«Voilà deux jours que je suis en colère, et j'en ai encore la bile toute

émue. Vous allez savoir ce que c'est: Un capitaine de dragons, Hanovrien

de naissance, servant maintenant dans les troupes du pape, et que j'ai

obligé en lui prêtant de l'argent, quand personne n'aurait voulu lui

avancer un paolo, me recommande un cheval que veut vendre le lieutenant

***, officier qui joint le commerce des animaux à l'achat des hommes. Le

jour suivant, en ferrant le cheval, on découvrit la fraude, car on

m'avait garanti que l'animal était sans défauts. J'envoyai protester

contre le marché, et réclamer l'argent. Le lieutenant voulut me parler

en personne, j'y consentis; il commença une histoire.--Je lui demandai

s'il voulait me rendre mon argent: il me dit que non, mais qu'il ferait

un échange, et me demanda un prix exorbitant de ses autres chevaux. Je

lui dis qu'il était un fripon.--Il me répliqua qu'il était officier et

homme d'honneur, et tira de sa poche un passeport parmesan, signé du

général comte Neifperg. Je lui répondis que, puisqu'il était officier,

je le traiterais en conséquence, et que s'il était homme d'honneur, il

pouvait le prouver en rendant l'argent; que,--quant à son passeport

parmesan, j'en faisais autant de cas que d'un fromage de Parme. Il le

prit sur un grand ton, et me dit que si nous étions au matin (il était

huit heures du soir), il aurait satisfaction de moi.--Quant à cela,

dis-je, vous l'aurez tout-à-l'heure,--ce sera une satisfaction mutuelle,

je puis vous l'assurer. Si vous êtes, comme vous le dites, un officier,

ce qui n'empêche pas que vous ne soyez un fripon, mes pistolets chargés

sont dans la pièce voisine, prenez une lumière, examinez et faites le

choix des armes. Il me répondit que des pistolets étaient des armes

anglaises, et qu'il se battait toujours à l'épée.--Je lui dis alors que

je pouvais l'arranger, ayant trois épées de régiment dans un tiroir près

de moi, qu'il pouvait prendre la plus longue et se mettre en garde.

»Tout cela se passait en présence d'un tiers. Il dit alors, non, mais

que le lendemain il donnerait un rendez-vous à l'heure et au lieu qu'on

voudrait. Je répondis que l'usage n'était pas de fixer ces sortes de

rendez-vous devant des témoins, que nous ferions mieux de nous parler

seuls, et de fixer le moment et les armes. Mais comme l'homme qui était

présent sortait de l'appartement, avant qu'il pût fermer la porte, le

lieutenant sortit en courant, et en criant de toute sa force: Au

secours! au meurtre! et finit par tomber en convulsions devant cinquante

personnes, qui virent bien que je n'avais pas d'armes sur moi, et qui

l'ayant suivi, lui demandèrent ce que diable il avait. Rien ne put

l'arrêter, il s'enfuit sans son chapeau, et alla se coucher malade de

frayeur. Il essaya ensuite d'aller porter plainte à la police, qui

refusa de la recevoir, comme trop insignifiante. Il est, je crois,

parti, ou va partir.

»Le cheval avait été garanti; mais je crois que, d'après les termes du

marché, le coquin ne sera pas obligé de rendre l'argent comme le

voudrait la loi. Il a cherché à forger une accusation d'assaut et de

violence; niais comme la chose s'est passée dans un hôtel public d'une

rue très-fréquentée, il y a eu trop de témoins du contraire, et comme

militaire, il n'a pas joué là un rôle très-belliqueux, même d'après

l'avis des prêtres. Il s'était enfui si vite, qu'il oublia son chapeau,

ce dont il ne s'aperçut que lorsqu'il fut rentré dans son auberge. Le

fait est tel que je vous le dis;--il commença par faire le brave avec

moi, sans quoi je n'aurais jamais pensé à éprouver son adresse aux

armes.--Mais que pouvais-je faire? Il parlait d'honneur, de

satisfaction, et de son brevet d'officier.--Il me montra un passeport

militaire.--Il y a, sur le continent, des châtimens sévères pour les

duels réguliers, tandis que les rencontres n'y sont sujettes qu'à des

peines légères, de sorte qu'il vaut mieux se battre sur-le-champ.--Il

m'avait volé, et voulait m'insulter; je le répète, que pouvais-je faire?

ma patience était à bout, et j'avais sous la main des armes honorables

et légales.--D'ailleurs, c'était après mon dîner, au moment d'une

mauvaise digestion, et où il me déplaît fort d'être dérangé. Son ami est

à Forli; nous nous rencontrerons à mon retour à Ravenne. Le Hanovrien me

paraît encore le plus fripon des deux; et si ma valeur ne se dissipe pas

comme celle d'Acre, «--de par la détente d'un pistolet!» s'il arrive que

la matinée soit pluvieuse et que mon estomac soit dérangé, il y aura

quelque chose à ajouter au catalogue des décès.

»Or, dites-moi, sir Lucien, ne me regardez-vous pas comme un gentilhomme

fort maltraité? Je pense que mon officier peut servir de pendant au

major Cartwright de M. Hobhouse; «ainsi donc, bonjour je vous souhaite,

mon bon monsieur, le lieutenant.» J'écrirai bientôt sur d'autres sujets,

mais en ce moment j'ai griffonné des folies jusqu'à n'en pouvoir plus.»

Au mois de septembre, le comte Guiccioli ayant été appelé à Ravenne pour

affaires, laissa à Bologne la jeune comtesse et son amant jouir

librement de la société l'un de l'autre. Bientôt on pensa que la

mauvaise santé de la jeune femme qui avait servi de motif pour la faire

rester, exigeait qu'elle partît pour Venise, afin d'y être mieux

soignée; et le comte, auquel on écrivit à ce sujet, consentit avec sa

complaisance ordinaire à ce qu'elle s'y rendît accompagnée de Lord

Byron. Voici ce que dit cette dame dans ses _Mémoires_. «Quelques

affaires ayant appelé le comte Guiccioli à Ravenne, l'état de ma santé

m'obligea, au lieu de l'accompagner, à retourner à Venise, et il

consentit à ce que je fisse ce voyage avec Lord Byron. Nous quittâmes

Bologne le 15 de septembre; nous parcourûmes les collines Euganéennes et

Arqua, et écrivîmes nos noms sur le livre qu'on présente à ceux qui font

ce pélerinage. Mais je ne veux pas m'appesantir sur ces souvenirs de

bonheur; leur contraste avec le présent est trop affreux! Si un esprit

bienheureux, au milieu de toute la plénitude de la félicité céleste,

était envoyé sur la terre pour en subir toutes les misères, la

différence entre le passé et le présent ne pourrait être plus terrible

que ce que j'ai éprouvé du moment où ce mot fatal frappa mon oreille, et

où je perdis pour jamais l'espoir de revoir celui dont un regard

renfermait pour moi tout le bonheur que le monde peut donner. A mon

arrivée à Venise, les médecins me conseillèrent d'essayer l'air de la

campagne, et Lord Byron ayant une _villa_ à la Mira, me l'abandonna et

vint y résider avec moi. Ce fut là que nous passâmes l'automne, et que

j'eus le plaisir de faire votre connaissance.»

J'eus, à cette époque, le bonheur de passer cinq ou six jours avec

Lord Byron à Venise, pendant une tournée rapide que je fis dans le nord

de l'Italie. Je lui avais écrit pour lui annoncer mon arrivée, et lui

dire à quel point je serais heureux si je pouvais le décider à

m'accompagner à Rome.

Pendant mon séjour à Genève j'eus l'occasion de juger combien les

personnes les moins prévenues mettaient d'empressement à accueillir les

calomnies répandues contre Lord Byron. Un jour, dans le cours d'une

conversation avec un homme estimable et éclairé, feu M. D**, ce dernier

raconta avec beaucoup de vivacité, à mon compagnon et à moi, les détails

d'un acte de séduction dont Lord Byron venait de se rendre coupable, et

qui offrait les traits les plus odieux qu'on puisse attribuer à un

complot contre l'innocence. La victime, jeune personne non mariée,

appartenait à une des premières familles de Venise, et s'était laissée

entraîner par son séducteur à abandonner la maison de son père pour le

suivre dans la sienne, dont, après quelques semaines, il eut la barbarie

de la mettre à la porte; en vain, dit le narrateur, le supplia-t-elle de

lui permettre d'être son esclave, sa servante, en vain implora-t-elle la

liberté de se cacher dans quelque coin obscur de la maison, d'où elle

pourrait l'apercevoir quand il viendrait à passer, rien ne put fléchir

son séducteur, et l'infortunée, dans son désespoir d'un tel abandon, se

jeta dans le canal, d'où elle ne fut retirée que pour être enfermée

dans une maison de fous. Quoique convaincu de toute l'exagération de

cette histoire, ce ne fut qu'à mon arrivée à Venise que je m'assurai

qu'elle n'était, d'un bout à l'autre, qu'un roman, et que ce récit si

pathétique, qu'on croyait de si bonne foi à Genève, avait été fabriqué

d'après les circonstances déjà connues du lecteur de la fantaisie assez

étrange, et, disons-le, peu honorable, que Lord Byron avait eue pour la

Fornarina.

Après avoir laissé à Milan lord John Russel, que j'avais accompagné

d'Angleterre, j'achetai une petite voiture de voyage et me mis tout seul

en route pour Venise. Comme mes momens étaient comptés, je ne m'arrêtai

que le tems nécessaire pour admirer à la hâte les merveilles qui se

présentaient en chemin, et quittant Padoue à midi, le 8 octobre,

j'arrivai vers les deux heures à la porte de la maison de mon ami, à la

Mira. Il venait de se lever et était au bain; mais le domestique lui

ayant annoncé mon arrivée, il me fit dire que si je voulais attendre

qu'il s'habillât, il m'accompagnerait à Venise. Je passai cet intervalle

à causer avec Fletcher, une de mes anciennes connaissances, et à voir

quelques-uns des appartemens de la _villa_, qu'il me montra.

Lord Byron ne se fit pas long-tems attendre, et le plaisir que

j'éprouvai à le revoir après une séparation de tant d'années, ne fut pas

médiocrement augmenté en remarquant que le sien était au moins égal au

mien, et d'autant plus vif que de telles réunions étaient devenues

rares pour lui depuis quelque tems. Il s'abandonna donc à ses sensations

avec la cordialité la plus franche. Il est impossible que ceux qui

n'ont jamais connu le charme de ses manières, puissent se faire une

idée de ce qu'elles étaient lorsqu'il se trouvait sous l'influence

d'impressions aussi agréables que celles qu'il éprouvait dans ce moment.

Je fus cependant très-frappé du changement qui s'était opéré dans sa

personne; il avait pris de l'embonpoint de corps et de figure, et cette

dernière surtout n'avait pas gagné à ce changement, ses traits ayant

perdu, en grossissant, un peu de cette finesse et de cette expression

tout intellectuelle qui le caractérisaient auparavant; les moustaches

aussi, qu'il avait adoptées depuis peu de tems, parce que quelqu'un

avait dit de lui qu'il avait _una faccia di musico_, et la longueur de

ses cheveux, qui tombaient sur son cou, ainsi que l'air étranger de son

habit et de son bonnet, tout cela réuni produisait ce changement qui me

frappait alors. Quoi qu'il en soit, il était encore d'une beauté

remarquable; et ce que ses traits avaient pu perdre de leur caractère

d'exaltation, était remplacé par l'expression maligne et enjouée de

cette humeur épicurienne qu'il avait prouvé être au nombre des nombreux

attributs que lui avait prodigués la nature, tandis qu'un peu plus de

rondeur dans ses contours, rendait encore plus frappante la ressemblance

des belles proportions de sa bouche et de son menton avec ceux de

l'Apollon du Belvédère.

Son déjeûner, qu'il prenait rarement avant trois ou quatre heures,

fut bientôt expédié. Il avait l'habitude de manger tout debout, et ce

repas se composait ordinairement d'un ou deux oeufs crus et d'une tasse

de thé sans sucre ni lait, avec un morceau de biscuit sec. Avant de

partir il me présenta à la comtesse Guiccioli, qui, comme mes lecteurs

le savent déjà, habitait alors la Mira, et dont le genre de beauté,

singulier dans une Italienne (elle avait le teint blanc et délicat), me

donna pendant cette courte entrevue une idée de son esprit et de son

amabilité, que tout ce que j'ai appris d'elle par la suite n'a fait que

confirmer.

Nous partîmes donc, Lord Byron et moi, pour Fusine, dans ma petite

voiture milanaise.--Son majestueux gondolier, avec sa riche livrée et

ses épaisses moustaches, mit terriblement à l'épreuve sa solidité, qui

avait déjà succombé sous mon poids entre Vérone et Vicence. A notre

arrivée à Fusine, mon noble ami, par la connaissance qu'il avait des

lieux, m'épargna beaucoup d'embarras et de dépenses dans les différens

arrangemens relatifs à la douane, etc. Le mouvement qu'il se donna dans

son obligeant empressement à expédier toutes ces affaires, me fournit

l'occasion de remarquer que son pied infirme avait acquis un degré

d'activité que je ne lui avais pas encore vu, excepté dans les combats

de coqs.

Pendant que nous traversions la lagune, le soleil venait de se coucher,

et c'était une de ces soirées qu'on choisirait dans un roman pour une

première vue de Venise «avec son diadême de tours éclatantes» élevé

au-dessus des vagues; et pour mettre le comble à l'intérêt solennel d'un

tel moment, j'étais avec l'homme qui venait de donner une nouvelle vie

à sa gloire, et qui avait célébré cette belle cité dans ces vers pleins

de grandeur: _J'étais à Venise, sur le pont des Soupirs_, etc.

Mais quelles que fussent les émotions que la première vue d'un tel lieu

eût pu faire naître en moi dans d'autres circonstances, il est certain

que je la contemplai alors dans une disposition d'esprit toute

différente de celle qu'on aurait pu me supposer.--L'excessive gaîté de

mon compagnon, et les souvenirs fort peu romantiques qui se partageaient

notre conversation, avaient mis tout d'un coup en fuite toute espèce

d'images poétiques et historiques; et j'ai presque honte de dire que

toute notre traversée se passa à rire et à plaisanter presque sans

intervalle, jusqu'au moment où nous nous trouvâmes auprès des marches du

palais de mon ami, sur le Grand Canal.--Tout ce qui s'était passé de gai

et de ridicule pendant notre vie de Londres;--ses escapades et mes

sermons, nos aventures avec les _bores_[111] et les _bleus_, (d'après

lui, les deux plus grands ennemis du bonheur de Londres), nos joyeuses

soirées chez Watier, Kinnaird, etc., et ce maudit souper de Rancliffe,

qui aurait dû être un dîner, tout cela fut passé rapidement en revue; et

il y mit de son côté un abandon et une gaîté, à la contagion desquels

des personnes plus graves auraient eu bien de la peine à échapper.

[Note 111: Nom donné à la secte des ennuyeux.]

Il avait déjà exprimé sa résolution que je n'irais pas loger dans un

hôtel, mais que j'établirais mon quartier-général dans sa maison pendant

toute la durée de mon séjour. S'il y eût demeuré lui-même, rien n'aurait

pu m'être plus agréable qu'un tel arrangement; mais comme il n'en était

pas ainsi, je trouvai plus commode d'aller dans un hôtel. Je le priai

donc de me laisser libre de retenir un appartement à la Grande-Bretagne,

qui passait pour un hôtel bien tenu;--mais il ne voulut pas en entendre

parler, et pour me décider à rester, il me dit que, quoique obligé de

retourner à la Mira le soir, il viendrait dîner avec moi tous les jours

tant que je resterais à Venise. En tournant le sombre et triste canal,

et en nous arrêtant devant cette maison d'un aspect si humide, je sentis

renaître dans toute sa force ma prédilection pour la Grande-Bretagne, et

je me hasardai de nouveau à lui faire comprendre qu'il s'éviterait un

grand embarras en m'y laissant aller.--Non! non! s'écria-t-il, je vois

que vous avez peur d'être mal logé ici, mais la maison n'est pas si

incommode que vous pensez.

Pendant que je le suivais à tâtons dans un sombre vestibule, il s'écria:

«Ne vous approchez pas du chien!» et après que nous eûmes fait quelques

pas, il ajouta: «Prenez garde, ce singe va sauter sur vous!»--Preuve

assez curieuse de l'attachement qu'il avait conservé pour tous les goûts

de sa jeunesse; car ceci s'accorde parfaitement avec la description de

la vie qu'il menait à Newstead en 1809, et de l'espèce de ménagerie à

travers laquelle ses hôtes étaient forcés de passer en traversant le

vestibule. Ayant échappé à tous ces dangers, je le suivis dans

l'escalier de l'appartement qu'il me destinait. Pendant tout ce tems, il

avait envoyé des domestiques de côté et d'autre; l'un pour me procurer

un laquais de place; un autre pour aller chercher M. Alexandre Scott,

auquel il voulait me confier; tandis qu'un troisième avait été envoyé

chez son secrétaire pour lui dire de venir--«Ainsi donc vous entretenez

un secrétaire? lui dis-je.--Oui, répondit-il, un homme qui ne sait pas

écrire, mais voilà les noms pompeux qu'on donne à tout dans ce pays.»

Quand nous arrivâmes à la porte de l'appartement, on s'aperçut qu'il

était fermé, et probablement depuis long-tems, puisqu'on n'en put

trouver la clef.--Cette circonstance, dans mes idées anglaises, réveilla

mes craintes sur l'humidité et la tristesse de cette chambre, et je

soupirai encore secrètement après la Grande-Bretagne. Impatient de ce

retard, mon hôte, en proférant un des jurons familiers à sa bonne

humeur, donna un vigoureux coup de pied dans la porte, qui s'ouvrit

toute grande. Nous entrâmes alors dans un appartement non-seulement

?vaste et élégant, mais ayant cet air d'habitation et de commodité aussi

rare qu'agréable à l'oeil du voyageur. Là il dit, d'une voix dont

l'accent était plein de bienveillance et d'hospitalité: «Voici

l'appartement que j'habite moi-même et dans lequel je prétends vous

établir.»

Il avait ordonné qu'on apportât à dîner de chez le restaurateur; et en

attendant son arrivée ainsi que celle de M. Alexandre Scott, qu'il avait

invité à se joindre à nous, nous nous tînmes sur le balcon afin que je

pusse avoir une idée de la vue que présentait le canal avant que le jour

n'eût tout-à-fait disparu. Il m'arriva de remarquer, en regardant les

nuages encore radieux à l'ouest, que ce qui me frappait le plus, dans un

coucher du soleil d'Italie, c'étaient ces teintes rosées si

remarquables.--A peine avais-je prononcé le mot _rosées_, que Lord

Byron, me mettant la main sur la bouche, s'écria en riant: «Allons, de

par tous les diables, Tom, ne nous faites pas ici de poésie.» Dans le

petit nombre de gondoles qui passaient en ce moment, il s'en trouvait

une à quelque distance dans laquelle étaient assis deux messieurs qui

paraissaient anglais, et remarquant qu'ils regardaient de notre côté,

Lord Byron se croisant les bras, dit d'un ton de fanfaronnade

tout-à-fait comique: «Ah! si vous autres _John Bulls_ saviez quels sont

ces deux personnages debout sur ce balcon, c'est pour le coup que vous

ouvririez de grands yeux.» Je me hasarde à rapporter ces petites

choses, quoique n'ignorant pas le parti qu'on en peut tirer contre moi,

parce qu'elles me paraissent peindre ces particularités de manières et

de caractère autrement impossibles à décrire. Après un dîner fort

agréable, et qui fut continuellement animé par les récits, les propos

joyeux et le rire de la gaîté, notre illustre hôte prit congé de nous

pour s'en retourner à la Mira, tandis que M. Scott et moi allâmes au

théâtre voir l'_Octavie_ d'Alfieri.

Les jours suivans se passèrent à peu près de la même manière pendant mon

séjour à Venise. Mes matinées étaient consacrées à aller voir, avec M.

Scott, d'une manière trop rapide pour en espérer aucun fruit, tous les

trésors que renferme cette ville. Les opinions que Lord Byron a si

fortement exprimées sur la peinture et la sculpture, paraîtront à bien

des gens une hérésie. Cependant, dans ce manque d'une juste appréciation

de ces deux arts, il ressemblait aux grands poètes qui l'ont devancé,

surtout au Tasse et à Milton, qui avaient pour eux si peu de goût, qu'on

ne trouve pas, je crois, dans leurs ouvrages, une seule allusion à ces

grands maîtres dans l'art du pinceau et du ciseau, dont ils avaient

pourtant vu les chefs d'oeuvres. Mais malgré le mépris qu'avait Lord

Byron pour ce jargon affecté et imposteur par lequel on outrage le culte

des arts, il est facile de voir qu'il sentait vivement, surtout en

sculpture, tout ce qui lui présentait l'image de la grâce ou de la

force, d'après quelques passages de ses poèmes qui sont dans la mémoire

de tout le monde, et où il ne se trouve pas une ligne qui ne soit

palpitante d'un sentiment du grand et du beau, qui n'a jamais été

compris par un simple connaisseur.

Je dirai à ce sujet qu'un jour, en causant après dîner des différentes

collections que j'avais vues le matin, j'observai que, quoique je

n'osasse presque jamais louer un tableau dans la crainte de m'attirer le

mépris des connaisseurs, cependant je lui avouai à lui que j'en avais vu

un à Milan..... «C'est l'Agar», interrompit-il vivement, et c'était en

effet de ce tableau que j'allais parler, comme ayant éveillé en moi, par

la vérité de l'expression, plus d'émotion réelle que tous les

chefs-d'oeuvres de Venise.--J'éprouvai un mélange de plaisir et d'orgueil

en apprenant de mon noble ami qu'il avait été également touché de la

douleur mêlée de reproches qui, dans les yeux de cette femme, raconte

toute son histoire.

Le lendemain de mon arrivée, Lord Byron nous ayant quittés pour

retourner à la Mira, j'acceptai avec empressement l'offre que me fit M

Scott de me présenter à la _conversazione_ de deux femmes célèbres que

les touristes d'Italie ont fait connaître comme étant à la tête de tout

ce qu'il y avait de plus distingué à Venise. Lord Byron s'était en

partie borné aux assemblées de Mme A*** pendant le premier hiver qu'il

passa à Venise; mais le ton de ces petites réunions étant beaucoup trop

érudit pour son goût, il cessa d'y aller, et leur préféra la société de

Mme B***, moins savante et dans laquelle on était plus à son aise.

Outre le motif que nous venons de présenter, le noble poète en avait

encore un autre pour mettre un terme à ses visites à Mme A***. Cette

dame, qu'on a quelquefois honorée du nom de la de Staël italienne, avait

fait un livre de portraits contenant l'esquisse des caractères les plus

remarquables du siècle; et son intention étant d'y faire paraître Lord

Byron, elle fit savoir par un tiers à sa seigneurie, qu'il se trouverait

un article où l'on avait essayé d'ébaucher son portrait dans une

nouvelle édition qu'elle allait publier de son ouvrage. Elle s'attendait

sans doute à ce que cette nouvelle exciterait en lui quelque désir de

voir cette esquisse; mais il fut assez contrariant pour ne montrer aucun

signe de curiosité.--On lui en reparla de nouveau de la même manière,

sans plus de succès; si bien que, voyant enfin que ceci ne faisait

aucune impression sur lui, Mme A*** en vint à lui faire directement et

en son nom l'offre de lire cet article. Il ne put alors se contenir plus

long-tems; et avec plus de sincérité que de politesse, il fit répondre à

cette dame qu'il n'avait pas la moindre ambition de paraître dans son

ouvrage; que, d'après la réserve de leur liaison et son peu de durée, il

était impossible qu'elle fût en état de faire son portrait; et qu'enfin

elle ne pouvait lui rendre un plus grand service que de le jeter au feu.

? Je ne sais si l'hommage repoussé avec si peu de cérémonie par Lord

Byron, lui tomba jamais sous les yeux; mais je ne puis croire qu'il

n'ait pas éprouvé un léger remords d'avoir ainsi repoussé un portrait

dicté par un sentiment bien éloigné de lui être défavorable, et qui,

bien qu'il y eût de l'afféterie dans les expressions, avait saisi

quelques-uns des traits les moins apparens de son caractère, comme, par

exemple, cette défiance de lui-même, si rare dans l'homme qui avait

parcouru une telle carrière. Les vers suivans étaient cités dans ce

portrait:

«Toi dont le monde encore ignore le vrai nom,

Esprit mystérieux, mortel, ange ou démon,

Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal génie,

J'aime de tes concerts la sauvage harmonie.»

LAMARTINE.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 26 / 28 段