La conviction, que ne peuvent manquer de donner quelques passages de ces

lettres, de la sincérité et de l'ardeur de son attachement pour Mme

Guiccioli[106], serait encore fortifiée par la lecture de celles qu'il

lui adressa à elle-même, et de Venise, et pendant son séjour à Ravenne;

toutes portent la véritable empreinte de la tendresse et de la passion.

Ces effusions, cependant, sont peu faites pour l'oeil du public. Tout

sentiment profond, par la répétition des mêmes idées, tend à la

monotonie; et ces sermens réitérés, et ces expressions si tendres qui

font le charme d'une lettre d'amour pour celui qui l'écrit ou la reçoit,

doivent finir par rendre insipides aux autres les meilleures dans ce

genre. Celles de Lord Byron à Mme Guiccioli, généralement écrites en

italien, et avec une facilité et une pureté qu'un étranger parvient

rarement à acquérir, roulent en grande partie sur les obstacles opposés

à leurs entrevues, moins par le mari lui-même, qui semblait aimer et

rechercher la société de Lord Byron, que par la surveillance d'autres

parens, et la crainte qu'éprouvaient les amans eux-mêmes qu'une

imprudence de leur part n'éveillât les inquiétudes du comte Gamba, père

de la jeune dame, et au caractère estimable duquel tous ceux qui le

connaissent se plaisent à rendre justice.

[Note 106: «Pendant ma maladie, dit Mme Guiccioli, dans ses

_Souvenirs_ sur cette époque, il était toujours à mes côtes, me

prodiguant les attentions les plus aimables; et quand je fus en

convalescence, il ne me quittait pas davantage. En société, au théâtre,

dans nos promenades à cheval ou à pied, il ne se séparait jamais de moi.

Étant alors privé de ses livres, de ses chevaux et de tout ce qui

l'occupait à Venise, je le priai de m'accorder la satisfaction d'écrire

quelque chose sur le Dante, et avec sa facilité et sa rapidité

ordinaires, il composa _la Prophétie_.»]

Lord Byron prévit le danger d'une nouvelle séparation dans le départ

prochain de la jeune comtesse pour Bologne; et dans le chagrin que lui

causait cette perspective, renonçant à cette prudence qui, par égard

pour elle, semblait avoir été sa pensée dominante, il lui proposa alors,

avec cet emportement de la passion qui décide souvent du sort de toute

la vie, d'abandonner son mari pour fuir avec lui:--_C' è uno solo

rimedio efficace_, dit-il, _cio è d'andar via insieme_.--Mais une femme

italienne, qui se permet presque tout, recule devant un tel pas. La

proposition de son noble amant parut donc à la jeune comtesse une espèce

de sacrilége; et l'agitation de son esprit, flottant entre l'horreur

d'une telle démarche et le désir ardent de tout sacrifier à celui

qu'elle aimait, se peignit vivement dans sa réponse.--Dans une lettre

subséquente, cette femme exaltée propose même, pour éviter la honte d'un

enlèvement, de se faire passer pour morte comme Juliette, en l'assurant

qu'il y avait des moyens faciles de mettre à exécution cette

supercherie.

LETTRE CCCXXXV.

À M. MURRAY.

Ravenne, 1er août 1819.

(Adressez cependant votre réponse à Venise.)

«N'ayez pas peur,--vous verrez que je me défendrai gaîment, c'est-à-dire

si je me trouve d'humeur à le faire, non dans le sens que vous

attribueriez à ce mot, mais comme un boule-dogue qui se sent pressé, ou

comme un taureau à la première piqûre;--c'est alors que le jeu devient

intéressant; et comme les sensations produites en moi par une attaque,

offrent probablement l'heureux mélange de la force réunie de ces

aimables animaux, vous verrez peut-être, comme dit Marral «un spectacle

curieux» avec force coups et sang répandu pendant le cours de la

dispute;--mais il faut d'abord que je sois monté pour cela, et je crains

d'être un peu éloigné pour pouvoir me mettre dans un accès de fureur

convenable à la circonstance,--et puis je me suis laissé amollir et

énerver depuis deux ans par l'amour et le climat.

»J'ai écrit à M. Hobhouse l'autre jour, et lui ai prédit que _Juan_

tomberait ou réussirait complètement, qu'il n'y aurait pas de milieu.

Les apparences ne sont pas favorables; mais comme vous écrivez le

lendemain de la publication, on ne peut guère dire encore quelle est

l'opinion qui prévaudra. Vous paraissez avoir peur, et c'est sans doute

avec raison;--cependant, quoi qu'il arrive, je ne flatterai jamais

d'aucune manière l'hypocrisie de la foule. Je ne sais si les

circonstances peuvent quelquefois m'avoir placé dans une position à

diriger l'opinion publique, mais l'opinion publique ne me dirigea et ne

me dirigera jamais. Je ne monterai pas sur un trône avili;--ainsi

placez-y s'il vous plaît Mrs ***, ou ***, ou Tom Moore, ou ***, ils

seront tous enchantés de leur couronnement...........................

.....................................................................

»_P. S._ La comtesse Guiccioli est beaucoup mieux.--Je vous ai envoyé,

avant mon départ de Venise, l'esquisse originale du _Vampire_,

l'avez-vous reçue?»

Cette lettre, comme la plupart de celles qu'il écrivait en Angleterre à

cette époque, était évidemment destinée à être montrée, et l'ayant lue

ainsi que quelques autres, je ne manquai pas, dans la première que

j'adressai à Lord Byron, de lui reprocher le passage qui me concernait,

le seul, que je sache, qui soit jamais échappé à la plume de mon noble

ami pendant notre intimité, et dans lequel il ait parlé de moi autrement

que dans les termes de la plus franche bienveillance et des éloges les

moins mérités. Ayant transcrit ses propres paroles en tête de ma lettre,

j'ajoutai au-dessous: «Est-ce ainsi que vous parlez de vos amis?» Peu de

tems après, lorsque je le vis à Venise, je me rappelle avoir fait de

cette circonstance le sujet d'une innocente plaisanterie; mais il me

déclara avec assurance qu'il n'avait aucun souvenir d'avoir écrit de

telles paroles, et que si elles existaient, il fallait qu'il fût à

moitié endormi en les traçant.

Je n'ai parlé de cet incident que pour faire observer, qu'avec une

sensibilité si facile à blâmer sur tant de points, et sous l'influence

d'une imagination depuis si long-tems exercée à lui créer des tourmens,

il est étonnant que, s'occupant toujours, comme ses lettres le prouvent,

de ses amis éloignés, et ne recevant presque d'aucun, ou du moins d'un

bien petit nombre, les mêmes marques de souvenir, il est étonnant,

dis-je, qu'il ne lui soit pas échappé plus souvent des sarcasmes de

cette espèce contre les absens et ceux qui gardaient le silence. Quant à

moi, tout ce que je puis dire, c'est que du moment où je commençai à

deviner son caractère, les expressions les plus amères et les plus

injurieuses qu'il eût pu proférer contre moi dans un accès d'humeur,

n'auraient pas plus changé mon opinion à son égard ou altéré mon amitié

pour lui, que le nuage passager qui obscurcit un moment un ciel

brillant, ne peut laisser dans l'esprit d'impression triste après qu'il

a disparu.

LETTRE CCCXXXVI.

À M. MURRAY.

Ravenne, 9 août 1819.

.................................................

«En parlant de bévue, cela me fait penser à l'Irlande, à l'Irlande de

Moore. Qu'est-ce que je vois donc dans Galignani à propos de Bermude,

d'agent, de député, etc., etc.?--qu'est-ce que cela veut dire?--Y

a-t-il quelque chose en quoi ses amis puissent lui être

utiles?--Informez m'en, je vous prie.

»Quant à _Don Juan_, vous ne m'en parlez plus, mais les papiers ne me

paraissent pas si terribles que la lettre que vous m'avez envoyée

semblait le faire craindre, autant que j'en puis juger du moins par les

extraits rapportés dans le journal de Galignani. Je n'ai jamais vu des

gens de votre espèce.--Que de peines prises pour disculper le modeste

éditeur;--il a fait toutes les représentations possibles.--Eh bien! moi,

je ferai une préface qui vous disculpera complètement sur ce point vous

et ***; mais en même tems je vous arrangerai comme vous méritez de

l'être.--Vous n'avez pas plus d'ame que le comte de Caylus, qui assurait

à ses amis, sur son lit de mort, qu'il n'en avait pas, et qu'il devait

le savoir mieux que personne; et vous n'avez pas plus de sang dans les

veines qu'un melon d'eau! Je vois qu'il y a eu des astérisques, et ce

que Perry appelait de maudites coupures et mutilations..... Mais

n'importe.

»J'écris à la hâte.--Demain je pars pour Bologne; je vous écris au

milieu du tonnerre, des éclairs, et de tous les vents des cieux sifflant

à travers les cheveux, et qui pis est, au milieu de tous les préparatifs

d'un départ prochain. «--Ma maîtresse chérie, qui a nourri mon amour de

sourires et de nectar» depuis deux mois, part avec son mari pour Bologne

ce matin,--et il paraît que je dois la suivre le lendemain à trois

heures après minuit. Je ne puis pas trop dire comment notre roman

finira, mais jusqu'à présent il s'est filé le plus amoureusement du

monde.--Que de dangers et d'échappées périlleuses!--Celles de _Don Juan_

ne sont que des jeux d'enfans en comparaison.--Les sots croient que mes

poèmes font toujours allusion à mes propres aventures, eh bien! j'en ai

eu quelquefois dans ma vie, tous les jours de la semaine, de meilleures,

de plus extraordinaires, de plus périlleuses et de plus agréables que

toutes celles-là, s'il m'était permis de les dire;--mais cela ne

peut-jamais être..............

»J'espère que Mme M*** est accouchée.

»Votre, etc.»

LETTRE CCCXXXVII.

À M. MURRAY.

Bologne, 12 août 1819.

«Je ne sais pas jusqu'à quel point je serai en état de répondre à votre

lettre, ne me portant pas très-bien aujourd'hui; hier au soir j'ai

assisté à une représentation de la _Mirra_ d'Alfieri, dont les deux

derniers actes m'ont donné des convulsions. Je ne veux pas dire par-là

des attaques de nerfs comme une femme; mais j'ai éprouvé le supplice des

larmes qui ne voulaient pas couler, et des sanglots étouffés, chose qui

ne m'est pas arrivée souvent à cause d'une fiction. Ce n'est que la

seconde fois que je me trouve dans ce cas pour quelque chose qui

n'appartient pas à la réalité.--La première, ce fut en voyant jouer à

Kean le rôle de sir Giles Overreach. Le pis est que la dame dans la loge

de laquelle j'étais, s'évanouissait d'un autre côté, plus par peur, je

crois, que par tout autre sentiment d'intérêt, au moins pour la

pièce;--quoi qu'il en soit, elle se trouva mal, et je me trouvai mal, et

nous voilà tous deux très-languissans et très-mélancoliques ce matin,

après une grande consommation de sel volatil[107]. Mais revenons à votre

lettre du 23 juillet.

[Note 107: La dame avec laquelle il assistait à cette représentation

décrit ainsi l'effet qu'elle eut sur lui. «On jouait _Mirra_. Les

acteurs, et surtout l'actrice chargée de ce rôle, secondaient avec

beaucoup de succès les intentions de notre grand tragique. Lord Byron

prenait un vif intérêt à la représentation, et paraissait profondément

affecté. A la fin, on arriva à un point de la pièce où il lui fut

impossible de contenir son émotion, et ses sanglots l'empêchant de

rester plus long tems dans la loge, il se leva et quitta le théâtre. Je

l'ai vu affecté de la même manière à une représentation du _Philippe_

d'Alfieri, à Ravenne.»]

»Vous avez raison, Gifford a raison, Hobhouse a raison, vous avez tous

raison, et moi seul j'ai tort; mais du moins laissez-moi cette

satisfaction,--coupez-moi tout, branches et racines, mutilez-moi dans le

_Quarterly Review_, dispersez au loin mes _disjecti membra poetæ_, comme

ceux de la concubine du Lévite; faites de moi, si vous voulez, un

spectacle pour les hommes et pour les anges; mais ne me demandez point

de rien changer, car je ne le veux pas; je suis obstiné et paresseux,

voilà la vérité.

»Malgré cela je répondrai à votre ami P***, qui trouve à redire à ces

passages subits du plaisant au sérieux, comme si, dans ce cas, le

sérieux n'était pas fait pour augmenter le plaisant. Sa métaphore est

que nous ne sommes jamais brûlés et mouillés en même tems; honneur à son

expérience! Faites-lui ces questions à ce sujet:--n'a-t-il jamais joué à

_cricket_, ou fait un mille pendant la chaleur? ne lui est-il jamais

arrivé, en présentant une tasse de thé à sa belle, de se la jeter sur

lui, au grand dommage de son pantalon de nankin? n'a-t-il jamais nagé

dans la mer en plein midi, le soleil lui dardant dans les yeux et sur la

tête, sans que toute l'écume de l'océan en pût tempérer l'ardeur?

n'a-t-il jamais retiré son pied d'une eau trop brûlante, en maudissant

sa précipitation et son domestique?..... Ne tomba-t-il jamais dans une

rivière ou un lac étant à pêcher, et ne resta-t-il pas dans le bateau

ses habits mouillés sur le corps, brûlé et trempé tout-à-la-fois, en

véritable amateur des plaisirs champêtres? Oh! que n'ai-je des poumons

pour continuer! Au surplus faites-lui mes complimens.--C'est un habile

homme, malgré tout cela, un très-habile homme.

»Vous me demandez le plan de _Don Juan_.--Je n'ai pas de plan; mais

j'avais, ou j'ai, des matériaux, quoique en vérité, comme dit Tony

Lumpkin: «Si je dois être ainsi gourmandé toutes les fois que je suis en

gaîté,» le poème ne sera plus rien, et l'auteur redeviendra sérieux:

s'il ne prend pas, je le laisserai là avec tout le respect que je dois

au public; mais si je le continue, il faut que ce soit à ma manière.

Autant vaudrait faire jouer à Hamlet ou à Diggory le rôle de fou avec le

corset de l'hôpital, que de vouloir restreindre ma bouffonnerie, si je

dois être bouffon;--leurs gestes et mes pensées ainsi contraintes

seraient du ridicule le plus pitoyable.--Eh quoi donc! mon cher, l'ame

de ces sortes d'écrits n'est-elle pas la licence?--du moins la liberté

de cette licence, si on veut en profiter, non pourtant qu'on doive en

abuser;--c'est comme le jugement par jury, la pairie et l'_habeas

corpus_, de très-belles choses sans doute, mais seulement en principe

général; personne ne se souciant d'être jugé pour l'unique plaisir de

prouver qu'il jouit de ce privilége.

»Mais trêve à ces réflexions. Vous mettez trop d'importance, et vous

occupez avec trop de gravité d'un ouvrage qui ne fut jamais destiné à

être sérieux;--croyez-vous que j'aie pu avoir d'autre intention que de

rire et de faire rire? C'est une satire assez gaie, et aussi peu

poétique que possible, que j'ai voulu faire;--et quant à l'indécence,

lisez, je vous prie, dans _Boswell_, ce que Johnson, ce moraliste

sévère, dit de Prior et de Paulo Purgante.

»Voulez-vous me rendre un service? vous le pouvez, au moyen de vos amis

ministériels, Croker, Canning, ou mon vieux camarade Peel, et moi je ne

puis. Voici ce dont il s'agit:--Voulez-vous leur demander de nommer

(sans rétribution ou appointemens quelconques) un noble Italien, que je

vous ferai connaître plus tard, au consulat ou au vice-consulat de

Ravenne? C'est un homme d'une grande fortune, et qui est titré; mais il

désire avoir la protection de l'Angleterre en cas de changement. Ravenne

est près de la mer. Il n'a besoin d'émolumens d'aucun genre. Je sais à

quel point il pourrait être utile dans cette place; car j'ai envoyé

dernièrement, de Ravenne à Triate, un pauvre diable de matelot anglais

qui était resté dans cette ville, où on l'avait débarqué en 1814,

malade, chagrin et sans le sou, faute d'un agent accrédité qui pût ou

voulût le renvoyer dans sa patrie. Voulez-vous m'obtenir ceci? si vous

le voulez, je vous enverrai le nom et le rang de la personne, qu'on sera

toujours à tems de refuser si, une fois connue, on ne l'approuvait pas.

»Je sais que, dans le Levant, vous prenez continuellement les consuls et

les vice-consuls parmi les étrangers. Cet homme est patricien, et a

douze mille livres sterling de rente. Son seul motif est de s'assurer la

protection des Anglais en cas de nouvelles invasions.--Ne pensez-vous

pas que Croker nous obtiendrait cela? A la vérité, je jouis d'un crédit

rare! mais peut-être un confrère, bel esprit du côté tory, ne

refuserait-il pas d'accorder un service à la requête d'un whig aussi

inoffensif que moi, et absent depuis si long-tems, d'autant plus qu'il

n'y aurait aucune charge, aucun salaire attaché à cette place.

»Je puis vous assurer que je regarderais cela comme une grande

obligation; mais, hélas! cette circonstance-là même sera peut-être cause

que je ne réussirai pas, et je sens que cela doit être; mais du moins je

me suis toujours montré ennemi franc et ouvert. Parmi vos brillantes

liaisons ministérielles, ne pouvez-vous pas, croyez-vous, obtenir un

consulat pour notre Bibulus ou pour moi, afin que j'en fasse mon

vice-consul?--Vous pouvez être assuré, qu'en cas d'événemens en Italie,

ce ne serait pas un faible adjoint, et vous n'en douteriez pas si vous

connaissiez sa fortune.

»Que veut dire toute cette histoire au sujet de Tom Moore?--«Mais

pourquoi le demandai-je, moi, puisque l'état de mes affaires ne me

permettrait pas de lui être utile, quoiqu'elles se soient beaucoup

améliorées depuis 1816, et qu'avec encore un peu de bonheur et de

prudence, je puisse parvenir à les débrouiller.» Il paraît que les

réclamans sont des négocians américains.--Voilà un tour de

Némésis:--Moore a dit du mal de l'Amérique;--cela finit toujours

ainsi.--Le tems vengeur..... Vous avez vu tous les agresseurs foulés aux

pieds à leur tour, depuis Bonaparte jusqu'au plus obscur individu. Vous

fûtes témoin comment il y en eut qui se vengèrent sur moi, malgré mon

peu d'importance, et comment, à son tour *** paya son atrocité. C'est un

drôle de monde que celui-ci; mais, après tout, c'est une montre qui a

son grand ressort.

»Votre, etc., etc.»

Vers la fin d'août, le comte Guiccioli, accompagné de sa femme, alla

passer quelque tems dans ses propriétés de la Romagne, et Lord Byron

resta seul à Bologne. Là, l'ame attendrie par le sentiment qui s'en

était emparé, il paraît s'être abandonné, pendant cet intervalle de

solitude, à une foule de pensées mélancoliques et passionnées qui lui

rendirent momentanément les illusions des premiers jours de sa jeunesse.

Ce fond de tendresse naturel à son coeur, que le monde et lui-même

avaient vainement tenté de glacer ou d'éteindre, semblait se ranimer

avec quelque chose de sa première fraîcheur. Il savait de nouveau ce que

c'était que d'aimer et d'être aimé, trop tard, il est vrai, pour son

bonheur, et d'une manière trop illégitime pour que son repos n'en fût

pas troublé; mais du moins trouvait-il assez de dévoûment dans l'objet

de son amour, pour satisfaire sa soif ardente d'affection; et de son

côté, livré à de tristes présages, il s'attachait d'autant plus

passionnément à ce lien, qu'il sentait intérieurement que ce serait le

dernier.

Une circonstance qu'il racontait lui-même, et qui eut lieu à cette

époque, prouvera à quel point il se laissait dominer par la mélancolie.

Il prenait plaisir, en l'absence de Mme Guiccioli, à aller tous les

jours chez elle, à l'heure où il avait coutume de lui rendre visite, et

là, faisant ouvrir son appartement, il parcourait ses livres, et

écrivait dedans[108]. Il descendait ensuite dans les jardins, où il

passait des heures entières à rêver, et ce fut dans une de ces

occasions, tandis qu'absorbé dans la foule de ses pensées, il fixait

d'un oeil distrait une de ces fontaines si communes dans les jardins

italiens, que son esprit fut tout-à-coup frappé d'images si désolantes,

de présages si funestes du malheur qu'il pouvait attirer sur l'objet de

sa tendresse, en vertu de cette destinée qui (comme il l'a dit quelque

part lui-même) attache tant de fatalité à l'amour, qu'accablé par ces

affreuses idées, il ne put retenir un torrent de larmes.

[Note 108: Voici une de ces notes, écrite à la fin du 5e chap. de

_Corinne_, livre 18e. (Fragmens des _Pensées de Corinne_.) «J'ai

beaucoup connu Mme de Staël, mieux qu'elle ne connaissait l'Italie; mais

je ne croyais guère qu'un jour il m'arriverait de penser avec ses

pensées dans un pays où elle a placé le théâtre de la plus attrayante de

ses productions. Elle a quelquefois raison, quelquefois tort, en parlant

de l'Italie et de l'Angleterre; mais elle est toujours vraie dans la

peinture du coeur, qui n'est que d'un seul pays, ou plutôt de tous.

»BYRON.

»Bologne, 23 août 1819.»]

Ce fut dans ce même tems qu'il écrivit, sur la dernière page d'un

exemplaire de _Corinne_ appartenant à Mme Guiccioli, cette note

remarquable:

«Ma bien-aimée Thérésa,--j'ai lu ce livre dans votre jardin;--vous étiez

absente, mon ange, autrement cela ne m'eût pas été possible. C'est un

de vos ouvrages favoris, et l'auteur était une de mes amies. Vous ne

comprendrez pas ces mots écrits en anglais, et d'autres ne les

comprendront pas non plus, c'est pourquoi je les ai griffonnés en

italien; mais vous reconnaîtrez l'écriture de celui qui vous aime

passionnément, et vous devinerez facilement que, sur un livre qui vous

appartient, il n'a pu songer qu'à l'amour. Dans ce mot si doux en tous

les langages, mais surtout dans le vôtre, _amor mio_, est comprise toute

mon existence présente et future. Je sens que j'existe ici, et je crains

d'exister au-delà.--Dans quel but? Vous en déciderez;--ma destinée

dépend de vous, de vous qui n'avez que dix-huit ans, et qui, depuis deux

années seulement, avez quitté le couvent.--Je voudrais de tout mon coeur

que vous y fussiez restée, ou du moins ne vous avoir jamais connue

mariée.

»Mais tout cela vient trop tard. Je vous aime et vous m'aimez, du moins

vous le dites et vous agissez comme si cela était, ce qui est toujours

une grande consolation; mais moi, je fais plus que vous aimer, et ce

sentiment ne peut jamais s'éteindre.

»Pensez à moi quelquefois quand les Alpes et l'océan nous

sépareront;--mais cela ne sera que si _vous le voulez_.

»BYRON.

»Bologne, 25 août 1819.»

LETTRE CCCXXXIX[109].

À M. MURRAY.

Bologne, 24 août 1819.

«..................................................

Gardez l'anonyme, dans tous les cas, cela rend la chose plus plaisante;

mais si l'affaire devenait sérieuse à l'égard de _Don Juan_, et que

votre position et la mienne devinssent équivoques, avouez que j'en

suis l'auteur, je ne reculerai jamais; et si vous le faisiez, je

pourrais toujours vous répondre comme Gnatimozin à son maître[110].

Nous serons chacun sur des charbons ardens.

[Note 109: La lettre 338e n'offrant rien d'intéressant, a été

supprimée.]

[Note 110: «Et moi reposé-je sur un lit de fleurs?»]

»Je voudrais avoir été mieux disposé, mais je suis de mauvaise humeur,

j'ai les nerfs malades et, de tems en tems, je crains que ma tête ne le

soit aussi. Voilà tout ce que je dois à l'Italie, et non à l'Angleterre:

je vous défie tous, vous et votre climat, qui plus est, de me rendre

fou; mais si jamais je le deviens réellement, et que je porte le corset

de force, que l'on me ramène alors parmi vous, vos gens seront alors la

société qu'il me faudra.

»Je vous assure que tout ce que j'éprouve en ce moment n'a rien de

commun avec l'Angleterre, sous un point de vue personnel ou littéraire.

Tous mes plaisirs et tous mes tourmens actuels sont aussi italiens que

l'opéra. Et, après tout, ce ne sont là que des bagatelles:--tout cela

vient de ce que madame est à la campagne pour trois jours, à

Capo-Fiume; mais comme je n'ai jamais pu vivre que pour un seul être à

la fois (et je vous assure que cet être n'est pas _moi_, comme les

événemens doivent vous l'avoir prouvé, car les égoïstes prospèrent

toujours), je me sens isolé et malheureux.

»J'ai envoyé chercher ma fille à Venise; je monte à cheval tous les

jours, et me promène dans un jardin, sous un dais pourpré de

raisins.--Quelquefois je m'assieds auprès d'une fontaine, et je cause

avec le jardinier de ses instrumens de jardinage, qui me paraissent plus

grands que ceux d'Adam, et avec sa femme, et la femme de son fils, la

plus jeune de nous tous, et celle qui, des trois, parle le mieux. Puis

je vais faire des visites au Campo-Santo, et à mon ami le sacristain,

qui a deux filles; mais une surtout, qui est la plus jolie créature

imaginable. Je m'amuse intérieurement à mettre en contraste ce beau et

innocent visage de quinze ans, avec les crânes dont il a peuplé

plusieurs cellules, et surtout avec celui qui porte la date de 1766, et

qui offrit autrefois, suivant la tradition, les traits les plus charmans

de Bologne. Il appartenait à une femme noble et riche. Lorsque je le

regarde, et que mes yeux se reportent ensuite sur la jeune fille,--quand

je songe à ce qu'il a été et à ce qu'elle sera, alors je... Mais, en

vérité, mon cher Murray, je ne veux pas vous révolter, en vous exprimant

les pensées qui me viennent en foule. Ce que nous pouvons devenir, nous

autres hommes barbus, est de fort peu d'importance; mais je n'aime pas

cette idée, qu'une belle femme dure moins qu'un bel arbre, moins que

son portrait, que dis-je! moins que son ombre, qui ne change pas au

soleil comme sa figure devant un miroir.--En voilà assez; la tête me

fait un mal affreux.--Je n'ai jamais été tout-à-fait bien depuis la

représentation de la _Mirra_ d'Alfieri, il y a quinze jours.

»Votre à jamais, etc.»

LETTRE CCCXL.

À M. MURRAY.

Bologne, 29 août 1819.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 25 / 28 段