Pendant la plus grande partie de l'époque que comprend cette série de

lettres, Lord Byron avait continué d'occuper le même appartement, dans

une petite rue fort étroite, chez un marchand de toile, à la femme

duquel il consacrait une grande partie de ses pensées. Sa conduite

prouve évidemment qu'il était alors attaché à cette femme, autant du

moins qu'une passion si fugitive peut mériter le nom d'attachement. Le

langage de ses lettres démontre suffisamment combien la nouveauté de

cette liaison avait séduit son imagination; et les Vénitiens, chez qui

de tels arrangemens sont des choses toutes naturelles, s'amusaient

beaucoup de l'assiduité avec laquelle il accompagnait sa signora aux

théâtres et aux redoutes. Ce fut même avec beaucoup de peine qu'il se

décida à se séparer d'elle le tems qu'il lui fallait pour la courte

visite qu'il fit à la ville immortelle où il acquit lui-même un de ses

plus beaux titres à l'immortalité[93], et, dans l'espace de quelques

semaines, ayant puisé plus d'inspirations dans tout ce qu'il voyait

qu'il n'eût été susceptible d'en éprouver en d'autres lieux pendant des

années entières, il se hâta de revenir sans étendre son voyage jusqu'à

Naples, après avoir écrit à la belle Marianna de venir au-devant de lui

à quelque distance de Venise.

[Note 93: Par son poème des _Plaintes du Tasse_ qu'il y composa,

comme on l'aura vu dans ses lettres.

(_Note du Trad._)]

Outre les marques de libéralité qu'il avait su donner à propos au mari,

qui, à ce qu'il paraît, avait failli dans son commerce, il avait fait

aussi présent à la dame d'une belle parure de diamans, et l'on raconte à

ce sujet une anecdote qui montre l'excessive indulgence et facilité de

son caractère envers ceux qui avaient su trouver quelque accès dans son

coeur. Un écrin qu'on voulait vendre lui ayant été offert un jour, il ne

fut pas peu surpris de reconnaître les mêmes bijoux qu'il avait, quelque

tems auparavant, donnés à sa belle maîtresse, et qui, par quelque moyen

très-peu romantique, avaient été remis de nouveau en circulation. Sans

s'informer, cependant, de quelle manière la chose était arrivée, il

racheta généreusement l'écrin, et en fit de nouveau présent à la dame,

lui reprochant avec bonté le peu de cas qu'elle semblait faire de ses

dons.

On ne peut dire jusqu'à quel point cet incident, peu sentimental, eut

part à dissiper les illusions de sa passion; mais il est certain

qu'avant l'expiration de la première année il commença à trouver que son

logement dans la _Spezieria_ était incommode; il entra alors en marché

avec le comte Gritty pour son palais situé sur le Grand Canal,

s'engageant à payer deux cents louis de loyer, ce qui est, je crois,

regardé comme un prix considérable à Venise. S'étant aperçu, cependant,

que, dans la copie de l'acte qu'on lui apporta à signer, on avait

introduit une nouvelle clause qui l'empêchait, non-seulement de

sous-louer la maison, s'il quittait Venise, mais encore d'en permettre

l'occupation à aucun de ses amis pendant les absences momentanées qu'il

pourrait faire, il refusa de conclure à ces conditions; et piqué qu'on

se fût départi d'une manière si importante du premier engagement pris

avec lui, il déclara dans une société qu'il donnerait volontiers le

même prix, quoiqu'il fût reconnu exorbitant, de tout autre palais de

Venise, quelque inférieur qu'il pût être à celui-là. Après une telle

déclaration il ne devait pas s'attendre à rester long-tems sans maison,

et la comtesse Mocenigo lui ayant offert un de ses trois _palazzi_ sur

le Grand Canal, il se transporta dans cette habitation dans l'été de la

même année, et continua d'y résider pendant le reste de son séjour à

Venise.

Tout blâmable qu'était, sous le rapport des moeurs et des convenances, le

genre de vie qu'il menait chez M***, je me vois forcé d'avouer avec

peine que c'était peu de chose en comparaison de la licence effrénée à

laquelle, après avoir rompu cette liaison, il s'abandonna sans réserve

et comme un homme qui veut tout braver; j'ai déjà cherché à donner

quelque idée de l'état de son esprit avant son départ d'Angleterre, et

j'ai dit, je crois, que parmi les sentimens qui se réunissaient en lui

pour y produire cette force de résistance concentrée qu'il opposait

alors à son sort, il y avait surtout une indignation pleine de mépris

pour ses compatriotes, à cause des outrages qu'il croyait en avoir

reçus; pendant quelque tems les sentimens affectueux qu'il conservait

encore pour Lady Byron, et une espèce d'espérance vague que tout n'était

peut-être pas perdu, le tinrent dans une situation d'esprit un peu plus

douce et plus traitable, le laissant encore assez soumis à l'influence

de l'opinion des Anglais pour l'empêcher de se révolter contre elle,

comme il le fit malheureusement par la suite.

Tandis que d'une part la tentative d'une réconciliation avec lady Byron

venait, en échouant, de briser le dernier lien qui l'attachait à sa

patrie; de l'autre, malgré la vie tranquille et retirée qu'il menait à

Genève, il ne voyait aucune trève à la guerre de calomnie qu'on faisait

à sa réputation, le même esprit de malveillance qui s'était attaché chez

lui à tous ses pas ayant réussi à l'épier dans son exil, avec une

surveillance non moins perfide. A cette conviction, qui n'avait que trop

de probabilité, il ajouta tout ce qu'une imagination comme la sienne

peut prêter à la vérité, interprétant à sa manière tout ce qui était

susceptible d'interprétation dans le silence des uns ou l'absence des

autres, jusqu'à ce qu'enfin, s'armant contre des ennemis et des outrages

imaginaires, et se regardant, à ce qu'il paraît, comme un proscrit, il

résolut avec le même désespoir que, puisque ses compatriotes ne

voulaient pas rendre justice au côté estimable de son caractère, il

aurait au moins l'étrange satisfaction de les narguer, de les révolter

par ce qu'il avait de vicieux; je suis convaincu que c'est à ce

sentiment, bien plus qu'à un goût dépravé pour un tel genre de vie,

qu'on doit attribuer les folies auxquelles il se livra pendant quelque

tems. L'effet excitant produit par cette espèce d'existence, tant

qu'elle dura, ressemble tellement à ce qu'il nous dit être toujours en

lui le résultat d'une vive opposition et d'une violente résistance, que

nous voyons assez combien ces derniers sentimens durent avoir de part à

ses excès. Le lecteur aussi n'aura pu sans doute s'empêcher de remarquer

le changement évident du caractère de ses lettres: on y trouve, avec une

augmentation incontestable de vigueur intellectuelle, un ton de violence

et de bravade qui éclate continuellement, et qui indique de quel degré

de force répulsive il était parvenu à s'armer.

En effet, loin que les facultés de son esprit fussent affaiblies ou

diminuées par ces désordres, peut-être à aucune autre époque de sa vie

ne posséda-t-il aussi complètement toute son énergie; et son ami

Shelley, qui alla à Venise vers ce tems pour le voir[94], disait souvent

que tout ce qu'il avait remarqué alors de la capacité de son génie lui

en avait donné une bien plus haute idée que celle qu'il en avait d'abord

conçue. Ce fut effectivement alors que Shelley esquissa et écrivit en

grande partie son poème de _Julien et Maddalo_, et qu'il a dépeint d'une

manière si pittoresque son noble ami[95] dans le dernier de ces deux

personnages. On m'a dit aussi que les allusions au cygne d'Albion, dans

les vers écrits au milieu des collines Euganéennes, étaient le résultat

de ce même accès d'enthousiasme et d'admiration.

[Note 94: Voici un extrait d'une lettre de Shelley à un ami, à cette

époque.

Venise, août 1818.

«Nous sommes venus de Padoue ici en gondole, et le gondolier,

entr'autres choses, et sans que nous l'eussions mis sur la voie, se mit

à nous parler de lord Byron. Il dit que c'était un _giovanetto inglese_,

avec un nom bizarre, qui vivait dans un grand luxe et dépensait de

grosses sommes d'argent...............................................

»A trois heures j'étais chez lord Byron. Il fut enchanté de me voir, et

notre première conversation roula naturellement sur l'objet de notre

visite..... Il me mena dans sa gondole de l'autre côté de la lagune, sur

un long rivage sablé qui défend Venise de l'Adriatique. En débarquant,

nous trouvâmes ses chevaux qui nous attendaient, et les ayant montés,

nous nous promenâmes le long du rivage en causant. Notre conversation se

composa en partie de l'histoire des outrages faits à sa sensibilité, de

questions sur mes affaires, et de grandes assurances d'amitié et

d'intérêt pour moi. Il me dit que s'il avait été en Angleterre au moment

de l'affaire en chancellerie, il aurait remué ciel et terre pour

empêcher un pareil arrêt. Il parla aussi de littérature, me dit que son

quatrième chant était très-beau, et m'en répéta en effet quelques

stances qui me parurent d'une grande force. Quand nous rentrâmes dans

son palais, qui est un des plus beaux de Venise, etc., etc.»]

[Note 95: C'est dans la préface de ce poème que, sous le nom fictif

de _Comte Maddalo_, on trouve le portrait suivant de lord Byron, aussi

frappant que juste:

«C'est un homme du génie le plus consommé, et capable, s'il voulait

diriger son énergie vers ce but, de devenir le régénérateur de son pays

dégradé. Mais sa faiblesse est d'être orgueilleux; et dans la

comparaison de son esprit extraordinaire avec les méprisables

intelligences qui l'entourent, il puise une crainte profonde du néant de

la vie humaine. Ses passions et ses facultés sont incomparablement

supérieures à celles des autres hommes, et au lieu de s'être servi des

dernières pour subjuguer les autres, elles se sont mutuellement prêté de

la force. Je dis que _Maddalo_ est orgueilleux, parce que je ne puis

trouver d'autre expression pour peindre les sentimens impatiens et

concentrés qui le dévorent, mais ce ne sont que ses espérances et ses

affections personnelles qu'il semble fouler aux pieds; car dans la vie

sociale personne n'est plus doux, plus patient, plus modeste que

_Maddalo_. Il est enjoué, franc et spirituel. Sa conversation, plus

sérieuse, a une espèce de charme enivrant. Il a beaucoup voyagé, et il

met un attrait inexprimable dans la relation des aventures qui lui sont

arrivées en divers pays.»]

En parlant des dames vénitiennes, on se rappellera que Lord Byron, dans

une de ses lettres précédentes, remarque que la beauté qui les rendit

jadis célèbres ne se trouve plus maintenant dans _le dame_, ou classes

supérieures, mais sous les _fazzioli_, ou mouchoirs des femmes du

peuple. Ce fut malheureusement parmi ces derniers échantillons du _bel

sangue_ de Venise que, par une dégradation subite de goût que l'état

capricieux de son esprit peut seul expliquer, il lui plut alors de

choisir les compagnes de ses heures de loisir; et une nouvelle preuve

que, dans cette courte et audacieuse carrière de libertinage, il ne

cherchait qu'un soulagement à un esprit outragé et mortifié, et que:

Ce qui nous semblait crime pouvait n'être que malheur,

c'est que, plus d'une fois, le soir, lorsque sa maison était occupée par

de tels hôtes, on a su que, se jetant dans sa gondole, il avait passé la

plus grande partie de la nuit sur l'eau, comme si le retour chez lui lui

eût été haïssable. Et il est effectivement certain qu'il se retraça

toujours cette partie la plus blâmable de sa vie, pendant le peu

d'années qui la composèrent encore, avec un pénible sentiment de

reproche; et parmi les causes de l'horreur qu'il éprouva ensuite pour

Venise, il faut surtout compter le souvenir des excès auxquels il

s'était abandonné.

La plus distinguée, et à la fin la sultane favorite de ce honteux

harem, était une femme nommée Margarita Cogni, dont il a déjà été

question dans l'une de ces lettres, et qui, d'après l'état de son mari,

était connue sous le titre de la _Fornarina_. Un portrait de cette belle

_virago_, peint par Harlowe pendant son séjour à Venise, étant tombé

entre les mains d'un des amis de Lord Byron, après la mort de l'artiste,

cet ami demanda au noble poète quelques renseignemens sur cette héroïne,

et il en reçut une longue lettre à ce sujet, dont voici quelques

extraits.

«Puisque, vous désirez connaître l'histoire de Margarita Cogni, je vais

vous en faire le récit, quoiqu'il puisse être un peu long.

»Ses traits ont la belle empreinte vénitienne des vieux tems; sa taille,

quoiqu'un peu trop élevée peut-être, n'est pas moins belle, et l'un et

l'autre s'accordent parfaitement avec le costume national.

»Pendant l'été de 1817, *** et moi nous nous promenions un soir à cheval

le long de la Brenta, quand, parmi un groupe de paysannes, nous

remarquâmes les deux plus jolies filles que nous eussions vues de

quelque tems. Vers cette époque, il y avait eu beaucoup de misère dans

le pays, et j'avais distribué quelques secours au peuple. On peut, à

Venise, se donner un grand air de générosité à très-peu de frais, et on

avait probablement exagéré la mienne à cause de ma qualité

d'Anglais.--Je ne sais si elles remarquèrent que nous les regardions,

mais l'une d'elles me cria en vénitien:--Pourquoi, vous qui soulagez

les autres, ne pensez-vous pas à nous?--Je lui répondis[96]: _Cara, tu

sei troppo bella e giovane per aver bisogno del soccorso mio_. Elle

répliqua:--Si vous voyiez ma cabane et ma nourriture, vous ne parleriez

pas ainsi. Tout ceci se passa moitié en plaisantant, et je n'en entendis

pas parler de quelques jours.

[Note 96: «Ma chère, tu es trop jeune et trop belle pour avoir

besoin de mon secours.»]

»Quelques soirées après celle-là, nous rencontrâmes encore ces deux

filles, et elles s'adressèrent à nous plus sérieusement, nous assurant

de la vérité de leur récit. Elles étaient cousines. Margarita était

mariée, et l'autre point.--Comme je doutais encore des circonstances

qu'elles m'exposaient, je considérai la chose sous un point de vue

différent, et lui donnai rendez-vous pour le lendemain soir.........

....................................................................

»Enfin, en quelques soirées, tout fut arrangé entre nous, et pendant

long-tems elle fut la seule qui conserva sur moi un ascendant qui lui

fut souvent disputé, mais jamais enlevé.

»Les causes de cet ascendant étaient d'abord sa personne.--Elle était

très-brune grande, avec la physionomie vénitienne, de très-beaux yeux

?noirs, et n'avait que vingt-deux ans..... Elle était d'ailleurs toute

vénitienne, dans son dialecte, dans sa manière de penser, dans sa

physionomie, enfin dans tout ce qui lui appartenait, et elle avait toute

la naïveté et l'originalité de Pantalon, son compatriote. D'ailleurs

elle ne savait ni lire ni écrire, et ne pouvait pas m'assommer de

lettres.--Il ne lui arriva que deux fois de donner douze sous à un

écrivain public, dans la Piazza, pour lui faire une lettre, dans une

circonstance où j'étais malade et ne pouvais la voir. Elle était

d'ailleurs un peu violente et _prepotente_, c'est-à-dire impérieuse, et

entrait tout droit, quand cela lui convenait, sans avoir beaucoup

d'égard au tems, aux lieux, ni aux personnes;--et si elle trouvait

quelque femme qui la gênât, elle l'étendait par terre d'un coup de

poing.

»Quand je fis connaissance avec elle, j'étais en relation avec la

signora ***, qui fut assez sotte, un soir à Dolo, avec quelques-unes de

ses amies, pour lui faire des menaces, car les commères de la

Villeggiatura avaient déjà deviné, en entendant un soir le hennissement

de mon cheval, que je sortais de nuit pour aller trouver la _Fornarina_.

Margarita rejeta son _voile_ (_fazziolo_) en arrière, et dit en vénitien

très-clair.--Vous n'êtes pas sa femme, je ne suis pas sa femme; vous

êtes sa _donna_, et moi aussi, je suis sa _donna_; votre mari est un

_becco_, et le mien en est un autre. Au surplus, quel droit avez-vous

de me faire des reproches? S'il me préfère à vous, est-ce ma faute? Si

vous voulez vous en assurer, attachez-le aux cordons de votre

tablier;--mais ne croyez pas que si vous me parlez, je n'oserai pas vous

répondre, parce que vous êtes plus riche que moi. Après avoir donné cet

échantillon de son éloquence, que je traduis tel qu'il me fut rapporté

par un témoin, elle passa son chemin, laissant Mme ***, avec un nombreux

auditoire, méditer à loisir sur le dialogue qui venait d'avoir lieu.

»Quand je revins à Venise pour l'hiver, elle me suivit; et s'étant

aperçue qu'elle me plaisait, elle venait assez souvent. Mais elle avait

un amour-propre insatiable, et n'était pas tolérante avec les autres

femmes. À la _cavalchina_, mascarade qui a lieu le dernier jour du

carnaval, et où tout le monde va, elle arracha le masque de Mme

Contarini, dame d'une naissance noble et d'une conduite décente, et

cela, par la seule raison qu'elle s'appuyait sur mon bras. Vous imaginez

bien que ceci fit un bruit du diable; mais ce n'est là qu'un échantillon

de ses tours.

»À la fin, elle se prit de querelle avec son mari; et s'enfuyant de chez

lui, elle se réfugia chez moi. Je lui dis que cela ne se pouvait

pas.--Elle me répondit qu'elle coucherait dans la rue, mais ne

retournerait pas avec lui; qu'il la battait (la douce tigresse!); qu'il

lui mangeait son argent, et la négligeait d'une manière scandaleuse.

Comme il était minuit,--je lui permis de rester, et le lendemain, il n'y

eut pas moyen de la faire bouger. Son mari vint pleurant et beuglant,

et la suppliant de revenir;--mais, non, elle s'en garda bien.--Alors il

s'adressa à la police, et la police à moi. Je leur dis de la reprendre;

que je n'avais pas besoin d'elle; qu'elle était venue chez moi; que je

ne pouvais pas la faire jeter par la fenêtre, mais qu'ils pouvaient la

faire passer par là ou par la porte, si bon leur semblait. Elle alla

devant le commissaire, et fut obligée de retourner avec ce _becco

ettico_, nom qu'elle donnait au pauvre homme, qui avait une phthisie.

Quelques jours après, elle déserta de nouveau.--Après beaucoup de

tapage, elle s'établit dans ma maison, réellement et véritablement, sans

mon consentement, mais à cause de ma nonchalance et de mon impossibilité

de garder mon sérieux: car lorsque je commençais à me mettre en colère,

elle finissait toujours par me faire rire par quelque pantalonnade

vénitienne; et la sorcière, qui savait bien cela, et qui connaissait

également ses autres moyens de conviction, les déploya avec le tact et

le succès ordinaires à tous les êtres féminins de haut ou de bas étage,

car ils se ressemblent tous en cela.

»Mme Benzoni aussi la prit sous sa protection, et alors la tête lui

tourna.--Elle était toujours dans les extrêmes; tantôt pleurant, tantôt

riant, et si furieuse, quand elle était en colère, qu'elle faisait la

terreur des hommes, des femmes et des enfans:--car elle avait la force

d'une amazone, avec le caractère de Médée. C'était un bel animal, mais

impossible à apprivoiser. J'étais la seule personne qui pût un peu la

ramener à l'ordre, et lorsqu'elle me voyait véritablement en colère (ce

qui, dit-on, est un spectacle assez farouche), elle s'appaisait.--Elle

était superbe avec son _fazziolo_, vêtement des classes inférieures;

mais, hélas! elle aspirait après un chapeau à plumes, et tout ce que je

pus dire ou faire (et j'en dis beaucoup) ne put l'empêcher de se

travestir de cette manière. Je jetai le premier au feu; mais je me

fatiguai de brûler ses chapeaux avant qu'elle se lassât d'en acheter, de

sorte qu'elle réussit à faire d'elle une caricature, car ils ne lui

allaient pas du tout.

»Ensuite elle voulut avoir une queue à ses robes,--tout comme une dame,

vraiment; rien ne pouvait la satisfaire que l'_abito colla coua_ ou

_cua_ (c'est l'expression vénitienne pour la _coua_, la queue d'une

robe); et comme sa diable de prononciation me faisait rire, cela mettait

un terme à la discussion, et elle traînait sa maudite queue partout

après elle.

»Cependant elle battait les femmes de la maison, et interceptait mes

lettres. Je la surpris un jour méditant sur une d'elles, essayant de

deviner, à la forme si elle venait d'une femme ou non;--et puis elle se

plaignait de son ignorance, et se mit réellement à étudier l'alphabet,

afin, déclara-t-elle, d'ouvrir toutes mes lettres, et de pouvoir en

lire le contenu.

»Je ne dois pas oublier de rendre justice à ses qualités relatives à la

tenue d'une maison.--Après son entrée dans ma maison, en qualité de

_donna di governo_[97], les dépenses furent réduites de plus de moitié;

tout le monde faisait mieux son devoir; les appartemens étaient mieux

tenus, et tout s'y sentait d'un meilleur ordre, à l'exception

d'elle-même.

[Note 97: Femme de charge.]

»J'ai cependant quelques raisons de croire qu'au milieu de toutes ses

extravagances, elle avait au fond, pour moi, un véritable attachement:

j'en donnerai un exemple. Étant allé un jour d'automne au Lido avec mes

gondoliers, nous fûmes surpris par un grain assez violent, et qui mit la

gondole en péril.--Nos chapeaux avaient été enlevés, la barque se

remplissait, une rame était perdue; nous étions au milieu d'une mer

furieuse, le tonnerre grondait, la pluie tombait par torrens, la nuit

approchait, et le vent ne cessait pas. A notre retour, après une lutte

pénible, je la trouvai sur les degrés extérieurs du palais Mocenigo, sur

le Grand Canal, ses grands yeux noirs étincelant à travers ses larmes,

et ses longs cheveux d'ébène, qui étaient flottans, trempés de pluie,

couvraient sa figure et son sein. Elle était complètement exposée à

l'orage, et le vent qui agitait ses cheveux et ses vêtemens autour de

sa taille svelte et élevée, l'éclair qui jaillissait autour d'elle et

les vagues qui se roulaient à ses pieds, la faisaient ressembler à Médée

descendue de son chariot, ou à la sibylle de la tempête qui grondait

autour d'elle:--c'était le seul objet vivant, excepté nous, qui nous

apparût en ce moment pour nous recevoir. En me voyant sain et sauf, elle

ne s'approcha pas pour me féliciter, comme on aurait pu le croire, mais

me cria:--_Ah! can della Madona, è esto un tempo per andar all'Lido_!

(ah! chien de la bonne Vierge, est-ce là un tems pour aller au Lido!);

puis courant dans la maison, elle se soulagea le coeur en grondant les

bateliers de n'avoir pas prévu le _temporale_ (l'orage). Les domestiques

me dirent que la seule chose qui l'eût empêchée de venir au-devant de

moi en bateau, c'est qu'aucun des gondoliers du canal n'avait voulu se

risquer sur l'eau dans un tel moment. Elle s'était assise alors sur les

degrés du palais, pendant le plus fort de l'orage, persistant à n'en pas

bouger et à repousser toute espèce de consolation. Sa joie, en me

revoyant, était mêlée d'une teinte modérée de férocité, et me représenta

les transports d'une tigresse en retrouvant ses petits.

»Mais son règne tirait à sa fin. Quelques mois après, elle devint

tout-à-fait indomptable; et un concours de plaintes, dont les unes

étaient fondées, les autres injustes (car un favori n'a pas d'amis), me

détermina enfin à me séparer d'elle. Je lui dis tranquillement qu'il

fallait qu'elle retournât chez elle (elle avait acquis suffisamment de

quoi vivre pour elle et sa mère pendant qu'elle était restée à mon

service); mais elle refusa de quitter ma maison. Je tins bon, et elle me

menaça de couteaux et de vengeance.--Je lui répondis que ce ne serait

pas la première fois que j'aurais vu des couteaux nus, et que, si elle

voulait commencer, il y avait sur la table un couteau et une fourchette

qui étaient bien à son service,--mais qu'il ne fallait pas qu'elle se

flattât de m'intimider. Le lendemain, pendant que j'étais à table, elle

entra, après avoir forcé une porte en glace qui conduisait de la salle à

manger à l'escalier; et, s'avançant droit vers la table, elle m'arracha

le couteau que j'avais à la main, et me blessa légèrement au pouce dans

cette action. Je ne sais si son dessein était de s'en servir contre elle

ou contre moi; peut-être ni contre l'un ni contre l'autre;--mais

Fletcher la saisit par le bras et la désarma. J'appelai alors mes

gondoliers, et je leur ordonnai de préparer la gondole pour la

reconduire chez elle, en ayant soin qu'elle ne se fît pas de mal en

route. Elle parut tout-à-fait calme, et descendit. Je continuai de

dîner; tout-à-coup nous entendîmes un grand bruit: je sortis, et les

rencontrai sur l'escalier qui la portaient en haut; elle s'était jetée

dans le canal. Je ne crois pas cependant qu'elle eût l'intention de se

détruire; mais quand on réfléchit à la peur que les femmes et les

hommes qui ne savent pas nager ont de l'eau (et surtout les Vénitiens,

quoiqu'ils vivent sur les vagues); quand on songe qu'il faisait nuit et

très-froid, on est forcé d'avouer qu'il y avait en elle une espèce de

courage diabolique. On l'en avait retirée sans beaucoup de difficulté ni

de mal, sauf l'eau salée qu'elle avait avalée et le bain qu'elle avait

pris.

»Je prévis que son intention était de s'établir de nouveau chez moi; et

ayant envoyé chercher un médecin, je lui demandai combien d'heures il

faudrait pour la remettre de son agitation:--il me le dit. Eh bien,

repris-je, je lui donne ce tems, et plus, s'il le faut; mais, à

l'expiration de cet intervalle prescrit; si elle ne quitte pas la

maison, moi je la quitterai.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 11 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 21 / 28 段