courir plutôt que marcher, où les forces humaines sont aux prises avec
l'impossible dans un travail ardent, bien peu d'hommes sont doués
d'assez de volonté pour conserver l'espoir de triompher. Il s'agit tout
simplement, dans ces moments-là, de décupler ses propres facultés et
d'accomplir un miracle. La plupart des ouvriers se sentirent découragés,
et proposèrent d'abandonner cette construction volante, de masquer le
passage avec des fleurs et des toiles: enfin, de laisser aux
ordonnateurs de la fête la désagréable surprise d'une infraction à leur
plan. Pier-Angelo ranima ceux qui parurent de bonne volonté et se mit à
l'ouvrage. Michel fit des prodiges pour les seconder, et, en dix
minutes, l'ouvrage qu'on avait déclaré devoir durer deux heures fut
terminé comme par magie.
«Michel, dit alors le vieillard en essuyant son front nu jusqu'à
l'occiput, je suis content de toi, et je vois que tu es un bon ouvrier;
ce qui, à mes yeux, est indispensable à quiconque veut devenir un grand
artiste. Ne se dépêche pas qui veut, et la plupart de ceux qui font vite
font mal. Il ne faut pas les mépriser pour cela. Selon le cours
ordinaire des choses, tout travail demande du sang-froid, du calcul, de
l'ordre, de la prévoyance, enfin du raisonnement... oui, même pour
charger une charrette de cailloux, il y a mille manières de s'y prendre,
et une seule bonne. Celui-ci en prend trop avec sa pelle, celui-là pas
assez; l'un élève trop le bras, et jette par dessus la charrette;
l'autre ne lève pas assez, et jette tout dans les roues. N'as-tu jamais
examiné, comparé et réfléchi, en regardant les plus simples travaux de
la campagne? As-tu vu bêcher la terre? Pour cela comme pour le reste, il
y a un bon ouvrier sur vingt maladroits. Et que sait-on, si celui qui
bêche à lui seul autant que quatre, sans se fatiguer et sans perdre une
seconde, n'est pas un homme supérieur qui ferait admirablement bien des
choses plus savantes? Voyons, que t'en semble? Moi, je me suis toujours
imaginé cela, et en voyant les jeunes filles cueillir des fraises dans
la montagne, j'aurais deviné celle qui devait un jour le mieux tenir son
ménage et le mieux élever ses enfants. Crois-tu que je divague? réponds.
--Je pense que vous avez raison, mon père, répliqua Michel en souriant;
pour aller vite et bien, il faut pouvoir réunir la présence d'esprit à
l'ardeur de la volonté; il faut avoir la fièvre dans le sang et la tête
lucide. Il faut penser et agir simultanément. Non, certes, cela n'est
pas donné à tous; et c'est une chose affligeante de voir tant
d'organisations débiles et incomplètes, pour un si petit nombre de
calmes et de puissantes. Hélas! je m'effraie de moi-même, malgré les
éloges que vous venez de me donner; car je me sens rarement dans cette
disposition souveraine et féconde, et, si j'y ai été tout à l'heure,
c'est à votre exemple que je le dois.
--Non, non, Michel, il n'y a pas d'exemple qui serve aux impuissants.
Pauvres êtres! ils font ce qu'ils peuvent, et c'est une raison pour que
les plus robustes et les plus capables se fassent un devoir de les
soulager. Ne sens-tu pas du contentement et de l'orgueil de l'avoir
fait?
--Vous avez raison, mon père! vous savez trouver le côté noble et
légitime de mes instincts mieux que moi-même. Ah! Pier-Angelo! tu ne
sais pas lire, et tu m'as fait apprendre mille choses que tu ne connais
pas. Pourtant, tu es la lumière de mon âme, et, à chaque pas, je sens
que tu ouvres les yeux à un aveugle.
--C'est bien dit, cela! s'écria le bon Pierre avec un ravissement naïf.
Je voudrais que cela fût écrit. C'était comme quand les acteurs récitent
de belles sentences sur la scène. Voyons, comment as-tu dit? répète
cela. Tu m'as tutoyé, tu m'as appelé par mon nom, comme si je n'étais
pas là et que tu vinsses à penser à ton vieux ami... Oh! j'aime les
belles paroles, moi! _Pier-Angelo, tu ne sais pas lire..._ tu as
commencé ainsi... Et puis, tu t'es comparé à un aveugle dont j'étais la
lumière, moi, pauvre ignorant, mais dont le coeur voit clair pour toi,
Michel... Je voudrais savoir faire des vers en pur toscan; mais je ne
sais qu'improviser dans mon dialecte de Sicile, où, pourvu qu'on rime en
_i_ et en _ù_, on arrive toujours à faire quelque chose qui ressemble à
des vers. Si je pouvais, je ferais une belle chanson sur l'amour et la
modestie d'un fils qui attribue à son vieux bonhomme de père tout ce
qu'il découvre de lui-même: une chanson!... il n'y a rien de plus
parfait au monde qu'une bonne chanson... J'en sais beaucoup, mais il y
en a peu dont je sois parfaitement content. Je voudrais pouvoir refaire
à toutes quelque chose qui manque. Cela me fait penser qu'il faudra que
je chante ce soir à souper. Hum! après avoir avalé tant de poussière!
mais il y aura de bon vin à la buvette des ouvriers. Tu ne veux donc pas
y venir? Décidément tu n'aimes pas à trinquer avec tout le monde. Tu as
peut-être raison, toi. On te dit fier; mais, d'un autre côté, tu es
sobre et digne. Il faut faire ce qui te convient. Après tout, tu as beau
dire, tu ne seras jamais, quoi que tu fasses, un simple ouvrier comme
moi. Tu m'aides comme un manoeuvre à l'heure qu'il est, et c'est bien.
Mais une fois nos petites dettes payées, tu retourneras à Rome, car
j'entends que tu continues ces nobles études qui te charment.
--Ah! mon père, chacune de vos paroles me perce le coeur. Nos petites
dettes! c'est moi qui les ai contractées, et non pas seulement pour de
bonnes études, mais pour de sots amusements et de folles vanités
d'enfant. Et quand je songe que chaque année passée par moi à Rome vous
coûte tout le fruit de votre labeur!
--Eh bien! pour qui donc gagnerais-je de l'argent, si ce n'était pour
mon fils?
--Mais vous vous privez!
--De rien du tout. Je trouve, partout où l'on m'emploie, de l'amitié, de
la confiance; et, sauf un peu de bon vin, qui est le lait des
vieillards, et qui, Dieu merci, n'est ni rare ni cher dans nos heureux
climats, je n'ai besoin de rien. Que faut-il à un homme de mon âge?
Ai-je besoin de songer à l'avenir? Ta soeur est laborieuse: elle trouvera
un bon mari. Mon sort n'est-il pas ce qu'il sera jusqu'à ma dernière
heure? Je n'ai rien de nouveau à apprendre dont je puisse faire usage.
Pourquoi amasserais-je de l'argent? En amasser pour ton âge mûr, serait
folie: ce serait priver ta jeunesse des moyens de se développer et de
s'assurer l'avenir.
--Hélas! c'est votre avenir qui m'effraie justement, mon père! L'avenir
d'un vieillard, c'est la perte des forces, les infirmités, l'abandon, la
misère! Et, si tous vos sacrifices étaient perdus! Si j'étais sans
vertu, sans intelligence, sans courage, sans talent! Si je n'arrivais
pas à faire fortune, à bien marier ma soeur et à vous assurer de
l'aisance et de la sécurité pour vos vieux jours!
--Allons, allons! c'est outrager la Providence que de douter de soi-même
quand on se sent porté à bien faire. D'ailleurs, mettons tout au pire,
et tu verras que rien n'est perdu. Je suppose que tu ne sois qu'un
artiste ordinaire; tu gagneras toujours ton pain, et, comme tu as de
l'esprit, tu sauras te contenter des plaisirs qui seront à ta portée. Tu
feras comme moi, qui, sans jamais être riche, ne me suis jamais
considéré comme pauvre, n'ayant jamais eu plus de besoins que de
ressources. C'est une philosophie que tu ne connais pas encore, parce
que tu es dans l'âge des grands désirs et des grandes espérances, mais
qui te viendra si tes projets échouent. Je n'admets pas encore qu'ils
puissent échouer. Voilà pourquoi je ne te prêche pas maintenant la
modération. La puissance vaut encore mieux. Celui qui court bien au jeu
de bagues est enivré de joie. Il remporte le prix et s'applaudit d'avoir
osé courir. Mais celui qui a rompu des lances en pure perte s'en va chez
lui en disant: j'ai du malheur, je ne jouerai plus. Et celui-là est
encore content d'avoir profité de l'expérience et de pouvoir se donner
une sage leçon à lui-même. Mais je sens la brise du soir sécher un peu
trop vite la sueur sur mon vieux front; je vais me rafraîchir à
l'office. Toi, puisque tu n'as plus rien à faire ici, rassemble nos
outils et va-t'en à la maison.
--Et vous, mon père, quand donc rentrerez-vous?
--Ah! moi, Michel, je ne sais trop ni quand ni comment! cela dépendra du
plaisir que j' aurai à souper. Tu sais qu'au fond je suis sobre et ne
bois pas plus que ma soif; mais si l'on me fait chanter et rire, et
babiller, je m'exalte, j'entre dans des accès de joie et de poésie qui
m'emmènent jusque dans la lune; et, alors, il ne faut plus me parler
d'aller me coucher. Ne sois pas inquiet de moi. Je ne tomberai pas dans
un coin, je n'ai pas l'ivresse des brutes; j'ai celle des beaux esprits,
au contraire, et je ne me conduis jamais plus raisonnablement que quand
je me sens un peu fou; c'est-à-dire que je travaillerai encore ici
demain au grand jour, pour aider à défaire tout ce que nous avons fait
cette semaine, et que je serai moins fatigué que si j'avais passé la
nuit dans mon lit.
--Vous devez bien me mépriser de ne savoir pas trouver dans le vin cette
force surhumaine qu'il vous donne!
--Tu n'as jamais voulu essayer!... s'écria le vieillard; et il reprit
tout aussitôt: Et tu as bien fait! parce qu'à ton âge c'est un stimulant
inutile. Ah! quand j'étais jeune, le moindre regard de femme m'eût donné
plus de force que toute la cave de la princesse ne m'en donnerait à
l'heure qu'il est! Allons, bonsoir, mon enfant.»
En parlant ainsi, Pier-Angelo remontait le perron de bois qu'il venait
de construire, car il avait causé avec son fils dans le jardin, où il
s'était jeté sur le gazon pour reprendre haleine. Michel l'arrêta, et,
au lieu de le quitter:
«Mon père, dit-il avec une émotion extraordinaire, est-ce que vous aurez
le droit de rester dans ce bal après que le beau monde sera entré?
--Mais certainement, répondit Pier-Angelo surpris du mouvement du jeune
homme. Nous avons été choisis plusieurs de chaque profession, en tout
une centaine d'ouvriers d'élite, pour veiller à ce que rien ne se
dérangeât durant la fête. Au milieu d'un semblable mouvement, une
charpente peut fléchir, une toile se détacher et s'enflammer aux
lustres; mille accidents doivent toujours être prévus, et un certain
nombre de bras éprouvés tout prêts à y porter remède. Nous n'aurons
peut-être rien à faire, et alors nous passerons joyeusement la nuit à
table; mais, à tout événement, nous sommes là. De plus, nous avons le
droit de circuler partout, afin de donner notre coup d'oeil et de
prévenir l'incendie, la confusion, la mauvaise odeur des lumières qui
s'éteignent, la chute d'un tableau, d'un lustre, d'un vase, que sais-je?
On a toujours besoin de nous, et, à tour de rôle, nous faisons notre
ronde, ne fût-ce que pour empêcher les filous de s'introduire.
--Et vous êtes payés pour faire ce métier de serviteurs?
--Nous sommes payés si bon nous semble. A ceux qui le font par pure
amitié, la princesse fait toujours quelque agréable présent, et, pour
les vieux amis comme moi, elle a toujours de bonnes paroles et des
attentions délicates. Et puis, d'ailleurs, quand même cela ne
rapporterait rien, n'est-ce pas un devoir pour moi de mettre ma
prévoyance, mon activité et ma fidélité au service d'une femme que
j'estime autant qu'elle? Je n'ai pas encore eu besoin d'elle; mais j'ai
vu comment elle secourait ceux qui tombent dans la peine, et je sais
qu'elle me panserait de ses mains si elle me voyait blessé.
--Oui, oui, je sais cela, dit Michel d'un air sombre: bienfaisance,
charité, compassion, aumône!
--Allons! allons! maître Pier-Angelo, dit un valet en passant auprès
d'eux, voici le moment de remettre vos habits. Otez votre tablier, le
monde arrive; passez au vestiaire, ou à la buvette d'abord, si bon vous
semble.
--C'est juste, dit Pier-Angelo, nous sommes un peu mal peignés pour
coudoyer de si belles toilettes. Adieu, Michel, je vais me faire beau.
Va-t'en te reposer.»
Michel jeta un regard sur ses vêtements poudreux et tachés en mille
endroits. L'orgueil lui revint; il descendit lentement les gradins qui
le ramenaient à la grande salle et la traversa au milieu des groupes
étincelants qui commençaient à s'y répandre. Un jeune homme, qui entrait
au moment où Michel allait sortir, le heurta assez rudement. Michel
allait se fâcher; mais il se calma en voyant que ce jeune homme était
aussi préoccupé que lui.
C'était un garçon de vingt-cinq ans environ, d'une petite taille et
d'une figure charmante. Cependant sa physionomie et sa démarche avaient
quelque chose de singulier qui fixa l'attention de Michel, sans qu'il
pût trop se rendre compte à lui-même de l'intérêt qu'il pouvait prendre
à cet inconnu. Il fallait bien pourtant qu'il y eût en lui quelque chose
d'insolite, car le gardien auquel il avait remis son billet d'entrée
reporta plusieurs fois ses yeux de lui à la carte, et réciproquement,
comme s'il eût voulu bien s'assurer qu'il était en règle. A peine
l'inconnu eût-il fait trois pas que les regards des autres arrivants se
portèrent sur lui, comme par un instinct de contagion, et Michel, resté
debout près la porte, entendit une dame dire au cavalier qui
l'accompagnait: «Qui est-ce? je ne le connais pas.
--Ni moi, répondit le cavalier; mais que vous importe? Dans une réunion
aussi nombreuse que va l'être celle-ci, croyez-vous donc que vous ne
rencontrerez pas beaucoup de figures nouvelles?
--Certes, je m'y attends, reprit la dame, et nous allons avoir, dans ce
bal payant, un amalgame qui nous divertira. Et, pour commencer, je
m'amuse de ce personnage qui vient d'entrer et qui s'arrête court sous
le premier lustre, comme s'il cherchait son chemin dans cette grande
salle. Regardez-le donc, il est fort étrange; c'est un joli garçon!
--Vous êtes vraiment fort occupée de ce garçon-là, dit le cavalier, qui,
amant ou mari, connaissait sa Sicilienne par coeur. Aussi, au lieu de
regarder celui qu'on lui montrait, il regarda derrière lui, pour voir
si, pendant qu'on occupait son attention d'un côté, on ne tendait pas un
billet doux, ou si on n'échangeait pas un regard d'intelligence du côté
opposé. Mais soit vertu, soit hasard, la dame était de bonne foi dans ce
moment-là et ne regardait que l'inconnu.»
Michel ne s'en allait pas, et pourtant il ne pensait plus à l'étourdi
qui l'avait heurté: il avait aperçu, tout au fond de la salle, une robe
blanche et une couronne de diamants qui scintillaient comme de pâles
étoiles. Il n'avait vu la princesse qu'un instant, et il y avait, dans
le bal, bien d'autres femmes en blanc, bien d'autres diadèmes de
pierreries. Pourtant il ne s'y trompait point et ne pouvait en détacher
ses regards.
La dame et le cavalier qui venaient de commenter l'arrivée du jeune
homme inconnu s'éloignaient, et un autre groupe parlait à côté de
Michel.
«J'ai vu cette figure-là je ne sais où, disait une dame.»
Une belle personne pâle, qui donnait le bras à celle-ci, s'écria, avec
un accent qui tira Michel de sa rêverie:
«Ah! mon Dieu! quelle ressemblance!
--Eh bien! qu'avez-vous donc, ma chère?
--Rien; un souvenir, une ressemblance; mais ce n'est point cela...
--Mais quoi donc?
--Je vous le dirai plus tard. Regardez d'abord cet homme-là.
--Ce petit jeune homme? décidément je ne le connais pas.
--Ni moins non plus; mais il ressemble d'une manière effrayante à un
homme que...»
Michel n'en entendit pas davantage; la belle dame avait baissé la voix
en s'éloignant.
Quel était donc ce personnage qui ne faisait que d'entrer, et qui, déjà,
produisait une impression si marquée? Michel le regarda et le vit
revenir sur ses pas, comme s'il voulait sortir; mais il s'arrêta devant
lui, et lui dit d'une voix douce comme celle d'une femme: «Mon ami,
voulez-vous bien me dire laquelle de toutes les dames qui sont déjà ici
est la princesse Agathe de Palmarosa?
--Je n'en sais rien, répondit Michel, poussé par je ne sais quel
instinct de méfiance et de jalousie.
--Vous ne la connaissez donc pas? reprit l'inconnu.
--Non, Monsieur, répondit Michel d'un ton sec.»
L'inconnu rentra dans le bal, et se perdit dans la foule, qui
grossissait rapidement. Michel le suivit des yeux et remarqua quelque
chose de singulier dans son allure. Quoiqu'il fût mis à la dernière mode
et avec une recherche qui frisait le mauvais goût, il semblait gêné dans
ses habits, comme un homme qui n'aurait jamais porté un frac noir et des
chaussures fermées. Il y avait pourtant dans ses traits et dans son air
quelque chose de fier et de distingué qui ne sentait point le petit
bourgeois endimanché.
Comme Michel se retournait pour s'en aller décidément, il vit que le
hallebardier qui gardait la porte était préoccupé aussi de la tournure
de l'inconnu.
«Je ne sais pas, disait-il au majordome Barbagallo, qui venait
d'approcher de lui, apparemment pour l'interroger; je connais un paysan
qui lui ressemble, mais ce n'est pas lui.»
Un troisième subalterne approcha et dit:
«Ce doit être le prince grec arrivé hier ou quelqu'un de son escorte.
--Ou bien, reprit le hallebardier, quelque attaché de l'envoyé égyptien.
--Ou bien encore, ajouta Barbagallo, quelque négociant levantin. Quand
ces gens-là quittent leur costume pour s'habiller à l'européenne, on ne
les reconnaît plus. A-t-il acheté son billet à la porte? C'est ce que
vous ne devez permettre à personne.
--Il avait son billet à la main, je l'ai vu le présenter ouvert, et le
contrôleur a même dit: «La signature de Son Altesse.»
Michel n'avait pas écouté cette discussion; il était déjà loin sur le
chemin de Catane.
Il regagna son pauvre logis et s'assit sur son lit; mais il oublia de se
coucher. En rejetant en arrière sa chevelure, dont le poids lui brûlait
le front, il en fit tomber une petite fleur. C'était une fleur de
cyclamen blanc. Comment s'était-elle brisée et accrochée à ses cheveux?
Il n'y avait pas de quoi s'étonner ni s'inquiéter beaucoup. Le lieu où
il avait travaillé, remué, passé et repassé cent fois, était tapissé, en
mille endroits, de tant de fleurs de toutes sortes!
Michel ne s'en souvint pourtant pas. Il se rappela seulement un énorme
bouquet de cyclamen que la princesse de Palmarosa tenait à la main, au
moment où il s'était penché avec agitation pour la lui baiser. Il
approcha cette fleur de ses lèvres; elle exhalait une odeur enivrante.
Il prit sa tête à deux mains. Il lui sembla qu'il devenait fou.
IX.
MILA.
Le trouble qu'éprouvait notre jeune peintre avait deux causes qui
tenaient, l'une à une sorte de jalousie absurde qui venait de s'emparer
de lui, comme un accès de fièvre, à propos de la princesse Agathe;
l'autre à l'inquiétude de n'avoir pas obtenu le suffrage de cette noble
dame à propos de ses peintures. On pense bien que ce n'était pas l'amour
du gain, le désir d'être payé plus ou moins largement qui l'agitait
ainsi. Tant qu'il avait été dans sa fièvre de production, il s'était
fort peu occupé de l'opinion personnelle de la signora; il n'avait songé
qu'à réussir, qu'à se contenter lui-même; puis, ayant à peu près réussi
à ses propres yeux, et n'ayant pas encore vu sa mystérieuse patronne, il
s'était demandé avec plus d'espoir que d'effroi s'il trouverait assez de
juges éclairés dans ce pays pour enter sa réputation sur un essai de ce
genre. En somme, il avait eu tant à faire jusqu'au dernier moment qu'il
n'avait pu encore se rendre bien compte de l'anxiété de son esprit.
Quand il se vit seul, il s'aperçut qu'il souffrait étrangement de savoir
qu'on était en train de le juger, et de ne pouvoir être là. Qui l'en
empêchait? Aucune consigne relative à sa chétive position dans le monde,
mais une fausse honte poignante, et qu'il ne se sentait pas la force de
surmonter.
Pourtant Michel n'était pusillanime, ni comme homme, ni comme artiste.
Malgré son jeune âge, il avait déjà beaucoup réfléchi sur les chances de
son avenir, et il résumait déjà d'une manière assez serrée le chapitre
des succès et des revers attachés à sa destinée. En se sentant saisi de
défaillance au début, il s'étonna et chercha à se combattre. Mais plus
il s'interrogea, plus il reconnut sa faiblesse sans vouloir s'en avouer
la cause. Nous la dirons donc au lecteur.
Au fond de cette tristesse et de cette terreur, il y avait l'incertitude
du jugement que la princesse avait porté sur son compte. Pier-Angelo lui
avait dit, le matin, que dans la journée du dimanche Son Altesse était
venue examiner la salle; mais que, comme il n'était pas présent, il ne
savait point ce qu'elle avait dit. Maître Barbagallo, ayant pris de
l'humeur à cause des grands embarras de la fête, s'en était expliqué
avec lui très-froidement, sans dire toutefois que la princesse eût paru
mécontente, ni qu'elle eût rien critiqué. Puis, le bon Pierre avait
ajouté, avec sa confiance ordinaire: «Sois tranquille, elle s'y connaît.
Il est impossible qu'elle ne soit pas satisfaite au delà de ce qu'elle
attendait.» Michel s'était laissé aller à cette confiance, sans tenir
beaucoup à ce qu'elle fût justifiée. Il s'était dit que, quand même la
princesse ne s'y connaîtrait pas, il y aurait bientôt assez de
connaisseurs autour d'elle pour redresser son jugement.
Et puis, maintenant il avait peur de tout le monde, parce qu'il avait
peur de la princesse. Elle l'avait bien regardé d'une manière qui
l'avait bouleversé; mais elle ne lui avait rien dit: pas un mot d'éloge
ou d'encouragement n'avait accompagné ce regard plus que bienveillant,
il est vrai, mais par cela même incompréhensible. Et, s'il s'était
trompé sur l'expression de son visage! si, en attachant ainsi sur lui
ses beaux yeux enivrés, elle avait pensé à tout autre qu'à lui... à son
amant, par exemple, car elle devait avoir un amant, quoi qu'en pensât
Magnani!
A cette seule idée, Michel se sentait transir; il croyait alors voir la
princesse appuyée sur le bras de l'heureux mortel pour qui elle
affectait de renoncer au mariage. Ils jetaient un regard distrait sur
les peintures du jeune artiste, et ils souriaient en se regardant l'un
l'autre; comme pour se dire:
«Que nous importe? rien n'est beau, rien n'existe pour nous deux que
nous-mêmes.»
Las de souffrir si follement, Michel crut se vaincre et se calmer en
prenant une résolution superbe.
«Je vais me coucher et m'endormir comme un prince, comme un héros, se
dit-il, pendant qu'on me juge, qu'on discute, qu'on s'agite peut-être
beaucoup à propos de moi là-bas. Demain matin, mon père viendra me
secouer pour me dire que je suis couronné ou sifflé. Que m'importe,
après tout?»
Il lui importait si peu, en effet, qu'au lieu de se déshabiller pour
dormir, il s'habilla pour aller au bal. Emporté par une distraction
prodigieuse, il arrangea sa belle chevelure, qui eût été un peu trop
longue pour un patricien austère, mais qui était un magnifique cadre
pour sa figure intelligente et passionnée. Il se purifia avec le plus
grand soin de toutes les traces du travail; il endossa son plus beau
linge et ses meilleurs habits: et, quand il eut jeté un regard sur son
petit miroir, il se trouva, avec raison, aussi distingué que quelque
invité que ce fût au bal de la princesse.
Ainsi préparé à se mettre au lit, il prit le chemin de la porte, et
quand il eut fait dix pas dehors, il s'aperçut qu'une étrange
préoccupation le conduisait au palais Palmarosa. Indigné contre
lui-même, il rentra, ôta son habit, le jeta sur son lit, et, ouvrant sa
fenêtre, il resta partagé entre le projet héroïque de se coucher et
l'irrésistible tentation d'aller voir la fête.
Les mille lumières du palais brillaient devant lui, et les sons de
l'orchestre arrivaient à son oreille dans la nuit sonore. Les voitures
roulaient de tous côtes; personne ne dormait dans la ville ni dans la
campagne environnante. Au fait, il n'était pas neuf heures, et Michel se
sentait peu disposé au sommeil. Il ferma sa fenêtre et voulut prendre un
livre; mais le cyclamen qu'il avait jeté sur sa table, dans un mouvement
de dépit contre lui-même, fut le seul objet qui lui tomba sous la main.