elle-même qui m'a commandé de manger son souper, parce qu'elle n'a pas
faim ce soir et qu'elle a supposé que tu aurais quelque répugnance à
souper avec ses gens.
--Voilà une princesse d'une étrange bonté, dit Michel, et d'une exquise
délicatesse à mon égard! J'avoue que je n'aimerais pas à manger avec ses
laquais. Pourtant, mon père, si vous le faites, si c'est l'habitude de
la maison et une nécessité de ma position nouvelle, je ne serai pas plus
délicat que vous, je m'y accoutumerai. Mais comment cette princesse
a-t-elle songé à m'épargner, pour ce soir, ce petit désagrément?
--C'est que je lui ai parlé de toi. Comme elle s'intéresse à moi
particulièrement, elle m'a fait beaucoup de questions sur ton compte,
et, en apprenant que tu étais un artiste, elle m'a déclaré qu'elle te
traiterait en artiste, qu'elle te trouverait dans sa maison une besogne
d'artiste, enfin qu'on y aurait pour toi tous les égards que tu pourrais
souhaiter.
--C'est là une dame bien libérale et bien généreuse, reprit Michel en
soupirant, mais je n'abuserai pas de sa bonté. Je rougirais d'être
traité comme un artiste, à côté de mon père l'artisan. Non, non, je suis
artisan moi-même, rien de plus et rien de moins. Je veux être traité
comme mes pareils, et, si je mange ici ce soir, je veux manger demain où
mangera mon père.
--C'est bien, Michel; ce sont là de nobles sentiments. A ta santé! Ce
vin de Syracuse me donne du coeur et me fait paraître le cardinal aussi
peu redoutable qu'une momie! Mais que regardes-tu ainsi?
--Il me semble voir ce rideau s'agiter à chaque instant derrière le
vitrage. Il y a là certainement quelque domestique curieux qui nous voit
de mauvais oeil manger un si bon souper à sa place. Ah! ce sera
désagréable d'avoir des relations de tous les instants avec ces gens-là!
Il faut les ménager, sans doute, car ils peuvent nous desservir auprès
de leurs maîtres et priver d'une bonne pratique un honnête ouvrier qui
leur déplaît.
--C'est vrai, en général, mais ici ce n'est point à craindre; j'ai la
confiance de la princesse; je traite avec elle directement et sans
recevoir d'ordres du majordome. Et puis, elle n'est servie que par
d'honnêtes gens. Allons, mange tranquille et ne regarde pas toujours ce
rideau agité par le vent.
--Je vous assure, mon père, que ce n'est pas le vent, à moins que
Zéphyre n'ait une jolie petite main blanche avec un diamant au doigt.
--En ce cas, c'est la première femme de chambre de la princesse. Elle
m'aura entendu dire à sa maîtresse que tu étais un joli garçon, et elle
est curieuse de te voir. Place-toi bien de ce côté, afin qu'elle puisse
satisfaire sa fantaisie.
--Mon père, je suis plus pressé d'aller voir Mila que d'être vu par
madame la première femme de chambre de céans. Me voilà rassasié,
partons.
--Je ne partirai pas sans avoir encore une fois demandé du coeur et des
jambes à ce bon vin. Trinque avec moi de nouveau, Michel! je suis si
heureux de me trouver avec toi, que je me griserais si j'en avais le
temps!
--Moi aussi, mon père, je suis heureux; mais je le serai encore plus
quand nous serons chez nous auprès de ma soeur. Je ne me sens pas aussi à
l'aise que vous dans ce palais mystérieux: il me semble que j'y suis
épié, ou que j'y effraie quelqu'un. Il y a ici un silence et un
isolement qui ne me semblent pas naturels. On n'y marche pas, on ne s'y
montre pas comme ailleurs. Nous y sommes furtivement, et c'est
furtivement aussi qu'on nous y observe. Partout ailleurs je casserais
une vitre pour regarder ce qu'il y a derrière ce rideau... et tout à
l'heure, dans la galerie, j'ai eu une émotion terrible: j'ai été
réveillé par un cri tel que je n'en ai jamais entendu de pareil.
--Un cri, vraiment? comment se fait-il qu'étant peu éloigné, dans cette
partie du palais, je n'aie rien entendu? Tu auras rêvé!
--Non! non! je l'ai entendu deux fois; un cri faible, il est vrai, mais
si nerveux et si étrange que le coeur me bat quand j'y songe.
--Ah! voilà bien ton esprit romanesque! A la bonne heure, Michel, je te
reconnais; cela me fait plaisir, car je craignais que tu ne fusses
devenu trop raisonnable. Cependant je suis fâché pour ton aventure
d'être forcé de te dire ce que j'en pense: c'est que la première femme
de chambre de Son Altesse aura vu une araignée ou une souris, en passant
dans un des couloirs qui longent le plafond de la grande galerie de
peinture. Toutes les fois qu'elle voit une de ces bestioles, elle fait
des cris affreux, et je me permets de me moquer d'elle.»
Cette explication prosaïque contraria un peu le jeune artiste. Il
entraîna son père, qui penchait à s'oublier à l'endroit du vin de
Syracuse, et, une demi-heure après, il était dans les bras de sa soeur.
Dès le lendemain, Michel-Ange Lavoratori était installé avec son père au
palais de Palmarosa, pour y travailler assidûment le reste de la
semaine. Il s'agissait de décorer une immense salle de bal construite en
bois et en toile pour la circonstance, attenant au péristyle de cette
belle villa, et ouvrant de tous côtés sur les jardins. Voici à propos de
quoi la princesse, ordinairement très-retirée du monde, donnait cette
fête splendide, à laquelle devaient prendre part tous les riches et
nobles habitants de Catane et des villas environnantes.
Tous les ans, la haute société de cette contrée se réunissait pour
donner un bal par souscription au profit des pauvres, et chaque
personnage, propriétaire d'un vaste local, soit à la ville, soit à la
campagne, prêtait son palais et faisait même une partie des frais de la
fête quand sa fortune le lui permettait.
Quoique la princesse fût fort charitable, son goût pour la retraite lui
avait fait différer d'offrir son palais; mais enfin son tour était venu;
elle avait pris magnifiquement son parti en se chargeant de tous les
frais du bal, tant pour le décor de la salle que pour le souper, la
musique etc. Moyennant cette largesse, la somme des pauvres promettait
d'être fort ronde, et la villa Palmarosa étant la plus belle résidence
du pays, la réception étant organisée d'une manière splendide, cette
fête devait être la plus éclatante qu'on eût encore vue.
La maison était donc pleine d'ouvriers qui travaillaient depuis quinze
jours à la salle du bal, sous la direction du majordome Barbagallo,
homme très-entendu dans cette partie, et sous l'influence
très-prépondérante de maître Pier-Angelo Lavoratori, dont le goût et
l'habileté étaient avérés et fort prisés déjà dans tout le pays.
Le premier jour, Michel, fidèle à sa parole et résigné à son sort, fit
des guirlandes et des arabesques avec son père et les apprentis employés
par lui; mais là se borna son épreuve; car, dès le lendemain,
Pier-Angelo lui annonça que la princesse lui confiait le soin de peindre
des figures allégoriques sur le plafond et les parois de toile de la
salle. On lui laissait le choix et la dimension des sujets; on lui
fournissait tous les matériaux; on l'invitait seulement à se dépêcher et
à avoir confiance en lui-même. Cette oeuvre ne demandait pas le soin et
le fini d'une oeuvre durable; mais elle ouvrait carrière à son
imagination; et, quand il se vit en possession de ce vaste emplacement
où il était libre de jeter ses fantaisies à pleines mains, il eut un
instant de véritable transport, et il se retrouva plus enivré que jamais
de sa destinée d'artiste.
Ce qui acheva de l'enthousiasmer pour cette tâche, c'est que la
princesse lui faisait savoir par son père que, si sa composition était
seulement passable, elle lui serait comptée comme servant à
l'acquittement de la somme prêtée pour lui à Pier-Angelo; mais que, si
elle obtenait les éloges des connaisseurs, elle lui serait payée le
double.
Ainsi, Michel allait redevenir libre à coup sûr, et peut-être riche pour
un an encore, s'il faisait preuve de talent.
Une seule terreur, mais bien grande, vint refroidir sa joie: le jour du
bal était fixé, et il n'était pas au pouvoir de la princesse de le
reculer. Huit jours restaient, rien que huit jours! Pour un décorateur
exercé c'en est assez, mais pour Michel, qui n'avait pas encore taillé
en grand dans cette partie, et qui ne pouvait se défendre d'y porter un
vif amour-propre, c'était si peu qu'il en avait une sueur froide rien
que d'y songer.
Heureusement pour lui, ayant travaillé dans son enfance avec son père,
et l'ayant vu travailler mille fois depuis, les procédés de la détrempe
lui étaient familiers, ainsi que la géométrie des ornements; mais, quand
il voulut choisir ses sujets, il fut assailli par la surabondance de ses
fantaisies, et la prodigalité de son imagination le mit à la torture. Il
passa deux nuits à dessiner ses compositions, et tout le jour sur son
échafaud pour les adapter au local. Il ne songea ni à dormir, ni à
manger, ni même à renouer très-ample connaissance avec sa jeune soeur,
tant qu'il ne fut pas fixé. Enfin, il arrêta son sujet et il s'en alla
au milieu du parc, où sa toile de ciel, longue de cent palmes, était
étendue dans le parvis d'une ancienne chapelle en ruines. Là, aidé de
quelques bons apprentis, qui lui présentaient ses couleurs toutes
prêtes, et marchant, pieds nus, sur son firmament mythologique, il
demanda aux muses de donner à sa main tremblante l'expérience et la
_maestria_ nécessaires; puis, enfin, armé d'un pinceau gigantesque,
qu'on eût bien pu qualifier de balai, il esquissa son Olympe et
travailla avec tant de fougue et d'espérance, que, deux jours avant le
bal, les toiles se trouvèrent prêtes à être mises en place.
Il fallut encore assister à leur installation et refaire quelques
parties endommagées nécessairement par cette opération. Enfin, il lui
fallut aussi aider à son père, qui, ayant été retardé par lui, avait
encore beaucoup de bordures de lambris et de corniches à rajuster.
Ces huit jours passèrent comme un rêve pour Michel, et le peu d'instants
de repos qu'il se permit lui parurent délicieux. La villa était
admirable au dedans comme au dehors. Les jardins et le parc donnaient
une idée du paradis terrestre. La nature est si féconde dans cette
contrée, les fleurs si belles et si suaves, la végétation si splendide,
les eaux si claires et si courantes, que l'art a bien peu de chose à
faire pour créer des lieux de délices autour des palais. Ce n'est pas
que, çà et là, des blocs de lave et des plaines de cendres n'offrent
l'image de la désolation à côté de l'Élysée. Mais ces horreurs ajoutent
au charme des oasis qu'a épargnées le passage des feux volcaniques.
La villa Palmarosa, située à mi-côte d'une colline qui présentait son
élévation ardue aux ravages de l'Etna, subsistait depuis des siècles au
milieu des continuels désastres qu'elle avait pu tranquillement
contempler. Le palais était fort ancien, et d'une architecture élégante,
empruntée au goût sarrasin. La salle de bal, qui enveloppait maintenant
les premiers plans de sa façade, offrait un contraste étrange avec la
couleur sombre et les ornements sérieux des plans élevés. A l'intérieur,
le contraste était plus frappant encore. Tandis que tout était bruit et
confusion au rez-de-chaussée, tout était calme, ordre et mystère à
l'étage le plus élevé, habité par la princesse. Michel pénétrait dans
cette partie réservée, à l'heure de ses repas, car le petit office
vitré, où il avait soupé le premier jour avec son père, lui fut réservé
comme par une gracieuseté spéciale et mystérieuse. Ils y étaient
toujours seuls, et, si le rideau s'agita encore, ce fut d'une manière si
peu sensible que Michel ne put être certain d'avoir inspiré une passion
romanesque à madame la première femme de chambre.
Le palais étant adossé au rocher, des appartements de la princesse, on
entrait de plain-pied sur des terrasses ornées de fleurs et de jets
d'eau, et même on pouvait, en descendant un escalier étroit, hardiment
taillé dans la lave, aller gagner le parc et la campagne. Michel pénétra
une fois dans ces parterres babyloniens suspendus au-dessus d'un ravin
effroyable. Il vit les fenêtres du boudoir de la princesse, qui se
trouvait à deux cents pieds plus haut que l'entrée principale du palais,
et d'où elle pouvait aller se promener sans descendre une seule marche.
Tant de hardiesse et de délices dans le plan d'une habitation lui donna
le vertige au physique et au moral. Mais il ne vit jamais la reine de ce
séjour enchanté. Aux heures où il montait chez elle, elle faisait la
sieste ou recevait des visites d'intimité dans les salons du second
étage.
Cet usage sicilien d'habiter l'étage le plus élevé, pour y jouir de la
fraîcheur et du repos, est commun à plusieurs villes d'Italie. Ces
appartements réservés, petits et tranquilles, s'appellent quelquefois le
Casino, et grâce à leur jardin particulier, forment comme une habitation
distincte au-dessus du palais. Celui dont nous parlons reculait sur la
façade et sur les côtés, de toute la largeur d'une vaste terrasse, et se
trouvait ainsi caché et comme isolé. Sur l'autre face, il formait, au
niveau du parterre, un étage unique, puisque la masse de l'édifice
inférieur était adossée au rocher. On eut dit, de ce côté, qu'une coulée
de laves était venue s'adosser et se figer contre le palais, dont elle
aurait envahi toute une face jusqu'au pied du Casino. Mais la
construction de cette villa avait été ainsi conçue pour échapper au
danger de nouvelles éruptions. A la voir, du côté de l'Etna on l'eut
prise pour un léger pavillon planté à la cime d'un rocher. Ce n'est
qu'en tournant cette masse de déjections volcaniques qu'on découvrait un
palais splendide, composé de trois grands corps superposés, et
gravissant la colline à reculons.
En d'autres circonstances, Michel eût été fort curieux de savoir si
cette dame, qu'on disait belle et bonne, était, par droit de poésie,
bien digne d'habiter une si noble demeure; mais son imagination,
absorbée par le travail brûlant avec lequel on l'avait mise aux prises,
ne s'occupa guère d'autre chose.
Il se sentait si fatigué lorsqu'il abandonnait un instant son rude
pinceau, qu'il était forcé de lutter contre le sommeil pour ne pas
prolonger sa sieste au delà d'une demi-heure. Il craignait même
tellement de voir ses compagnons se refroidir, qu'il allait en cachette
prendre cet instant de repos dans la galerie de peinture, où son père
l'enfermait, et où il semblait que personne ne mît jamais les pieds.
Deux ou trois fois, il n'eut pas le courage d'aller passer la nuit
jusqu'au faubourg de Catane, où sa maison était pourtant une des
premières sur le chemin de la villa, et il consentit à ce que son père
lui fit donner un lit dans le palais. Lorsqu'il se retrouvait dans la
misérable demeure où Mila fleurissait comme une rose sous un châssis, il
ne voyait et ne comprenait rien à ce qui se passait dans son intérieur.
Il se bornait à embrasser sa soeur, à lui dire qu'il était heureux de la
voir, et il n'avait pas le temps de l'examiner et de causer avec elle.
Enfin, la veille de la fête se trouva un dimanche. Il n'y avait plus
qu'un dernier coup d'oeil et de main à donner aux travaux; la journée du
lundi devait suffire, et, d'ailleurs, dans ce pays de dévotion ardente,
il ne faut pas songer à l'art le jour du repos.
Michel ne s'intéressait à rien qu'à ses toiles, et son père fut forcé
d'insister beaucoup pour qu'il allât prendre l'air. Il se décida enfin à
faire un peu de toilette et à parcourir la ville après avoir mené Mila
aux offices du soir. Il prit vite connaissance des églises, des places
et des édifices principaux. Enfin son père le présenta à quelques-uns de
ses amis et de ses parents, qui lui firent bon accueil, et avec lesquels
il s'efforça d'être aimable. Mais la différence de ce milieu avec celui
qu'il avait fréquenté à Rome le rendit triste malgré lui, et il se
retira de bonne heure, aspirant au lendemain; car, en présence de son
ouvrage et sous le prestige de la belle résidence, où il travaillait, il
oubliait qu'il était peuple pour se souvenir seulement qu'il était
artiste.
Enfin arriva ce jour d'espoir et de crainte où Michel devait voir son
oeuvre applaudie ou raillée par l'élite de la société sicilienne.
VI.
L'ESCALIER.
«Eh quoi! pas plus avancés que cela? s'écriait avec désespoir le
majordome, en se précipitant au milieu des ouvriers. Mais à quoi
songez-vous, grand Dieu? Sept heures vont sonner; à huit, les voitures
arriveront, et la moitié de cette salle n'est pas encore tendue!»
Comme cette admonestation ne s'adressait à personne en particulier,
personne n'y répondit, et les ouvriers continuèrent à se hâter plus ou
moins, chacun dans la mesure de ses forces et de son habileté.
--Place, place aux fleurs! cria l'ordonnateur de cette partie notable de
l'établissement du palais. Échelonnez ici cent caisses de camélias, le
long des gradins.
--Et comment voulez-vous placer les caisses de fleurs avant que les
tapis soient posés? demanda maître Barbagallo avec un profond soupir.
--Et où voulez-vous que je dépose mes caisses et mes vases? reprit le
maître jardinier. Pourquoi vos tapissiers n'ont-ils pas fini?
--Ah! voilà! pourquoi n'ont-ils pas fini! dit l'autre avec l'accent
d'une indignation profonde.
--Place! place pour mes échelles, cria une autre voix; on veut que tout
soit éclairé à huit heures précises, et j'en ai encore pour longtemps à
allumer tant de lustres. Place! place, s'il vous plaît!
--Messieurs les peintres, enlevez vos échelles, crièrent à leur tour les
tapissiers, nous ne pouvons rien faire tant que vous serez là.
--C'est une confusion, c'est une cohue, c'est une seconde tour de Babel,
murmura le majordome en s'essuyant le front. J'ai eu beau faire pour que
chaque chose se fît à son heure et en son lieu; j'ai averti chacun plus
de cent fois, et voici que vous êtes tous pêle-mêle, vous disputant la
place, vous gênant, et n'avançant à rien C'est désolant! c'est
révoltant!
--A qui la faute? dit l'homme aux fleurs. Puis-je poser mes guirlandes
sur des murailles nues, et mes vases sur des planches brutes?
--Et moi, puis-je grimper aux plafonds, dit l'homme aux bougies, si on
soulève mes échelles pour étendre les tapis? Prenez-vous mes ouvriers
pour des chauves-souris, et voulez-vous que je fasse casser le cou à
trente bons garçons?
--Comment voulez-vous que mes ouvriers tendent leurs tapis, dit à son
tour le maître tapissier, si les échelles des peintres décorateurs ne
sont pas enlevées?
--Et comment voulez-vous que nos échelles soient emportées si nous
sommes encore dessus? cria un des peintres.
--Toute la faute est à vous, messieurs les barbouilleurs, s'écria le
majordome exaspéré; ou plutôt c'est votre maître qui est le seul
coupable, ajouta-t-il en voyant le jeune homme auquel il s'adressait,
rouler des yeux terribles à cette épithète de barbouilleur. C'est ce
vieux fou de Pier-Angelo, qui n'est même pas là, je parie, pour vous
diriger. Où sera-t-il? Au plus prochain cabaret, je gage!»
Une voix, encore pleine et sonore, qui partait de la coupole, fit
entendre le refrain d'une antique chanson, et, en levant les yeux,
l'intendant courroucé vit briller la tête-chauve et luisante du peintre!
décorateur en chef. Évidemment, le vieillard narguait l'intendant, et,
maître du terrain, il voulait mettre complaisamment la dernière main à
son ouvrage.
--Pier-Angelo, mon ami, dit l'autre, vous vous moquez de nous! C'est
trop fort. Vous vous conduisez comme un vieux enfant gâté que vous êtes;
mais nous finirons par nous fâcher. Ce n'est point le moment de rire et
de chanter vos vers bachiques.»
Pier-Angelo ne daigna pas répondre; il se contenta de lever l'épaule,
tout en parlant avec son fils, placé encore plus haut que lui, et
activement occupé à mettre des tons à la robe d'une danseuse
d'Herculanum, nageant dans un ciel de toile bleue.
--C'est bien assez de figures, c'est bien assez de teintes et de plis!
s'écria encore l'intendant hors de lui. Qui diable ira regarder là haut,
s'il manque quelque chose à vos divinités perdues dans la voûte céleste?
L'ensemble y est, c'est tout ce qu'il faut. Allons, descendez, vieux
sournois, ou je secoue l'échelle où vous perchez.
--Si vous touchez à l'échelle de mon père, dit le jeune Michel d'une
voix retentissante, je vous écrase avec ce lustre. Pas de plaisanteries
de ce genre, monsieur Barbagallo, ou vous vous en repentirez.
--Laisse-le donc dire, et continue ton ouvrage, dit alors, d'un ton
calme, le vieux Pierre. La dispute prend du temps, ne t'amuse pas à de
vaines paroles.
--Descendez, mon père, descendez, reprit le jeune homme. Je crains que,
dans cette confusion, on ne vous fasse tomber; moi, j'ai fini dans un
instant. Descendez, je vous en prie, si vous voulez que je garde ma
présence d'esprit.»
Pier-Angelo descendit lentement, non pas qu'il eût perdu, à soixante
ans, la force et l'agilité de la jeunesse, mais afin de faire paraître
moins long le temps que son fils voulait encore donner à son oeuvre.
--Quelle niaiserie, quelle puérilité, disait le majordome, en
s'adressant au vieux peintre; pour des toiles volantes qui seront demain
roulées dans un grenier et qu'il faudra couvrir d'autres sujets à la
première fête, vous vous appliquez comme s'il s'agissait de les envoyer
dans un musée! Qui vous en saura gré? Qui y fera la moindre attention?
--Pas vous, on le sait de reste, répondit le jeune peintre, d'un ton
méprisant, du haut de son échelle.
--Tais-toi, Michel, et va ton train, lui dit son père. Chacun met son
amour-propre où il peut se prendre, ajouta-t-il en regardant
l'intendant. Il y en a qui mettent le leur à se faire honneur de toutes
nos peines! Allons! les tapissiers peuvent commencer. Donnez-moi un
marteau et des clous, vous autres! puisque je vous ai retardés, il est
juste que je vous aide.
--Toujours bon camarade! dit un des ouvriers tapissiers, en présentant
les outils au vieux peintre. Allons, maître Pier-Angelo, que les arts et
les métiers se donnent la main! Il faudrait être fou pour se brouiller
avec vous.
--Oui, oui, grommela Barbagallo, qui, contrairement à ses habitudes de
réserve et de politesse, était, ce soir-là, d'une humeur massacrante:
voilà comme chacun lui fait la cour, à ce vieux entêté, et il se soucie
fort peu de faire damner les autres.
--Au lieu de gronder, vous devriez aider à clouer, ou à allumer les
lustres, dit Pier-Angelo d'un air moqueur. Mais, bah! vous craindriez de
gâter vos culottes de satin et de déchirer vos manchettes!
--Maître Pier-Angelo, vous devenez trop familier, et je vous jure que je
vous emploie aujourd'hui pour la dernière fois.
--Plût au ciel! répliqua l'autre avec son flegme accoutumé, en
s'accompagnant de vigoureux coups de marteau, frappés en cadence sur les
nombreux clous qu'il plantait rapidement; mais, à la prochaine occasion,
vous viendrez encore me supplier, me dire que rien ne peut se faire sans
moi; et moi, comme à l'ordinaire, je vous pardonnerai vos impertinences.
--Allons! dit l'intendant au jeune Michel, qui descendait lentement de
son échelle, c'est donc fini? C'est bien heureux! Vite! vite! aidez aux
tapissiers, ou aux fleuristes, ou aux allumeurs. Faites quelque chose
pour réparer le temps perdu.
Michel toisa le majordome d'un air hautain. Il avait si bien oublié
jusqu'à la pensée de se faire ouvrier, qu'il ne concevait pas que ce
subalterne lui ordonnât de prendre part à des travaux en dehors de ses
attributions; mais, au moment où il allait lui répondre avec vivacité,
il entendit la voix de son père qui l'appelait.
--Allons, Michel, apporte-nous ici des clous, et viens aider à ces bons
compagnons, qui n'arriveront pas à temps sans nous.
--Rien de plus juste, répondit le jeune homme. Je ne serai peut être pas
très-adroit à ce travail; mais j'ai des bras solides pour tendre.
Voyons, que faut-il faire? commandez-moi, vous autres!
--A la bonne heure! dit Magnani, un jeune ouvrier tapissier, plein de
feu et de franchise, qui demeurait dans le faubourg, porte à porte, avec
la famille Lavoratori. Sois bon camarade comme ton père, que tout le
monde aime, et tu seras aimé comme lui. On nous disait que, pour avoir
étudié la peinture à Rome, tu faisais un peu le glorieux, et il est
certain que tu vas par la ville avec un habit qui ne convient guère à un
artisan. Tu as pourtant une jolie figure qui plaît, mais on te reproche
d'avoir de l'ambition.
--Où serait le mal? répondit Michel, tout en travaillant avec Magnani. A
qui cela est-il défendu?