--J'aime la bonne foi de ta réponse; mais quiconque veut être admiré

doit commencer par se faire aimer.

--Suis-je donc haï dans ce pays où j'arrive, où je ne connais encore

personne?

--Ce pays est le tien: tu y as vu le jour, ta famille y est connue, ton

père estimé; et c'est parce que tu arrives, que tout le monde a les yeux

sur toi. On te trouve beau garçon, bien mis et bien tourné. Autant que

je puis m'y connaître, tu as du talent, les figures que tu as dessinées

et enluminées là-haut ne sont pas des barbouillages vulgaires. Ton père

est fier de toi; mais tout cela n'est pas une raison pour que tu sois

déjà fier de toi-même. Tu es encore un enfant, tu es plus jeune que moi

de plusieurs années; tu n'as guère de barbe au menton, tu n'as pas pu

faire encore tes preuves de courage et de vertu... Quand tu auras un peu

souffert, sans te plaindre, des maux de la condition, nous te

pardonnerons de porter haut la tête et de te balancer sur tes hanches en

traversant les rues, le bonnet sur l'oreille. Autrement nous te dirons

que tu veux t'en faire accroire, et que si tu n'es pas un artisan, mais

un artiste, il faut aller en voiture et ne pas regarder en face les

jeunes gens de ta classe; car enfin ton père est un ouvrier comme nous;

il a du talent dans sa partie, et il peut être plus difficile de peindre

des fleurs, des fruits et des oiseaux sur une corniche, que de suspendre

des draperies à une fenêtre et d'assortir des couleurs dans un

ameublement. Mais la différence n'est pas si grande qu'on ne soit

cousin-germain dans le travail. Je ne me crois pas plus que le menuisier

et le maçon; pourquoi te croirais-tu au-dessus de moi?

--Je n'ai pas cette pensée, répondit Michel; Dieu m'en préserve!

--Et alors, pourquoi n'es-tu pas venu à notre bal d'artisans, hier soir?

Je sais que ton cousin Vincenzo a voulu t'y mener et que tu as refusé.

--Ami, ne me juge pas mal pour cela; peut-être suis-je d'un caractère

triste et sauvage.

--Je n'en crois rien. Ta figure annonce autre chose. Pardonne-moi de te

parler sans façon; c'est parce que tu me plais, que je t'adresse ces

reproches. Mais, voici notre tapis cloué par ici. Il faut aller

ailleurs.

--Mettez-vous donc deux et trois à chaque lustre! criait le maître

lampiste à ses ouvriers; vous n'en finirez jamais si vous vous divisez

ainsi!

--Eh! moi, je suis tout seul! criait à son tour Visconti, un gros

allumeur, bon vivant, qui, ayant déjà un peu de vin dans la cervelle,

plaçait toujours la mèche enflammée à deux doigts de la bougie. Michel,

frappé de la leçon que Magnani lui avait donnée, dressa un escabeau et

se mit en devoir d'aider à Visconti.

--Ah! c'est bien! dit l'ouvrier; maître Michel est un bon garçon, et il

sera récompensé. La princesse paie bien, et, de plus, elle veut que tout

le monde s'amuse chez elle les jours de fête. Il y aura souper pour

nous, de la desserte du souper des seigneurs, et le bon vin ne sera pas

épargné. J'ai déjà pris un petit à compte en passant par l'office.

--Aussi vous vous brûlez les doigts! dit Michel en souriant.

--Vous n'aurez peut-être pas la main aussi sûre que vous l'avez

maintenant, dans deux ou trois heures d'ici, reprit Visconti: car vous

viendrez souper avec nous, n'est-ce pas, jeune homme? Votre père nous

chantera ses vieilles chansons, qui font toujours rire. Nous serons plus

de cent à table à la fois. Oh! va-t-on se divertir!

--Place, place! cria un grand laquais, galonné sur toutes les coutures;

voici la princesse qui vient voir si tout est prêt. Dépêchez-vous,

rangez-vous! Ne secouez pas les tapis si fort, vous faites de la

poussière. Hé! là-haut, les allumeurs, ne répandez pas de bougie! ôtez

vos outils, ouvrez le passage!

--Bon, dit le majordome, vous allez vous taire, j'espère, messieurs les

ouvriers! Allons, hâtez-vous; que, si vous êtes en retard, vous ayez au

moins l'air de vous dépêcher. Je ne réponds pas des reproches que vous

allez recevoir. J'en suis fâché pour vous. Mais c'est votre faute; je ne

saurais vous justifier. Ah! maître Pier-Angelo, cette fois-ci, vous

n'avez que faire de venir quêter des compliments.

Ces paroles arrivèrent aux oreilles du jeune Michel, et toute sa fierté

lui revint au coeur. L'idée que son père pût _quêter_ des compliments et

recevoir des affronts lui était insupportable. S'il n'avait pas encore

pu voir la princesse, il pouvait se rendre cette justice qu'il n'avait

guère cherché à la voir. Il n'était pas de ceux qui courent avidement

sur les traces d'un personnage riche et puissant, pour repaître leurs

regards d'une banale et servile admiration. Mais, cette fois, il se

pencha sur son escabeau, cherchant des yeux cette altière personne qui,

au dire de maître Barbagallo, devait humilier d'un geste et d'un mot

d'intelligents et généreux travailleurs. Il restait ainsi matériellement

au-dessus du niveau de la foule, afin de mieux voir, mais tout prêt à

descendre, à s'élancer auprès de son vieux père et à répondre pour lui,

si, dans un accès d'humeur bienveillante, l'insouciant vieillard venait

à se laisser outrager.

L'immense salle que l'on se hâtait de terminer n'était autre chose

qu'une vaste terrasse de jardin recouverte extérieurement de tant de

feuillages, de guirlandes et de banderoles, qu'on eût dit d'un berceau

gigantesque dans le goût de Watteau. A l'intérieur on avait établi des

parquets volants sur le terrain sablé. Trois grandes fontaines de

marbre, ornées de personnages mythologiques, loin de gêner cet

intérieur improvisé, en faisaient le plus bel ornement. Il y avait,

entre leurs masses élégantes, assez de place pour circuler et pour

danser. Elles lançaient leurs gerbes d'eau cristalline au milieu de

buissons de fleurs, sous la clarté resplendissante des grands lustres

qui les semaient d'étincelles. Des gradins, disposés comme dans un

amphithéâtre antique et coupés de buissons fleuris, offraient une libre

circulation et des siéges nombreux pour les assistants.

[Illustration Eh, moi, je suis tout seul, criait à son tour Visconti.

(Page 45.)]

La hauteur de la voûte factice était telle que le grand escalier du

palais, admirable morceau d'architecture, tout orné de statues antiques

et de vases de jaspe du plus beau style, s'y encadrait tout entier. Les

degrés de marbre blanc étaient fraîchement recouverts d'un immense tapis

de pourpre, et le laquais qui précédait la princesse, en ayant balayé la

foule des ouvriers, il y avait là un vide solennel. Un silence

instinctif se fit dans l'attente d'une apparition majestueuse.

Les ouvriers, partagés entre un sentiment de curiosité, naïf et

respectueux chez les uns, insouciant et railleur chez les autres,

regardèrent tous à la fois vers la grande porte fleuronnée qui s'ouvrait

à deux battants au haut de l'escalier. Michel sentit battre son coeur,

mais c'était de colère autant que d'impatience. «Que sont donc ces

nobles et ces riches de la terre, se disait-il, pour qu'ils marchent

avec tant d'orgueil sur les autels, sur les tréteaux, que nos mains

avilies leur dressent? Une déesse de l'Olympe serait à peine digne de se

montrer ainsi, du haut d'un pareil temple, aux vils mortels prosternés à

ses pieds. Oh! insolence, mensonge et dérision! La femme qui va se

produire ici, devant mes regards, est peut-être un esprit borné, une âme

vulgaire; et, pourtant, voilà tous ces hommes forts et hardis qui se

découvrent à son approche.»

Michel avait fait très-peu de questions à son père sur les goûts et les

facultés de la princesse Agathe; à ce peu de questions, le bon

Pier-Angelo n'avait guère répondu, surtout dans les derniers jours,

qu'avec distraction, selon sa coutume, lorsqu'on mêlait une idée

étrangère à la contention de son esprit absorbé par le travail. Mais

Michel était orgueilleux, et la pensée qu'il allait être aux prises avec

un être quelconque plus orgueilleux que lui, faisait entrer du dépit et

une sorte de haine dans son coeur.

[Illustration: Il vit que le hallebardier qui gardait la porte... (Page

21.)]

VII.

UN REGARD.

Lorsque la princesse de Palmarosa parut au haut de l'escalier, Michel

crut voir une fille de quinze ans, tant elle était svelte et souple dans

sa taille et dans son attitude; mais, à chaque marche qu'elle descendit,

il vit apparaître une année de plus sur son front; et, quand il

l'observa de près, il put juger qu'elle en avait trente. Cela ne

l'empêchait pas d'être belle; non pas éclatante et superbe, mais pure et

suave comme le bouquet de cyclamens blancs qu'elle portait à la main.

Elle avait une réputation de grâce et de charme plus que de beauté, car

elle n'avait jamais été coquette et ne cherchait point à faire de

l'effet. Beaucoup de femmes beaucoup moins belles avaient allumé des

passions, parce qu'elles l'avaient voulu. La princesse Agathe n'avait

jamais fait parler d'elle, et, s'il y avait eu des émotions dans sa vie,

les gens du monde n'en avaient rien su positivement.

Elle était fort charitable, et comme exclusivement occupée de répandre

des aumônes; mais cela se faisait sans faste et sans ostentation, et on

ne la nommait point la mère des pauvres. La plupart du temps, les gens

qu'elle secourait ignoraient la source du bienfait. Elle n'était pas

très-assidue à l'église et au sermon, sans cependant fuir les cérémonies

religieuses. Elle avait des goûts d'artiste et s'entourait avec

discernement des plus belles choses et des plus nobles esprits. Mais

elle ne brillait point au centre, et ne se faisait un piédestal ni de

ses relations, ni de ses richesses. En tout, il semblait qu'elle aimât à

faire comme tout le monde, et que, soit apathie, soit bon goût, soit

timidité intérieure, elle eût pris à tâche de ne point se faire

remarquer. Il n'était point de femme plus inoffensive. On l'estimait, on

l'aimait sans enthousiasme, on l'appréciait sans jalousie. Mais

l'appréciait-on à sa juste valeur? C'est ce qu'il eût été difficile de

dire. Elle ne passait point pour un grand esprit. Ses plus anciens amis

disaient d'elle, comme éloge culminant, que c'était une personne

très-sûre et d'une humeur toujours égale.

Tout cela pouvait se juger dès le premier coup d'oeil jeté sur elle, et

le jeune Michel, en la voyant descendre l'escalier avec une grâce

nonchalante, sentit son aversion se dissiper avec sa crainte. Il était

impossible de se conserver irrité en présence d'un visage si pur, si

calme et si doux. Mais comme, au milieu de sa colère, il s'était préparé

à affronter le terrible regard d'une beauté arrogante et splendide, il

éprouva comme un soulagement intérieur à voir une femme ordinaire. Déjà

il pressentait que, si elle venait pour gronder, elle n'aurait ni

l'énergie, ni peut-être l'esprit d'être blessante. Son coeur s'apaisa, et

il la regarda avec une tranquillité croissante, comme si le fluide

rafraîchissant émané d'une sérénité intérieure se fut communiqué d'elle

à lui.

Elle était simplement et richement vêtue d'une robe d'étoffe de soie

lourde et mate d'un blanc lacté, sans aucun ornement. Une légère

guirlande de diamants ornait ses cheveux d'un noir doux, séparés en

bandeaux sur un front lisse et pur. Sans doute elle eût pu avoir de plus

riches pierreries, mais sa couronne était une oeuvre d'art d'un excellent

travail, et ne fatiguait point d'un poids abrutissant sa tête fine et

admirablement attachée. Ses épaules, à demi découvertes, avaient perdu

l'intéressante maigreur de l'adolescence et ne se noyaient pas encore

dans l'embonpoint fastueux de la troisième ou quatrième jeunesse des

femmes. Il y avait encore des contours délicats dans ses formes, et dans

tous ses mouvements une souplesse abandonnée, qui semblait s'ignorer

elle-même et ne poser pour personne.

Elle écarta lentement, du bout de son éventail, le laquais et

l'intendant qui s'évertuaient à lui faire faire place, et passa devant

eux, enjambant avec facilité et sans empressement maladroit les planches

et les tapis roulés qui s'opposaient encore à sa marche; laissant

traîner, avec une sorte d'insouciance humble ou opulente, les longs plis

de sa belle robe de soie blanche sur la poussière qu'avaient laissée les

pieds des manoeuvres. Elle effleura, sans éprouver de dégoût ou sans les

remarquer, les ouvriers baignés de sueur, qui ne pouvaient se ranger

assez vite. Elle passa dans un groupe de jardiniers qui remuaient des

caisses énormes, et ne parut pas s'apercevoir ou se soucier du danger

d'être écrasée ou blessée. Elle salua ceux qui la saluaient, sans

prendre aucun air de commandement ou de protection; et, quand elle fut

au milieu de la cohue des hommes, des toiles, des planches et des

échelles, elle s'arrêta fort tranquillement, promena ses regards sur ce

qui était achevé et sur ce qui ne l'était pas, et dit d'une voix douce

et encourageante:--Eh bien, Messieurs, espérez-vous avoir fini à temps?

Nous n'avons plus guère qu'une demi-heure.

--Je vous réponds de tout, ma chère princesse, répondit Pier-Angelo en

s'approchant d'elle d'un air enjoué; ne voyez-vous pas que je mets la

main à tout?

--En ce cas, je suis tranquille, répondit-elle, et je compte aussi sur

tout le monde. Il serait fâcheux de laisser imparfait un aussi bel

ouvrage. Je suis extrêmement contente. Tout cela est conçu avec goût et

exécuté avec soin. Je vous remercie beaucoup de la peine que vous prenez

pour bien faire, _Messieurs_, et cette fête sera à votre gloire.

--Mon fils Michel en aura sa part, j'espère, reprit le vieux peintre en

décors; Votre Seigneurie veut-elle me permettre de le lui présenter?

Allons, Michel, approche, et baise la main de la princesse, mon enfant:

c'est une bonne princesse, tu vois!

Michel ne fit pas un mouvement pour s'approcher. Quoique la manière dont

la princesse venait de gronder son père l'eût attendri et gagné, il ne

se souciait pas de faire acte de servilité devant elle. Il savait bien

que la coutume italienne de baiser la main à une dame est l'hommage d'un

ami ou la prosternation d'un inférieur, et, ne pouvant prétendre à l'un,

il ne voulait pas descendre à l'autre. Il ôta son bonnet de velours et

se tint droit, affectant de regarder la princesse avec aplomb.

Elle fixa alors ses yeux sur lui, et soit, qu'il y eût dans son regard

une habitude de bonté et d'effusion qui fit contraste avec la

nonchalante bienveillance de ses manières, soit que Michel fut frappé

d'une étrange hallucination, il fut remué jusqu'au fond des entrailles

par ce regard inattendu. Il lui sembla qu'une flamme insinuante, mais

intense et profonde, pénétrait en lui à travers les douces paupières de

la grande dame; qu'une ineffable tendresse, partant de cette âme

inconnue, venait s'emparer souverainement de tout son être; enfin que la

tranquille princesse Agathe lui disait dans un langage plus éloquent que

toutes les paroles humaines: «Viens dans mes bras. Viens sur mon coeur.»

Michel étourdi, fasciné, hors de lui, tressaillit, pâlit, s'approcha par

un mouvement convulsif et involontaire, prit en tremblant la main de la

princesse, et au moment de la porter à ses lèvres, leva encore ses yeux

sur les siens, croyant s'être trompé et pouvoir sortir d'un rêve à la

fois pénible et délicieux. Mais ces yeux purs et transparents lui

exprimaient un amour si absolu et si confiant qu'il perdit la tête, se

sentit défaillir et tomba comme terrassé aux pieds de _la signora_.

Quand il recouvra sa présence d'esprit, la princesse était déjà à

quelques pas de lui. Elle s'éloignait suivie de Pier-Angelo, et, quand

ils furent isolés au bout de la salle, ils parurent s'entretenir de

quelque détail de la fête. Michel était honteux: son émotion se

dissipait rapidement, à la pensée qu'il avait donné à tous ses

compagnons le spectacle d'une faiblesse et d'une présomption inouïes:

mais, comme les bonnes paroles de la princesse les avaient tous

électrisés, comme on s'était remis au travail avec une sorte de rage

joyeuse, on remuait, on chantait, on frappait autour de lui, et son

aventure n'était qu'un incident perdu, ou du moins incompris, dans la

foule. Quelques-uns avaient remarqué, en souriant, qu'il saluait plus

bas qu'il n'était besoin, et qu'apparemment c'était une manière

aristocratique et galante qu'il avait apportée de loin avec son air fier

et ses beaux habits. D'autres pensèrent qu'il avait trébuché sur des

planches en voulant s'incliner, et que sa maladresse lui avait fait

perdre contenance.

Le seul Magnani l'avait observé attentivement et à moitié deviné.

--Michel, lui dit-il au bout de quelques instants, quand un travail

commun les eut rapprochés, tu parais fort timide, mais je te crois

follement hardi. Il est certain que la princesse t'a trouvé beau garçon

et qu'elle t'a regardé d'une certaine manière qui aurait pu signifier

tout autre chose de la part d'une autre femme; mais ne sois pas trop

présomptueux, mon enfant; cette bonne princesse est une dame vertueuse;

on ne lui a jamais connu d'amant, et si elle en voulait prendre un, il

n'est pas probable qu'elle commencerait par un petit peintre à la

détrempe, lorsque tant d'illustres seigneurs...

--Taisez-vous, Magnani, dit Michel avec impétuosité; vos plaisanteries

me blessent, et je ne vous ai point autorisé à me railler de la sorte;

je ne le souffrirai pas.

--Allons, pas de colère, reprit le jeune artisan; je n'ai pas

l'intention de t'offenser, et quand on a des bras comme les miens, on

serait lâche de provoquer un enfant tel que toi. D'ailleurs, je n'ai pas

l'âme malveillante, et, je te l'ai dit, si je te parle franchement,

c'est parce que je me sens disposé à t'aimer. Je sens en toi un esprit

au-dessus du mien qui me plaît et me charme. Mais je sens aussi que ton

caractère est faible et ton imagination folle. Si tu as plus

d'intelligence et de finesse, j'ai plus de raison et d'expérience. Ne

prends pas mes réflexions en mauvaise part. Tu n'as pas encore d'amis

parmi nous, et déjà tu compterais plus d'une antipathie prête à éclater,

si tu cherchais à voir clair autour de toi. Je pourrai t'être bon à

quelque chose, et, si tu écoutes mes avertissements, tu éviteras

beaucoup d'ennuis que tu ne prévois point. Voyons, Michel, me

dédaignes-tu, et refuses-tu mon amitié?

--Je te la demande, au contraire, répondit Michel, ému et subjugué par

l'accent de franchise de Magnani; et, pour m'en montrer digne, je veux

me justifier. Je ne sais rien, je ne crois rien, je ne pense rien de la

princesse. Je vois, pour la première fois, d'aussi près, une aussi

grande dame, et.... Mais pourquoi souris-tu?

--Tu t'arrêtes à mon sourire pour ne point achever ta phrase. Je vais la

compléter pour toi. Tu trouves qu'une grande dame est quelque chose de

divin, et tu en tombes épris comme un fou. Tu aimes la grandeur! J'ai

bien compris cela le premier jour où je t'ai vu.

--Non, non! s'écria Michel, je ne tombe pas amoureux; je ne connais pas

cette femme, et, quant à sa grandeur, j'ignore où elle réside. Autant

vaudrait dire que je suis épris de son palais, de sa robe, ou de ses

diamants, car jusqu'ici je ne lui vois d'autre supériorité que celle

d'un goût auquel nous aidons beaucoup, ce me semble, ainsi que son

joaillier et sa couturière.

--Puisque tu ne la connais pas autrement, c'est assez bien parlé, reprit

Magnani; mais alors m'expliqueras-tu pourquoi tu as failli t'évanouir en

lui baisant la main?

--Explique-le-moi toi-même si tu peux; quant à moi je l'ignore. Je

savais bien que les dames avaient une manière de se servir de leurs

yeux, qui était plus hardie que celle des courtisanes, et en même temps

plus dédaigneuse que celle des nonnes. Oui, j'avais remarqué cela: et ce

mélange de provocation et de fierté me mettait hors de moi quand il

m'arrivait, malgré moi, d'en coudoyer quelques-unes dans la foule. Et

c'est pour cela que je haïssais les grandes dames.... Mais celle-ci a un

regard qui ne ressemble à celui de personne. Je ne saurais dire si c'est

langueur voluptueuse ou stupidité bienveillante; mais jamais aucune

femme ne m'a regardé ainsi, et... que veux-tu, Magnani? je suis jeune,

impressionnable, et cela m'a donné le vertige: voilà tout. Je ne suis

point enivré de vanité, je le jure, car je suis bien certain qu'elle

t'eût regardé de même si le hasard eût mis ta figure devant elle à la

place de la mienne.

--Je n'en crois rien, dit Magnani tout pensif.

Il avait laissé tomber son marteau; il s'était assis sur un gradin. Il

paraissait chercher assez péniblement à résoudre un problème.

--Ah! jeunes gens! leur dit le vieux Pier-Angelo, en passant auprès

d'eux; vous babillez et ne travaillez pas: il n'y a que les vieux qui

sachent se dépêcher.

Sensible au reproche, Michel courut aider à son père, après avoir dit à

demi-voix à son nouvel ami qu'il reprendrait plus tard cet entretien

avec lui.

--Le mieux pour toi, lui dit à la dérobée Magnani d'un air singulier,

sera d'y penser le moins possible.

Michel aimait ardemment son père, et il avait raison. Pier-Angelo était

un homme de coeur, de courage et de sens. Artiste à sa manière, il

suivait, dans son travail, de bonnes vieilles traditions et ne

s'irritait point de voir innover autour de lui. Tout au contraire, il

s'assimilait très-vite les progrès qu'on lui faisait comprendre. C'était

un caractère facile et enjoué, optimiste en général et tolérant en

particulier, ne croyant presque jamais aux mauvaises intentions, mais ne

transigeant point avec elles quand il ne pouvait plus se faire

d'illusion généreuse; une âme droite, simple, désintéressée, se

contentant de peu, s'amusant de tout, aimant le travail pour lui-même et

l'argent pour les autres, c'est-à-dire vivant au jour le jour, et ne

sachant rien refuser à son prochain.

La Providence avait donné au bouillant Michel le seul guide qu'il fût

capable d'accepter: car ce jeune homme était tout le contraire de son

père sous plusieurs rapports. Il était inquiet, ombrageux, un peu

personnel, porté à l'ambition, au doute et à la colère. Et pourtant

c'était une belle âme aussi, parce qu'elle était sincèrement éprise du

beau et du grand, et s'abandonnait avec enthousiasme quand on avait

justifié sa confiance. Mais il est bien certain que le caractère était

moins heureux qu'il n'eût pu l'être, que l'intelligence active et

chercheuse se dévorait souvent elle-même; enfin, que l'esprit tumultueux

et délicat livrait parfois une bataille acharnée à la tranquillité du

coeur.

Si une main rude, la pesante main d'un ouvrier acharné au gain, ou porté

à toutes les jalouses indignations républicaines, eût voulu manier le

caractère mobile et l'âme souffrante du jeune Michel, elle les eût

exaspérés et promptement brisés ou éteints. L'humeur imprévoyante et

joviale du vieux Pier-Angelo avait servi de contre-poids et de calmant à

ses instincts exaltés. Il lui parlait rarement le langage de la raison

froide, et ne contrariait jamais ses inclinations changeantes. Mais il y

a dans l'insouciance vaillante de certaines natures une action

sympathique qui nous fait rougir de nos faiblesses, et qui agit plus sur

nous par l'exemple, par le précepte mis en action simplement et

noblement, que tous les discours et les sermons ne sauraient le faire.

C'est par là que le bon Pier-Angelo, tout en paraissant céder aux désirs

et aux fantaisies de Michel, exerçait pourtant sur lui le seul ascendant

qu'il eût été jusque-là capable de subir.

VIII.

L'INTRUS.

Cette fois encore, en voyant son père travailler pour deux, Michel eut

honte de ses distractions, et se hâta de le seconder. Il y avait encore

un escalier volant à dresser sur un des côtés de la salle, pour

communiquer avec une galerie plus élevée, et ouvrir à la foule qu'on

attendait une nouvelle voie de circulation.

On entendait déjà rouler au loin de nombreuses voitures sur cette

magnifique rue qu'on nomme pompeusement la _Voie Etnéenne_, et qui

traverse Catane en droite ligne, du bord de la mer au pied de l'Etna,

comme si, a dit un voyageur, les habitants qui ont planté leurs fiers

palais le long de cette voie avaient voulu offrir aux colères du volcan

un chemin digne de lui.

Le Piccinino · 第 4 / 39 段