mais alors ils étaient paralysés de frayeur. Ils me priaient de
m'adresser à la police pour me mettre en garde contre elle, etc., comme
une bande de lâches et d'imbécilles qu'ils étaient. Je ne fis rien de la
sorte, pensant qu'il était indifférent de finir de cette manière-là ou
d'une autre; d'ailleurs j'avais été habitué à ces femmes sauvages, et
connaissais leur manière d'agir.
»Je la fis renvoyer tranquillement chez elle lorsqu'elle fut remise,
et ne l'ai jamais revue depuis, excepté une fois ou deux à l'opéra, mais
de loin;--elle fit plusieurs tentatives pour revenir, mais sans aucune
violence.--Voilà l'histoire de Margarita Cogni, dans les rapports
qu'elle a eus avec moi.
»J'ai oublié de vous dire qu'elle était fort dévote, et se signait quand
elle entendait sonner l'heure de la prière..............................
........................................................................
»Elle avait la répartie vive.--Un jour, par exemple, qu'elle m'avait mis
fort en colère, en battant quelqu'un de la maison, je l'appelai _vacca_,
vache (vache est une grande injure en italien). Elle se retourna en me
faisant la révérence:--_Vacca tua, eccelenza_ (votre vache, n'en
déplaise à votre excellence). Bref, comme je l'ai déjà dit, c'était un
très-bel animal, d'une beauté et d'une énergie extraordinaires, et qui
avait plusieurs bonnes et amusantes qualités, mais farouche comme une
sorcière et fougueuse comme un démon. Elle avait coutume de se vanter
publiquement de son ascendant sur moi, en se comparant à d'autres
femmes, et de l'expliquer par diverses raisons. Il est vrai de dire
qu'elles cherchèrent toutes à la faire partir, et qu'aucune n'avait pu
réussir, lorsque sa propre extravagance vint enfin à leur secours.
»J'avais oublié de vous rapporter sa réponse, lorsque je lui reprochai
d'avoir arraché le masque de Mme de Contarini, à la _cavalchina_. Je lui
représentais que c'était une dame d'une haute naissance, _una dama_,
etc.; elle répondit:--_Se ella è dama, mi son Veneziana_ (si c'est une
dame, moi je suis Vénitienne). Cela aurait été beau il y a cent ans,
lorsque l'orgueil de la nation se soulevait contre l'orgueil de
l'aristocratie; mais, hélas! Venise, son peuple et ses nobles, tous
retournent également vite vers l'Océan; et là où il n'existe pas
d'indépendance, il ne peut y avoir de véritable respect de soi-même.»
Ce fut à cette époque, comme nous le verrons par les lettres que je vais
donner, et comme les traits de l'ouvrage lui-même ne l'indiquent que
trop bien, qu'il conçut et écrivit quelques parties de son poème de _Don
Juan_. Jamais aucun livre ne peignit d'une manière plus fidèle, et, sous
quelques rapports, plus affligeante, cette variété de sensations, de
caprices et de passions qui dominaient successivement l'esprit de
l'auteur pendant qu'il écrivait. Il ne fallait rien moins, en effet, que
la réunion singulière de toutes les facultés extraordinaires qu'il
possédait, et qui étaient alors en lui en pleine activité, pour lui
suggérer un semblable ouvrage, et le rendre capable de l'exécuter. La
froide pénétration de l'âge mûr unie à la vivacité et à la chaleur de la
jeunesse;--l'esprit de Voltaire avec la sensibilité de Rousseau;--les
connaissances pratiques et minutieuses d'un homme de société, avec
l'esprit métaphysique et contemplatif du poète;--une vive susceptibilité
de tout ce qu'il y a de plus grand et de plus touchant dans la vertu
humaine, et la profonde et désolante expérience de tout ce qui lui est
le plus fatal; enfin les deux extrêmes de la nature mixte et
contradictoire de l'homme, tantôt enveloppée dans les vapeurs grossières
de la terre, tantôt respirant les parfums du ciel.--Tel était le bizarre
assemblage d'élémens contraires réunis dans le même esprit, et tous
appelés à contribuer à leur tour à la même oeuvre, d'où seule pouvait
naître ce poème extraordinaire, l'exemple le plus frappant, et, à
quelques égards, le plus douloureux de la versatilité du génie, qui ait
jamais été laissé à l'admiration et aux regrets des générations futures.
Je vais maintenant continuer sa correspondance, ayant jugé que
quelques-unes des observations précédentes étaient nécessaires,
non-seulement pour expliquer au lecteur bien des choses qu'il trouvera
dans ses lettres, mais aussi pour qu'il ne s'étonne pas de tout ce qu'on
a cru indispensable d'en retrancher.
LETTRE CCCXVIII.
À M. MURRAY.
Venise, 18 juin 1818.
«Mes affaires, ainsi que le silence total et inexplicable de mes
correspondans, me rendent impatient et importun. J'ai écrit à M. Hanson
pour avoir la balance d'un compte qui est ou doit être dans ses
mains:--pas de réponse.--Il y a deux mois que j'attends le messager qui
doit m'apporter les actes de Newstead, et, au contraire, je reçois
l'avis de me rendre à Genève, ce qui, de la part de *** (qui sait à quel
point j'ai de la répugnance à me rapprocher de l'Angleterre), ne peut
être qu'une ironie ou une insulte.
»Il faut donc que je vous prie de verser immédiatement chez mon banquier
les sommes que vous pourrez, sans vous gêner, m'avancer sur nos
conventions. Je me vois sur le point d'être réduit à la gêne la plus
cruelle, et dans un moment où, d'après toutes les probabilités et tous
les calculs raisonnables, j'aurais dû toucher des sommes considérables,
ne négligez pas ce que je vous demande, je vous prie; vous ne pouvez
vous imaginer autrement dans quelles extrémités fâcheuses je me verrais.
*** avait quelque projet absurde sur l'emploi de ces fonds, qu'il
parlait de placer en rente viagère ou je ne sais comment, ne l'ayant
écouté, pendant qu'il était ici, que pour éviter les querelles ou les
sermons; mais j'ai besoin du principal, et je n'ai jamais songé
sérieusement à l'employer à autre chose qu'à mes dépenses personnelles.
Le désir de Hobhouse serait, s'il était possible, de m'entraîner en
Angleterre[98]; mais il ne réussira pas, car s'il parvenait à m'y mener
je n'y resterais pas; je hais ce pays-là et j'aime celui-ci; et toute
folle opposition ne fait qu'ajouter à ce sentiment. Votre silence me
fait douter du succès du quatrième chant; s'il n'en a point, je vous
ferai sur notre convention originale toute déduction que vous jugerez
honnête et suffisante; mais je désire que ce qui restera à payer me soit
envoyé sans délai par la voie ordinaire, c'est-à-dire la poste.
[Note 98: Il est vivement à regretter, pour plusieurs motifs, que ce
projet de l'amitié n'ait pas réussi.]
»Quand je vous dirai que je n'ai pas reçu un mot d'Angleterre depuis le
commencement de mai, assurément je fais l'éloge de mes amis, ou des
personnes qui en prennent le titre, en leur écrivant si souvent et de la
manière la plus pressante.--Grâce à Dieu, plus mon absence se prolonge,
moins je vois de cause pour regretter ce pays et toute sa population
vivante.
»Votre, etc.
»_P. S._ Dites à M. *** que..... et que je ne lui pardonnerai jamais, à
lui ni à tout autre, la cruauté de leur silence dans un moment où je
désirais si ardemment, et pour tant de raisons, avoir des nouvelles de
mes amis.»
LETTRE CCCXIX.
À M. MURRAY.
Venise, 10 juillet 1818.
«J'ai reçu votre lettre et la lettre de crédit de Morland, etc.--J'ai
aussi tiré sur vous à soixante jours de date pour le reste, d'après
votre offre.
»Je suis encore attendant à Venise le commis de M. Hanson; qui peut le
retenir? je ne le sais; mais j'espère que lorsque l'accès politique de
M. Kinnaird et de M. Hobhouse sera passé, ils prendront la peine de s'en
enquérir et de me l'expédier; car près de 100,000 livres sterl.
dépendent pour moi de la fin de cette vente et de la signature des
actes.
»Vous ferez mieux de remettre les éditions que vous projetez pour
novembre, car j'ai quelque chose en vue, et que je prépare, qui pourra
vous être utile, quoique ce ne soit pas très-important. J'ai terminé une
ode sur Venise;--et j'ai deux histoires, l'une sérieuse et l'autre
bouffonne (à la _Beppo_), qui ne sont encore ni finies, ni prêtes à
l'être.
»Vous dites que la lettre à Hobhouse est fort admirée et vous parlez de
prose. J'ai le projet d'écrire (pour mettre en tête de votre édition
complète) des mémoires de ma vie, sur le même modèle (quoique bien loin,
je crains, d'y atteindre jamais) de ceux de Gifford, de Hume, etc., et
cela sans intention de faire des révélations ou des remarques qui
pourraient être désagréables à des personnages vivans. Je pense que la
chose serait possible et faisable; cependant cela demande réflexion.
J'ai des matériaux en abondance; mais la plus grande partie ne pourrait
pas être employée par moi de cent ans à venir. Toutefois il m'en reste
encore sans cela de quoi faire une préface à l'édition que vous méditez,
et seulement comme littérateur; mais ceci n'est qu'en passant, et je
n'ai pas encore pris de parti là-dessus.
»Je vous envoie une note au sujet de _Parisina_, que M. Hobhouse vous
habillera. C'est un extrait de quelques particularités de l'histoire de
Ferrare.
»J'espère que vous avez eu quelques attentions pour Missiaglia, car les
Anglais ont en ce moment la réputation de négliger les Italiens, et je
me flatte que vous vous justifierez de ce reproche.
»Votre, à la hâte, etc.
B.
LETTRE CCCXX.
A M. MURRAY.
Venise 17 juillet 1818.
«Je présume qu'Aglietti prendra ce que vous lui offrez, mais jusqu'à son
retour de Vienne je ne puis lui faire aucune proposition, et vous ne
m'avez pas vous-même autorisé à lui en faire. Les trois billets français
sont de lady Mary, un autre aussi partie anglais, français et italien;
ils sont fort jolis et très-passionnés; c'est bien dommage qu'il y en
ait quelque chose de perdu. Il paraît qu'Algarotti la traitait mal, mais
elle était son aînée de beaucoup, et toutes les femmes sont maltraitées,
ou du moins elles le disent, que cela soit ou non................
»Je recevrai avec plaisir vos livres et vos poudres. J'attends encore le
clerc d'Hanson: mais heureusement que ce n'est pas à Genève. Tous _mes
bons amis_ m'ont écrit de me hâter d'aller l'y joindre, mais pas un n'a
eu le bon sens ou la bonté de me récrire plus tard pour me dire que ce
serait du tems et un voyage perdus, puisqu'il ne pouvait partir que
quelques mois après l'époque désignée; si je m'étais mis en route
d'après le conseil général, je n'aurais jamais reparlé à aucun de vous
de ma vie. J'ai écrit à M. Kinnaird pour le prier, quand les vapeurs de
la politique seront dissipées, de tirer une réponse positive de ce ***,
et de ne pas me tenir dans une telle incertitude à ce sujet. J'espère
que Kinnaird, qui a ma procuration, a soin d'avoir l'oeil sur ce
monsieur, ce qui est d'autant plus nécessaire, que je ne penserais
qu'avec répugnance à venir le surveiller moi-même.
»J'ai plusieurs choses commencées en vers et en prose; mais rien de
très-avancé.--J'ai écrit six ou sept feuilles d'une vie que je veux
continuer et que je vous enverrai quand elle sera finie; elle pourra
servir aux éditions que vous projetez. Si vous vouliez me dire
exactement (car je ne sais rien et n'ai que des correspondances
d'affaires) comment ont été reçues nos dernières publications, et les
sensations qu'elles ont excitées, mais sans avoir égard à aucune
délicatesse (je suis trop endurci pour en avoir besoin), je saurais
alors à quoi m'en tenir, et comment procéder; je ne voudrais pas trop
publier, ce qui peut-être est déjà fait, au reste, je vous le répète, je
ne sais rien.
»J'écrivais autrefois pour donner cours à la plénitude de mon esprit et
par amour pour la gloire (non pour atteindre un but, mais comme un moyen
d'obtenir sur l'esprit des hommes cette influence qui est elle-même le
pouvoir et qui en a les résultats); maintenant j'écris par habitude et
par intérêt, de sorte qu'il est probable que l'effet doit être aussi
différent que les motifs qui m'inspirent; j'ai la même facilité, je
pourrais dire même le même besoin de composition pour éviter l'oisiveté
(quoique l'oisiveté soit un plaisir dans un pays chaud); mais je suis
bien plus indifférent au sort de mes ouvrages après qu'ils ont rempli
mon but immédiat.--Cependant je ne voudrais pas du tout..... Mais je
n'achèverai pas comme le fit l'archevêque de Grenade, car je suis bien
sûr que vous craignez le sort de Gilblas, et avec raison.
»Votre, etc.
»_P. S._ J'ai écrit des lettres très dures à M. Hobhouse, à M. Kinnaird,
à vous et à Hanson, parce qu'un si long silence m'avait dépouillé de mes
derniers lambeaux de patience.--J'ai vu deux ou trois publications
anglaises qui ne valent pas grand chose à l'exception de _Rob Roy_. Je
serais bien aise d'avoir Whistlecraft.»
LETTRE CCCXXI.
A M. MURRAY.
Venise, 26 août 1818.
«Vous pouvez continuer votre édition sans compter sur les mémoires, que
je ne publierai pas à présent.--Ils sont presque finis, mais trop longs;
et il y a tant de choses dont je ne puis parler par égard pour les
vivans, que j'ai écrit avec beaucoup de détails ce qui m'intéressait le
moins; de sorte que mon essai sur moi-même ressemblerait à la tragédie à
_Hamlet_, jouée sur un théâtre de province où l'on aurait omis le rôle
d'Hamlet d'après une demande particulière. Je garderai ces mémoires
parmi mes papiers, ce sera une espèce de guide, en cas de mort, pour
empêcher quelques-uns des mensonges qu'on pourrait débiter, et détruire
ceux qui l'ont déjà été.
»Les contes aussi sont inachevés, et je ne puis dire quand ils seront
finis: ils ne sont pas non plus du meilleur genre. C'est pourquoi il ne
vous faut compter sur rien pour cette nouvelle édition. Les mémoires ont
déjà quarante-quatre feuilles d'un papier très-large et très-long, et en
auront cinquante ou soixante. Mais je désire les continuer à loisir, et
une fois finis, quoique pour le moment vous en pussiez tirer quelque
avantage, je ne crois pas que le résultat en fût bon. Ils sont trop
remplis de passions et de préjugés, dont il m'a été impossible de me
préserver: je n'ai pas assez de sang-froid.
Vous trouverez ci-incluse une liste de livres que le docteur Aglietti
sera bien aise de recevoir en déduction des prix de ses lettres
manuscrites, si vous êtes disposé à les acheter à la valeur de 50 liv.
st. Il prendra les livres pour une partie de la somme, et je lui
donnerai le reste en argent, que vous pouvez porter sur mon compte de
livres, et déduire sur ce que vous me devez.--Ainsi les lettres vous
appartiennent si vous voulez, de cette manière, et lui et moi allons
nous mettre à la piste pour en découvrir encore quelques autres de lady
Montague, qu'il espère trouver. Je vous écris à la hâte;--mes
remerciemens de l'article; croyez-moi,
»Votre, etc.»
J'ai déjà dit que Lord Byron avait été accusé par quelques voyageurs
anglais d'être en général repoussant et inhospitalier envers ses
compatriotes.--J'ajouterai aux preuves que j'ai déjà données du
contraire, des détails qui m'ont été fournis par le capitaine Basile
Hall, et qui montrent dans leur véritable jour la politesse et la
bienveillance du noble poète.
«Le dernier jour d'août 1818, dit cet écrivain distingué, je tombai
malade d'une fièvre à Venise, et connaissant assez l'infériorité de
l'art médical dans ce pays, j'étais fort inquiet de savoir qui je
consulterais. Je ne connaissais personne à qui je pusse m'adresser à
Venise, et n'avais qu'une lettre de recommandation pour Lord Byron,
devant lequel je ne m'étais pas soucié de paraître en qualité de
touriste, ayant entendu raconter beaucoup de traits de la répugnance
qu'il avait pour ce genre d'individus. Cependant maintenant que je me
sentais sérieusement malade, j'étais bien sûr que sa seigneurie ne
verrait plus en moi qu'un compatriote malheureux, et j'envoyai la lettre
chez Lord Byron, par un de mes compagnons de voyage, avec un billet dans
lequel je m'excusais de mon importunité, en lui expliquant que j'étais
malade et avais besoin des soins d'un médecin, et que je n'enverrais
chercher personne que je n'eusse appris de sa seigneurie le nom du
meilleur praticien de Venise.
»Par malheur pour moi Lord Byron était encore au lit, quoiqu'il fût près
de midi, et plus malheureusement encore le porteur du billet se fit
scrupule de l'éveiller sans venir me consulter d'abord. J'étais tombé
pendant ce tems dans toutes les horreurs du frisson, et n'étais vraiment
pas en état d'être consulté sur rien.--Oh! non certainement, dis-je, ne
dérangez pas Lord Byron pour moi;--sonnez l'hôte et envoyez chercher le
premier qu'il vous nommera.--Cet ordre absurde ayant été ponctuellement
exécuté, une heure après j'étais au pouvoir de l'ami de mon hôte, sur le
mérite et les succès duquel mon projet n'est pas de m'appesantir
ici.--Qu'il suffise de dire que j'étais irrévocablement entre ses mains
long-tems avant que le domestique de Lord Byron m'eût apporté cette
lettre obligeante.»
Venise, 31 août 1818.
«CHER MONSIEUR,
»Le docteur Aglietti est le meilleur médecin, non-seulement de Venise,
mais de toute l'Italie.--Il demeure sur le Grand Canal, et sa maison est
facile à trouver. J'ignore son numéro, mais il n'y a probablement que
moi à Venise qui ne le sache pas. Il n'y a aucune comparaison entre lui
et les autres médecins de cette ville. Je regrette beaucoup de vous
savoir malade, et j'aurai l'honneur de me rendre chez vous dès que je
serai levé. Je vous écris dans mon lit, et ne fais que de recevoir la
lettre et le billet. Je vous prie de croire qu'aucun autre motif
n'aurait pu m'empêcher de répondre de suite ou de venir en personne; il
n'y a pas une minute qu'on m'a réveillé.
»J'ai l'honneur d'être très-sincèrement votre très-obéissant serviteur,
»BYRON.»
«Sa seigneurie suivi de près son billet, et j'entendis sa voix dans la
pièce voisine; mais quoiqu'il attendit plus d'une heure, je ne pus le
voir, étant sous la ferule inexorable du docteur. Dans le cours de la
même soirée il revint, mais je dormais.--Quand je m'éveillai je trouvai
son valet assis à côté de mon lit. Il me dit que son maître lui avait
donné l'ordre de rester près de moi pendant que je serais malade, et
l'avait chargé de me dire que tout ce que sa seigneurie possédait ou
pouvait se procurer était à mon service, et qu'il viendrait lui-même me
tenir compagnie; enfin, qu'il ferait tout ce qui me serait agréable si
je voulais lui faire savoir en quoi il pouvait y réussir.
»En conséquence j'envoyai chez lui le lendemain chercher un livre, qui
me fut apporté avec le catalogue de tous ceux de sa bibliothèque.
J'oublie ce qui m'empêcha de voir Lord Byron ce jour-là, quoiqu'il vînt
plusieurs fois, et le lendemain j'étais trop malade de la fièvre pour
parler à personne.
»Dès que je pus sortir je pris une gondole, afin d'aller saluer sa
seigneurie et la remercier de ses attentions. Il était près de trois
heures, et cependant il n'était pas encore levé; et lorsque j'y
retournai à cinq heures, le lendemain, j'eus la mortification
d'apprendre qu'il était parti en même tems que moi pour me voir; de
sorte que nous nous étions croisés sur le canal.--Bref, à mon grand
regret, je fus obligé de quitter Venise sans le voir.»
LETTRE CCCXXII.
A M. MOORE.
Venise, 19 septembre 1818.
«Un journal anglais ici serait un prodige, et une feuille de
l'opposition paraîtrait un monstre; car, à l'exception de quelques
extraits d'extraits des misérables gazettes de Paris, rien de ce genre
ne parvient au peuple lombardo-vénitien, qui est peut-être le plus
opprimé de tous ceux de l'Europe. Ma correspondance avec l'Angleterre
est en grande partie pour mes affaires, et elle a principalement lieu
avec mon ***, qui n'a pas des idées très-étendues ni très-élevées de ce
qui constitue un auteur, car il lui arriva un jour d'ouvrir une _Revue
d'Édimbourg_, et ayant regardé dedans pendant une minute, il me dit: «Je
vois que vous donnez dans les _Magazines_.» Et voilà la seule phrase que
je lui aie jamais entendu dire qui eût trait à la littérature.
»J'ai ici un de mes enfans naturels; c'est une jolie petite fille qui se
nomme Allegra, et qui, dit-on, ressemble à son papa.--Sa mère est
Anglaise; mais ce serait une longue histoire; laissons cela:--la petite
a environ vingt mois.
»J'ai fini le premier chant en cent quatre-vingts octaves d'un poème qui
est dans le genre de _Beppo_, encouragé par le succès de ce dernier. Il
est intitulé _Don Juan_, et il a pour but de plaisanter innocemment un
peu sur tout;--cependant je crains qu'il ne soit, du moins jusqu'à
présent, un peu libre pour un siècle aussi modeste. Quoiqu'il en soit,
j'en ferai l'épreuve en gardant l'anonyme, et s'il ne réussit pas, je ne
le continuerai pas. Il est dédié à S***, en assez bons vers, mais assez
crus sur la politique de *** et la manière dont il l'a adoptée; mais
rien n'est plus insupportable que l'ennui de recopier tout cela, et
j'aurais un secrétaire qu'il ne me serait pas utile à grand'chose; mon
écriture est si difficile à déchiffrer.
»En écrivant la vie de Shéridan ne vous arrêtez pas à tous les mensonges
que la colère a fait faire à ces charlatans de whigs. Rappelez-vous
qu'il était Irlandais et homme d'esprit, et que nous avons passé avec
lui des momens bien agréables. N'oubliez pas qu'il avait été au collége
d'Harrow, où, de mon tems, nous avions soin de montrer son nom, R. B.
Shéridan, comme un honneur pour les murs du collége; rappelez-vous
que..................................... et qu'il y avait dans ce
parti-là des gens bien pires que Shéridan.
»Je vous souhaite une bonne nuit, et j'y joins une bénédiction
vénitienne.--_Benedetto te, et la terra che ti farà_[99]. «Sois béni toi
et la terre que tu feras.»--N'est-ce pas joli? Vous le trouveriez bien
plus joli si vous l'aviez entendu comme moi, il y a deux heures, de la
bouche d'une jeune vénitienne aux grands yeux noirs, avec la figure de
Faustine et la taille de Junon, grande et énergique comme une
pythonisse, le regard enflammé, ses longs cheveux noirs flottans au
clair de la lune; une de ces femmes, enfin, dont on peut tout faire. Je
suis sûr que si je mettais un poignard dans la main de celle-ci, elle
l'enfoncerait où je lui dirais de l'enfoncer, et dans mon sein même, si
je venais à l'offenser.--J'aime cette espèce d'animal, et je suis sûr
que j'aurais préféré Médée à toutes les femmes qui vécurent jamais. Vous
vous étonnerez peut-être que dans ce cas je ne..........................
[Note 99: Il y a ici dans le texte italien une faute évidente, ou
bien la traduction n'est pas exacte: _Che ti farà_ veut dire _qui te
fera_, et non que tu feras.]
»J'aurais pardonné le poignard et le poison, tout enfin, excepté le
désespoir dont on m'accabla de sang-froid lorsque j'étais seul dans mes
foyers, mes dieux domestiques brisés autour de moi[100]..............
Croyez-vous que j'aie pu l'oublier ou le pardonner? Tout autre sentiment
a disparu en moi devant celui-là, et je ne suis plus qu'un spectateur
sur la terre, jusqu'à ce qu'il se présente une occasion éclatante;--elle
peut encore venir;--il y a des gens plus coupables que ***, et c'est sur
ces derniers que je ne cesse d'attacher les yeux.»
[Note 100: «Il ne m'était resté qu'une source de repos, et ils l'ont
empoisonnée. Mes chastes pénates furent brisés sur mon foyer.» MARINO
FALIERO.]
LETTRE CCCXXIV[101]
A M. MURRAY.
Venise, 20 janvier 1819.
«Lorsque j'ai consulté l'opinion de M. H*** et d'autres, c'était
relativement au mérite poétique, et non sur ce qu'ils croient devoir au
jargon hypocrite d'un tems où on lit encore le _Guide de Bath_, les
poèmes de Little, Prior et Chaucer, sans parler de Fielding et de
Smolett. Si vous publiez, publiez l'ouvrage entier, avec les changemens
que j'ai moi-même indiqués; ou bien publiez d'une manière anonyme, ou,
si vous voulez, pas du tout.
»Votre, etc.
»_P. S._ J'ai écrit à MM. K*** et H***, pour les prier de n'effacer que
ce que j'ai indiqué. Le second chant de _Don Juan_, est fini, il a deux
cent-six stances.»
[Note 101: On a supprimé ici une lettre de nul intérêt pour le
lecteur.]
LETTRE CCCXXV.
A M. MURRAY.
Venise, 25 janvier 1819.