particulières) cinquante exemplaires de _Don Juan_.--Je vous enverrai
plus tard la liste des personnes à qui je veux en faire présent. Il
vaudra mieux joindre les deux autres poèmes à la collection des oeuvres;
je n'approuve pas que vous les publiiez séparément. Imprimez _Don Juan_
tout entier en en retranchant seulement les vers sur Castlereagh, par la
raison que je ne suis pas sur les lieux pour lui en donner satisfaction.
J'ai un second chant tout prêt que je vous enverrai bientôt. J'écris par
ce courrier à M. Hobhouse sous votre couvert.
»Votre, etc.
»_P. S._ J'ai cédé à la requête et aux représentations; cela étant, il
est inutile d'argumenter ici en faveur de mon amour-propre et de mes
vers; mais je proteste contre l'opinion de ces messieurs. Si c'est de la
bonne poésie, l'ouvrage aura du succès, sinon il tombera, le reste est
indifférent et n'a jamais eu d'effet sur aucune production
humaine;--c'est la sottise seule qui tue en pareil cas. Quant au jargon
hypocrite du jour, je le méprise comme toutes les autres modes
ridicules;--si vous admettez cette pruderie de style, il faut passer la
moitié de l'Arioste, de La Fontaine, de Shakspeare, de Beaumont, de
Fletcher, de Massinger, de Ford, et de tous les écrivains du règne de
Charles II;--enfin quelque chose de tous ceux qui ont écrit avant Pope
et qui sont dignes d'être lus;--que dis-je! il faut passer beaucoup de
Pope lui-même.--Lisez-le, la plupart de vous ne le lisez jamais, mais
lisez-le et je vous pardonnerai, quand la conséquence inévitable de
cette lecture serait de vous faire brûler tout ce que j'ai jamais écrit,
ainsi que les misérables Claudiens de nos jours, excepté Scott et
Crabbe. Mais je fais injure à Claudien, qui était poète, en donnant son
nom à de tels rimeurs; il fut le _ultimus Romanorum_, la queue de la
comète, et ces gens-là ne sont que la queue d'une vieille robe coupée
pour en faire une veste à Jacquot;--mais comme deux queues, je les ai
comparées l'une à l'autre, quoique différant beaucoup comme tous les
points de comparaison. J'écris en colère pendant le _sirocco_ et après
avoir veillé jusqu'à six heures à cause du carnaval, mais je répète
encore que je proteste contre vous tous.»
LETTRE CCCXXVI.
À M. MURRAY.
Venise, 1er février 1819.
«Je vous ai écrit plusieurs lettres, quelques-unes avec des additions,
d'autres au sujet du poème lui-même, contre la publication duquel mon
maudit comité puritain a protesté; mais nous viendrons à bout de le
circonvenir sur ce point. Je n'ai pas encore commencé la copie du second
chant, qui est fini, tant par paresse naturelle que par le découragement
où m'a jeté tout ce qui s'est passé à l'égard du premier; je leur dis
tout cela à eux comme à vous, c'est-à-dire que je vous le dis pour que
vous le leur répétiez. S'ils eussent décidé que les vers ne valaient
rien, je me serais soumis; mais ils prétendent qu'ils sont bons, et puis
ils viennent me parler de morale: c'est la première fois que j'ai
entendu prononcer ce mot avec un but réel par un autre qu'un fripon, et
moi je soutiens que c'est le plus moral des poèmes; mais si ces gens ne
veulent pas le voir ainsi, c'est leur faute et non la mienne. Je vous ai
déjà prié, dans tous les cas, d'en imprimer cinquante exemplaires pour
des distributions particulières.
»Pendant toute cette quinzaine, j'ai été un peu indisposé d'un
dérangement de mon estomac, qui ne voulait rien garder (cela vient du
foie, je présume), soit fantaisie ou impossibilité réelle, je ne pouvais
non plus rien manger avec plaisir qu'une espèce de poisson de
l'Adriatique appelé _scambi_, et qui se trouve être le plus indigeste
des poissons de mer;--cependant depuis deux jours je suis mieux.
»Croyez-moi très-sincèrement votre, etc.»
LETTRE CCCXXVII.
A M. MURRAY.
Venise, 6 août 1819.
«Le second chant de _Don Juan_ est parti samedi dernier, il se compose
de deux cent soixante-dix stances octaves; mais je ne veux consentir à
aucun retranchement, à l'exception de ce qui a rapport à Castlereagh et
à ***. Vous ne parviendrez pas à faire des cantiques de mes chants.--Le
poème plaira s'il est piquant; s'il est insipide, il tombera; mais je ne
veux aucune de vos maudites coupures et mutilations. Vous pouvez, si
vous voulez, le publier en gardant l'anonyme, et ce n'en sera peut-être
que mieux, mais je me ferai jour au milieu d'eux tous comme un
porc-épic.
»Ainsi donc, vous et M. Foscolo, vous voulez que j'entreprenne ce que
vous appelez un grand ouvrage,--un poème épique, je présume, ou quelque
oeuvre pyramidale de ce genre. Je n'en ferai rien; je déteste toute
espèce de tâche,--et puis sept ou huit années de travail!--Dieu nous
fasse la grâce de nous bien porter dans trois mois d'ici; ne parlons
donc pas des années.--Si la vie d'un homme ne peut être mieux employée
qu'à suer à grosses gouttes pour faire des vers, autant lui vaudrait de
creuser la terre.--Eh! en fait d'ouvrages, n'est-ce donc rien que
_Childe Harold_? Vous avez tant de poèmes divins, n'est-ce pas quelque
chose que d'en avoir fait un qui appartienne à l'humanité, et sans
employer aucun de vos ressorts usés? Comment donc, mon cher, j'aurais pu
délayer les pensées de ces quatre chants de manière à en faire vingt, si
j'avais couru après le volume, et composer un nombre égal de tragédies
avec tout ce qui s'y trouve de passion.--Eh bien! puisqu'il vous faut de
longs ouvrages, vous aurez assez de _Don Juan_, car je prétends qu'il
ait cinquante chants. Et Foscolo, qui parle, pourquoi ne fait-il pas
quelque chose de plus que les _Lettres de l'Ortis_, une tragédie et des
brochures? Il a quinze bonnes années au moins de plus que moi, qu'a-t-il
fait tout ce tems? Il a donné des preuves de talent sans doute; mais n'a
pas fixé sa réputation, ni fait ce qu'il devait faire.
»D'ailleurs j'ai l'intention d'écrire mon meilleur ouvrage en italien,
et il me faudra neuf ans de plus pour me rendre maître à fond de la
langue; alors, si mon imagination n'est pas éteinte et que j'existe
encore, j'essaierai ce dont je suis réellement capable. Quant à
l'opinion des Anglais dont vous me parlez, qu'ils en calculent la valeur
avant de m'insulter de leur offensante condescendance.
»Je n'ai pas écrit pour leur plaisir; s'ils en ont eu, c'est qu'ils
l'ont bien voulu; je n'ai jamais flatté leurs opinions, ni leur orgueil,
et ne le ferai jamais;--Je ne ferai jamais non plus de livres pour les
femmes,--_Al dilettare le femmine et la Plebe_. J'ai écrit d'abondance,
j'ai écrit par passion, par impulsion, enfin par différens motifs, mais
non pour leurs doux accens.
»Je connais la valeur exacte de la faveur publique, car peu d'écrivains
en ont eu davantage; et si je voulais marcher dans leurs voies, je
pourrais la conserver ou la regagner[102]; mais je ne vous aime ni ne
vous crains; et quoique j'achète avec vous et vende avec vous, je ne
mange, ni ne bois, ni ne prie avec vous.--On a fait de moi, sans que je
l'eusse cherché, une espèce d'idole populaire; puis, sans raison ni
jugement, autre que le caprice de leur bon plaisir, ils ont renversé la
statue de son piédestal; elle ne s'est pas brisée dans sa chûte, et il
paraît qu'ils voudraient l'y replacer, mais ils n'y réussiront pas.
[Note 102: Allusion au passage du rôle de Shylock, dans _le Marchand
de Venise_.]
»Vous me demandez des nouvelles de ma santé.--Vers le commencement de
l'année je me suis trouvé dans un état de grand épuisement, accompagné
d'une telle débilité d'estomac, que rien ne pouvait passer, et j'ai été
obligé de réformer mon genre de vie, qui m'aurait mené rapidement en
terre. Je suis dans un meilleur état de santé et de moeurs, et
très-sincèrement votre, etc.»
Ce fut vers cette époque, où nous voyons qu'il commençait à s'apercevoir
des fâcheux résultats de la vie dissolue dans laquelle il s'était
plongé, qu'on vit naître en lui un attachement bien différent, par sa
constance et son dévoûment, de tout ce qu'il avait éprouvé depuis les
rêves de sa première jeunesse, et qui prit sur lui un ascendant qui dura
pendant le peu d'années qu'il vécut encore. Telle blâmable que pût être
la liaison où cette nouvelle passion l'entraîna, nous devons encore la
regarder comme un événement favorable à sa réputation et à son bonheur,
en songeant qu'elle le retira et sut le préserver d'un genre de vie bien
plus dégradant.
L'aimable objet de cet amour, le seul véritable (à une seule exception
près) qu'il eût éprouvé de sa vie, était une jeune dame de la Romagne,
fille du comte Gamba, de Ravenne, et mariée peu de tems avant de voir
Lord Byron pour la première fois, avec un seigneur veuf, riche et âgé,
de la même ville.--Le comte Guiccioli,--son mari, avait été, dans sa
jeunesse, l'ami d'Alfieri, et s'était distingué par son zèle pour
l'établissement d'un théâtre national, que ses richesses et les talens
d'Alfieri se réunissaient pour soutenir. Malgré son âge et une
réputation qui, à ce qu'il paraît, n'était nullement irréprochable, sa
grande fortune le rendit un objet d'ambition parmi les mères de Ravenne,
qui, suivant un usage trop commun, cherchaient à l'envi l'une de l'autre
à accaparer pour leurs filles un si riche acheteur.--La jeune Térésa
Gamba, à peine âgée de dix-huit ans, et qui venait de sortir du couvent,
fut la victime dont il fit choix.
Ce fut pendant l'automne de 1818, et chez la comtesse Albrizzi, que Lord
Byron vit pour la première fois cette jeune femme dans tout l'éclat de
la parure nuptiale, et l'enchantement de passer du couvent dans le grand
monde. A cette époque, cependant, ils ne firent pas connaissance,--ce ne
fut qu'au printems de l'année suivante qu'ils furent présentés l'un à
l'autre à une soirée de Mme Benzoni. Cette soirée vit naître en eux un
amour subit et mutuel.--La jeune Italienne se sentit soudainement
dominée par une passion dont jusqu'alors son imagination n'avait pu se
former la moindre idée.--Elle n'avait regardé l'amour que comme un
amusement, et maintenant elle en devenait l'esclave, et si, d'abord,
elle y céda plus vite qu'une Anglaise, elle ne comprit pas plus tôt tout
le despotisme de cette passion, que son coeur voulut la repousser comme
quelque chose de funeste, et qu'elle aurait essayé de s'y soustraire, si
déjà ses chaînes ne lui en eussent ôté le pouvoir.
Mais il n'est pas de termes qui puissent rendre d'une manière plus
simple et plus touchante que les siens, la profonde impression que cette
entrevue fit sur son coeur. Laissons-la donc parler:
«Je fis connaissance avec Lord Byron (dit Madame Guiccioli) en avril
1819. Il me fut présenté à Venise, par la comtesse Benzoni, à une de ses
soirées. Cette présentation, qui eut tant d'influence sur la vie de tous
deux, avait eu lieu contre nos désirs, et nous ne nous y étions prêtés
que par politesse. Quant à moi, plus fatiguée qu'à l'ordinaire, par
l'habitude qu'on a de veiller à Venise, j'étais allée à cette réunion
avec beaucoup de répugnance, et par pure obéissance pour le comte
Guiccioli. Lord Byron, aussi, avait de l'éloignement pour les nouvelles
connaissances, alléguant qu'il avait renoncé à tout attachement, et ne
voulait pas s'y exposer de nouveau. La comtesse Benzoni l'ayant prié de
consentir à ce qu'elle me le présentât, il avait d'abord refusé, et n'y
consentit enfin que pour ne pas la désobliger.
»La beauté noble de ses traits, le son de sa voix, tous ces mille
enchantemens qui l'environnaient, en faisaient un être si supérieur à
tout ce que j'avais vu jusque-là, qu'il était impossible qu'il ne
produisît pas sur moi la plus profonde impression. Depuis cette soirée,
pendant tout le tems que je restai encore à Venise, nous nous vîmes
tous les jours.»
LETTRE CCCXXVIII.
A M. MURRAY.
Venise, 15 mai 1819.
«J'ai votre extrait et _le Vampire_.--Je n'ai pas besoin de vous dire
qu'il n'est pas de moi. Il y a une règle dont on ne doit pas se
départir.--Vous êtes mon éditeur (jusqu'à ce que nous nous brouillions),
et ce qui n'est pas publié par vous, n'est pas de moi.
».....................................................
La semaine prochaine je pars pour la Romagne, au moins cela est
probable. Je vous engage à continuer vos publications, sans attendre de
mes nouvelles, car j'ai autre chose en tête. Que pensez-vous de
_Mazeppa_, et de l'Ode, publiés séparément? et de _Don Juan_, en gardant
l'anonyme, et sans la dédicace? car je ne veux pas agir en lâche, et
attaquer Southey à la faveur des ténèbres.
»Votre, etc.»
Je trouve dans une autre lettre, au sujet du _Vampire_, les
particularités suivantes:
A. M. ***
«L'histoire de la convention que nous fîmes d'écrire un conte de
revenant, est exacte; mais les dames ne sont pas soeurs..............
....................................................................
»Mary Goodwin (maintenant Mrs. Shelley) composa _Frankenstein_, dont
vous avez fait la revue, le croyant de Shelley. Il me semble que c'est
un ouvrage étonnant pour une femme de dix-neuf ans, et même qui ne les
avait pas alors. Je vous envoie le commencement du conte que je me
proposais d'écrire, afin que vous voyiez jusqu'à quel point il ressemble
à la publication de M. Colburn. Si vous voulez le publier, vous le
pouvez, en disant le pourquoi, et avec une préface explicative, que vous
ferez comme vous voudrez. Je ne l'ai jamais continué, comme vous le
verrez par la date. Je l'avais commencé sur un vieux livre de comptes à
miss Milbanke, que j'ai conservé, parce qu'il contient le mot de
_ménage_, écrit deux fois de sa main sur le revers de la couverture, ce
sont les deux seuls mots que j'aie de son écriture, à l'exception de sa
signature à l'acte de séparation.--Je lui ai renvoyé toutes ses lettres,
sauf celles qui composent la correspondance de nos démêlés, et celles-ci
étant des documens importans, sont placées entre les mains d'un tiers,
avec des copies de plusieurs des miennes; de sorte que je n'ai aucune
autre trace pour la rappeler à mon souvenir, que ces deux mots et ses
actions. J'ai arraché du livre les feuilles sur lesquelles j'avais
commencé à écrire ce conte, et je vous les envoie sous cette enveloppe.
»Que signifie ce journal de Polidori, dont vous parlez? Je le défie de
rien dire contre moi, quoiqu'il ne m'importe guère qu'il le fasse. Je
n'ai rien à me reprocher à son égard, quoique je sois bien trompé s'il
ne pense pas le contraire. Mais pourquoi publier le nom de ces deux
dames! Quelle sotte manière de se disculper! Il avait invité Pictel et,
etc., à dîner, et naturellement je lui abandonnai le soin de recevoir
ses hôtes. J'allai en société seulement à cause de lui, comme je le lui
ai dit, afin qu'il eût une occasion de rentrer dans la bonne compagnie,
s'il le voulait, ce qui me semblait la chose la plus convenable à sa
jeunesse et à sa position; quant à moi, j'avais fini avec le monde, et
après l'y avoir présenté, je repris mon genre de vie ordinaire. Il est
vrai que je revins un soir chez moi, sans être entré chez lady Dalrymple
Hamilton, parce que j'avais vu que tout était plein. Il est vrai aussi
que Mrs. Hervey (qui fait des romans) s'est trouvée mal en me voyant
entrer à Coppet; et puis qu'elle est revenue à elle, et qu'en voyant cet
évanouissement, la duchesse de Broglie s'était écriée: «Cela est un peu
trop fort, à soixante-cinq ans!» Je n'ai jamais donné aux Anglais
l'occasion de m'éviter, mais je ne doute pas qu'ils ne la saisissent, si
jamais cela m'arrivait.
»Ne croyez pas que je veuille vous donner de l'humeur.--J'ai beaucoup
d'estime pour vos bonnes et nobles qualités, et je vous rends toute
l'amitié que vous aurez pour moi; et quoique je vous croie un peu gâté
par la mauvaise compagnie, les beaux esprits, les hommes d'honneur, les
auteurs et les gens du beau _monde_, ceux qui vous disent: Je vais
entrer à Carlton-House, allez-vous de ce côté? Je soutiens qu'en dépit
de tout cela, vous méritez et possédez l'estime de tous ceux dont
l'estime vaut quelque chose, et (quelqu'inutile que vous soit la mienne)
personne n'en a plus pour vous que votre très-sincèrement dévoué, etc.
»_P. S._ Faites mes respects à M. Gifford. Je sens parfaitement que _Don
Juan_ va nous mettre aux prises avec tout le monde; mais c'est mon
affaire et mon début.--Il y aura aussi la _Revue d'Édimbourg_ et toutes
les autres qui seront contre, de sorte que, comme Rob-Roy, je «les aurai
tous sur les bras.»
LETTRE CCCXXIX.
A M. MURRAY.
Venise, 25 mai 1819.
«Je n'ai pas reçu d'épreuves, et j'aurai probablement quitté Venise
avant l'arrivée des premières; ainsi il serait inutile d'attendre une
réponse de moi, car j'ai donné des ordres pour qu'on gardât mes lettres
jusqu'à mon retour, qui aura probablement lieu dans un mois. Ne vous
attendez donc pas à recevoir de mes nouvelles, autant vaudrait adresser
vos paroles aux vents, et encore mieux même, car ils porteraient vos
accens un peu plus loin qu'ils ne peuvent aller autrement, puisque je ne
veux pas céder à vos raisons par excellence: vous pouvez supprimer la
note relative aux voyages de Hobhouse dans le chant second, et vous
mettrez pour épigraphe, en tête de l'ouvrage:
_Difficile est proprie communia dicere_.
HORACE.
»Il y a quelques jours que je vous ai communiqué tout ce que je savais
du _Vampire_ de Polidori. Il peut faire et dire tout ce qui lui plaît,
pourvu qu'il ne m'attribue pas ses propres compositions. S'il a quelque
chose de moi entre les mains, le manuscrit le prouvera d'une manière
incontestable; mais j'ai de la peine à penser que quelqu'un qui me
connaît puisse croire que l'ouvrage inséré dans le _Magazine_ soit de
moi, quand il le verrait écrit de mes propres hiéroglyphes.
»Je vous écris pendant les tourmens d'un _sirocco_ qui m'anéantit, et
j'ai été assez fou pour faire depuis le dîner quatre choses dont il
serait plus sage de se dispenser par un tems chaud. Premièrement.....;
secondement, de jouer au billard depuis dix heures jusqu'à minuit à la
clarté de lampes qui doublaient la chaleur de l'atmosphère;
troisièmement, d'aller dans un salon brûlant chez la comtesse Benzoni;
et quatrièmement, de commencer cette lettre à trois heures du
matin.--Mais une fois commencée il a fallu la finir.
»Croyez-moi très-sincèrement, etc.
»_P. S._ Je vous présente une pétition pour des brosses à dent, de la
poudre, de la magnésie, de l'huile de Macassar (ou de Russie), des
ceintures, et les mémoires de sir Nl. Wraxall sur son tems. Je désire
en outre un boule-dogue, un terrier et deux chiens de Terre-Neuve; puis
une vie de Richard III (est-ce celle de Buck?) qui a été annoncée par
Longman, il y a long-tems, long-tems.--Je l'ai demandée, il y a trois
ans au moins. Voyez les annonces de Longman.»
Vers le milieu d'avril Mme Guiccioli avait été obligée de quitter Venise
avec son mari, qui, possédant plusieurs maisons entre cette ville et
Ravenne, était dans l'usage de s'y arrêter dans les voyages qu'il
faisait d'une ville à l'autre. La jeune comtesse, tout entière à son
amour, écrivit à son amant de chacune de ces habitations, et lui exprima
dans les termes les plus passionnés et les plus touchans, son désespoir
d'en être séparée. Ce sentiment s'était effectivement si complètement
emparé d'elle, qu'elle s'évanouit trois fois le premier jour de leur
voyage. Dans une de ses lettres, que j'ai vue pendant mon séjour à
Venise, et qui était datée, si je ne me trompe, de _Cà Zen, Cavanelle di
Po_, elle lui dit que la solitude de ce lieu qu'elle trouvait autrefois
insupportable, lui était devenue chère et agréable depuis qu'un seul
objet absorbait sa pensée; et elle lui promettait, à son arrivée à
Ravenne, de se conformer à ses désirs en évitant la grande société, et
en se consacrant à la lecture, à la musique, aux occupations
intérieures, à la promenade à cheval, enfin à tout ce qu'elle savait lui
plaire le plus. Quel changement dans une jeune femme ignorante, qui,
quelques semaines auparavant, ne songeait qu'au monde et à la société,
et qui maintenant ne voyait de bonheur que dans l'espoir de se rendre
digne, par la retraite et l'étude, de l'illustre objet de son amour.
En quittant cette maison, elle fut atteinte en route d'une dangereuse
maladie et arriva mourante à Ravenne. Là rien ne put apporter de
soulagement à son mal qu'une lettre de Lord Byron, où il l'assurait avec
toute l'ardeur d'une passion véritable, qu'il viendrait la voir dans le
cours du mois suivant. Des symptômes de consomption, causés par l'état
de son ame, s'étaient déjà manifestés; et outre le chagrin que cette
séparation lui causait, elle fut accablée d'une vive douleur par la
perte de sa mère, qui mourut à cette époque en donnant le jour à son
vingtième enfant. Vers la fin de mai, elle écrivit à Lord Byron qu'elle
avait préparé ses parens et ses amis à sa présence, et qu'il pouvait
maintenant paraître à Ravenne. Quoiqu'il craignît tout ce qu'une telle
démarche pouvait avoir d'imprudent pour la femme qu'il aimait,
cependant, conformément à ses désirs, il partit le 2 juin de la Mira, et
prit la route de la Romagne.
Il adressa de Padoue une lettre à M. Hoppner, qui roule principalement
sur des affaires de ménage que ce dernier s'était chargé de diriger pour
lui pendant son absence. Il y parle aussi du but direct de son voyage,
d'un ton si léger et si moqueur, qu'il est difficile à ceux qui ne
connaissent pas parfaitement son caractère, de comprendre qu'il ait pu
écrire ainsi sous l'influence d'une passion aussi sincère. Mais telle
est la légèreté de cet esprit de moquerie pour qui rien n'est sacré, pas
même l'amour, et qui, faute d'aliment, se tourne à la fin contre
lui-même. Cette horreur de l'hypocrisie qui portait Lord Byron à
exagérer ses propres erreurs, lui faisait cacher sous un froid
persifflage les qualités aimables par lesquelles elles étaient
rachetées.
Cette lettre de Padoue se termine ainsi:
«Voyager au mois de juin en Italie est une pénible corvée.--Si je
n'étais pas le plus constant des hommes, je nagerais maintenant sur les
bords du Lido, au lieu d'étouffer au milieu de la poussière de Padoue.
S'il m'arrive des lettres d'Angleterre, qu'on les garde jusqu'à mon
retour. Veuillez surveiller ma maison, et je ne dirai pas mes terres,
mais mes eaux. Ayez soin de ne donner de l'argent à Edgecombe qu'avec un
air d'humeur et un branlement de tête dubitatif.--Faites lui des
questions embarrassantes et haussez les épaules quand il vous répondra.
»Présentez mes respects à madame, au chevalier et à Scott,--enfin à tous
les comtes et comtesses de notre connaissance.
»Et croyez-moi toujours votre désolé et affectueux serviteur, etc.,
etc.»
Pour faire contraste avec la singulière légèreté de cette lettre, et
prouver en même tems la réalité et l'ardeur de la passion qui
l'occupait, je transcrirai ici quelques stances écrites pendant son
voyage dans la Romagne, et qui, quoique publiées déjà, ne sont pas
comprises dans la collection de ses oeuvres.
Rivière[103] qui coules au pied des anciennes murailles qu'habite la
dame de mes amours, tu la vois se promener sur tes bords, et là,
peut-être, un souvenir de moi, souvenir faible et fugitif, vient-il
s'offrir à sa mémoire.
[Note 103: Le Pô.]
Ah! si, alors, sur ton sein vaste et profond, mon coeur pouvait se
réfléchir comme dans une glace, et qu'elle y pût lire les mille pensées
que je te confie, aussi vagabondes que des vagues, aussi impétueuses que
ton cours.
Mais que dis-je? n'es-tu pas, en effet, le miroir de mon coeur? Tes ondes
ne sont-elles pas sombres, fougueuses, indomptables, semblables à mes
sensations passées et présentes? N'es-tu pas l'image de ce que je suis,
et des passions qui m'ont long-tems agité?
Le tems peut les avoir un peu calmées, mais non pour toujours; et
lorsque ton sein bouillonne et que tu inondes tes bords, ce n'est aussi
que pour un moment, fleuve sympathique, bientôt tes eaux s'abaissent et
diminuent, et de même les passions s'éteignent.
Elles s'éteignent, mais non sans laisser après elles de profonds
ravages. Et nous voilà de nouveau emportés l'un et l'autre par une
destinée inflexible, toi courant follement à la mer, et moi adorant
celle que je ne devrais pas aimer.
Tes ondes que je contemple vont baigner ses murs natals et murmurer à
ses pieds. Ses yeux se fixeront sur toi quand elle viendra respirer
l'air du crépuscule dégagé de la chaleur brûlante du jour.
Elle te contemplera; moi aussi je t'ai contemplé, plein de cette pensée,
et, depuis ce moment, je ne puis songer à tes eaux, les nommer ou les
voir, sans qu'un soupir s'échappe vers elle de mon coeur oppressé.