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OEUVRES ILLUSTRÉES
DE
GEORGE SAND
CE VOLUME CONTIENT
Le Piccinino--La dernière Aidini--Le Poème de Myza--Simon--Le Secrétaire
intime--Georges de Guérin.
IMPRIMÉ PAR J. CLAVE ET Ce, RUE SAINT-BENOIT, 7.
OEUVRES ILLUSTRÉES
DE
GEORGE SAND
PRÉFACES ET NOTICES NOUVELLES PAR L'AUTEUR
DESSINS
DE TONY JOHANNOT
ET MAURICE SAND
[Illustration]
ÉDITION J. HETZEL
1854
PARIS
LIBRAIRIE BLANCHARD
78 RUE RICHELIEU, 78.
MALMENAYDE ET RIBEROLLES
LIBRAIRES, 5 RUE DU PONT-DE-LODI.
[Illustration]
LE PICCININO
NOTICE
Le _Piccinino_ est un roman de fantaisie qui n'a la prétention ni de
peindre une époque historique précise, ni de décrire fidèlement un pays.
C'est une étude de couleur, rêvée plutôt que sentie, et où quelques
traits seulement se sont trouvés justes comme par hasard. La scène de ce
roman pourrait se trouver placée partout ailleurs, sous le ciel du midi
de l'Europe, et ce qui m'a fait choisir la Sicile, c'est tout bonnement
un recueil de belles gravures que j'avais sous les yeux en ce moment-là.
J'avais toujours eu envie de faire, tout comme un autre, mon petit chef
de brigands. Le chef de brigands qui a défrayé tant de romans et de
mélodrames sous l'Empire, sous la Restauration, et jusque dans la
littérature romantique, a toujours amusé tout le monde, et l'intérêt
principal s'est toujours attaché à ce personnage terrible et mystérieux.
C'est naïf, mais c'est comme cela. Que le type soit effrayant comme ceux
de Byron, ou comme ceux de Cooper digne du prix Monthyon, il suffit que
ces héros du désespoir aient mérité légalement la corde ou les galères
pour que tout bon et honnête lecteur les chérisse dès les premières
pages, et fasse des voeux pour le succès de leurs entreprises. Pourquoi
donc, sous prétexte d'être une personne raisonnable, me serais-je privé
d'en créer un à ma fantaisie?
Bien persuadé que le chef de brigands était tombé dans le domaine
public, et appartenait à tout romancier comme les autres types
classiques lui appartiennent, je voulus au moins essayer de faire
possible et réel de sa nature, ce personnage bizarre dans sa position.
Un tel mystère enveloppe les pirates de Byron, qu'on n'oserait les
questionner, et qu'on les redoute ou les plaint sans les connaître. Il
faut même dire bien vite que c'est par ce mystère inexpliqué qu'ils nous
saisissent; mais je ne suis pas Byron, et les romans ne sont pas des
poëmes. Je souhaitais, moi, faire un personnage très-expliqué, entouré
de circonstances romanesques, un peu exceptionnel par lui-même, mais
avec qui, cependant, mon bon lecteur pût faire connaissance peu à peu,
comme avec un simple particulier.
GEORGE SAND.
Nohant 22 avril 1853.
A MON AMI EMMANUEL ARAGO
SOUVENIR D'UNE VEILLÉE DE FAMILLE.
I.
LE VOYAGEUR.
La région, dite _piedimonta_, qui s'étend autour de la base de l'Etna,
et dont Catane marque le point le plus abaissé vers la mer, est, au dire
de tous les voyageurs, la plus belle contrée de l'univers. C'est ce qui
me détermine à y placer la scène d'une histoire qu'on m'a racontée, mais
dont on m'a recommandé de ne dire ni le lieu, ni les personnages
véritables. Ainsi donc, ami lecteur, donne-toi la peine de te
transporter en imagination jusqu'au pays nommé Valdémona, ou _Val des
Démons_. C'est un bel endroit que je ne me propose pourtant pas de te
décrire très-exactement, par une assez bonne raison: c'est que je ne le
connais pas, et qu'on ne peint jamais très-bien ce que l'on ne connaît
que par ouï dire. Mais il y a tant de beaux livres de voyages que tu
peux consulter!... A moins que tu ne préfères y aller de ta personne, ce
que je voudrais pouvoir faire aussi, dès demain, pourvu que ce ne fût
pas avec toi, lecteur: car, en présence des merveilles de ce lieu, tu me
reprocherais de t'en avoir si mal parlé, et il n'y a rien de plus
maussade qu'un compagnon de voyage qui vous sermonne.
En attendant mieux, ma fantaisie éprouve le besoin de te mener un peu
loin, par delà les monts, et de laisser reposer les campagnes
tranquilles où j'aime le plus souvent à encadrer mes récits. Le motif de
cette fantaisie est fort puéril; mais je veux te le dire.
Je ne sais si tu te souviens, toi qui as la bonté de me lire, que, l'an
dernier, je te présentai un roman intitulé le _Péché de M. Antoine_,
dont la scène se passait aux bords de la Creuse, et principalement dans
les ruines du vieux manoir de Châteaubrun. Or, ce château existe, et je
vais m'y promener tous les ans, au moins une fois, quoiqu'il soit situé
à une dizaine de lieues de ma demeure. Cette année, je fus assez mal
accueilli par la vieille paysanne qui garde les ruines.
«Oui-da! me dit-elle, dans son parler demi-berrichon, demi-marchois:
_i'_ ne suis point contente de vous: _i'_ ne m'appelle point _Janille_,
mais _Jennie_; _i'_ n'ai point de fille et ne mène point mon maître par
le bout du nez. Mon maître ne porte point de blouse, vous avez menti;
_i'_ ne l'ai jamais vu en blouse! etc... etc.; _i'_ ne sais pas lire,
mais _i'_ sais que vous avez écrit du mal de mon maître et de moi; _i'_
ne vous aime plus.»
Ceci m'apprit qu'il existait encore, non loin des ruines de Châteaubrun,
un vieillard nommé M. de Châteaubrun, lequel ne porte jamais de blouse.
C'est tout ce que je sais de lui.
Mais cela m'a prouvé qu'il fallait être fort circonspect quand on
parlait de la Marche et du Berri. Voilà bien la dixième fois que cela
m'arrive, et chaque fois, il se trouve que des individus, portant le nom
de quelqu'un de mes personnages, ou demeurant dans la localité que j'ai
décrite, se fâchent tout rouge contre moi, et m'accusent de les avoir
calomniés, sans daigner croire que j'ai pris leur nom par hasard et que
je ne connaissais pas même leur existence.
Pour leur donner le temps de se calmer, en attendant que je recommence,
je vais faire un tour en Sicile... Mais comment m'y prendrai-je pour ne
pas me servir d'un nom appartenant à une personne ou à une localité de
cette île célèbre? Un héros sicilien ne peut pas s'appeler Durand ou
Wolf, et je ne peux pas trouver, sur toute la carte du pays, un nom qui
rime avec Pontoise ou avec Baden-Baden. Il faudra bien que je baptise
mes acteurs et ma scène de noms qui aient quelque rime en _a_, en _o_ ou
en _i_. Je les prendrai le plus faciles à prononcer qu'il me sera
possible, sans m'inquiéter de l'exactitude géographique, et en déclarant
d'avance que je ne connais pas un chat en Sicile, même de réputation;
qu'ainsi, je ne puis avoir l'intention de désigner personne.
Ceci posé, je suis libre de mon choix, et le choix des noms est ce qu'il
y a de plus embarrassant pour un romancier qui veut s'attacher
sincèrement aux figures qu'il crée. D'abord, j'ai besoin d'une princesse
qui ait un beau nom, de ces noms qui vous donnent une haute idée de la
personne: et il y a de si jolis noms dans ce pays-là! Acalia, Madonia,
Valcorrente, Valverde, Primosole, Tremisteri, etc., tout cela sonne à
l'oreille comme des accords parfaits! Mais si par hasard il est jamais
arrivé, dans quelqu'une des familles patriciennes qui portent les noms
de ces localités seigneuriales, une aventure du genre de celle que je
vais raconter, aventure délicate, je l'avoue, me voilà encore une fois
accusé de médisance ou de calomnie. Heureusement, Catane est bien loin
d'ici; mes romans ne passent probablement pas le phare de Messine, et
j'espère que le nouveau pape fera par charité ce que son prédécesseur
avait fait sans savoir pourquoi, c'est-à-dire qu'il me maintiendra à
l'index, ce qui me donnera beau jeu pour parler de l'Italie sans que
l'Italie, et à plus forte raison la Sicile, s'en doutent.
En conséquence, ma princesse se nommera la princesse de Palmarosa. Je
défie qu'on trouve des sons plus doux et un sens plus fleuri à un nom de
roman. Quant à son prénom, il est temps d'y songer! nous lui donnerons
celui d'Agathe, parce que sainte Agathe est la patronne vénérée de
Catane. Mais je prierai le lecteur de prononcer _Agata_, sous peine de
manquer à la couleur locale, quand même il m'arriverait par inadvertance
d'écrire tout bonnement ce nom en français.
Mon héros s'appellera Michel-Ange Lavoratori, qu'il ne faudra jamais
confondre avec le célèbre Michel-Ange Buonarotti, mort au moins deux
cents ans avant la naissance de mon personnage.
Quant à l'époque où la scène se passe, autre nécessité fâcheuse d'un
roman qui commence, vous serez parfaitement libre de la choisir
vous-même, cher lecteur. Mais comme mes personnages seront pleins des
idées qui sont actuellement en circulation dans le monde, et qu'il me
serait impossible de vous parler comme je le voudrais des hommes du
temps passé, je me figure que l'histoire de la princesse Agathe de
Palmarosa et de Michel-Ange Lavoratori prend naturellement place entre
1810 et 1840. Précisez à votre guise l'année, le jour et l'heure où nous
entrons en matière; cela m'est indifférent, car mon roman n'est ni
historique, ni descriptif, et ne se pique en aucune façon d'exactitude
sous l'un ou l'autre rapport.
Ce jour-là... c'était en automne et en plein jour, si vous voulez,
Michel-Ange Lavoratori descendait en biais les gorges et les ravins qui
se creusent et se relèvent alternativement des flancs de l'Etna jusqu'à
la fertile plaine de Catane. Il venait de Rome; il avait traversé le
détroit de Messine, il avait suivi la route jusqu'à Taormina. Là, enivré
du spectacle qui s'offrait à ses yeux de toutes parts, et ne sachant
lequel choisir, ou des bords de la mer ou de l'intérieur des montagnes,
il était venu un peu au hasard, partagé entre l'impatience d'aller
embrasser son père et sa soeur, dont il était séparé depuis un an, et la
tentation d'approcher un peu du volcan gigantesque auprès duquel il
trouvait, comme Spallanzani, que le Vésuve n'est qu'un volcan de
cabinet.
Comme il était seul et à pied, il s'était perdu plus d'une fois en
traversant cette contrée sillonnée par d'énormes courants de laves, qui
forment partout des montagnes escarpées et des vallons couverts d'une
végétation luxuriante. On fait bien du chemin et on avance bien peu
quand il faut toujours monter et descendre sur un espace quadruplé par
des barrières naturelles. Michel avait mis deux jours à franchir les dix
lieues environ, qui, à vol d'oiseau, séparent Taormina de Catane; mais
enfin il approchait, il arrivait même: car, après avoir passé le Cantaro
et traversé Mascarello, Piano-Grande, Valverde et Mascalucia, il venait
enfin de laisser Santa-Agata sur sa droite et Ficarazzi sur sa gauche.
Il n'était donc plus qu'à une distance d'un mille environ des faubourgs
de la ville: qu'il eût encore marché un quart d'heure et il en avait
fini avec les aventures d'un voyage pédestre, durant lequel, malgré le
ravissement et les transports d'admiration qu'une telle nature inspire à
un jeune artiste, il avait passablement souffert du chaud dans les
gorges, du froid sur la cime des montagnes, de la faim et de la fatigue.
Mais comme il longeait la clôture d'un parc immense, au versant de la
dernière colline qu'il eût encore à franchir, et que, les yeux fixés sur
la ville et le port, il marchait vite pour réparer le temps perdu, son
pied heurta contre une souche d'olivier. La douleur fut aiguë; car,
depuis deux jours qu'il foulait des scories tranchantes et une
pouzzolane chaude comme la cendre rouge, sa chaussure s'était amincie et
ses pieds s'étaient meurtris assez cruellement.
Forcé de s'arrêter, il se trouva tout à coup devant une niche qui
faisait saillie sur la muraille et qui contenait une statuette de
madone. Cette petite chapelle, ombragée d'un dais de pierre et garnie
d'un banc, offrait un abri hospitalier aux passants et un lieu d'attente
pour les mendiants, moines ou autres, à la porte même de la _villa_,
dont notre voyageur pouvait apercevoir les constructions élégantes à
travers les orangers d'une longue avenue à triple rang.
Michel, plus irrité qu'abattu par cette subite souffrance, jeta son sac
de voyage, s'assit sur le banc, secoua son pied malade, puis l'oublia
bientôt pour se perdre dans ses rêveries.
Pour initier le lecteur aux réflexions que la circonstance suggérait à
ce jeune homme, il est nécessaire que je le lui fasse un peu connaître.
Michel avait dix-huit ans, et il étudiait la peinture à Rome. Son père,
Pier-Angelo Lavoratori, était un simple barbouilleur à la colle, peintre
en décors, mais fort habile dans sa partie. Et l'on sait qu'en Italie
les artisans chargés de couvrir de fresques les plafonds et les
murailles sont presque des artistes. Soit tradition, soit goût naturel,
ils produisent des ornements fort agréables; et dans les plus modestes
demeures, jusque dans de pauvres auberges, l'oeil est réjoui par des
guirlandes et des rosaces d'un charmant style, ou seulement par des
bordures, dont les couleurs sont heureusement opposées à celle de la
teinte plate des panneaux et des lambris. Ces fresques sont parfois
aussi parfaitement exécutées que nos papiers de tenture, et elles sont
bien supérieures, en ce que l'on y sent le laisser aller des ouvrages
faits à la main. Rien de triste comme les ornements d'une régularité
rigoureuse que produisent les machines. La beauté des vases, et en
général des ouvrages chinois, tient à cet abandon capricieux que la main
humaine peut seule donner à ses oeuvres. La grâce, la liberté, la
hardiesse, l'imprévu, et même la maladresse naïve sont, dans
l'ornementation, des conditions de charme qui se perdent chaque jour
chez nous, où tout s'obtient au moyen des mécaniques et des métiers.
Pier-Angelo était un des plus expéditifs et des plus ingénieux parmi ces
ouvriers _ornateurs_ (_adornatori_). Natif de Catane, il y avait élevé
sa famille jusqu'à la naissance de Michel, époque où il quitta
brusquement son pays pour aller se fixer à Rome. Le motif qu'il donna à
cet exil volontaire fut que sa famille augmentait, qu'il s'établissait à
Catane une trop grande concurrence, que son travail par conséquent
devenait insuffisant; enfin qu'il allait chercher fortune ailleurs. Mais
on disait tout bas qu'il avait fui les ressentiments de certains
patriciens tout-puissants, et tout dévoués à la cour de Naples.
On sait la haine que ce peuple conquis et opprimé porte au gouvernement
de l'autre côté du détroit. Fier et vindicatif, le Sicilien gronde sans
cesse comme son volcan et s'agite parfois. On disait que Pier-Angelo
avait été compromis dans un essai de conspiration populaire, et qu'il
avait dû fuir, emportant ses pinceaux et ses pénates. Pourtant, son
caractère enjoué et bienveillant semblait démentir une telle
supposition; mais il fallait bien aux vives imaginations des habitants
du faubourg de Catane un motif extraordinaire à la brusque disparition
de cet artisan aimé et regretté de tous ses confrères.
A Rome, il ne fut guère plus heureux, car il y eut la douleur de perdre
tous ses enfants, excepté Michel, et peu de temps après, sa femme mourut
en donnant le jour à une fille, dont le jeune frère fut parrain, et qui
reçut le nom de Mila, contraction de Michel'Angela.
Réduit à ces deux enfants, Pier-Angelo, plus triste, fut du moins plus
aisé, et il vint à bout, en travaillant avec ardeur, de faire donner à
son fils une éducation très-supérieure à celle qu'il avait reçue
lui-même. Il montra pour cet enfant une prédilection qui allait jusqu'à
la faiblesse, et, quoique pauvre et obscur, Michel fut un véritable
enfant gâté.
Ainsi, Pier-Angelo avait poussé ses autres fils au travail et leur avait
communiqué de bonne heure cette ardeur qui le dévorait. Mais, soit
qu'ils eussent succombé à un excès de labeur pour lequel ils n'avaient
pas reçu du ciel la même force que leur père, soit que Pier-Angelo,
voyant sa famille réduite à trois personnes, lui compris, ne jugeât plus
nécessaire de se faire aider, il sembla s'attacher à ménager la santé de
son dernier fils, plus qu'à se hâter de lui donner un gagne-pain.
Néanmoins, l'enfant aimait la peinture, et il créait, en se jouant, des
fruits, des fleurs et des oiseaux d'un coloris charmant. Un jour, il
demanda à son père pourquoi il ne plaçait pas des figures dans ses
fresques.
«Oui-da! des figures! répondit le bonhomme plein de sens: il faut les
faire fort belles, ou ne s'en point mêler. Ceci dépasse le talent que
j'ai pu acquérir, et, tandis qu'on approuve mes guirlandes et mes
arabesques, je serais bien sûr de faire rire les connaisseurs si je
m'avisais de faire danser des amours boiteux ou des nymphes bossues sur
mes plafonds.
--Et si j'essayais, moi! dit l'enfant qui ne doutait de rien.
--Essaie sur du papier, et quelque succès que tu aies pour ton âge, tu
verras bientôt qu'avant de savoir il faut apprendre.»
Michel essaya. Pierre montra les croquis de son fils à des amateurs et
même à des peintres, qui reconnurent que l'enfant avait beaucoup de
dispositions et qu'il serait heureux pour lui de n'être pas trop
enchaîné à la tâche du manoeuvre. Dès lors, Pier-Angelo résolut d'en
faire un peintre, l'envoya dans un des premiers ateliers de Rome, et le
dispensa entièrement de préparer les couleurs et de barbouiller les
murailles.
«De deux choses l'une, se disait-il avec raison; ou cet enfant deviendra
un maître, ou, s'il n'a qu'un faible talent, il reviendra à la peinture
d'ornement avec des connaissances que je n'ai pas, et il sera un ouvrier
de premier ordre dans sa partie. De toute façon il aura une existence
plus libre et plus aisée que la mienne.»
Ce n'est pas que Pier-Angelo fût mécontent de son sort. Il était doué de
cette imprévoyance, et même de cette insouciance qu'ont les hommes
très-laborieux et très-robustes. Il comptait toujours sur la destinée,
peut-être parce qu'il comptait surtout sur ses bras et sur son courage.
Mais, comme il était fort intelligent et fin observateur, il avait déjà
vu poindre chez Michel une étincelle d'ambition que ses autres enfants
n'avaient jamais eue. Il en conclut que le bonheur dont il s'arrangeait,
lui, ne suffirait pas à cette organisation plus exquise. Tolérant à
l'excès, et bien convaincu que chaque homme a des aptitudes que nul
autre ne peut mesurer exactement, il respecta les instincts et les
penchants de Michel comme des volontés du ciel, et, en cela, il fut
aussi imprudent que généreux.
Car il devait résulter, et il résulta en effet de cette condescendance
aveugle, que Michel-Ange s'habitua à ne jamais souffrir, à ne jamais
être contrarié, et à regarder sa personnalité comme plus importante et
plus intéressante que celle des autres. Il prit souvent ses fantaisies
pour des volontés, et ces volontés pour des droits. De plus, il fut
atteint de bonne heure de la maladie des gens heureux, c'est-à-dire de
la crainte de n'être pas toujours heureux; et au milieu de ses progrès,
il fut souvent paralysé par la crainte d'échouer. Une vague inquiétude
s'empara de lui, et, comme il était naturellement énergique et
audacieux, elle le rendit parfois chagrin et irritable...
Mais nous pénétrerons plus avant encore son caractère, en le suivant
dans les réflexions qu'il fit lui-même aux portes de Catane, dans la
petite chapelle où il venait de s'arrêter.
II.
L'HISTOIRE DU VOYAGEUR.
J'ai oublié de vous dire, et il est urgent que vous sachiez pourquoi,
depuis un an, Michel était séparé de son père et de sa soeur.
Quoiqu'il gagnât fort bien sa vie à Rome, et malgré son heureux
caractère, Pier-Angelo n'avait jamais pu s'habituer à vivre à
l'étranger, loin de sa chère patrie. En véritable insulaire qu'il était,
il regardait la Sicile comme une terre privilégiée du ciel sous tous les
rapports, et le continent comme un lieu d'exil. Quand les Catanais
parlent de ce volcan terrible qui les écrase et les ruine si souvent,
ils poussent l'amour du sol jusqu'à dire: _Notre Etna_. «Ah! disait
Pier-Angelo le jour qu'il passa près des laves du Vésuve, si vous aviez
vu notre fameuse lame de Catane! c'est cela qui est beau et grand! Vous
n'oseriez plus parler des vôtres!» Il faisait allusion à cette terrible
éruption de 1669 qui apporta, au centre même de la ville, un fleuve de
feu, et détruisit la moitié de la population et des édifices. La
destruction d'Herculanum et de Pompeïa lui semblait une plaisanterie.
«Bah! disait-il avec orgueil, j'ai vu bien d'autres tremblements de
terre! C'est chez nous qu'il faut aller pour savoir ce que c'est!»
Enfin il soupirait sans cesse après le moment où il pourrait revoir sa
chère fournaise et sa bouche d'enfer bien-aimée.
Lorsque Michel et Mila, qui étaient habitués à sa bonne humeur, le
voyaient rêveur et abattu, ils s'affligeaient et s'inquiétaient, comme
il arrive toujours à l'égard des personnes qui ne sont tristes que par
exception. Il avouait alors à ses enfants qu'il pensait à son pays. «Si
je n'étais d'une forte santé, leur disait-il, et si je ne me faisais une
raison, il y a longtemps que le mal du pays m'aurait fait mourir.»
Mais lorsque ses enfants lui parlaient de retourner en Sicile, il
remuait un doigt d'une manière significative, comme pour leur dire: «Je
ne puis plus franchir le détroit: je n'échapperais à Charybde que pour
tomber dans Scylla.»
Une fois ou deux il lui échappa de leur dire: «Le prince Dionigi est
mort depuis longtemps, mais son frère Ieronimo ne l'est pas.» Et quand
ses enfants le questionnèrent sur ce qu'il avait à craindre du prince
Ieronimo, il remua encore le doigt et ajouta: «Silence là-dessus! c'est
encore trop pour moi que de nommer devant vous ces princes-là.»
Enfin, un jour, Pier-Angelo, travaillant dans un palais de Rome, ramassa
une gazette qu'il trouva par terre, et la montrant à Michel qui, au
sortir du musée de peinture, était venu le voir.--«Quel chagrin pour
moi, lui dit-il, de ne savoir pas lire! Je parie qu'il y a là-dedans
quelque nouvelle de ma chère Sicile. Tiens, tiens, Michel, qu'est-ce que
c'est que ce mot-là? Je jurerais que c'est le nom de Catane. Oui, oui,
je sais lire ce nom! Eh bien! regarde, et dis-moi ce qui se passe à
Catane, à l'heure qu'il est.»
Michel jeta les yeux sur le journal, et vit qu'il était question
d'éclairer les principales rues de Catane au gaz hydrogène.
--Vive Dieu! s'écria Pier-Angelo; voir l'Etna à la clarté du gaz! Que ce
sera beau!
Et de joie, il fit sauter son bonnet au plafond.
--Il y a encore une nouvelle, dit le jeune homme en parcourant le
journal. «Le cardinal-prince Ieronimo de Palmarosa a été obligé de
suspendre l'exercice des fonctions importantes que le gouvernement
napolitain lui avait confiées. Son Éminence vient d'être frappée d'une
attaque de paralysie qui a fait craindre pour ses jours. En attendant
que la science médicale puisse se prononcer sur la situation morale et
physique de ce noble personnage, le gouvernement a confié ses fonctions
provisoirement à Son Excellence le marquis de...»
--Et que m'importe à qui? s'écria Pier-Angelo en arrachant le journal
des mains de son fils avec un enthousiasme extraordinaire, le prince
Ieronimo va rejoindre son frère Dionigi dans la tombe, et nous sommes
sauvés!...» Puis, essayant d'épeler lui-même le nom du prince Ieronimo,
comme s'il eût craint une méprise de la part de son fils, il lui rendit
le papier public, en lui disant de relire bien exactement et bien
lentement le paragraphe.
Quand ce fut fait, Pier-Angelo fit un grand signe de croix:
--O Providence! s'écria-t-il, tu as permis que le vieux Pier-Angelo vit
l'extinction de ses persécuteurs, et qu'il pût retourner dans sa ville
natale! Michel, embrasse-moi! cet événement n'a pas moins d'importance
pour toi que pour moi-même. Quoi qu'il arrive, mon enfant, souviens-toi
que Pier-Angelo Lavoratori a été pour toi un bon père!
--Que voulez-vous dire, mon père? courez-vous encore quelque danger? Si
vous devez retourner en Sicile, je vous y suivrai.
--Nous parlerons de cela, Michel. En attendant, silence!... Oublie même
les paroles qui me sont échappées.»
Deux jours après, Pier-Angelo pliait bagage et partait pour Catane avec
sa fille. Il ne voulut pas emmener Michel, quelque instance que ce
dernier pût lui faire.
--Non, lui dit-il. Je ne sais pas au juste si je pourrai m'installer à
Catane, car je me suis fait lire les gazettes, ce matin encore, et on ne
dit point que le cardinal Ieronimo soit mort. On n'en parle point. Un
personnage si protégé du gouvernement et si riche ne pourrait ni guérir
ni trépasser sans qu'on en fit grand bruit. J'en conclus qu'il respire
encore, mais qu'il n'en vaut guère mieux. Son remplaçant par _interim_
est un brave seigneur, bon patriote et ami du peuple. Je n'ai rien à
craindre de la police tant que nous aurons affaire à lui. Mais enfin, si
par miracle ce prince Ieronimo revenait à la vie et à la santé, il me
faudrait revenir ici au plus vite; et alors à quoi bon t'avoir fait
faire ce voyage qui interromprait tes études?
--Mais, dit Michel, pourquoi ne pas attendre que le sort de ce prince se
décide, pour partir vous-même? Je ne sais pas ce que vous avez à
craindre de lui et du séjour de Catane, mon père; car vous n'avez jamais
voulu vous expliquer clairement à cet égard; mais je suis effrayé de
vous voir partir seul avec cette enfant, pour une terre où vous n'êtes
pas sûr d'être bien accueilli. Je sais que la police des gouvernements
absolus est ombrageuse, tracassière; et n'eussiez-vous à redouter qu'un
emprisonnement momentané, que deviendrait notre petite Mila, seule, dans
une ville où vous ne connaissez plus personne? Laissez-moi vous
accompagner, au nom du ciel! je serai le défenseur et le gardien de
Mila, et, quand je vous verrai tranquilles et bien installés, s'il vous
plaît de rester en Sicile, je reviendrai reprendre mes études à Rome.
--Oui, Michel, je le sais, et je le comprends, repartit Pier-Angelo. Tu
n'as aucun désir de rester en Sicile, et ta jeune ambition s'arrangerait
mal du séjour d'une île que tu crois privée des ressources et des
monuments de l'art.... Tu te trompes; nous avons de si beaux monuments!
Palerme en fourmille, l'Etna est le plus grand spectacle que la nature
puisse offrir à un peintre, et, quant aux peintures, nous en avons. Le
Morealèse a rempli notre patrie de chefs-d'oeuvre comparables à ceux de
Rome et de Florence!...
--Pardon, mon père, dit Michel en souriant. Le Morealèse n'est point à
comparer à Raphaël, à Michel-Ange, ni à aucun des maîtres de l'école
florentine.
--Qu'en sais-tu? Voilà bien les enfants! Tu n'as pas vu ses grandes
oeuvres, ses meilleurs morceaux; tu les verrais chez nous. Et quel
climat! quel ciel! quels fruits! quelle terre promise!
--Eh bien, père, permets-moi de t'y suivre, dit Michel. C'est
précisément ce que je te demande.
--Non! non! s'écria Pier-Angelo vivement. Je m'oubliais à te vanter
Catane, et je ne veux pas que tu m'y suives maintenant; je sais que ton
bon coeur et ta sollicitude pour nous te le conseillent; mais je sais
aussi que ta fantaisie ne t'y porte pas. Je veux que cela te vienne
naturellement, quand l'heure de la destinée aura sonné, et que tu baises
alors le sol de ta patrie avec amour, au lieu de le fouler aujourd'hui
avec dédain.
--Ce sont là, mon père, des raisons de peu de valeur auprès des
inquiétudes que je vais éprouver en votre absence. J'aime mieux
m'ennuyer et perdre mon temps en Sicile que de vous y laisser aller sans
moi, et de rêver ici périls et catastrophes pour vous.
--Merci, mon enfant, et adieu! lui dit le vieillard en l'embrassant avec
tendresse. Si tu veux que je te le dise clairement, je ne peux pas
t'emmener. Voici la moitié de l'argent que je possède, ménage-le jusqu'à
ce que je puisse t'en envoyer d'autre. Tu peux compter que je ne perdrai
pas mon temps à Catane, et que j'y travaillerai assidûment pour te
procurer de quoi continuer la peinture. Il me faut le temps d'arriver et
de m'installer, après quoi, je trouverai de l'ouvrage, car j'avais
beaucoup d'amis et de protecteurs dans mon pays, et je sais que j'en
retrouverai quelques-uns. Ne rêve pas périls et catastrophes. Je serai
prudent, et, quoique la fausseté et la peur ne soient pas mes défauts
habituels, j'ai trop de sang sicilien dans les veines pour ne savoir pas
trouver au besoin la finesse d'un vieux renard. Je connais l'Etna comme
ma poche, et ses gorges sont assez profondes pour tenir longtemps caché
un pauvre homme comme moi. Enfin, j'ai gardé, comme tu le sais, de
bonnes relations, quoiqu'en secret, avec mes parents. J'ai un frère
capucin, qui est un _grand homme_. Mila trouverait chez eux asile et
protection au besoin. Je t'écrirai, c'est-à-dire ta soeur t'écrira pour
moi, le plus souvent possible, et tu ne seras pas longtemps incertain de
notre sort. Ne m'interroge pas dans tes lettres; la police les ouvre. Ne
prononce pas le nom des princes de Palmarosa, si nous ne t'en parlons
pas les premiers....
--Et jusque-là, dit Michel, ne saurai-je pas ce que j'ai à craindre ou à
espérer de la part de ces princes?
--Toi? Rien, en vérité, répondit Pier-Angelo; mais tu ne connais pas la
Sicile; tu n'aurais pas la prudence qu'il faut garder dans les pays
soumis à l'étranger. Tu as les idées d'un jeune homme, toutes les idées
ardentes qui pénètrent ici sous le manteau des abus, mais qui, en
Sicile, se cachent et se conservent sous la cendre des volcans. Tu me
compromettrais, et, d'un mot échappé à ta ferveur libérale, on ferait un
complot contre la cour de Naples. Adieu encore, ne me retiens plus. Il
faut que je revoie mon pays, vois-tu! Tu ne sais pas ce que c'est que
d'être né à Catane, et d'en être absent depuis dix-huit ans, ou plutôt
tu ne le comprends pas, car il est bien vrai que tu es né à Catane, et
que l'histoire de mon exil est celle du tien! Mais tu as été élevé à
Rome, et tu crois, hélas! que c'est là ta patrie!»
Au bout d'un mois, Michel reçut, de la main d'un ouvrier qui arrivait de
Sicile, une lettre de Mila, qui lui annonçait que leur voyage avait été
des plus heureux, qu'ils avaient été reçus à bras ouverts par leurs
parents et anciens amis, que Pier-Angelo avait trouvé de l'ouvrage et de
belles protections; mais que le cardinal était toujours vivant, peu
redoutable à la vérité, car il était retiré du monde et des affaires;
cependant, Pier-Angelo ne souhaitait pas encore que Michel vint le
rejoindre, car on ne savait _ce qui pouvait arriver_.
Jusque-là Michel avait été triste et inquiet, car il aimait tendrement
ses parents; mais, dès qu'il fut rassuré sur leur compte, il se réjouit
involontairement d'être à Rome, et non à Catane. Son existence y était
fort agréable depuis que son père lui avait permis de se consacrer à la
grande peinture. Protégé par ses maîtres, auxquels il plaisait,
non-seulement à cause de ses heureuses dispositions, mais encore à cause
d'une certaine élévation d'esprit et d'expressions au-dessus de son âge
et de sa condition, lancé dans la société de jeunes gens plus riches et
plus répandus que lui (et il faut avouer qu'il se laissait gagner aux
avances de ceux-là plus qu'à celles des fils d'artisans, ses égaux), il
consacrait ses loisirs à orner son cerveau et à agrandir le cercle de
ses idées. Il lisait vite et beaucoup, il fréquentait les théâtres; il
causait avec les artistes; en un mot, il se formait extraordinairement
pour une existence libre et noble, à laquelle il n'était pourtant pas
assuré de pouvoir prétendre.
Car les ressources du pauvre peintre en détrempe, qui lui consacrait la
moitié de ses salaires, n'étaient pas inépuisables. La maladie pouvait
les faire cesser, et la peinture est un art si sérieux et si profond,
qu'il faut l'apprendre bien des années avant de pouvoir s'en servir
lucrativement.
Cette pensée effrayait Michel et le jetait parfois dans de grands
accablements. «Oh! mon père!» pensait-il encore, au moment où nous le
rencontrons à la porte d'un palais voisin de sa ville natale,
«n'avez-vous pas fait, par excès d'amour pour moi, une grande faute
contre vous et contre moi-même, en me poussant dans la carrière de
l'ambition? J'ignore si je parviendrai, et pourtant je sens que j'aurai
bien de la peine à reprendre la vie que vous menez et que la fortune
m'avait destinée. Je ne suis pas aussi robuste que vous; j'ai dégénéré
sous le rapport de la force physique, qui est le cachet de noblesse de
notre race. Je ne sais pas marcher, je me fatigue à outrance de ce qui
ne serait pour vous, à soixante ans, qu'une promenade de santé. Me voilà
accablé, blessé au pied par ma faute, par ma distraction ou ma
maladresse. Je suis pourtant né dans ces montagnes, et je vois les
enfants courir sur ces laves tranchantes, comme je marcherais sur un
tapis. Oui, mon père avait raison, c'est là une belle patrie; on peut
être fier d'être sorti, comme la lave, des flancs de cette montagne
terrible! Mais il faudrait être digne d'une telle origine et ne l'être
pas à demi. Il faudrait être un grand homme et remplir le monde de
foudres et d'éclairs, ou bien il faudrait être un paysan intrépide, un
bandit déterminé, et vivre au désert, sans autre ressource qu'une
carabine et une âme implacable. Cela aussi est une destinée poétique.
Mais il est déjà trop tard pour moi; j'ai appris trop de choses, je
connais trop les lois, les sociétés et les hommes. Ce qui est héroïsme,
chez ces montagnards naïfs et sauvages, serait crime et lâcheté chez
moi. Ma conscience me reprocherait d'avoir pu parvenir à la grandeur par
le génie et les dons de la civilisation, et d'être retombé, par
impuissance, à la condition de brigand. Il faudra donc vivre obscur et
petit!»
Laissons encore un peu Michel rêver et secouer machinalement son pied
engourdi, et disons au lecteur pourquoi, malgré son amour pour Rome et
les jours agréables qu'il y passait, il se trouvait maintenant aux
portes de Catane.
De mois en mois, sa soeur lui avait écrit sous la dictée de son père: «Tu
ne peux venir encore, et nous ne pouvons rien arrêter pour notre propre
avenir. Le malade est aussi bien portant que peut l'être un homme qui a
perdu l'usage de ses bras et de ses jambes. Mais sa tête vit encore et
conserve un reste de pouvoir. Voici de l'argent; ménage-le, mon enfant;
car, bien que j'aie de l'ouvrage à discrétion, les salaires sont moins
forts ici qu'à Rome.»
Michel essayait de ménager cet argent, qui représentait pour lui les
sueurs de son père. Il frémissait de honte et d'effroi lorsque sa jeune
soeur, qui travaillait à filer la soie (industrie très-répandue dans
cette partie de la Sicile), ajoutait en cachette une pièce d'or à
l'envoi de son père. C'était évidemment au prix de grandes privations
que la pauvre enfant procurait à son frère de quoi se divertir pendant
une heure. Michel fit le serment de ne pas toucher à ces pièces d'or, de
les rassembler, et de reporter à Mila toutes ses petites économies.
Mais Michel aimait le plaisir; il avait besoin d'un certain luxe, il ne
savait pas épargner. Il avait des goûts de prince, c'est-à-dire qu'il
aimait à donner, et qu'il récompensait largement le premier facchino qui
lui apportait une toile ou une lettre. Et puis, les matériaux du peintre
sont fort coûteux. Et puis, enfin, quand Michel se trouvait avec des
jeunes gens aisés, il eût rougi de ne point payer son écot comme les
autres... Si bien qu'il s'endetta d'une petite somme, bien grosse pour
le budget d'un pauvre peintre en bâtiments. Il arriva un moment où la
dette, faisant la boule de neige, il fallait fuir honteusement, ou se
résigner à quelque travail plus humble que la peinture d'histoire.
Michel sacrifia, en frémissant de rage et de douleur, les pièces d'or
qu'il avait résolu de reporter un jour à Mila. Mais, se voyant encore
loin de compte, il avoua tout dans une lettre à son père, en s'accusant
avec une sorte de désespoir. Huit jours après, un banquier fit remettre
au jeune homme la somme nécessaire pour s'acquitter et vivre encore
quelque temps sur le même pied. Puis, arriva une lettre de Mila, qui
disait toujours, sous la dictée de Pier-Angelo: «Une bonne âme m'a prêté
l'argent que je t'ai fait passer; mais il me faudra travailler six mois
pour m'acquitter. Tâche, mon enfant, de ne pas t'endetter jusque-là, car
nous aurions un arriéré dont nous ne pourrions peut-être pas sortir.»
Quoique Michel n'eût jamais subi aucune réprimande de la part de son
père, il s'était attendu, cette fois, à quelque reproche. En voyant la
bonté inépuisable et le courage philosophique de ce brave ouvrier, il
fut navré, et, ne pouvant s'en prendre à lui-même des fautes que sa
position l'avait entraîné à commettre, il se reprocha comme un crime
d'avoir accepté cette position trop brillante. Il prit une grande
résolution, et ce qui l'aida à y persister, ce fut l'idée qu'il
accomplissait un grand sacrifice, et que s'il n'avait pas en lui
l'étoffe d'un grand peintre, il avait au moins l'héroïsme d'un grand
caractère. La vanité entra donc pour beaucoup dans cet effort, mais ce
fut une vanité généreuse et naïve. Il paya ses dettes, dit adieu à ses
amis, en leur déclarant qu'il abandonnait la peinture, et qu'il allait
se faire ouvrier avec son père.
Puis, sans s'annoncer à celui-ci, il mit dans un sac quelques hardes
choisies, un album, quelques pastilles d'aquarelle, sans s'apercevoir
que c'était encore un reste de luxe et d'art dont il emportait avec lui
la pensée, et il partit pour Catane, où nous venons de le voir presque
arriver.
III.
MONSEIGNEUR.
Malgré ce renoncement héroïque à tous les rêves de sa jeunesse, le
pauvre Michel éprouvait en cet instant une sorte de terreur douloureuse.
Le voyage l'avait étourdi sur les conséquences de son sacrifice. La vue
de l'Etna l'avait exalté. La joie qu'il éprouvait de revoir son
excellent père et sa chère petite soeur l'avait soutenu. Mais cet
accident fortuit d'une légère blessure au pied, et la nécessité de
s'arrêter un instant, lui donnèrent, pour la première fois depuis son
départ de Rome, le temps de la réflexion.
Il y avait aussi dans cet instant quelque chose de bien solennel pour sa
jeune âme. Il saluait les coupole de sa ville natale, une des plus
belles villes du monde, même pour quiconque vient de Rome, et celle dont
la situation offre peut-être le coup d'oeil le plus imposant.
Cette ville, si souvent bouleversée par le volcan, n'est pas fort
ancienne, et le style du dix-septième siècle, qui y domine, n'a pas la
grandeur ou la pureté des époques antérieures. Néanmoins, Catane, bâtie
sur un plan vaste et avec une largeur antique, a un caractère grec dans
son ensemble. La couleur sombre des laves dont elle est sortie, après
avoir été engloutie par elles, comme si elle avait repris la vie dans
ses propres cendres, à la manière du phénix, la plaine ouverte qui
l'environne et les durs rochers de lave qui ont pris racine dans son
port, comme pour assombrir de leur reflet austère jusqu'à l'éclat des
flots, tout en elle est triste et majestueux.
Mais ce n'était pas l'aspect de cette cité qui préoccupait le plus notre
jeune voyageur. Sa propre situation la lui faisait paraître plus morne
et plus terrible que ne l'a rendue le passage des feux vomis de l'antre
des Cyclopes. Il voyait là un lieu d'épreuves et d'expiations, devant
lequel une sueur froide parcourait ses membres. C'est là qu'il allait
dire adieu au monde des arts, à la société des gens éclairés, aux libres
rêveries, et aux loisirs érudits de l'artiste destiné à de hautes
destinées. C'est là qu'il fallait reprendre, après dix ans d'une
existence privilégiée, le tablier du manoeuvre, le hideux pot à colle, le
feston classique, la peinture d'antichambre et de corridor. C'est là
surtout qu'il faudrait travailler douze heures par jour et se coucher
brisé de fatigue, sans avoir le temps ou la force d'ouvrir un livre ou
de rêver dans un musée; là qu'il faudrait ne plus connaître d'autre
intimité que celle de ce peuple sicilien, si pauvre et si malpropre, que
la poésie de ses traits et de son intelligence peut à peine percer sous
les haillons et l'accablement de la misère. Enfin, la porte de Catane
était, pour ce pauvre proscrit, celle de la cité maudite dépeinte par le
Dante.
A cette idée, un torrent de larmes, longtemps contenu ou détourné,
s'échappa de ses yeux, et, qui l'eût vu ainsi, jeune, beau, pâle, assis
à la porte d'un palais, et la main négligemment posée sur sa jambe
douloureuse, eût songé au gladiateur antique blessé dans le combat, mais
pleurant sa défaite plus que sa souffrance.
Les grelots de plusieurs mulets qui montaient la colline, et
l'apparition d'une étrange caravane qui se dirigeait sur lui,
apportèrent une distraction forcée aux pénibles réflexions de
Michel-Ange Lavoratori. Les mulets étaient superbes et richement
caparaçonnés et empanachés. Sur leurs longues housses de pourpre
brillaient les insignes du cardinalat, la triple croix d'or, surmontée
du petit chapeau et des glands. Ils étaient chargés de bagages et menés
en main par des valets vêtus de noir, à figure triste et méfiante; puis
venaient des abbés et d'autres personnages ecclésiastiques avec des
culottes noires, des bas rouges et de larges boucles d'argent sur leurs
souliers; les uns à cheval, les autres en litière. Un personnage fort
gros, en habit noir, cheveux en bourse, le diamant au doigt, l'épée au
côté, venait gravement, sur un âne magnifique. A son air d'importance,
plus naïf que les physionomies cauteleuses des gens d'église qui
l'entouraient, on pouvait reconnaître le médecin de Son Éminence. Il
escortait pas à pas Son Éminence elle-même, portée dans une chaise, ou
plutôt dans une grande boîte, par deux hommes vigoureux auprès desquels
se tenaient quatre porteurs de rechange. Ce cortége se composait d'une
quarantaine de personnes, et l'inutilité de chacune d'elles pouvait se
mesurer au degré de recueillement et d'humilité qui se montrait sur sa
figure.
Michel, curieux de voir défiler ce cortége qui renchérissait sur tout ce
que Rome pouvait lui offrir de plus classique et de plus suranné en ce
genre, se leva et se tint près de la porte, afin de regarder de plus
près la figure du personnage principal. Il fut d'autant plus à même de
satisfaire sa curiosité, que les porteurs s'arrêtèrent devant la vaste
grille dorée, tandis qu'une espèce d'abbé à figure repoussante, mettant
pied à terre, l'ouvrait lui-même d'un air d'autorité et avec un étrange
sourire.
Le cardinal était un homme fort âgé, qui, de replet et coloré, était
devenu maigre et pâle, par l'effet d'une lente et cruelle destruction.
La peau de son visage, détendue et relâchée, formait mille plis et
faisait ressembler sa face à une terre sillonnée par le passage des
torrents. Malgré cette affreuse décomposition, il y avait un reste de
beauté impérieuse sur cette figure morne, qui ne pouvait ou ne voulait
plus faire aucun mouvement, mais où brillaient encore deux grands yeux
noirs, dernier sanctuaire d'une vie obstinée.
Le contraste d'un regard perçant et dur avec une figure de cadavre
frappa tellement Michel, qu'il ne put se défendre d'un sentiment de
respect, et qu'il se découvrit instinctivement devant ce vestige d'une
volonté puissante. Tout ce qui offrait un caractère de force et
d'autorité agissait sur l'imagination de ce jeune homme, parce qu'il
portait en lui-même l'ambition de ces choses, et, sans l'expression de
ces yeux tyranniques, il n'eût peut-être pas songé à ôter son chapeau de
paille.
Mais comme sa mise modeste et sa chaussure poudreuse annonçaient un
homme du peuple beaucoup plus qu'un grand peintre en herbe, les gens du
cardinal et le cardinal lui-même devaient s'attendre à ce qu'il se mit à
genoux, ce que Michel ne fit point, et ce qui les scandalisa énormément.
Le cardinal s'en aperçut le premier, et, au moment où ses porteurs
allaient franchir la grille, il fit avec les sourcils un signe qui fut
aussitôt compris de son médecin, lequel, marchant toujours à sa
portière, avait la consigne de tenir toujours ses yeux attachés sur ceux
de Son Éminence.
Le docteur avait tout juste assez d'esprit pour comprendre au regard du
cardinal que celui-ci voulait manifester une volonté quelconque; alors
il commandait la halte et avertissait l'abbé Ninfo, secrétaire de Son
Éminence, le même qui venait d'ouvrir la grille de sa propre main, avec
une clef tirée de sa propre poche. L'abbé accourait, comme il accourut
en ce moment même, et, couvrant de son corps la portière de la chaise,
il la cachait au reste du cortége. Alors il s'établissait entre lui et
l'Éminence un dialogue mystérieux, tellement mystérieux que nul ne
pouvait dire si l'Éminence se faisait comprendre au moyen de la parole
ou par le seul jeu de sa physionomie. A l'ordinaire, le cardinal
paralytique ne faisait entendre qu'une sorte de grognement
inintelligible, qui devenait un affreux hurlement lorsqu'il était en
colère; mais l'abbé Ninfo comprenait si bien ce grognement, aidé du
regard expressif de Son Éminence et de la connaissance qu'il avait de
son caractère et de ses desseins, qu'il traduisait et faisait exécuter
les volontés de son maître avec une intelligence, une rapidité et une
précision de détails qui tenaient du prodige. Cela paraissait même trop
surnaturel pour être accepté par les autres subalternes, et ils
prétendaient que Son Éminence avait conservé l'usage de la parole; mais
que, par une intention diplomatique des plus profondes, elle ne voulait
plus s'en servir qu'avec l'abbé Ninfo. Le docteur Recuperati assurait
pourtant que la langue de Son Éminence était aussi bien paralysée que
ses bras et que ses jambes, et que les seules parties vivantes de son
être étaient les organes du cerveau et ceux de la digestion. «Avec cela,
disait-il, on peut vivre jusqu'à cent ans, et remuer encore le monde,
comme Jupiter ébranlait l'Olympe avec le seul froncement de son arcade
sourcilière.»
Du dialogue fantastique qui s'établit encore, cette fois, entre les yeux
pénétrants de l'abbé Ninfo et les sourcils éloquents de Son Éminence, il
résulta que l'abbé se retourna brusquement vers Michel et lui fit signe
d'approcher. Michel eut grande envie de n'en rien faire et de forcer
l'abbé à marcher vers lui; mais tout à coup l'esprit sicilien se
réveilla en lui, et il se mit sur ses gardes. Il se rappela tout ce que
son père lui avait dit des dangers qu'il avait à craindre de l'ire d'un
certain cardinal, et quoiqu'il ne vît point si celui-ci était paralysé
ou non, il s'avisa tout de suite que ce pouvait bien être le cardinal
prince Ieronimo de Palmarosa. Dès lors il résolut de dissimuler et
approcha de la chaise dorée, fleuronnée et armoriée de Son Éminence.
--Que faites-vous à cette porte? lui demanda l'abbé d'un ton rogue.
Êtes-vous de la maison?
--Non, Excellence, répondit Michel avec un calme apparent, bien qu'il
fût tenté de souffleter ce personnage. Je passe.
L'abbé regarda dans la chaise, et apparemment on lui fit comprendre
qu'il était inutile d'effrayer les passants, car il changea tout à coup
de langage et de manières en se retournant vers Michel:
--Mon ami, dit-il d'un air bénin, vous ne paraissez pas heureux; vous
êtes ouvrier?
--Oui, Excellence, répondit Michel résolu à parler le moins possible.
--Et vous êtes fatigué? vous venez de loin?
--Oui, Excellence.
--Cependant vous êtes fort pour votre âge. Quel âge avez-vous bien?
--Vingt et un ans.
Michel pouvait risquer ce mensonge; car, quoiqu'il n'eût encore presque
pas de barbe au menton, il était arrivé à toute sa croissance, et son
cerveau actif et inquiet lui avait déjà fait perdre la première
fraîcheur de l'adolescence. Dans cette dernière réponse, il se
conformait à une instruction particulière que son père lui avait donnée
en le quittant, et qui lui revenait fort à propos dans la mémoire. «Si
tu viens me rejoindre un jour ou l'autre, lui avait dit le vieux
Pier-Angelo, souviens-toi bien, tant que tu ne seras pas auprès de moi,
de ne jamais répondre un mot de vérité aux gens qui te paraîtront
curieux et questionneurs. Ne leur dis ni ton nom, ni ton âge, ni ta
profession, ni la mienne, ni d'où tu viens, ni où tu vas. La police est
plus tracassière que clairvoyante. Mens effrontément et ne crains rien.»
«Si mon père m'entendait, pensa Michel, après s'être ainsi tiré
d'affaire, il serait content de moi.»