit Michel, et si je vous ai adressé la

parole, pardonnez à un mouvement de curiosité qui n'avait rien de

malveillant.

--Curiosité? pourquoi curiosité? reprit l'inconnu en serrant ses dents

et ses paroles d'une manière tout indigène.

--Ma foi! je n'en sais rien, répondit Michel. Voilà bien trop

d'explications pour une parole oiseuse; je n'ai pas eu l'intention de

vous blesser. Si votre mécontentement persiste, ne cherchez pas de

prétextes pour engager une querelle, je n'ai pas l'intention de reculer.

--N'est-ce pas vous plutôt qui voudriez me chercher querelle? répondit

l'inconnu en lui lançant un regard plus sombre que le premier.

--Ma foi! Monsieur, vous êtes fou, dit Michel en haussant les épaules.

--Vous avez raison, repartit l'inconnu, car je m'arrête ici à écouter

les discours d'un sot.»

A peine cette parole fut-elle lâchée, que Michel s'élança vers l'inconnu

avec la résolution soudaine de lui donner un soufflet. Mais, craignant

de frapper une femme, car le sexe du personnage lui paraissait encore

suspect, il s'arrêta; et il s'en applaudit en voyant cet être

problématique s'enfuir et disparaître si vite que Michel ne put

comprendre quelle direction il avait prise, et crut avoir fait un rêve

de plus.

«Assurément, se dit-il, je suis, ce soir, assiégé par des fantômes.»

Mais à peine fut-il en présence d'êtres réels qu'il recouvra la notion

de la réalité. On lui demanda sa carte d'entrée. Il se nomma.

«Ah! Michel! lui dit le gardien de la porte, je ne te reconnaissais pas.

Tu es si brave! Tu as l'air d'un invité. Passe, mon garçon, et fais bien

attention aux lumières. Le feu prendrait si vite aux jolis oripeaux que

tu as tendus sur nos têtes! Il paraît qu'on te donne de grands éloges.

Tout le monde dit que les figures sont faites de main de maître!»

Michel fut offensé d'être tutoyé par un valet, offensé d'être rappelé à

l'office de pompier, et secrètement, flatté pourtant d'avoir obtenu un

succès qui faisait déjà la nouvelle de l'antichambre.

Il se glissa dans la foule, espérant passer inaperçu et gagner quelque

recoin d'où il pourrait voir et entendre à son aise; mais il y avait

tant de monde dans la grande salle, qu'on se froissait et se marchait

sur les pieds. Il se trouva porté à l'autre extrémité de cette vaste

construction sans se rendre compte du mouvement que la masse compacte

lui imprimait, et arriva ainsi au pied du grand escalier. Là seulement

il put s'arrêter, haletant, et ouvrir ses yeux, ses narines, ses

oreilles, son âme, au spectacle enchanteur de la fête.

Placé à une certaine élévation sur les gradins fleuris et ombragés, il

pouvait embrasser d'un coup d'oeil, et les danses qui tournoyaient autour

des fontaines, et les spectateurs qui s'entassaient et s'étouffaient

pour regarder les danses. Que de bruit, de lumière et de mouvement à

éblouir et à faire tourner une tête plus mûre que celle de Michel! que

de belles femmes, de parures merveilleuses, de blanches épaules et de

chevelures splendides! que de grâces majestueuses ou agaçantes! que de

gaieté feinte eu réelle! que de langueurs jouées ou mal dissimulées!

Michel fut enivré un instant; mais, quand l'ensemble commença à

s'éclaircir et à se détailler sous ses yeux, quand il se demanda

laquelle de ces femmes serait, à son sens, un modèle idéal, il reporta

ses regards vers les figures qu'il avait peintes au plafond et fut plus

content, l'orgueilleux! de son oeuvre que de celle de Dieu.

Il avait rêvé la beauté parfaite. Il avait cru la trouver sous ses

pinceaux. Il s'était probablement trompé; car il est impossible de créer

une image divine sans la revêtir de traits humains, et rien sur la terre

n'est doué d'une perfection absolue. Quoi qu'il en soit, Michel, encore

hésitant et maladroit dans son art, sous plusieurs rapports, avait

approché, autant que possible, de la beauté vraie dans ses types.

C'était là ce qui frappait tous ceux qui regardaient son oeuvre; ce fut

là surtout ce qui le frappa lui-même lorsqu'il chercha, dans la réalité,

la personnification de ses idées. Sur la quantité, il ne vit que deux ou

trois femmes qui lui parurent véritablement belles, et encore eût-il

voulu les tenir sur sa toile, pour ôter à l'une ou donner à l'autre

certain contour ou certaine teinte, qui lui paraissait manquer de

plénitude ou de pureté.

Il se sentit alors très-froid, froid comme un artiste qui analyse, et il

reconnut que la physionomie humaine rachetait seule par l'expression de

la vie ce qui manquait à la perfection des linéaments. «J'ai inventé de

plus belles têtes, se dit-il, mais elles ne sont pas vraies. Elles ne

pensent pas, elles ne respirent pas. Elles n'aiment pas. Il vaudrait

mieux qu'elles fussent moins régulières et plus animées. En roulant ces

toiles demain, je les crèverai toutes, et désormais je modifierai, je

bouleverserai peut-être toutes les notions d'après lesquelles je me suis

dirigé jusqu'ici.»

Et il ne s'occupa plus de chercher l'idéal de la forme parmi les

danseuses vivantes qu'il étudiait, mais le mouvement, la grâce,

l'attitude du corps, l'expression du regard et du sourire, en un mot, le

secret de la vie.

Ravi d'abord, il se sentit encore une fois refroidi en prenant chaque

être en particulier. Probablement il existe chez les femmes et chez les

hommes beaucoup d'âmes naïves; mais il n'est guère de figures naïves

dans un bal du grand monde. On s'y compose un maintien presque toujours

opposé à son propre caractère, soit qu'on cherche ou qu'on craigne les

regards. Michel crut voir que les uns cachaient hypocritement leur

vanité, que les autres l'étalaient avec arrogance; que telle jeune

fille, qui voulait paraître pudique, avait un fonds d'audace; que telle

femme, qui voulait sembler amoureuse, était froide et blasée; que la

gaieté de celle-ci était morne, et la mélancolie de celle-là minaudière.

Un parvenu voulait avoir l'air noble; un noble voulait avoir l'allure

populaire. Tout le monde posait plus ou moins. Les plus humbles

cherchaient à se donner de l'aplomb, et l'intéressante timidité

elle-même se contraignait pour éviter la gaucherie qui triomphait de ses

efforts.

Le Piccinino · 第 6 / 39 段