figure qui portait, d'une manière si évidente, l'empreinte d'un esprit
extraordinaire. Mais quelle sérénité sur ce front orné des plus beaux
cheveux châtains, et dont les boucles légères étaient disposées avec un
art qui se cachait sous l'imitation de ce que la nature a de plus
agréable! Quelle expression mobile dans ses yeux, de la couleur azurée
du ciel, dont ils semblaient tirer leur origine! Ses dents, pour la
forme, l'éclat et la transparence, ressemblaient à des perles; mais ses
joues n'étaient colorées que des plus faibles teintes de la rose. Son
?cou, qu'il laissait découvert, autant que le lui permettaient les
usages de la société, était de la plus belle forme et de la plus grande
blancheur. Ses mains étaient aussi belles que si elles eussent été un
ouvrage de l'art. Sa taille ne laissait rien à désirer, surtout à ceux
qui regardent plutôt comme une grâce que comme un défaut un léger
balancement du corps, dont on s'apercevait quand il entrait quelque
part, sans presque songer à en demander la cause; cette cause elle-même
était presque imperceptible, à cause de la longueur des habits qu'il
portait. Or ne l'a jamais vu se promener dans les rues de Venise, ni le
long des bords agréables de la Brenta, où il passait quelques semaines
de l'été. Il y a même des gens qui prétendent qu'il n'avait jamais vu
que d'une croisée les merveilles de la _Piazza di San Marco_, tant était
puissant en lui le désir de ne se montrer difforme dans aucune partie de
sa personne. Je crois cependant qu'il a souvent contemplé ses beautés,
mais à cette heure solitaire de la nuit où les magnifiques édifices qui
l'entouraient, éclairés par la douce clarté de la lune, paraissaient
mille fois plus intéressans.
Sa figure, qui offrait le calme de l'océan par une belle matinée de
printems, devenait en un moment orageuse et terrible comme lui, si un
mouvement de colère, que dis-je? si un mot, une pensée même, venait
troubler la paix de son esprit. Ses yeux perdaient toute leur douceur,
et étincelaient d'une telle manière, qu'il était difficile de soutenir
ses regards. On pouvait à peine croire à un changement si rapide; mais
il n'était pas possible de se dissimuler que son caractère était
naturellement fougueux.
Ce qui l'enchantait un jour l'ennuyait le lendemain, et lorsqu'il
paraissait fidèle à suivre une habitude, cela provenait seulement de
l'indifférence, pour ne pas dire du mépris, qu'il avait pour toutes, de
quelque genre qu'elles fussent; car elles ne lui paraissaient pas
mériter d'occuper ses pensées. Son coeur était d'une extrême sensibilité,
et se laissait dominer avec une facilité extraordinaire par tout ce qui
le touchait; mais son imagination l'égarait et gâtait tout. Il croyait
aux présages, et se rappelait avec plaisir qu'il avait cela de commun
avec Napoléon. Il paraît que son éducation morale avait été aussi
négligée que son éducation intellectuelle avait été soignée, et qu'il ne
connaissait aucune contrainte qui pût l'empêcher de se livrer à ses
penchans. Qui pourrait croire, avec cela, qu'il était d'une timidité
constante et presque enfantine, timidité dont les preuves étaient si
évidentes, qu'on ne pouvait en contester l'existence, quelque difficile
qu'il parût d'attribuer à Lord Byron un sentiment de modestie. Convaincu
qu'en quelque lieu qu'il parût, tous les yeux étaient fixés sur lui, et
que toutes les bouches, celles des femmes surtout, s'ouvraient pour
dire: «Le voilà! c'est là Lord Byron!» il se trouvait nécessairement
dans la situation d'un acteur obligé de soutenir un rôle et de se rendre
compte à lui-même, car pour les autres il ne s'en embarrassait guère, de
chacune de ses paroles et de ses actions. Cette pensée lui occasionnait
un malaise qui était visible pour tout le monde.
Il remarqua, au sujet des événemens qui, en 1814, faisaient le sujet de
toutes les conversations, que le monde ne valait ni la peine qu'il
fallait pour le conquérir, ni le regret qu'on éprouvait de le perdre. Ce
mot, si un mot peut se comparer à de grandes actions, prouverait presque
que les pensées et les sentimens de Lord Byron étaient plus vastes et
plus extraordinaires que ceux de l'homme dont il parlait................
........................................................................
Ses exercices gymnastiques étaient quelquefois violens; quelquefois ils
se réduisaient à rien. Son corps, comme son esprit, se pliait facilement
à tous ses goûts. Pendant tout un hiver, il sortit tous les matins,
seul, pour se transporter dans l'île des Arméniens (petite île située au
milieu d'un lac tranquille, à environ un mille de Venise), afin d'y
jouir de la société de ces moines savans et hospitaliers, et d'y étudier
leur langue difficile; et le soir, reprenant encore sa gondole, il
allait passer une couple d'heures seulement en société. Le second hiver,
toutes les fois que les eaux du lac étaient violemment agitées, on le
remarquait le traversant, et débarquant sur le point le plus proche de
la terre ferme. Il fatiguait deux chevaux au moins avant de s'en
retourner.
Personne ne lui a jamais entendu prononcer un mot de français,
quoiqu'il fût parfaitement versé dans cette langue; mais il détestait la
nation et sa littérature moderne. Il avait le même mépris pour celle de
l'Italie, et disait qu'elle ne possédait qu'un auteur vivant, opinion
que je ne sais si je dois appeler ridicule, fausse ou injurieuse. Sa
voix avait assez de douceur et de flexibilité; il parlait avec beaucoup
de suavité, quand il n'était pas contredit; mais il préférait s'adresser
à son voisin qu'à la compagnie en général.
Peu de nourriture lui suffisait, et il préférait le poisson à la viande,
par cette raison bizarre que cette dernière, disait-il, portait à la
férocité. Il n'aimait pas à voir les femmes manger, et il faut chercher
la cause de cette antipathie extraordinaire dans la crainte de voir
déranger l'idée qu'il aimait à se créer de leur perfection et de leur
nature presque divine. S'étant toujours laissé gouverner par elles, on
pourrait croire que son amour-propre s'était plu à se réfugier dans la
pensée de leur excellence, sentiment qu'il trouvait moyen d'allier (Dieu
sait comment) au mépris, mêlé d'une espèce de satisfaction, avec lequel
il ne tardait pas à les regarder. Mais les contradictions ne doivent pas
nous étonner dans des caractères semblables à celui de Lord Byron, et
d'ailleurs, qui ne sait que l'esclave déteste celui qui le
gouverne?...........................................
Lord Byron n'aimait pas ses compatriotes, par le seul motif qu'il
savait que ses moeurs en étaient méprisées. Les Anglais, observateurs
rigides eux-mêmes des devoirs domestiques, ne pouvaient lui pardonner
d'avoir négligé les siens et de fouler aux pieds tous les principes.
C'est pourquoi, s'il n'aimait à leur être présenté, eux-mêmes ne se
souciaient pas beaucoup non plus de cultiver sa connaissance, surtout
s'ils avaient leurs femmes avec eux. Cependant tous éprouvaient un vif
désir de le voir, et les femmes en particulier, qui, n'osant le regarder
qu'à la dérobée, disaient à demi-voix: «Quel dommage!» Si pourtant
quelqu'un de ses compatriotes d'un rang élevé et d'une haute réputation
s'avançait vers lui avec politesse, il en était évidemment flatté, et
secrètement charmé de sa société. Des attentions de ce genre semblaient
être, pour la blessure qui restait toujours ouverte dans son coeur
ulcéré, comme des gouttes d'un baume bienfaisant et consolateur.
Lorsqu'on lui parlait de son mariage, sujet délicat, mais qui cependant
lui était agréable, s'il était traité d'une manière amicale, il
paraissait fort ému, et disait qu'il avait été la cause innocente de
toutes ses erreurs et de tous ses chagrins. Il s'exprimait sur lady
Byron avec beaucoup de respect et d'affection, la nommait une femme
supérieure, aussi distinguée par les qualités de son ame que par celles
de son esprit, et attribuait à lui seul toute la faute de leur cruelle
séparation. Or, était-ce la vanité ou la justice qui lui faisait tenir
ce langage? Ne rappelle-t-il pas ce mot de Jules César, que «la femme de
César ne doit pas même être soupçonnée?» Que de vanité dans ces paroles
du héros romain! Dans le fait, si ce n'eût pas été par vanité, Lord
Byron ne serait jamais convenu de cela avec personne. Il parlait de sa
petite fille, de sa chère Ada, avec la plus vive tendresse, et
paraissait s'applaudir du grand sacrifice qu'il avait fait, en la
laissant à sa mère pour lui servir de consolation. La haine profonde
qu'il portait à sa belle-mère et à une espèce d'Euriclée de lady Byron,
deux femmes à l'influence desquelles il attribuait en partie son
éloignement pour lui, démontrait clairement combien cette séparation lui
était pénible, malgré quelques plaisanteries amères parfois répandues
contre elle dans ses écrits, et qui étaient dictées par le ressentiment
plutôt que par l'indifférence......................................
....................................................
A compter de sa mésintelligence avec Mme A***, le noble poète se tourna
vers le second point de ralliement de la société vénitienne, et
transféra ses visites chez Mme B***, qui, bien que n'étant plus jeune
depuis long-tems, avait encore dans les manières ce charme attachant qui
résulte presque toujours d'une jeunesse passée à chercher à plaire et à
y réussir. On voit du moins la preuve qu'elle n'avait pas perdu tous ses
moyens de charmer, dans un admirateur dévoué qui lui était resté, et
l'on pense qu'elle-même, peut-être, ne regardait pas comme impossible
de finir par enchaîner Lord Byron, et de le joindre à cette longue suite
d'amans qui pendant tant d'années avaient servi de trophées aux
triomphes de sa beauté.--Quoi qu'il en soit, et s'il est vrai qu'elle
eut la moindre chance de faire une pareille conquête, elle s'en était
privée elle-même en présentant à son illustre visiteur la comtesse
Guiccioli;--cette démarche finit aussi par lui faire perdre même les
visites de celui qui embellissait ses réunions; car, par suite de
quelques procédés un peu dédaigneux de Mme B*** envers sa _dama_, il
cessa de paraître à ses soirées, et au moment où j'arrivais à Venise, il
avait tout-à-fait renoncé à la société.
Je vis de suite, d'après le ton dont on parlait de sa conduite chez Mme
B***, à quel point on regardait comme contraire à la morale d'une
intrigue, le parti qu'il venait de prendre d'enlever son amie avouée à
la protection de son mari, et de la placer sous le même toit que lui.
«Il faut en vérité, me dit la maîtresse de la maison, que vous grondiez
votre ami;--jusqu'à cette malheureuse affaire il s'était si bien
conduit!» Lorsque je rapportai le lendemain à mon noble ami cet éloge de
sa moralité passée, il lui arracha tout à-la-fois un sourire et un
soupir.
Notre principal sujet de conversation, quand nous étions seuls, était
son mariage et toutes les calomnies qu'il lui avait attirées;--il
désirait ardemment savoir tout ce qu'on avait pu dire de pis de sa
conduite; et comme c'était la première occasion que j'avais de causer
avec lui sur ce point, je n'hésitai pas à mettre sa candeur à
l'épreuve, non-seulement en lui détaillant tous les faits dont je
l'avais entendu accuser, mais en lui indiquant ceux qui me paraissaient
les plus croyables. Il écouta tout ceci avec patience, et répondit du
ton de la plus grande franchise, se moquant avec mépris des lâches
outrages qu'on lui avait attribués, mais avouant en même tems qu'il y
avait dans sa conduite matière à blâme et à regret, et citant une ou
deux circonstances de sa vie domestique où il s'était laissé emporter
jusqu'à proférer des paroles amères, paroles qui venaient plutôt de
l'esprit d'inquiétude qui l'agitait que de son propre coeur, mais qu'il
se rappelait néanmoins avec un degré de remords et de chagrin qui était
capable de les faire oublier aux autres.
Il me parut évident alors que, malgré l'aveu qu'il voulait bien faire de
quelque tort, l'énorme disproportion du châtiment qui lui avait été
infligé avait laissé une trace profonde dans son esprit, et que l'effet
ordinaire d'une telle injustice avait été de le rendre injuste à son
tour. Il allait jusqu'à penser que ce sentiment d'inimitié, qu'il
attribuait à ceux qu'il regardait comme la cause de tous ses malheurs,
ne se reposerait pas même lorsqu'il serait descendu dans la tombe, et
continuerait de persécuter sa mémoire comme il empoisonnait encore sa
vie, et cette impression avait tant de force sur lui, que pendant un de
ces intervalles où nous causions sérieusement, il me conjura au nom de
notre amitié, si, comme il l'espérait et le pressentait, je devais lui
survivre, de ne pas permettre que d'injustes reproches s'attachassent à
sa mémoire, et tout en laissant condamner sa conduite quand elle le
méritait, de le justifier de toute fausse accusation.
La mort prématurée qu'il avait si souvent prédite et après laquelle il
soupirait, vint malheureusement trop tôt nous apprendre combien ses
craintes étaient fausses et peu fondées. Loin d'avoir à le défendre
contre aucune attaque de ce genre, son nom ne reçut aucune atteinte
hostile, si ce n'est d'un ou deux individus plus nuisibles comme amis
que comme ennemis; tandis que personne, selon moi, n'aurait été plus
empressé et plus sincère à accorder une généreuse amnistie à sa tombe,
que celle chez qui un peu plus d'indulgence à son égard était la seule
des vertus à laquelle elle ne l'eût pas forcé de rendre justice.
Avant de me livrer davantage à mes souvenirs, je placerai ici quelques
détails curieux sur les habitudes et le genre de vie de mon ami à
Venise. Ils m'ont été fournis par un gentilhomme qui a long-tems habité
cette ville et qui, pendant la plus grande partie du séjour qu'y fit
Lord Byron, vécut avec lui dans toute l'intimité de l'amitié.
«J'ai souvent regretté de n'avoir pas pris note de ses observations
pendant nos excursions à cheval et en gondole; rien ne pouvait aller
au-delà de la vivacité et de la variété de sa conversation, ainsi que
de l'enjouement de ses manières; ses remarques sur les objets
environnans étaient toujours originales, et il profitait avec une
promptitude remarquable de la moindre circonstance que le hasard lui
offrait, et qui certainement aurait échappé à l'attention de tout autre,
pour appuyer le raisonnement qu'il s'occupait à soutenir. Il avait le
sentiment le plus vif des beautés de la nature, et prenait le plus grand
intérêt aux observations, qu'en ma qualité de barbouilleur, je me
permettais de faire sur les effets d'ombre et de lumière, et sur les
changemens produits dans la couleur des objets par chaque variation de
l'atmosphère.
»L'endroit où nous montions à cheval avait été un cimetière juif; mais
les Français, pendant l'occupation de Venise, en avaient renversé les
murs et nivelé les tombes avec le terrain, afin qu'il n'en résultât pas
d'inconvéniens pour les fortifications du Lido, sous les canons duquel
il était placé. Comme on savait que c'était là qu'il descendait de sa
gondole et que l'attendaient ses chevaux, les curieux parmi nos
compatriotes ne manquaient pas de s'y rendre, et il était extrêmement
amusant de voir avec quel sang-froid les dames et les messieurs
s'avançaient à quelques pas de lui pour l'examiner, quelquefois même à
travers une lorgnette, comme ils auraient pu faire à l'égard d'une
statue dans un muséum ou des bêtes féroces d'Exeter-Change[112]. Quelque
flatteur que cela pût être pour la vanité d'un homme, Lord Byron,
quoiqu'il le supportât avec patience, s'en montrait et en était
réellement, je crois, excessivement ennuyé.
[Note 112: Passage de Londres où l'on montre une espèce de
ménagerie.
(_Note du Trad._)]
»J'ai dit que nous galoppions ordinairement le long du rivage, et que
l'endroit où nous prenions et quittions nos chevaux était un cimetière;
on croira facilement qu'il fallait quelque précaution pour passer
par-dessus ces tombes brisées, et que c'était au total un assez mauvais
passage à traverser à cheval; comme l'étendue que nous avions à
parcourir n'était pas fort longue, puisqu'elle n'avait guère plus de six
milles, nous n'allions pas très-vite, afin de faire durer notre
promenade, et de jouir aussi long-tems que possible de l'air
rafraîchissant de l'Adriatique. Un jour que nous nous en retournions
doucement, Lord Byron, tout-à-coup, et sans me rien dire, donne de
l'éperon à son cheval, et partant au grand galop, cherche à gagner sa
gondole le plus rapidement possible. Ne pouvant comprendre quel caprice
s'était saisi de lui, et ayant de la peine à le suivre, même de loin, je
regardais de tous côtés, cherchant à découvrir la cause de cette
précipitation inaccoutumée. A la fin, j'aperçus à quelque distance, deux
ou trois messieurs qui couraient parallèlement avec lui vers sa gondole
le long du bord opposé de l'île le plus près de la lagune, espérant y
arriver à tems pour le voir descendre de cheval. Une joute s'était
établie entre eux, dans laquelle il s'efforçait de les devancer; il y
réussit en effet, et se jetant promptement à bas de son cheval, il sauta
dans la gondole dont il se hâta de baisser les stores en s'enfonçant
dans un coin, de manière à n'être pas vu. Quant à moi, qui ne me
souciais pas de risquer mon cou sur le terrain dont j'ai parlé, je pris
une allure plus tranquille quand j'arrivai au milieu des tombes, et
j'atteignis le lieu de l'embarcation au même moment que mes curieux
compatriote, et tout juste pour être témoin de leur mécompte quand ils
reconnurent qu'ils avaient couru pour rien. Je trouvai Lord Byron
triomphant de les avoir dépassés.--Il exprima en termes énergiques
l'ennui que lui causait leur impertinence, tandis que je ne pouvais
m'empêcher de rire et de son impatience, et de la mortification des
malencontreux piétons, dont l'empressement à le voir, ajoutai-je, me
semblait extrêmement flatteur pour lui. Cela, me répondit-il, dépendait
du sentiment qui les amenait, et il n'avait pas la vanité de croire
qu'ils y fussent excités par aucun mouvement d'admiration pour son
caractère et ses talens, mais seulement par une curiosité puérile. Que
cela fût ainsi ou autrement, je ne pus m'empêcher de penser qu'il ne se
serait pas tant empressé de fuir leur examen s'ils eussent été de
l'autre sexe, et que, dans ce dernier cas, il leur aurait rendu leurs
regards.
»On aurait de la peine à croire jusqu'à quel point se portait la
curiosité que toute les classes de voyageurs avaient de le voir, et avec
quel empressement ils cherchaient à recueillir toute espèce d'anecdotes
relatives à son genre d'être; c'était le principal sujet de leurs
questions aux gondoliers qui les transportaient de la terre ferme dans
la ville flottante; et ces gens, qui sont naturellement bavards, ne
refusaient nullement de se prêter au goût et aux désirs de leurs
passagers, et leur racontaient souvent les contes les plus extravagans,
les plus dénués de fondement. Ils ne manquaient pas de montrer sa maison
et d'indiquer ses habitudes, de manière à procurer une occasion de le
voir. Plusieurs Anglais, sous prétexte de parcourir sa maison, dans
laquelle il n'y avait aucune peinture remarquable ni d'autre objet
d'intérêt que lui-même, parvinrent à s'y introduire par suite de la
cupidité des domestiques, et, avec la plus rare impudence, pénétrèrent
jusqu'à sa chambre à coucher dans l'espoir de l'y trouver; de là vint en
grande partie l'amertume avec laquelle il s'exprima sur leur compte à
l'occasion de quelque remarque sans fondement qui avait été faite sur
lui par un voyageur anonyme en Italie, et il n'est pas étonnant que
tout ceci ait fortifié le cynisme qu'on remarque surtout dans ses
derniers ouvrages, et qui ne lui était pas un sentiment plus naturel
que les pensées misanthropiques répandues dans ceux qui commencèrent sa
réputation. Je suis certain de n'avoir jamais trouvé nulle part plus de
bienveillance que dans Lord Byron.
»Tous les gens de sa maison lui étaient extrêmement attachés, et
auraient souffert tout au monde pour lui. A la vérité, il était à leur
égard d'une indulgence blâmable; car lorsqu'il leur arrivait de négliger
leurs devoirs et d'abuser de sa bonté, il les en raillait plutôt que de
les en réprimander sérieusement, et ne pouvait jamais se décider à les
renvoyer, quoiqu'il les en eût menacés. J'ai été témoin, dans une
circonstance, de son éloignement à employer la rigueur contre un artisan
qu'il avait puissamment aidé, non-seulement en lui prêtant de l'argent,
mais en cherchant à lui être utile de toutes les manières. Malgré tant
d'actes de bienfaisance de la part de Lord Byron, cet homme le vola et
le trompa de la manière la plus impudente; et quand à la fin Lord Byron
fut obligé de le traduire en justice pour le recouvrement de son argent,
la seule peine qu'il lui infligea, lorsqu'il fut condamné, fut de le
faire mettre en prison pour une semaine, et ensuite de l'en laisser
sortir, quoique son débiteur l'eût obligé à des frais considérables, en
le faisant passer par toutes les différentes cours d'appel, et qu'il
n'en pût jamais obtenir un son. Il m'écrivit à ce sujet de Ravenne:--Si
*** est en prison, faites-l'en sortir; s'il n'y est pas, faites-l'y
mettre pendant une semaine, afin de lui donner une leçon, et tancez-le
comme il faut.
»Il était toujours prêt aussi à secourir les malheureux, et sans mettre
la moindre ostentation dans ses charités; car, outre les sommes
considérables données à ceux qui s'adressaient à lui personnellement, il
soutenait généreusement, par des secours envoyés tous les mois ou toutes
les semaines, des personnes qui, recevant cet argent par des mains
étrangères, ne connurent jamais leur bienfaiteur. On pourrait ajouter à
ceci un ou deux exemples où sa libéralité dut paraître peut-être mêlée
d'ostentation, comme lorsqu'il envoya cinquante louis à un pauvre
imprimeur dont la maison venait d'être brûlée de fond en comble et toute
la fortune détruite; mais cette conduite ne fut pas sans avantages, car
elle força en quelque sorte les autorités autrichiennes elles-mêmes à
faire quelque chose pour ce malheureux, qui autrement n'en aurait reçu
aucune faveur; car je ne fais aucun doute que ce fut la publicité de ce
don qui les porta à accorder à cet homme l'usage d'une maison inoccupée
appartenant au gouvernement, jusqu'à ce qu'il pût reconstruire la
sienne, ou rétablir ses affaires ailleurs. On pourrait citer d'autres
exemples où sa générosité avait une source moins noble et plus
personnelle[113]; mais il serait d'une injustice extrême de les
rapporter ici comme traits de caractère.»
[Note 113: Il est sans doute ici question de la libéralité blâmable
qu'il exerça envers les maris de ses deux favorites, Mme S*** et la
Fornarina.]