--C'est bien, dit l'abbé, et il se retira de la portière du prélat, afin

que celui-ci pût voir le pauvre diable qui avait attiré ainsi son

attention. Michel rencontra le regard terrible de ce moribond, et, cette

fois, il sentit plus de méfiance et d'aversion que de respect pour ce

front étroit et despotique. Averti par un pressentiment intérieur qu'il

courait un certain danger, il changea l'expression habituelle de sa

figure, et, mettant une feinte puérilité à la place de l'orgueil, il

plia le genou, puis, baissant la tête pour échapper à l'examen du

prélat, il feignit d'attendre sa bénédiction.

--Son Éminence vous bénit mentalement, répondit l'abbé après avoir

consulté les yeux du cardinal, et il fit signe aux porteurs de se

remettre en marche.

La chaise franchit la grille et pénétra lentement dans l'avenue.

«Je voudrais bien savoir, se disait Michel en regardant passer le

cortége, si mon instinct ne m'a pas trompé et si c'est là l'ennemi de ma

famille.»

Il allait se retirer, lorsqu'il remarqua que l'abbé Ninfo n'avait pas

suivi le cardinal, et qu'il attendait, pour refermer la grille et

remettre la clef dans sa poche, que le dernier mulet eût passé. Ce soin

étrange, de la part d'un homme attaché de si près à la personne du

cardinal, avait lieu de le frapper, et le regard oblique et attentif que

ce personnage déplaisant jetait sur lui à la dérobée le frappait encore

plus.

«Il est évident qu'on m'observe déjà dans ce pays de malheur,

pensa-t-il; et que mon père n'avait pas rêvé les inimitiés contre

lesquelles il me mettait en garde.»

L'abbé lui fit signe à travers la grille, au moment où il retirait la

clef. Michel, convaincu qu'il fallait jouer son rôle avec plus de soin

que jamais, approcha d'un air humble:

--Tenez, mon garçon, lui dit l'abbé en lui présentant un tharin, voilà

pour vous rafraîchir au premier cabaret, car vous me paraissez bien

fatigué.

Michel s'abstint de tressaillir. Il accepta l'outrage, tendit la main et

remercia humblement; puis il se hasarda à dire:

--Ce qui m'afflige, c'est que Son Éminence n'ait pas daigné m'octroyer

sa bénédiction.»

Cette platitude bien jouée effaça les méfiances de l'abbé.

«Console-toi, mon enfant, répondit-il d'un ton dégagé: la divine

Providence a voulu éprouver notre saint cardinal en lui retirant l'usage

de ses membres. La paralysie ne lui permet plus de bénir les fidèles

qu'avec l'esprit et le coeur.

[Illustration: Tenez, mon garçon. (Page 7.)]

--Que Dieu la guérisse et la conserve! reprit Michel; et il s'éloigna,

bien certain, cette fois, qu'il ne s'était pas trompé, et qu'il venait

d'échapper à une rencontre périlleuse.

Il n'avait pas descendu dix pas sur la colline qu'il se trouva face à

face, au détour d'un rocher, avec un homme qui vint tout près de lui

sans que ni l'un ni l'autre se reconnussent, tant ils s'attendaient peu

à se rencontrer en ce moment. Tout à coup ils s'écrièrent tous les deux

à la fois, et s'unirent dans une étreinte passionnée. Michel embrassait

son père.

--O mon enfant! mon cher enfant! toi, ici! s'écria Pier-Angelo. Quelle

joie et quelle inquiétude pour moi! Mais la joie l'emporte et me donne

l'esprit plus courageux que je ne l'avais il y a un instant. En songeant

à toi, je me disais: Il est heureux que Michel ne soit pas ici, car nos

affaires pourraient bien se gâter. Mais te voilà, et je ne puis pas

m'empêcher d'être le plus heureux des hommes.

--Mon père, répondit Michel, n'ayez pas peur: je suis devenu prudent en

mettant le pied sur le sol de ma patrie. Je viens de rencontrer notre

ennemi face à face, j'ai été interrogé par lui, et j'ai menti à faire

plaisir.

Pier-Angelo pâlit.--Qui? qui? s'écria-t-il, le cardinal?

--Oui, le cardinal en personnelle paralytique dans sa grande boîte

dorée. Ce doit être le fameux prince Ieromino, dont mon enfance a été si

effrayée, et qui me paraissait d'autant plus terrible que je ne savais

pas la cause de ma peur. Eh bien, cher père, je vous assure que s'il a

encore l'intention de nuire, il ne lui en reste guère les moyens, car

toutes les infirmités semblent s'être donné le mot pour l'accabler. Je

vous raconterai notre entrevue; mais parlez-moi d'abord de ma soeur, et

courons la surprendre.

--Non, non, Michel, le plus pressé c'est que tu me racontes comment tu

as vu de si près le cardinal. Entrons dans ce fourré, je ne suis pas

tranquille. Dis-moi, dis-moi vite!... Il t'a parlé, dis-tu?... Cela est

donc certain, il parle?

--Rassurez-vous, père, il ne parle pas.

--Tu en es sûr? Tu me disais qu'il t'avait interrogé?

[Illustration: Au lieu de gronder, vous devriez aider à clouer. (Page

15.)]

--J'ai été interrogé de sa part, à ce que je suppose; mais, comme

j'observais tout avec sang-froid, et que l'espèce d'abbé qui lui sert de

truchement est trop mince pour cacher tout l'intérieur de la chaise,

j'ai fort bien vu que Son Éminence ne pouvait parler qu'avec les yeux.

De plus, Son Éminence est affligée de surdité complète, car, lorsque

j'ai fait savoir mon âge, qu'on me demandait, je ne sais trop pourquoi,

j'ai vu l'abbé se pencher vers monseigneur et lui montrer deux fois de

suite ses dix doigts, puis le pouce de sa main droite.

--Muet, impotent, et sourd par-dessus le marché! Je respire. Mais quel

âge t'es-tu donc donné? vingt et un ans?

--Vous m'aviez recommandé de mentir dès que j'aurais mis le pied en

Sicile?

--C'est bien, mon enfant, le ciel t'a assisté et inspiré en cette

rencontre.

--Je le crois, mais j'en serais encore plus certain si vous me disiez

comment le cardinal peut s'intéresser à ce que j'aie dix-huit ou vingt

et un ans.

--Cela ne peut l'intéresser en aucune façon, dit Pier-Angelo en

souriant. Mais je suis charmé que tu te sois souvenu de mes conseils et

que tu aies acquis soudainement cette prudence dont je ne te croyais pas

capable. Eh, dis-moi encore, l'abbé Ninfo, car c'était lui qui

t'interrogeait, j'en suis sûr... il est fort laid?

--Il est affreux, louche, camard.

--C'est bien cela! Que t'a-t-il demandé encore? Ton nom, ton pays?

--Non, aucune autre question directe que celle de mon âge, et la manière

brillante dont je lui ai répondu l'a tellement satisfait apparemment,

qu'il m'a tourné le dos en me promettant la bénédiction de Son Éminence.

--Et Son Éminence ne te l'a pas donnée? elle n'a pas levé une main?

--L'abbé lui-même m'a dit, un peu plus tard, que Son Éminence était

complètement privée de l'usage de ses membres.

--Quoi! cet homme t'a encore parlé? Il est revenu vers toi, ce suppôt

d'enfer?

En parlant ainsi, Pier-Angelo se grattait la nuque, le seul endroit de

sa tête où sa main agitée pût trouver des cheveux. C'était, chez lui, le

signe d'une grande contention d'esprit.

IV.

MYSTÈRES.

Quand Michel eut raconté, dans le plus petit détail, la fin de son

aventure, et que Pier-Angelo eut admiré et approuvé son hypocrisie: «Ah

çà! mon père, dit le jeune homme, expliquez-moi donc comment vous vivez

ici, à visage découvert et sous votre véritable nom sans être tourmenté,

tandis que moi je dois, en arrivant, user de feinte et me tenir sur mes

gardes?»

Pier-Angelo parut hésiter un instant, puis répondit:

--Mais c'est tout simple, mon enfant! On m'a fait passer autrefois pour

un conspirateur; j'ai été mis en prison, je n'ai peut-être échappé à la

potence que par la fuite. Il y avait déjà un commencement d'instruction

contre moi. Tout cela est oublié, et, quoique le cardinal ait dû, dans

le temps, connaître mon nom et ma figure, il paraît que j'ai bien

changé, ou que sa mémoire est fort affaiblie, car il m'a revu ici, et

peut-être m'a-t-il entendu nommer, sans me reconnaître et sans se rien

rappeler: c'est une épreuve que j'ai voulu faire. J'ai été mandé par

l'abbé Ninfo pour travailler dans son palais; j'y ai été très-hardiment,

après avoir pris mes mesures pour que Mila pût être en sûreté, au cas où

l'on me jetterait en prison sans forme de procès. Le cardinal m'a vu et

ne m'a pas reconnu. L'abbé Ninfo ne sait rien de moi; je suis donc, ou

du moins j'étais tranquille pour mon propre compte, et j'allais

justement t'engager à venir me voir, lorsqu'on a dit par la ville,

depuis quelques jours, que la santé de Son Éminence était sensiblement

améliorée, à tel point qu'elle allait passer quelque temps dans sa

maison de campagne, tiens, là-bas, à Ficarazzi; on voit d'ici le palais,

au revers de la colline.

--La villa que voici à deux pas de nous, et où je viens de voir entrer

le cardinal, n'est donc pas sa propre résidence?

--Non, c'est celle de sa nièce, la princesse Agathe, et, sans doute, il

a voulu faire un détour et lui rendre une visite comme en passant; mais

cette visite-là me tourmente. Je sais qu'elle ne s'y attendait point,

qu'elle n'avait rien préparé pour recevoir son oncle. Il aura voulu lui

faire une surprise désagréable; car il ne peut pas ignorer qu'il n'a

guère sujet d'être aimé d'elle. Je crains que cela ne cache quelque

mauvais dessein. Dans tous les cas, cette activité subite de la part

d'un homme qui, depuis un an, ne s'est promené que sur un fauteuil à

roulettes, dans la galerie de son palais de ville, me donne à penser, et

je dis qu'il faut faire attention à tout maintenant.

--Mais enfin, mon père, tout cela ne m'apprend pas quel danger je peux

courir personnellement! J'avais à peine six mois, je crois, quand nous

avons quitté la Sicile; je ne pense pas que je fusse impliqué dans la

conspiration où vous vous êtes trouvé compromis?

--Non, certes; mais on observe les nouveaux-venus. Tout homme du peuple,

jeune, intelligent et venant du dehors, est supposé dangereux, imbu des

idées nouvelles. Il ne faudrait qu'un mot de toi, prononcé devant un

espion ou extorqué par un agent provocateur, pour te faire mettre en

prison, et quand j'irais t'y réclamer comme mon fils, ce serait pire,

si, par hasard, le maudit cardinal était revenu à la santé et à

l'exercice du pouvoir. Il pourrait se rappeler alors que j'ai été accusé

autrefois; il nous appliquerait, en guise de sentence, le proverbe: Tel

père, tel fils. Comprends-tu, maintenant?

--Oui, mon père, et je serai prudent. Comptez sur moi.

--Cela ne suffit pas. Il faut que je m'assure de l'état du cardinal. Je

ne veux pas te faire entrer dans Catane sans savoir à quoi m'en tenir.

--Et que ferez-vous pour cela, mon père?

--Je me tiendrai caché ici avec toi jusqu'à ce que nous ayons vu le

cardinal et sa livrée descendre vers Ficarazzi. Cela ne tardera pas.

S'il est vrai qu'il soit sourd et muet, il ne fera pas de longue

conversation avec sa nièce. Aussitôt que nous ne risquerons plus de le

rencontrer, nous irons là, au palais de Palmarosa, où je travaille

maintenant; je t'y cacherai dans un coin, et j'irai consulter la

princesse.

--Cette princesse est donc dans vos intérêts?

--C'est ma plus puissante et ma plus généreuse cliente. Elle m'emploie

beaucoup; et, grâce à elle, j'espère que nous ne serons point

persécutés.

--Ah! mon père, s'écria Michel, c'est elle qui vous a donné l'argent

avec lequel j'ai pu payer mes dettes?

--Prêté, mon enfant, prêté. Je savais bien que tu n'accepterais pas une

aumône; mais elle me donne assez d'ouvrage pour que je puisse

m'acquitter peu à peu envers elle.

--Vous pouvez dire: «Bientôt», mon père, car me voici! Je viens pour

m'acquitter envers vous, et mon voyage n'a pas d'autre but.

--Comment, cher enfant! tu as vendu un tableau? Tu as gagné de l'argent?

--Hélas! non! Je ne suis pas encore assez habile et assez connu pour

gagner de l'argent. Mais j'ai des bras, et j'en sais assez pour peindre

des fresques d'ornement. Nous allons donc travailler ensemble mon bon

père, et je ne rougirai plus jamais de mener la vie d'un artiste, tandis

que vous épuisez vos forces pour satisfaire mes goûts déplacés.

--Parles-tu sérieusement, Michel? s'écria le vieillard. Tu voudrais te

faire ouvrier?

--J'y suis bien résolu. J'ai revendu mes toiles, mes gravures, mes

livres. J'ai donné congé de mon logement, j'ai remercié mon maître, j'ai

dit adieu à mes amis, à Rome, à la gloire... Cela m'a un peu coûté,

ajouta Michel, qui sentait ses yeux se remplir de larmes; mais

embrassez-moi, mon père, dites-moi que vous êtes content de votre fils,

et je serai fier de ce que j'ai fait!

--Oui, embrasse-moi, ami! s'écria le vieux artisan en pressant son fils

contre sa poitrine, et en mêlant ses larmes aux siennes. C'est bien,

c'est beau ce que tu as fait là, et Dieu te donnera une belle

récompense, c'est moi qui t'en réponds. J'accepte ton sacrifice; mais,

entendons-nous! pour un temps seulement, pour un temps que nous ferons

le plus court possible, en travaillant vite à nous acquitter. Cette

épreuve te sera bonne, et ton génie y grandira au lieu de s'éteindre. A

nous deux, grâce à la bonne princesse, qui nous paiera bien, nous aurons

bientôt gagné assez d'argent pour que tu puisses reprendre la grande

peinture, sans aucun remords et sans m'imposer aucune privation. C'est

entendu. Maintenant parlons de ta soeur. C'est un prodige d'esprit que

cette petite fille. Et comme tu vas la trouver grandie et belle! belle

que c'est effrayant pour un pauvre diable de père comme moi.

--Je veux rester ouvrier, s'écria Michel, puisque avec un gagne-pain

modeste, mais assuré, je puis arriver à établir ma soeur suivant sa

condition. Pauvre cher ange, qui m'envoyait ses petites épargnes! Et

moi, malheureux, qui voulais les lui rapporter, et qui me suis vu forcé

de les sacrifier! Ah! c'est affreux, c'est peut-être infâme, de vouloir

être artiste quand on a des parents pauvres!...

--Nous parlerons de cela, et je te ferai reprendre goût à ta destinée,

mon enfant; mais écoute: J'entends crier la grille... c'est le cardinal

qui sort de la villa; ne nous montrons pas: nous les verrons bientôt

descendre sur la droite... Tu dis que le Ninfo a ouvert la porte

lui-même avec une clef qu'il avait? C'est fort étrange et fort

inquiétant de voir que cette bonne princesse n'est pas chez elle, que

ces gens-là ont de fausses clefs pour violer sa demeure à l'improviste,

et qu'ils la soupçonnent, apparemment, puisqu'ils l'épient de la sorte!

--Mais de quoi peuvent-ils donc la soupçonner?

--Eh! quand ce ne serait que de protéger les gens qu'ils persécutent! Tu

déclares que tu es devenu prudent, et d'ailleurs, tu comprendras

l'importance de ce que je vais te dire: Tu sais déjà que les Palmarosa

étaient tout dévoués à la cour de Naples; que le prince Dionigi, l'aîné

de la famille, père de la princesse Agathe et frère du cardinal, était

le plus mauvais Sicilien qu'on ait jamais connu, l'ennemi de sa patrie

et le persécuteur de ses compatriotes; et cela, non par lâcheté, comme

tous ceux qui se donnent au vainqueur, ni par cupidité comme ceux qui se

vendent; il était riche et hardi, mais par ambition, par la passion

qu'il avait de dominer, enfin par une sorte de méchanceté qui était dans

son sang et qui lui faisait trouver un plaisir extrême à effrayer, à

tourmenter et à humilier son prochain. Il fut tout-puissant du temps de

la reine Caroline, et, jusqu'à ce qu'il ait plu à Dieu de nous

débarrasser de lui, il a fait aux nobles patriotes et aux pauvres gens

qui aimaient leur pays tout le mal possible. Son frère l'a continué, ce

mal; mais le voilà qui s'en va aussi, et, si la lampe épuisée jette

encore une petite clarté, c'est la preuve qu'elle va s'éteindre. Alors,

tout ce qui forme, dans le peuple de Catane et surtout dans le faubourg

que nous habitons, la clientèle des Palmarosa pourra respirer en paix.

Il n'y a plus de mâles dans la famille, et tous ces grands biens,

desquels le cardinal avait encore une grande partie en jouissance, vont

retomber dans les mains d'une seule héritière, la princesse Agathe.

Celle-là est aussi bonne que ses parents ont été pervers, et celle-là

pense bien! Celle-là est Sicilienne dans l'âme et déteste les

Napolitains! Celle-là aura de l'influence quand elle sera tout à fait

maîtresse de ses biens et de ses actions. Si Dieu voulait permettre

qu'elle se mariât et qu'elle mit dans sa maison un bon seigneur bien

pensant comme elle, cela changerait un peu l'esprit de l'administration

et adoucirait notre sort!

--Cette princesse est donc une jeune personne?

--Oui, jeune encore, et qui pourrait bien se marier; mais elle ne l'a

pas voulu jusqu'à celle heure, dans la crainte, à ce que je puis croire,

de n'être pas libre de choisir à son gré.

Mais nous voici près du parc, ajouta Pier-Angelo; nous pourrions

rencontrer du monde, ne parlons plus que de choses indifférentes. Je te

recommande bien, mon enfant, de ne te servir ici que du dialecte

sicilien, comme nous en avions gardé si longtemps, à Rome, la louable

habitude. Depuis que nous nous sommes quittés, tu n'as point oublié ta

langue, j'espère?

--Non, certes, répondit Michel.»

Et il se mit à parler sicilien avec volubilité pour montrer à son père

que rien en lui ne sentait l'étranger.

«C'est fort bien, reprit Pier; tu n'as pas le moindre accent.»

Ils avaient fait un détour et étaient arrivés à une grille assez

distante de celle où Michel avait fait la rencontre de monsignor

Ieronimo; cette entrée était ouverte, et de nombreuses traces sur le

sable attestaient que beaucoup d'hommes, de chevaux et de voitures y

passaient habituellement.

«Tu vas voir un grand remue-ménage ici et bien contraire aux habitudes

de la maison, dit le vieux peintre à son fils. Je t'expliquerai cela.

Mais ne disons mot encore, c'est le plus sûr. Ne regarde pas trop autour

de toi, n'aie pas l'air étonné d'un nouveau-venu. Et d'abord cache-moi

ce sac de voyage ici, dans les rochers, auprès de la cascade; je

reconnaîtrai bien l'endroit. Passe ta chaussure dans l'herbe pour

n'avoir pas l'air d'un voyageur. Mais je crois que tu boites: es-tu

blessé?

--Rien, rien; un peu de fatigue.

--Je vais te conduire en un lieu où tu te reposeras sans que personne te

dérange.»

Pier-Angelo fit plusieurs détours dans le parc, dirigeant son fils par

des sentiers ombragés, et ils parvinrent ainsi jusqu'au palais sans

avoir rencontré personne, quoiqu'ils entendissent beaucoup de bruit à

mesure qu'ils en approchaient. Ils y pénétrèrent par une galerie basse

et passèrent rapidement devant une salle immense, remplie d'ouvriers et

de matériaux de toute espèce, rassemblés pour une construction

incompréhensible. Ces gens étaient si affairés et faisaient si grand

tapage, qu'ils ne remarquèrent pas Michel et son père. Michel n'eut pas

le temps de se rendre compte de ce qu'il voyait. Son père lui avait

recommandé de le suivre pas à pas, et celui-ci marchait si vite que le

jeune voyageur, épuisé de fatigue, avait peine à franchir, comme lui,

les escaliers étroits et rapides où il l'entraînait.

Le voyage qu'ils firent dans ce labyrinthe de passages dérobés parut

fort long à Michel. Enfin, Pier-Angelo tira une clef de sa poche et

ouvrit une petite porte située sur un couloir obscur. Ils se trouvèrent

alors dans une longue galerie, ornée de statues et de tableaux. Mais les

jalousies étant fermées partout, il y régnait une telle obscurité que

Michel n'y put rien distinguer.

--Tu peux faire la sieste ici, lui dit son père après avoir refermé avec

soin la petite porte, dont il retira la clef; je t'y laisse; je

reviendrai le plus tôt possible, et je te dirai alors comment nous

devons nous conduire.»

Il traversa la galerie dans toute sa longueur, et, soulevant une

portière armoriée, il tira un cordon de sonnette. Au bout de quelques

instants, une voix lui répondit de l'intérieur, un dialogue s'établit si

bas que Michel ne put rien entendre. Enfin une porte mystérieuse

s'ouvrit à demi, et Pier-Angelo disparut, laissant son fils dans

l'obscurité, la fraîcheur et le silence de ce grand vaisseau désert.

Par moments, cependant, les voix sonores des ouvriers qui travaillaient

en bas, le bruit de la scie et du marteau, des chansons, des rires et

des jurements, montaient jusqu'à lui. Mais peu à peu ce bruit diminua en

même temps que le jour baissait, et, au bout de deux heures, le silence

le plus complet régna dans cette demeure inconnue, où Michel-Angelo se

trouvait enfermé, mourant de faim et de lassitude.

Ces deux heures d'attente lui eussent paru bien longues si le sommeil ne

fût venu à son secours. Quoique ses yeux se fussent habitués à

l'obscurité de la galerie, il ne fit aucun effort pour regarder les

objets d'art qu'elle contenait. Il s'était laissé tomber sur un tapis,

et il s'abandonnait à un assoupissement parfois interrompu par le

vacarme d'en bas, et l'espèce d'inquiétude qu'on éprouve toujours à

s'endormir dans un lieu inconnu. Enfin, quand la fin du jour eut fait

cesser les travaux, il s'endormit profondément.

Mais un cri étrange, qui lui parut sortir d'une des rosaces à jour qui

donnaient de l'air à la galerie, le réveilla en sursaut. Il leva

instinctivement la tête et crut voir une faible lueur courir sur le

plafond. Les figures peintes sur cette voûte parurent s'agiter un

instant. Un nouveau cri plus faible que le premier, mais d'une nature si

particulière que Michel en fut atteint et bouleversé jusqu'au fond des

entrailles, vibra encore au-dessus de lui. Puis la lueur s'éteignit. Le

silence et les ténèbres redevinrent tels, qu'il put se demander s'il n'a

pas fait un rêve.

Un quart d'heure s'écoula encore, pendant lequel Michel, agité de ce qui

venait de lui arriver, ne songea plus à se rendormir. Il craignait pour

son père quelque danger inqualifiable. Il s'effrayait de se voir enfermé

et hors d'état de le secourir. Il interrogeait toutes les issues, et

toutes étaient solidement closes. Enfin, il n'osait faire aucun bruit,

car, après tout, c'était la voix d'une femme qu'il avait entendue, et il

ne voyait pas quel rapport ce cri ou cette plainte pouvait avoir avec sa

situation ou celle de Pier-Angelo.

Enfin, la porte mystérieuse s'ouvrit, et Pier-Angelo reparut portant une

bougie, dont la clarté vacillante donna un aspect fantastique aux

statues qu'elle éclaira successivement. Quand il fut auprès de Michel:

«Nous sommes sauvés, lui dit-il à voix basse; le cardinal est en

enfance, et l'abbé Ninfo ne sait rien qui nous concerne. La princesse,

que j'ai été forcé d'attendre bien longtemps, parce qu'elle avait du

monde autour d'elle, est d'avis que nous ne fassions aucun mystère à

propos de toi. Elle pense que ce serait pire que de te montrer sans

affectation. Nous allons donc rejoindre ta soeur qui, sans doute,

s'inquiète de ne pas me voir rentrer. Mais nous avons un bout de chemin

à faire, et je présume que tu meurs de faim et de soif. L'intendant de

la maison, qui est très bon pour moi, m'a dit d'entrer dans un petit

office, où nous trouverons de quoi nous restaurer.»

Michel suivit son père jusqu à une pièce qui était fermée, sur une de

ses faces, par un vitrage sur lequel un rideau retombait à l'extérieur.

Cette pièce, qui n'avait rien de remarquable, était éclairée de

plusieurs bougies, circonstance qui étonna légèrement Michel.

Pier-Angelo, qui s'en aperçut, lui dit que c'était un endroit où la

première femme de chambre de la princesse venait présider, le soir, à la

collation que l'on préparait pour sa maîtresse. Puis il se mit, sans

façon, à ouvrir les armoires et à en tirer des confitures, des viandes

froides, du vin, des fruits, et mille friandises qu'il plaça pêle-mêle

sur la table, en riant à chaque découverte qu'il faisait dans ces

inépuisables buffets, le tout à la grande stupéfaction de Michel, qui ne

reconnaissait point là la discrétion et la fierté habituelles de son

père.

V.

LE CASINO.

«Eh bien, dit Pier-Angelo, tu ne m'aides point? Tu te laisses servir par

ton père et tu restes les bras croisés? Au moins, tu vas te donner la

peine de boire et de manger toi-même?

--Pardon, cher père, vous me paraissez faire les honneurs de la maison

avec une aisance que j'admire, mais que je n'oserais pas imiter. Il me

semble que vous êtes ici comme chez vous.

--J'y suis mieux que chez moi, répondit Pierre en mordant une aile de

volaille et en présentant l'autre aile à son fils. Ne compte pas que je

te ferai faire souvent de pareils soupers. Mais profite de celui-ci sans

mauvaise honte; je t'ai dit que le majordome m'y avait autorisé.

--Le majordome n'est qu'un premier domestique qui gaspille comme les

autres, et qui invite ses amis à prendre ses aises aux frais de sa

patronne. Pardon, mon père, mais ce souper me répugne; tout mon appétit

s'en va, à l'idée que nous volons le souper de la princesse; car ces

assiettes du Japon chargées de mets succulents n'étaient pas destinées

pour notre bouche, ni même pour celle de monsieur le majordome.

Le Piccinino · 第 2 / 39 段