des Italiens, à l'exception d'un poème qui n'est pas encore publié, et
où j'ai dit tout le bien que je savais d'eux, et même celui que je ne
savais pas, et où je me suis tu sur le mal que j'en connaissais, j'avoue
que je désire qu'ils me laissent tranquille et ne me traînent pas dans
l'arène comme un de leurs gladiateurs, me forçant d'entrer dans une
lutte ridicule à laquelle je n'entends rien, ne m'en étant jamais mêlé,
ayant eu soin, au contraire, de me tenir éloigné de leurs cercles
littéraires, ici, à Milan, et partout ailleurs. Je suis venu en Italie
pour y jouir du climat et de la tranquillité s'il est possible, j'aurais
mis obstacle à la traduction de _Mossi_, si j'en avais été prévenu, et
que j'eusse pu le faire;--mais je me flatte que j'arriverai encore à
tems pour arrêter l'essor de ce nouvel individu dont j'ai entendu parler
hier pour la première fois. Il ne réussira qu'à se faire tort à
lui-même, sans aucun avantage pour sa coterie; car tout cela est une
affaire de coterie. Notre genre de penser et d'écrire est si extrêmement
différent, que je ne vois rien de plus absurde que de tenter un
rapprochement entre la poésie anglaise et italienne d'aujourd'hui.
J'aime beaucoup le peuple italien et sa littérature; mais je n'ai pas la
moindre ambition d'être l'objet de leurs discussions littéraires et
personnelles (ce qui paraît être à peu près la même chose ici comme
presque partout); si donc vous pouvez m'aider à empêcher cette
publication, vous ajouterez beaucoup à tous les services qu'a déjà
reçus de vous votre
»Sincèrement dévoué, etc.
»_P. S._ Comment va le fils et la maman? bien, j'espère.»
LETTRE CCCX.
À M. ROGERS.
Venise, 3 mars 1818.
«Je n'ai pas, comme vous le dites, «pris pour femme l'Adriatique.» J'ai
appris la perte de Moore, par une lettre de lui, qui a été retardée
trois mois en route. J'en ai été véritablement affligé; mais, en pareil
cas, que peuvent les paroles?
»La _villa_ dont vous parlez est celle d'Este, qui m'a été louée par M.
Hoppner, consul général ici. Je l'ai arrêtée pour deux ans, comme
_villeggiatura_, ou maison de campagne.--Elle est située au milieu des
collines Euganéennes, dans une position superbe, et l'habitation est
fort agréable. Le vin y est abondant, ainsi que tous les fruits de la
terre. Elle est voisine du vieux château des Estes, ou Guelphes, et à
quelques milles d'Arques, que j'ai parcourue deux fois et que j'espère
voir encore souvent.
»J'ai passé tout l'été dernier, à l'exception d'une excursion que j'ai
faite à Rome, sur les bords de la Brenta. C'est à Venise, que j'établis
mes quartiers d'hiver. Je fais transporter mes chevaux sur le Lido, le
long de l'Adriatique, du côté du fort, de sorte que je puis, tous les
jours, quand je suis en bonne santé, galopper pendant quelques milles,
le long de cette langue de rivage qui va jusqu'à Malamocco; mais, depuis
quelques semaines, j'avais été malade: je commence à aller mieux. Le
carnaval a été court, mais bon; je ne sors pas beaucoup, excepté dans le
tems des masques: cependant il y a une ou deux _conversazioni_ je vais
régulièrement, seulement pour me conformer à l'usage, car j'ai eu des
lettres pour ceux qui les donnent, et ce sont des gens très-susceptibles
sur ce point. Quelquefois aussi, mais très-rarement, je vais chez le
gouverneur.
»C'est un endroit charmant à cause des femmes. J'aime beaucoup leur
dialecte et leur langage. Il y a en elles une naïveté tout-à-fait
séduisante, et puis le romantique du lieu est un puissant accessoire.
_Il bel sangue_, cependant, ne domine pas aujourd'hui parmi les dames,
ou si vous voulez dans les classes élevées. On le trouve plus tôt sous
«_i fazzioli_,» ou mouchoirs (espèce de voile blanc que les femmes du
peuple portent sur leurs têtes.)--La _vesta zondale_, ancien costume
national des femmes, n'existe plus. La ville, cependant, décline tous
les jours, et ne gagne pas en population. Cependant je la préfère à
toute autre d'Italie, et c'est ici que j'ai planté mon pavillon, et que
je me propose de résider pendant le reste de ma vie, à moins que des
événemens liés à des affaires qui ne peuvent avoir lieu qu'en
Angleterre, ne me forcent d'y retourner, autrement ce pays ne m'inspire
que peu de regrets, et aucun désir de le revoir pour lui-même. Je serai
pourtant probablement obligé d'y retourner pour signer des papiers
relatifs à mes affaires, et une procuration pour les whigs, et aussi
pour voir M. Waites; car je ne puis trouver un bon dentiste ici, et tous
les deux ou trois ans on a besoin d'en voir un.--Quant à mes enfans, il
faut que je m'abandonne à la destinée. J'en ferai venir un ici, et je
serai bien heureux de voir ma fille légitime, quand il plaira à Dieu, ce
qui lui plaira peut-être un jour ou l'autre. À l'égard de ma ***
mathématicienne, je puis fort bien m'en passer.
»Le récit de votre _Visite à Fonthill_, est très-remarquable.
Pourriez-vous lui demander, de ma part, une copie manuscrite des
derniers contes[88]. Je crois la mériter comme ayant manifesté
publiquement ma vive admiration pour les premiers. Je les rendrai quand
je les aurai lus, et ne ferai pas mauvais usage de la copie, si elle
m'est accordée. Murray, qui m'envoie tout d'une manière sûre, se
chargera de cela. Si je retourne jamais en Angleterre, j'aurai beaucoup
de plaisir à voir l'auteur avec sa permission; en attendant, vous ne
pourrez m'obliger davantage que de me procurer le moyen de lire cet
ouvrage en anglais ou en français, cela m'est égal, quoique je
préférasse l'italien. J'ai un exemplaire français de Wathek, que j'ai
acheté à Lausanne. Je lis le français avec facilité et avec beaucoup de
plaisir, quoique je ne sache ni le parler ni l'écrire. Quant à
l'italien, je le parle maintenant fort couramment, et l'écris assez
facilement pour le besoin que j'en ai; mais je n'aime pas leur prose
moderne; elle est pesante et bien différente de celle de Machiavel.
[Note 88: Ces contes sont la continuation de Vathek par l'auteur de
cette production, si remarquable et si forte. Les contes qui composent
cette suite non publiée, à ce que j'ai entendu dire, sont censés
racontés par les princes dans le palais d'Eblis.
(_Note de Moore_.)]
»On dit que Francis est Junius. Il me semble que ce n'est pas
improbable: je me rappelle l'avoir rencontré à dîner chez lord Grey.
N'a-t-il pas épousé dernièrement une jeune femme, et n'a-t-il pas été,
il y a bien des années, dans l'Inde, le _cavaliere servante_ de Mme
Talleyrand.
»J'ai lu dans les journaux ma mort, qui n'est pas vraie. Je crois qu'on
s'occupe de marier tout ce qui reste de célibataire dans la famille
royale. On a représenté _Fazio_ avec un succès brillant et bien mérité à
Covent-Garden: c'est un bon signe. J'ai tâché, pendant que j'étais
membre de la direction de Drury-Lane, d'y faire recevoir cette pièce;
mais j'ai dû céder au nombre. Si vous pensez à venir dans ce pays, vous
me le ferez sans doute savoir quelque tems auparavant. Je présume que
Moore ne bougera pas. Rose est ici,--je l'ai vu l'autre soir chez Mme
Albrizzi. Il parle de s'en retourner en mai. Mes amitiés aux Hollands.
»Toujours, etc.
»_P. S._ On a massacré notre _Othello_, pour en faire un opéra
(l'_Otello_ de Rossini). La musique est belle, mais lugubre; quant aux
paroles, toutes les scènes originales avec Iago sont supprimées, et on
les a remplacées par les plus plattes sottises. Le mouchoir a été changé
en billet doux, et le premier chanteur n'a pas voulu se noircir la
figure pour quelque excellente raison donnée dans la préface. Le chant,
les costumes et la musique sont fort beaux.»
LETTRE CCCXI.
À M. MOORE.
Venise, 16 mars 1818.
«MON CHER TOM,
»Depuis ma dernière, qui, j'espère, vous est parvenue, j'ai reçu une
lettre de notre ami Samuel. Il parle d'un voyage en Italie pour cet
été.--Ne l'accompagnerez-vous pas? Je ne sais pas si notre genre de vie
italien vous plaira ou non...........................................
.....................................................................
»C'est un singulier peuple! L'autre jour je disais à une fille: Il ne
faut pas venir demain, parce que Margarita viendra à telle heure, à
moins, pourtant, que vous ne me promettiez d'être amies. (Ce sont toutes
deux des filles de cinq pieds dix pouces, avec de grands yeux noirs et
de belles tailles, dignes de donner naissance à des gladiateurs), et
j'avais eu quelque peine à les empêcher de se battre dans une rencontre
précédente. Elle me répondit par une déclaration de guerre contre
l'autre, qui, dit-elle, serait une _guerra di Candia_. N'est-il pas
bizarre que le peuple de Venise fasse encore allusion par un proverbe à
cette lutte si glorieuse et si fatale pour la république?
»Ils ont de singulières expressions; par exemple[89]: _viscere_, qui est
une expression de tendresse, comme mon amour ou mon coeur. Ils disent
aussi: «J'irais pour vous au milieu de cent couteaux.» _Mazza ben_,
«pour un attachement excessif, littéralement, je vous veux du bien
jusqu'à vous tuer.» Puis ils expriment cette phrase: «Croyez-vous que je
voulusse vous faire tant de mal?» par: «croyez-vous que je voulusse vous
assassiner de la sorte? Un tems perfide, pour un mauvais tems; des
routes perfides,» pour de mauvaises routes; enfin, mille allusions et
métaphores prises dans l'état de la société et les coutumes du
moyen-âge.
[Note 89: Viscères, entrailles.]
»Je ne suis pas très-sûr que _mazza_ ne veuille pas dire _massa_,
beaucoup, une masse; au lieu de l'interprétation que je lui ai donnée;
mais, quant aux autres phrases, je réponds de leur sens.
»Il est trois heures, il faut que j'aille au lit, au lit, au lit, comme
disait la mère S*** (cette tragique ame de la mathématicienne[90]).....
.......................................................................
[Note 90: Il est probable que cette épithète de _mathématicienne_,
répétée ici pour la seconde fois, s'applique à lady Byron.
(_Note du Trad._)]
»On m'apprend que lady Melbourne est très-malade.--J'en serais
très-fâché! elle est ma meilleure amie; quand je dis amie, je ne veux
pas dire maîtresse; car c'est tout l'antipode.
»Parlez-moi de vous et de tout le monde.--Comment va Sam? Êtes-vous
content de vos voisins, le marquis et la marchesa, etc., etc.?»
LETTRE CCCXII.
A M. MURRAY.
Venise, 25 mars 1818.
«J'ai reçu votre lettre où vous me rendez compte de _Beppo_.--Je vous ai
envoyé quatre nouvelles stances pour ce poème, il y a une quinzaine,
dans le cas où vous imprimeriez ou réimprimeriez.........
....................................................
»Croker a bien deviné, mais le genre n'est pas anglais, il est italien.
C'est Berni qui a servi d'original à tous les autres. Whistlecraft a été
mon modèle direct. Je ne connais les _Animaux_ de Rose, que depuis
quelques jours, c'est excellent; mais comme je l'ai déjà dit; c'est
Berni qui est le père de ce genre d'écrits auquel, à mon avis, notre
langue s'adapte aussi très-bien. Nous verrons comment cela prendra. En
cas de succès, je vous en enverrai un volume dans un an ou deux; car je
connais bien le genre de vie italien, et le connaîtrai encore mieux. Je
me sens encore assez de vigueur pour la poésie et la peinture des
passions.
»Si vous croyez que cela puisse vous être avantageux, ainsi qu'à
l'ouvrage, vous pouvez y mettre mon nom; mais consultez d'abord ceux qui
s'y entendent. Quoi qu'il en soit, je prouverai que je puis écrire
gaîment, et je repousserai la charge de monotonie, et de n'avoir qu'une
manière.
»Votre, etc.
»Voulez-vous m'envoyer, par une lettre sous enveloppe, ou dans un
paquet, une demi-douzaine des gravures coloriées de la dernière
miniature que fit Holmes, un peu avant mon départ d'Angleterre.--Les
gravures datent à peu près d'une année.--Je vous serai très-obligé,
quelques personnes m'en ayant fait la demande: c'est un portrait de mon
honorable individu, peint pour Scrope B. Davies Esq....................
.......................................................................
»Pourquoi ne m'avez-vous pas envoyé de réponse, et la liste des
souscripteurs à la traduction de l'_Eusèbe Arménien_ dont je vous ai
fait passer des prospectus imprimés en français, il y a deux mois? Vous
sont-ils parvenus? Je vous en enverrai d'autres.--Je ne veux pas que
vous négligiez mes Arméniens. Quant à moi, poudre à dents, magnésie,
teinture de myrrhe, brosses à dents, emplâtre de diachillon et
quinquina; voilà mes demandes personnelles.
LETTRE CCCIV.
A M. MURRAY.
Venise, 11 avril 1818.
«Cette lettre vous sera remise par le signor Gioe Bata Missiaglia,
propriétaire de la librairie d'Apollon, et le premier éditeur-libraire
qui soit maintenant à Venise. Il va à Londres pour affaires, et dans le
but de former des relations avec des libraires anglais; et c'est dans
l'espoir qu'un avantage mutuel peut en résulter pour vous et pour lui,
que je vous l'envoie avec cette lettre d'introduction.--Si vous pouvez
lui être utile, soit par vos recommandations ou par quelques attentions
personnelles, vous l'obligerez et me ferez plaisir. Vous pourrez
peut-être aussi tous deux trouver le moyen d'établir entre vous quelque
relation littéraire agréable au public et avantageuse à l'un et à
l'autre.
»Dans tous les cas, faites-lui des politesses, par rapport à moi autant
que pour l'honneur et la gloire des auteurs et éditeurs présens et à
venir, dans tous les siècles des siècles.
»Je lui ai confié aussi un grand nombre de lettres manuscrites, en
français, en anglais et en italien, de quelques Anglais établis en
Italie pendant le cours du siècle dernier. Ces écrivains sont lord
Hervey, lady M.W. Montague (il n'y en a que très-peu d'elle, ce sont des
billets-doux en français à Algarotti; une lettre en anglais, en italien
et en toutes sortes de jargons, toujours au même), Gray, le poète (une
lettre); Masson (deux ou trois); Garrick, lord Chatham, David Hume et
plusieurs moins célèbres,--toutes adressées à Algarotti. Je pense qu'en
faisant avec discernement un choix de celles-ci, on en pourrait former
un volume agréable de lettres diverses, pourvu qu'un bon éditeur voulût
se charger de composer ce recueil, et d'y faire une préface avec
quelques notes, etc., etc.
»Le propriétaire de ces lettres est un de mes amis,--le docteur
Aglietti, nom célèbre en Italie. Si vous êtes disposé à les publier, ce
sera à son profit: c'est donc pour lui et à lui que vous fixerez un
prix, si vous vous chargez de l'ouvrage. Je m'en rendrais éditeur
moi-même, si je n'étais trop éloigné et trop paresseux pour cette
entreprise; mais je désirerais qu'elle pût se faire. Les lettres de lord
Hervey, d'après l'avis de M. Rose et le mien, sont bien écrites, et les
petits billets d'amour français sont certainement de lady M.W. Montague;
le français n'en est pas bon, mais les pensées en sont charmantes. La
lettre de Gray est bien, celle de Mason passable:--toute cette
correspondance a besoin d'être bien épluchée; mais cela fait, on peut en
obtenir un joli petit volume qui aura la vogue.--Il y a plusieurs
lettres de ministres:--Gray, l'ambassadeur à Naples; Horace Mann, et
d'autres animaux de la même espèce.
»J'avais pensé qu'on aurait pu, dans la préface, défendre lord Hervey
contre l'attaque de Pope, et Pope, _quo ad_, Pope, le poète, contre tout
le monde, et surtout contre l'entreprise injustifiable commencée par
Warton, et renouvelée de nos jours par l'école moderne des critiques et
des écrivailleurs qui se croient des poètes parce qu'ils n'écrivent
_pas_ comme Pope. Cette absurde présomption et ce maudit goût perverti
me font perdre patience: toute votre génération actuelle ne vaut pas un
seul chant de _la Boucle enlevée_, de l'_Essai sur l'homme_ ou de _la
Dunciade_, enfin de quelque chose de lui. Mais il est trois heures du
matin, et il faut que j'aille me coucher.
»Toujours tout à vous.»
LETTRE CCCXV.
A M. MURRAY.
Venise, 17 avril 1818.
«Il y a quelques jours, je vous écrivis pour vous demander de prier
Hanson de donner des ordres à son messager pour qu'il continue sa route
de Genève à Venise, par la raison que moi je ne veux pas aller de Venise
à Genève. Si cela ne se fait pas ainsi, le messager peut aller au diable
avec celui qui l'a envoyé: je vous prie de lui réitérer ma demande.
»J'ai joint au renvoi des épreuves deux stances de plus pour le chant
quatrième; sont-elles arrivées?.........................................
........................................................................
»Avez-vous reçu deux stances additionnelles pour les insérer vers la fin
du chant quatrième? Répondez, afin que je puisse les envoyer dans le cas
contraire.
»Dites à M. *** et à M. Hanson qu'ils peuvent autant compter que Genève
viendra à moi que d'imaginer que j'irai à Genève. Le messager peut
continuer ou s'en retourner à son gré, mais moi je ne bougerai pas, et
je regarde comme une étonnante absurdité, de la part de ceux qui me
connaissent, de se figurer que cela puisse être autrement, pour ne pas
ajouter qu'il y a de la méchanceté à vouloir me tourmenter inutilement.
Si, dans cette occasion, mes intérêts ont à souffrir, c'est leur
négligence qui doit en porter le blâme, et qu'ils aillent au diable tous
ensemble...............................................
.......................................................
»Il est dix heures, c'est le moment de s'habiller.
»Votre, etc., etc.»
LETTRE CCCXVI.
À M. MURRAY.
Venise, 23 avril 1818.
«Le tems est passé où je pouvais pleurer les morts, autrement j'aurais
pleuré celle de lady Melbourne, la meilleure, la plus aimable, la mieux
organisée de toutes les femmes que j'aie jamais connues, jeunes ou
vieilles; mais j'ai été rassasié d'horreurs, et des événemens de cette
espèce ne peuvent plus produire en moi qu'un engourdissement pire que la
douleur;--c'est l'effet d'un coup violent au coude ou sur la tête.
Voilà encore un lien de moins entre l'Angleterre et moi.
»Passons aux affaires; je vous ai présenté _Beppo_ comme faisant partie
de notre contrat pour le quatrième chant, en considération du prix que
vous m'en donnez, et dans l'intention de vous offrir une ressource de
plus, en cas d'un caprice de la part du public, ou que moi-même j'eusse
échoué dans mon poème; mais rappelez-vous bien que je ne veux pas qu'on
le publie mutilé et rhabillé à votre guise; c'est à mes amis et à moi
que je réserve le droit de corriger la presse.--Si la publication
continue, elle continuera dans sa forme actuelle......................
.......................................................
»Comme M*** dit qu'il n'a pas écrit cette lettre, je suis prêt à le
croire; mais quant à la fermeté de ma première conviction, je m'en
rapporte à M****, qui peut vous assurer de la bonne foi avec laquelle je
me trompais sur ce point. Il a aussi la note, ou du moins il l'avait,
car je la lui ai donnée avec mes commentaires verbaux sur ce point.
Quant à _Beppo_, je n'en changerai et n'en retrancherai pas une syllabe
pour le bon plaisir de personne que le mien.
»Vous pouvez leur dire ceci, et ajoutez que la force ou la nécessité
pourraient seules me faire faire un pas vers les lieux où ils
voudraient m'entraîner.
»Si vos affaires littéraires prospèrent, faites-le-moi savoir; si
_Beppo_ plaît, vous aurez encore quelque chose de plus dans le même
genre d'ici à un an ou deux. Sur ce, «bonjour, mon bon monsieur le
lieutenant.»
«Votre, etc.»
LETTRE CCCXVII.
À M. MOORE.
Palazzo Mocenigo, Canal Grande.
Venise, 1er juin 1818.
«Votre lettre me donne presque les seules nouvelles que j'aie encore
eues du quatrième chant, et elle ne me fixe nullement sur son sort; du
moins elle ne me dit pas comment le poème a été reçu par le public; mais
je n'en augure pas grand'chose, d'abord à cause de «l'horrible silence»
de Murray, puis d'après ce que vous me dites au sujet des stances qui
entrent l'une dans l'autre[91]; mais cette idée ne me paraît pas venir
de vous, ce sont les _bleus_ qui vous en auront étourdi les oreilles. Le
fait est que la _terza rima_ des Italiens, qui va toujours son train,
peut bien m'avoir porté à faire quelques expériences, ou bien la
nonchalance m'aura conduit à la présomption, ou, si vous voulez, la
présomption à la nonchalance; dans l'un ou l'autre cas, il est probable
qu'il faut renoncer au succès, et que ma jolie femme se terminera en
poisson, de sorte que _Childe Harold_ sera comme la syrène qui est dans
l'écusson de ma famille, et son quatrième chant lui servira de queue.
Quoi qu'il en soit, je ne veux pas chercher querelle au public, car les
Bulgares ont ordinairement raison, et si j'ai manqué le but cette fois,
je puis l'atteindre une autre; ainsi donc, que les dieux nous tiennent
en joie.............................................
[Note 91: Je lui disais, je crois, dans ma lettre, que cet usage de
faire entrer une stance dans l'autre ressemblait un peu à prendre des
chevaux pour une autre poste sans s'arrêter.
(_Note de Moore_.)]
»Vous aimez _Beppo_, vous avez raison..........
«Je n'ai pas encore vu les _Fudges_[92]; mais je vis dans l'espoir
qu'ils m'arriveront. Je n'ai pas besoin de vous dire que vos succès sont
les miens. A propos, Lydia Volute est ici, et vient de m'emprunter mon
exemplaire de votre _Lalla Rookh_...........
[Note 92: Ouvrage du Moore.]
»Je ne connais de bon modèle pour la vie de Shéridan que celle de
Savage. Rappelez-vous, cependant, qu'il est facile de rendre la vie d'un
tel homme bien plus amusante que s'il eût été un Wilberforce,--et cela
sans offenser les vivans et sans insulter les morts. Les whigs
l'injurièrent, ce qui n'empêcha pas qu'il ne les abandonna
jamais.--Quant à ses créanciers, rappelez-vous que Shéridan ne posséda
jamais un scheling, qu'il se trouva jeté au milieu de la haute société
avec de grandes facultés et de grandes passions, et porté au pinacle de
la gloire sans aucun moyen apparent de se soutenir dans son élévation.
Fox payait-il ses dettes?--et Shéridan accepta-t-il jamais une
souscription? L'ivrognerie du duc de Norfolk était-elle plus excusable
que la sienne? ses intrigues étaient-elles plus notoires que celles de
ses contemporains? et sa mémoire sera-t-elle flétrie pendant que la leur
est respectée? Ne vous laissez pas entraîner par des clameurs, mais
comparez-le d'abord avec Fox, le faiseur de coalitions et le
pensionnaire Burke, comme homme à principes politiques, comparez-le à
cent mille autres, si vous voulez, en fait de rapports personnels, mais
à personne pour le talent, car il laisse tout le monde loin derrière
lui; sans moyens pécuniaires, sans liaisons, sans réputation, ce qui
d'abord put être une injustice et finit ensuite par l'entraîner (du
désespoir à la folie), il les surpassa tous dans tout ce qu'il entreprit
jamais; mais, hélas! pauvre nature humaine! Bonne nuit, ou plutôt,
bonjour.--Il est quatre heures; l'aurore brille sur le Grand Canal et
découvre le Rialto.--Il faut aller coucher.--J'ai veillé toute la
nuit;--mais, comme dit Georges Philpot, c'est là la vie, quoiqu'une
diable de vie.
»Toujours tout à vous.
»Excusez les méprises.--Je n'ai pas le tems de relire: la poste part à
midi. Je vous écrirai bientôt du nouveau au sujet de votre plan de
publication.»