arrivée, je lui avais exprimé l'espoir qu'il lui serait possible de
faire avec moi le voyage de Rome, et j'avais eu la satisfaction qu'il
s'était préparé à exécuter ce projet. Cependant, lorsque je connus tous
les détails de sa position actuelle, je crus devoir faire le sacrifice
de mes désirs et de mes jouissances personnelles, et lui conseillai
fortement de rester à la Mira. En premier lieu, je prévoyais que s'il
quittait Mme Guiccioli à cette époque, on pourrait le soupçonner de
négligence, si ce n'est même d'abandon, envers une jeune femme qui avait
fait tant de sacrifices pour l'amour de lui, et qui, placée alors entre
son mari et son amant, avait besoin de toute la prudence et de toute la
générosité de ce dernier pour éviter une plus grande honte et des maux
plus grands. Il venait aussi de se présenter une occasion qui me
semblait favorable de réparer du moins ce qu'il y avait eu de plus
imprudent dans toute cette affaire, en remettant cette jeune dame à la
protection de son mari, et en lui donnant ainsi le moyen de conserver
dans le monde un rang que l'éclat de sa démarche avait pu seul lui faire
perdre dans une société aussi indulgente. Cet espoir m'était inspiré
par une lettre qu'il me montra un jour que nous dînions tête-à-tête
chez le fameux Pellegrino. La comtesse l'avait reçue le matin même de
son mari, et le but principal en était, non de lui reprocher sa
conduite, mais de lui suggérer qu'elle pourrait bien persuader à son
noble admirateur de transmettre à sa garde une somme de 1,000 livres
sterling qui, si je me le rappelle bien, était alors déposée chez le
banquier de Lord Byron à Ravenne, mais que le digne comte croyait devoir
être beaucoup plus avantageusement placée entre ses mains. Il ajoutait
qu'il donnerait une garantie et cinq pour cent d'intérêt; car accepter
la somme à d'autres termes, serait, disait-il, un _avilimento_. Quoique
chez la femme qui prouva depuis, par le plus noble sacrifice, tout le
désintéressement de ses sentimens, un trait d'un caractère si opposé
dans son époux dût augmenter encore l'éloignement qu'il lui inspirait,
cependant il était tellement important, dans l'intérêt de son amant et
dans le sien, de revenir sur l'imprudente démarche qu'ils avaient faite,
par l'abandon de cette somme, qui me parut devoir faciliter
matériellement un arrangement, que je ne pensai pas que ce fût l'acheter
trop cher. Toutefois, mon noble ami différa entièrement avec moi sur ce
point, et rien ne pouvait être plus drôle et plus amusant que la manière
dont il s'appesantit, dans son nouveau rôle d'amateur d'argent, sur
toutes les vertus renfermées dans 1,000 livres sterling, et sur sa
résolution de ne pas en donner une seule au comte Guiccioli. Il parlait
avec non moins de gaîté et d'originalité de sa confiance dans les moyens
qu'il avait de sortir de cette difficulté, et M. Scott, qui vint se
joindre à nous après dîner, ayant envisagé la chose sous le même point
de vue, il paria avec ce dernier deux guinées que, sans en venir à en
débourser autant, il amènerait la chose à bien, et garderait la dame et
l'argent.
A la vérité, il est positif qu'il s'était mis en tête, à cette époque,
le nouveau caprice (car on ne peut guère lui donner un nom plus sérieux)
de surveiller ses dépenses avec l'attention la plus constante et la plus
minutieuse. Et, comme cela arrive ordinairement, c'était au moment où
ses moyens pécuniaires s'étaient augmentés, que s'était accru aussi en
lui le sentiment de la valeur de l'argent. Le premier symptôme que je
remarquai de cette nouvelle fantaisie, fut la joie excessive qu'il
manifesta quand je lui présentai un rouleau de vingt napoléons que lord
Kinnaird, auquel il les avait prêtés dans quelque occasion, m'avait
chargé de lui remettre à mon passage à Milan. Ce fut avec l'empressement
le plus joyeux et le plus divertissant qu'il déchira le papier, et qu'en
comptant la somme il s'arrêta à plusieurs reprises pour se féliciter de
son recouvrement.
Quant à la frugalité de son intérieur, je n'en parle que d'après
l'autorité des autres; mais il n'est pas difficile de concevoir qu'un
esprit inquiet comme le sien, qui se plaisait à lutter constamment
contre quelque obstacle, et qui peu de tems auparavant s'était fatigué à
apprendre l'arménien, afin, disait-il, que son esprit eût à se briser
contre une surface dure et raboteuse, trouvât, faute de mieux, une
espèce d'intérêt et de plaisir à contester pied à pied tout superflu de
dépense, et à supprimer ce qu'il a appelé lui-même.
La plus critique de nos misères humaines, l'enflure des mémoires de la
semaine.
En effet, cet éloge de l'avarice qui revient toujours dans _Don Juan_,
et la gaîté piquante avec laquelle il aime à s'y appesantir, montre à
quel point était sérieuse cette innovation de système, qui lui faisait
adopter «ce bon vieux vice des vieillards.» C'était dans le même esprit
que, peu de tems avant mon arrivée à Venise, il 'avait fait faire une
boîte, avec une fente au couvercle, dans laquelle il jetait de tems en
tems des sequins, et qu'il ouvrait à des époques fixes pour contempler
son trésor. Son genre de vie ascétique lui permettait en ce qui le
concernait personnellement, de satisfaire ce nouveau goût d'économie. La
carte de son dîner, quand la Margarita vivait avec lui, se composait
ordinairement, à ce qu'on m'a assuré, de quatre bec-figues, dont trois
étaient mangés par la Fornarina, qui le laissait sortir de table sans
avoir satisfait sa faim.
Cependant cette parcimonie (si l'on peut donner ce nom à la nouvelle
bizarrerie d'un caractère auquel il fallait toujours du changement),
était bien éloignée de cette espèce que Bacon condamne, comme empêchant
les hommes de se livrer à des oeuvres de bienfaisance, comme on le voit
par les actes de libéralité qu'il fit à cette époque, et dont
quelques-uns viennent d'être cités par une autorité des plus
authentiques; on y voit la preuve que tandis que, pour gratifier un
caprice, il tenait une de ses mains serrée, l'autre, suivant le
mouvement de son coeur généreux, s'ouvrait avec prodigalité pour secourir
le malheur.
La veille de mon départ pour Venise, mon noble ami, en arrivant de la
Mira pour dîner, me dit, avec toute la joie d'un écolier auquel on vient
d'accorder un congé, que, comme c'était la dernière soirée que je devais
passer à Venise, la comtesse lui avait permis de la prolonger toute la
nuit, et qu'en conséquence, non-seulement il m'accompagnerait à l'opéra,
mais que nous souperions ensemble (comme autrefois) dans quelque café.
Ayant remarqué dans sa gondole un livre avec un grand nombre de petits
papiers pour marquer les feuilles, je lui demandai ce que c'était. «Rien
qu'un livre, dit-il, où je cherche à piller, comme je le fais partout où
j'en trouve l'occasion, et voilà de quelle manière je me suis fait la
réputation d'un poète original.» L'ayant pris pour le regarder, je
m'écriai: Ah! c'est mon vieil ami Agathon! «Comment! répondit-il
malicieusement, est-ce que vous m'auriez déjà devancé?»
Mais revenons aux détails de la dernière soirée que nous passâmes
ensemble à Venise. Après avoir dîné avec M. Scott chez Pellegrino, nous
allâmes un peu tard à l'opéra, où le rôle principal, dans _les
Bacchanales de Rome_, était rempli par une cantatrice dont le principal
mérite, suivant Lord Byron, était d'avoir donné un coup de stilet à un
de ses amans favoris. Dans les intervalles du chant, il me désigna
plusieurs personnes, dans les spectateurs, qui s'étaient rendues
célèbres de différentes manières, mais la plupart d'une façon peu
honorable, et il me raconta une anecdote, au sujet d'une dame assise
près de nous, qui, sans être de fraîche date, mérite d'être rapportée,
comme preuve de l'humeur facétieuse des Vénitiens. Il paraît que
Napoléon avait déclaré que cette dame était la plus belle de Milan; mais
les Vénitiens n'étant pas tout-à-fait de l'avis du grand homme, se
contentèrent de l'appeler _la bella per decreto_, ajoutant, comme les
décrets commençaient toujours par le mot considérant, _ma senza il
considerando_.
De l'opéra, conformément à notre projet de passer la nuit, nous nous
rendîmes dans une espèce de cabaret de la place Saint-Marc; et là, à
quelques toises du palais des doges, nous nous mîmes à boire du punch
chaud à l'eau-de-vie, en riant aux souvenirs du passé, jusqu'à ce que
l'horloge de Saint-Marc eût sonné deux heures. Lord Byron me fit alors
monter dans sa gondole; et la lune brillant dans tout son éclat, il
ordonna aux gondoliers de nous diriger sur les points qui présentaient
la vue la plus avantageuse de Venise à cette heure. Rien ne pouvait être
d'une beauté plus solennelle que tout ce qui nous entourait; et, pour la
première fois, j'avais devant les yeux la Venise de mes rêves. Tous ces
détails ignobles qui offensent l'oeil au grand jour étaient adoucis par
le clair de lune ou perdus dans un vague confus; et l'effet de cette
muette cité de palais qui semblait endormie sur les eaux au milieu du
calme brillant de la nuit, était capable de produire l'impression la
plus profonde sur l'imagination la moins exaltée. Mon compagnon
s'aperçut de mon émotion, et parut se livrer un moment lui-même au même
genre de sensations; et comme nous échangeâmes quelques remarques
relativement à ces ruines de la gloire humaine qui étaient devant nous,
sa voix, ordinairement si enjouée, avait un doux accent de mélancolie
que je ne lui avais jamais trouvé, et que j'oublierai difficilement.
Cette disposition toutefois ne dura qu'un instant; il passa rapidement
de là à une raillerie qui le mit bientôt d'une humeur tout-à-fait
différente, et nous nous séparâmes sur les trois heures, à la porte de
son palais, en riant, comme nous nous étions abordés, après être
auparavant convenus que je dînerais de bonne heure le lendemain à sa
_villa_, en prenant la route de Ferrare.
J'employai la matinée du jour suivant à achever de voir tout ce qu'il
y a à Venise, n'oubliant pas surtout d'examiner ce portrait peint par
Giorgone, à l'entour duquel l'exclamation du poète, «mais quelle
femme[114]!» attirera long-tems les admirateurs de la beauté. Je quittai
Venise, et vers trois heures j'arrivai à la Mira. Je trouvai mon
illustre hôte qui m'attendait. En traversant le vestibule, je vis la
petite Allegra avec sa bonne, qui paraissait rentrer de la promenade.
J'ai déjà dit combien son imagination bizarre se plaisait à falsifier
son caractère, et à s'attribuer les défauts les plus étrangers à sa
nature: j'en eus dans cette occasion une preuve frappante. Après avoir
dit quelques mots en passant à la petite, je fis quelques remarques sur
sa beauté; il me dit alors: «Avez-vous quelque idée (mais je présume que
oui) de ce qu'on appelle tendresse paternelle? pour moi, je n'en ai pas
la moindre.» Et lorsqu'un an ou deux après cet enfant vint à mourir,
celui qui proférait alors ces paroles si dénuées de vérité, fut si
accablé de cet événement que tous ceux qui l'entouraient tremblèrent à
cette époque pour sa raison.
[Note 114: Ce n'est que son portrait et celui de son fils et de sa
femme, mais quelle femme! c'est l'amour en vie! (BEPPO, Stance 12.)
Il paraît pourtant que cette description du tableau n'est pas exacte;
car, suivant Vassari et d'autres, Giorgone ne fut jamais marié, et
mourut jeune.
(_Note de Moore_.)]
Peu de tems avant le dîner, il sortit de l'appartement, et y rentra une
ou deux minutes après, portant à la main un sac de peau blanche.
«Regardez, me dit-il, en me le présentant, ceci vaudrait quelque chose
pour Murray, quoique vous, j'en suis sûr, n'en voulussiez pas donner six
sous.--Qu'est-ce que cela? lui demandai-je.--Ma vie et mes aventures,
répondit-il.» En entendant ceci, je fis un geste d'étonnement. «Ce n'est
pas une chose, continua-t-il, qui puisse se publier de mon vivant; mais
vous pouvez le prendre si vous voulez: tenez, faites-en ce qu'il vous
plaira.» Je le remerciai vivement, en prenant le sac, et j'ajoutai: «Ce
sera un joli legs à faire à mon petit Tom, qui étonnera, par cette
publication, les dernières années du dix-neuvième siècle.» Il me dit
ensuite: «Vous pouvez montrer cela à vos amis, si vous croyez que cela
en vaille la peine.» Et voilà, presque mot pour mot, ce qui se passa
entre nous à ce sujet.
A dîner, nous eûmes le plaisir de la société de Mme Guiccioli, qui, sur
un mot de Lord Byron, eut la bonté de me donner une lettre
d'introduction pour son frère le comte Gamba, qu'il était probable,
d'après eux, que je trouverais à Rome. Je n'eus jamais l'occasion de
présenter cette lettre, qui était ouverte pour que j'en prisse lecture,
et dont la plus grande partie avait été, j'imagine, dictée par mon noble
ami.--Je ne crois donc pas commettre une indiscrétion en en donnant ici
l'extrait, prévenant le lecteur que l'allusion faite au château, etc.,
etc., est relative à des contes sur la barbarie de Lord Byron envers sa
femme, que le jeune comte avait entendu rapporter, et qu'il croyait
aveuglément. Après quelques phrases de complimens, la lettre continue
ainsi: «Il est en route pour voir les merveilles de Rome, et personne,
j'en suis sûr, n'est plus capable de les apprécier. Tu m'obligeras et me
feras plaisir en lui servant de guide autant qu'il te sera possible.
C'est un ami de Lord Byron, et qui est beaucoup mieux instruit de son
histoire qu'aucun de ceux qui l'ont racontée. En conséquence, il te
décrira, pour peu que tu lui demandes, la forme, les dimensions et tout
ce que tu voudras savoir de ce château, où il tient captive une femme
jeune et innocente, etc., etc.--Mon cher Piétro, quand tu auras ri de
tout ton coeur de tout cela, fais deux mots de réponse à ta soeur, qui
t'aime et t'aimera toujours avec la plus vive tendresse.
»THÉRÉSA GUICCIOLl.»
Après m'avoir exprimé ses regrets de ce que je ne pouvais prolonger
davantage mon séjour à Venise, mon noble ami me dit:--«Il me semble, du
moins, que vous auriez pu disposer d'un ou deux jours pour aller avec
moi à Arqua. J'aurais aimé, continua-t-il d'un air pensif, à visiter
cette tombe-là avec vous.»--Puis, reprenant sa gaîté ordinaire; «Nous
ferions un joli couple de poètes pélerins, Tom, qu'en pensez-vous?» Je
ne me rappelle jamais sans étonnement et sans me le reprocher
amèrement, que j'ai refusé cette offre, perdant ainsi, par ma faute,
l'occasion de faire une excursion dont le souvenir eût été pendant le
reste de ma vie celui d'un rêve enchanteur. Mais mon but principal, qui
était d'aller à Rome et, s'il se pouvait, jusqu'à Naples, dans
l'intervalle de tems auquel les circonstances me limitaient, m'empêcha
de sentir tout le prix de la partie qui m'était offerte.
Quand le moment du départ arriva, il m'exprima son intention de
m'accompagner pendant quelques milles, et ordonnant qu'on fît suivre ses
chevaux, il monta dans ma voiture, et revint avec moi jusqu'à Stia. Ce
fut là que, pour la dernière fois, combien, hélas! j'étais loin de
croire que c'était la dernière, je dis adieu à mon bon, à mon admirable
ami.
FIN DU TOME ONZIÈME.