assignations que j'ai faites. Je ne puis fixer d'époque précise pour
l'arrivée du chant quatrième, qui dépend du retour de M. Hobhouse, qui,
je crois, n'aura pas lieu tout de suites.
»Tout à vous, très à la hâte, et très-sincèrement.
»_P. S._ Les Morlands n'ont pas encore écrit à mes banquiers pour les
informer du paiement de votre balance;--priez-les, s'il vous plaît, de
le faire.
»Demandez-leur une explication au sujet des premières 1,000 livres
sterling, dont je sais que 500 viennent d'Hanson, et trouvez-moi les 500
autres, c'est-à-dire d'où elles proviennent.»
LETTRE CCCI.
A. M. MURRAY.
Venise, 15 novembre 1817.
«M. Kinnaird est probablement de retour en Angleterre à présent, et il
vous aura donné les nouvelles que vous pouviez désirer de nous et des
nôtres. Je suis revenu à Venise pour y passer l'hiver. M. Hobhouse
partira probablement en décembre; mais quel jour, quelle semaine? c'est
ce que j'ignore encore. Il demeure maintenant en face de moi.
»J'ai écrit hier à M. Kinnaird, me trouvant un peu inquiet et d'assez
mauvaise humeur, pour lui demander des nouvelles de Newstead et des
Hansons, dont je n'ai rien appris depuis son départ d'ici, excepté par
quelques mots inintelligibles d'une femme inintelligible.
»Je suis aussi fâché d'apprendre l'accident arrivé au docteur Polidori,
que quelqu'un peut l'être à l'égard d'un homme pour lequel il a une
certaine aversion et quelque peu de mépris. Quand il sera rétabli,
apprenez-moi quelle espèce de succès il a dans sa profession.--Comment
diable ce pauvre garçon est-il venu se fixer ici?
Je crains que toute la science du docteur à Norwich, lui donne à peine
le moyen de mettre du sel dans sa soupe.
»Je croyais qu'il allait au Brésil avec le consul danois, faire prendre
des médecines aux Portugais, car ces derniers les aiment à la
folie............
»Votre nouveau chant s'est étendu jusqu'à cent soixante-sept
stances:--vous voyez qu'il sera long; et quant aux notes d'Hobhouse, je
soupçonne qu'elles seront de dimension héroïque. Il faut faire en sorte
de tenir M. M*** de bonne humeur, car il est diablement chatouilleux au
sujet de votre _Revue_, et de tout ce qui y tient, sans en excepter
l'éditeur, l'amirauté et le libraire. Je me croyais passablement auteur,
quant à l'amour-propre et _noli me tangere_, mais je vois que ces
prosateurs sont bien autre chose en fait de susceptibilité.
»Vous rappelez-vous que je vous ai parlé, il y a quelques mois, d'un
marquis de Moncade, Espagnol d'un rang distingué, âgé de quatre-vingts
ans, et mon proche voisin à la Mira? Eh bien! il y a six semaines
environ qu'il est devenu amoureux d'une petite Vénitienne d'une bonne
famille, mais sans fortune ni réputation. Il l'a prise chez lui, s'est
brouillé avec tous ses anciens amis qui avaient voulu lui donner des
conseils (excepté moi, qui ne lui en ai donné aucun), et a installé
cette fille chez lui, en qualité de concubine actuelle et de future
épouse, et maîtresse de sa personne et de ses meubles. Au bout d'un
mois, pendant lequel elle s'était on ne peut plus mal conduite, il a
découvert une correspondance entre elle et quelque ancien entreteneur,
si bien qu'après l'avoir presque étranglée, il l'a mise à la porte, au
grand scandale des galans de la ville, et avec un éclat prodigieux qui a
occupé tous les canaux et cafés de Venise. Il dit qu'elle a voulu
l'empoisonner, et elle dit Dieu sait quoi; mais il y a eu beaucoup de
fracas entre eux. Je connaissais un peu les deux parties:--Moncade me
paraissait un vieillard plein de bon sens, réputation qu'il n'a pas
tout-à-fait soutenue dans cette circonstance, et la femme est plus
brillante que jolie. Pour l'honneur de la religion, elle a été élevée
dans un couvent; et, pour la gloire de la Grande-Bretagne, c'est une
Anglaise qui a été son institutrice.
»Tout à vous.»
LETTRE CCCII.
A. M. MURRAY.
Venise, 3 décembre, 1817.
«Une dame vénitienne, savante, et déjà un peu avancée en âge, ayant,
dans ses intervalles d'amour et de dévotion, entrepris de traduire les
lettres et d'écrire la vie de lady Mary Wortley Montague, entreprise à
laquelle il y a deux obstacles, d'abord son ignorance de l'anglais, et
ensuite son manque total de matériaux pour la biographie qu'elle se
propose, s'est adressée à moi pour que je lui fournisse des faits vrais
ou faux sur ce sujet intéressant. Lady Montague, je crois, a passé les
vingt dernières années de sa vie et peut-être plus à Venise, ou dans ses
environs; mais ici, on ne sait rien, on ne se rappelle rien, car
l'histoire scandaleuse du jour est remplacée par celle du lendemain; et
l'esprit, la beauté et la galanterie, qui ont pu rendre notre
compatriote célèbre dans son pays, n'ont pas dû lui être ici de grands
titres de distinction,--d'abord parce que le premier n'est pas
nécessaire, et ensuite parce que les deux autres attributs sont communs
à toutes les femmes, ou du moins le dernier. Si donc vous pouvez me
donner ou me procurer quelques détails sur lady Mary Wortley Montague,
je vous en serai obligé, et m'empresserai de les transmettre et de les
traduire à la _dama_ en question. Et je vous prie aussi de m'envoyer,
par quelque voyageur sûr et expéditif, un exemplaire de ses _Lettres_,
avec la pesante et ennuyeuse histoire écrite par le docteur Dallaway, et
publiée par sa sotte et orgueilleuse famille.
»La mort de la princesse Charlotte a produit un ébranlement même ici:
chez nous, elle doit avoir eu l'effet d'un tremblement de terre. La
liste donnée par le _Courrier_ des trois cents et quelques héritiers de
la couronne (en y comprenant la maison de Wirtemberg, avec cette ***,
p--de honteuse mémoire, que je me rappelle avoir vue à différens bals,
pendant le séjour des Russes, en 1814), doit être bien consolante pour
tous les fidèles sujets britanniques, aussi bien que pour les
étrangers, à l'exception pourtant du signor Travis, riche négociant juif
de cette ville, qui se plaint terriblement de la longueur du deuil en
Angleterre, qui lui a fait recevoir contre-ordre pour toutes les soies
dont il avait la commande pour plus d'une année. La mort de cette pauvre
femme est triste sous tous les rapports: mourir à vingt ans ou environ,
en couches, et en couches d'un garçon, une princesse, une reine future,
et au moment où elle commençait à être heureuse, et à jouir d'elle-même
et des espérances qu'elle inspirait.....
»Je crois, autant que je puis me le rappeler, que c'est la première
princesse royale décédée en couches, dans nos annales historiques. J'en
suis affligé sous tous les rapports; je regrette la perte d'un règne
féminin, et celle d'une femme qui n'avait pas encore fait de mal, et
toutes les réjouissances, tous les discours, toutes les ivrogneries,
toutes les dépenses de John Bull à son avènement.....
»Le prince se remariera après avoir obtenu son divorce, et M. Southey
composera aujourd'hui une élégie, et une ode alors. Le _Quarterly_ aura
son article contre la presse, et la _Revue d'Édimbourg_ le sien, moitié
l'un, moitié l'autre, sur la réforme et le droit du divorce; *** le
_Britannique_ vous donnera l'oraison funèbre du docteur Chalmers,
accompagnée de grands éloges, et assignera une place dans les astres à
la royauté défunte:--le _Morning-Post_ a déjà fait éclater sans doute
ses cris de douleur.
Malheur! malheur! Nealliny! la jeune Nealliny!
»Il y a déjà quelque tems que je n'ai eu de vos nouvelles.--Êtes-vous de
mauvaise humeur? je le présume: je l'ai été moi-même; c'est à présent
votre tour, et bientôt le mien reviendra.
»Votre très-sincèrement, etc.
B.
»_P. S._ La comtesse Albrizzi, qui revient de Paris, m'a apporté une
médaille de Denon qu'il m'envoie en cadeau.--Elle a un portrait de M.
Rogers, à elle appartenant, et qui est aussi de Denon.»
LETTRE CCCV[83].
A. M. MURRAY.
Venise, 19 janvier 1818.
«Je vous envoie l'histoire en question[84], sous trois enveloppes
séparées.--Elle ne conviendra pas à votre journal, étant remplie
d'allusions politiques:--imprimez-la seule et sans nom d'auteur.--N'y
changez rien;--faites examiner par un professeur les phrases italiennes,
pour qu'il juge si elles sont correctement imprimées (car vos imprimeurs
me rendent malade par les bévues qu'ils ne cessent de faire), et--que
Dieu soit avec vous. Hobhouse a quitté Venise il y a près de quinze
jours: je n'ai eu aucune nouvelle de lui.
»Votre, etc.
»Il a tout le manuscrit, ainsi mettez-vous en prière dans votre
arrière-boutique ou dans la _chapelle_ de l'imprimeur.»
[Note 83: On a cru devoir retrancher la lettre 303e, qui ne
renfermait que des lieux-communs, et la 304e, qui n'a rien de
remarquable, même en anglais, que la facilité de l'auteur à joindre des
rimes, et dont la traduction eût été d'une platitude insupportable au
lecteur. (_Note du Trad._)]
[Note 84: _Beppo_.]
LETTRE CCCVI.
A. M. MURRAY.
Venise, 27 janvier 1818.
«Mon père, c'est-à-dire mon père arménien,--le père Pascal, au nom de
tous les autres pères de notre couvent, vous envoie les feuilles
ci-incluses, avec ses salutations.
»Les traducteurs des passages long-tems perdus et retrouvés depuis peu,
du texte d'Eusèbe, ayant jugé à propos de faire paraître le prospectus
dont vous trouverez ci-jointes six copies, vous y êtes sollicité de leur
procurer des souscripteurs dans les deux universités, parmi les savans,
et parmi les ignorans qui voudraient se défaire de leur
ignorance:--c'est de quoi le couvent vous prie, ce dont je vous prie,
et, à votre tour, priez-en les autres.
»Je vous ai envoyé _Beppo_, il y a quelques semaines.--Il faut le
publier séparément; il y a dedans de la politique et de la hardiesse, il
ne vaudra donc rien pour votre journal, qu'on peut comparer à un isthme.
»M. Hobhouse, à moins qu'il ne se soit cassé le cou au milieu des
Alpes, doit maintenant nager entre Calais et Douvres, avec un
juste-au-corps de liége, tenant mes commentaires de la main droite et sa
cotte de mailles entre ses dents.
»On est dans le fort du carnaval, et je suis dans la fièvre et les
tourmens d'une nouvelle intrigue, je ne sais précisément avec qui, sinon
qu'elle est insatiable d'amour, et ne veut pas d'argent; qu'elle a les
cheveux blonds et les yeux bleus, ce qui n'est pas commun ici; que je
l'ai rencontrée au bal masqué, et que, quand elle est sans masque, je
suis aussi sage que jamais. Je ferai ce que je pourrai du reste de ma
jeunesse.»..............................
LETTRE CCCVII.
À M. MOORE.
Venise, 2 février 1818
«Votre lettre du 8 décembre n'est arrivée qu'aujourd'hui, par quelque
délai assez ordinaire, mais inexplicable. Votre malheur domestique est
terrible, et je le sens avec vous autant que j'ose sentir. Dans le cours
de la vie, vos pertes seront les miennes et vos plaisirs les miens; et
si même toute la sensibilité de mon coeur venait à se tarir, il y aurait
encore au fond de ce coeur desséché une larme pour vous et vos chagrins.
»Je puis comprendre ce que vous souffrez, car (l'égoïsme étant toujours
ce qui domine dans notre maudite argile) je suis fou moi-même de mes
enfans. Outre ma petite fille légitime, j'en ai fait une illégitime
depuis, sans parler d'une autre qui existait auparavant[85], et je vois
dans ces derniers les appuis de ma vieillesse, en supposant que
j'atteigne jamais, ce qui, j'espère, n'arrivera pas, cette époque
désolante. J'ai un grand amour pour ma petite Ada, qui peut-être me
tourmentera elle aussi comme ***.
[Note 85: Ceci peut être le sujet du poème qui a été donné p. 402 du
tome V.]
»La dédicace que vous m'offrez m'est aussi agréable que vous pouvez le
souhaiter.--Je m'inquiète fort peu de ce que les misérables dont se
compose le monde peuvent penser de moi:--tout cela est passé;--mais je
tiens beaucoup à l'opinion que vous en pouvez avoir. Après cela,
dites-en ce que vous voudrez; vous savez que je ne suis pas d'un
caractère insociable, et si quelquefois je suis un peu farouche, cela
dépend des circonstances. Quoi qu'il en soit, il n'y a pas grand mérite
à être de bonne humeur en votre société; il faudrait faire un effort ou
être atteint de folie pour qu'il en soit autrement.
»Je ne sais pas ce que Murray peut avoir dit ou cité[86]. J'ai appelé
Crabbe et Sam les pères de la poésie actuelle, et j'ai dit que je
croyais qu'excepté eux, nous autres jeunes gens étions tous dans une
fausse route; mais je n'ai jamais dit que nous ne naviguions pas bien.
L'admiration et l'imitation seront fatales à notre gloire (quand je dis
notre, je veux parler de nous tous, y compris les disciples de l'école
du Lac, excepté le _postscriptum_ des Augustins). La nouvelle
génération, par le nombre et la facilité des imitations, se cassera le
cou en tombant de notre Pégase qui s'enfuira avec nous.--Quant à nous,
nous nous tenons en selle, parce que nous avons dompté le coquin, et que
nous savons monter à cheval;--mais quoique facile à monter, c'est le
diable à conduire: aussi le premiers devront-ils aller à l'école
d'équitation et au manège pour apprendre à diriger le «grand cheval.»
[Note 86: Ayant lu par hasard, dans une de ses lettres à M. Murray,
le passage dans lequel il déclare faux et mauvais le système poétique
sur lequel le plus grand nombre de ses contemporains, et lui-même,
fondaient leur réputation, je saisis cette occasion de le plaisanter un
peu dans ma première lettre sur cette opinion, et les motifs qui
l'avaient fait naître. «C'était sans doute (osai-je lui dire) une
excellente tactique à lui, qui s'était assuré l'immortalité dans ce
genre de littérature, de nous couler ainsi à fond, nous autres pauvres
diables, qui nous étions embarqués avec lui. Dans le fait, ajoutai-je,
il se conduisait à notre égard à-peu-près comme le prédicateur
méthodiste, qui disait à sa congrégation: Vous croyez peut-être qu'au
jour du jugement vous arriverez au ciel eu vous rattachant aux pans de
mon habit, mais je vous attraperai tous, car je porterai un spencer, je
porterai un spencer.»]
»À propos de chevaux, j'ai transporté les miens, qui sont au nombre de
quatre, sur le _lido_ (ce qui veut dire plage en anglais) qui s'étend à
une dizaine de milles le long de l'Adriatique, et commence à un mille ou
deux de la ville, de sorte que non-seulement je me promène en gondole,
mais je puis aussi tous les jours galopper, pendant quelques milles, le
long d'un rivage solide et solitaire, depuis la forteresse jusqu'à
Malamocco,--ce qui contribue considérablement à entretenir ma santé et
ma vivacité.
»Je n'ai presque pas fermé l'oeil de la semaine. Nous sommes dans toute
la frénésie des derniers jours du carnaval, et il faut que je passe
cette nuit ainsi que celle de demain. J'ai eu quelques aventures de
masques assez drôles pendant le carnaval; mais comme elles ne sont pas
encore terminées, je n'en dirai pas davantage. J'exploiterai la mine de
ma jeunesse jusqu'aux dernières veines du minerai, et
puis--bonsoir;--j'aurai vécu: cela me suffit.
»Hobhouse est parti avant le commencement du carnaval, de sorte qu'il
n'a eu que peu ou pas de plaisir.--D'ailleurs il faut quelque tems pour
connaître à fond les Vénitiennes; mais je vous en dirai davantage plus
tard à ce sujet dans quelqu'autre de mes lettres.
»Il faut que je m'habille pour la soirée; il y a opéra et redoute, et je
ne sais plus quoi, sans compter les bals.--Ainsi donc, toujours tout à
vous.
»_P. S._ J'envoie cette lettre sans l'avoir relue, ainsi excusez les
fautes qui s'y trouvent. Je suis enchanté de la célébrité et de la vogue
de _Lalla_, et vous félicite encore une fois d'un succès si bien
mérité.»
On ne lira sans doute pas sans intérêt le récit suivant des promenades
au Lido, dont il parle dans cette lettre. Ces détails m'ont été
communiqués par un monsieur qui le voyait beaucoup à Venise.
«Presque aussitôt après le départ de M. Hobhouse, Lord Byron me proposa
de l'accompagner dans ses promenades à cheval sur le Lido. On distingue
surtout par ce nom une des longues îles étroites qui séparent de
l'Adriatique la lagune au milieu de laquelle s'élève Venise. A l'un des
bouts est une fortification qui, avec le château de Saint-Andréa, situé
à l'autre extrémité, défend l'entrée la plus voisine de la ville du côté
de la mer. En tems de paix, cette fortification est presque démantelée,
et Lord Byron y avait loué du commandant une écurie, dont on ne se
servait pas, pour y loger ses chevaux. La distance jusqu'à la ville est
fort peu considérable: elle est beaucoup moindre que pour gagner la
_terra firma_, et jusque-là le lieu n'était pas mal choisi pour monter à
cheval.
»Tous les jours, quand le tems le permettait, Lord Byron venait me
chercher dans sa gondole, et nous trouvions les chevaux qui nous
attendaient à l'extérieur du fort. Nous allions jusqu'où nous pouvions
le long du rivage, et puis sur une espèce de chaussée qui a été élevée
là où l'île devient très-étroite, jusqu'à un autre petit fort à moitié
chemin environ de la principale forteresse dont j'ai déjà parlé et de la
ville ou village de Malamocco, qui est près de l'autre extrémité de
l'île. La distance qui sépare les deux forts peut être de trois milles.
»Sur la chaussée du côté de la terre, et non loin du plus petit fort, il
y avait une borne qui marquait probablement la séparation de quelque
propriété, tout le côté de l'île qui avoisine la lagune étant coupé en
jardins potagers pour la culture des légumes qui approvisionnent les
marchés de Venise. Lord Byron m'a souvent répété qu'il voulait que je le
fisse enterrer sous cette pierre, s'il venait à mourir à Venise ou dans
ses environs, pendant que j'y résidais moi-même; et il me parut penser
que, quoiqu'il ne fût pas catholique, le gouvernement ne pouvait mettre
aucun obstacle à ce qu'il fût enseveli dans un coin de terre qui n'était
pas consacré, près du rivage de la mer. Mais, dans tous les cas, je
devais ne me laisser arrêter par aucune des difficultés qu'on pouvait
élever sur ce point; et surtout, me répéta-t-il souvent, ne pas
permettre que son corps fût transporté en Angleterre, ni que personne de
sa famille se mêlât de ses funérailles.
»Rien n'était plus délicieux pour moi que ces promenades au Lido. Nous
mettions une demi-heure, trois quarts d'heure à traverser l'eau, pendant
lesquels sa conversation était toujours amusante et pleine d'intérêt.
Quelquefois il emportait avec lui un nouveau livre qu'il avait reçu, et
m'en lisait les passages qui l'avaient le plus frappé. Souvent il me
répétait des stances entières de l'ouvrage qu'il écrivait, telles qu'il
les avait composées dans la soirée de la veille, et ceci était d'autant
plus intéressant pour moi, que j'y retrouvais souvent quelque pensée
qu'il avait omise dans notre conversation du jour précédent, ou quelque
remarque dont il était évident qu'il essayait sur moi l'effet. De tems
en tems aussi il me parlait de ses affaires personnelles, et me faisait
répéter tout ce que j'avais entendu dire de lui, me priant de ne pas
l'épargner, et de lui apprendre sans ménagement tout ce qu'on avait pu
imaginer de pis.»
LETTRE CCCVIII.
A. M. MURRAY.
Venise, 20 février 1818.
«J'ai des remerciemens à faire à M. Croker, ainsi qu'à vous, pour le
contenu du paquet qui m'est arrivé beaucoup plus promptement qu'aucun
autre, à cause de la précaution obligeante de M. Croker, et de l'air
officiel des sacs. Tout m'est parvenu en bon état, à l'exception des
bouteilles de magnésie, dont deux seulement sont arrivées entières, les
autres ayant été cassées par le frottement. Mais il n'importe; tout est
au mieux, et je vous suis extrêmement obligé.
»Quant aux livres, je les ai lus, ou pour mieux dire, je les lis.--Quel
peut être, je vous prie, ce sexagénaire dont le comérage est si amusant?
Dans plusieurs de ses esquisses, j'ai reconnu particulièrement Gifford,
Mackintosh, Drummond, Dutens, H. Walpole; mesdames Inchbald, Opie, etc.,
etc., ainsi que les Scott, les Loughborough, et les plus célèbres dans
le clergé et le barreau.--Il y a de plus quelques allusions plus courtes
à des écrivains connus, et quelques lignes sur certain noble auteur,
représenté comme sceptique et malin, suivant la bonne vieille histoire:
«ainsi qu'il en fut dans le commencement qu'il en est à présent, mais
qu'il n'en sera pas toujours.» Connaissez-vous l'individu en question,
maître Murray? Hein? et dites-moi aussi, je vous prie, lequel est
désigné pour vous, de tous ces libraires? Est-ce le sec, le sale,
l'honnête, l'opulent, le pointilleux, le magnifique, ou le fat?
Ventrebleu! l'auteur devient un peu grossier en approchant de son grand
climatérique.
»Les _Revues_ m'ont fort amusé.--Il faut être aussi éloigné de
l'Angleterre que je le suis pour goûter, dans tout son entier, l'attrait
de ces feuilles périodiques: c'est comme de l'eau de Soda pendant un été
italien. Mais combien vous êtes cruel envers lady ***! Vous devriez vous
rappeler qu'elle est femme, et quoiqu'il faille convenir qu'elles sont
de tems en tems bien impatientantes; cependant, comme auteurs du moins,
elles ne peuvent faire grand mal, et je trouve qu'il est dommage de
perdre avec elles tant d'invectives piquantes, quand nous autres,
jacobins, nous offrons un si beau champ. C'est peut-être la critique la
plus amère qui ait jamais été faite, et il y a de quoi donner au docteur
terriblement de besogne, en qualité de mari et d'apothicaire, à moins
qu'elle ne dise comme Pope, en parlant d'une attaque qu'il avait reçue:
«Cela me vaut une prise de corne de cerf.»
»J'ai reçu dernièrement des nouvelles de Moore, et j'ai appris avec
chagrin la perte qu'il a faite.--C'est ainsi que vont les
choses--«_Medio de fonte leporum_,» _au pinacle_ de la gloire et du
bonheur, voilà, comme à l'ordinaire, un malheur qui lui arrive.
».................................................. ....M. Hoppner, que
j'ai vu ce matin, est devenu père d'un très-beau petit garçon; la mère
et l'enfant vont tous deux très-bien. En ce moment Hobhouse doit être
près de vous, et vous devez aussi avoir reçu certains paquets et lettres
de moi, envoyés depuis son départ. Je n'ai pas été en bonne santé du
tout, depuis huit jours. Mes souvenirs à Gifford et à nos amis.
»Votre, etc.
»_P. S._ D'ici à un mois ou deux, Hanson sera probablement obligé de
m'envoyer un commis avec des actes à signer (Newstead ayant été vendu,
en novembre dernier, 94,500 liv. sterl.). Dans ce cas, je vous prie de
m'envoyer, par cette occasion, une nouvelle provision des objets que
vous avez coutume de me faire passer, et que je prie M. Kinnaird de
vouloir bien payer avec les fonds qu'il a dans sa banque, en les portant
en déduction sur le compte que j'ai avec lui.
? »2e _P. S._ Demain je vais voir _Otello_, opéra tiré de notre
_Othello_, et l'un des meilleurs de Rossini, dit-on.--Il sera curieux
d'assister, à Venise même, à la représentation du conte vénitien, et de
voir ce qu'on aura fait de Shakspeare en musique.»
LETTRE CCCIX.
À M. HOPPNER.
Venise, 28 février 1818.
«MON CHER MONSIEUR,
«Notre ami le comte M***, m'a donné des sueurs froides, hier au soir, en
me parlant d'une traduction de _Manfred_, dont je suis menacé (et en
vénitien encore pour compléter la chose) par quelque Italien qui vous
l'a envoyée à corriger;--c'est pourquoi je prends la liberté de vous
importuner à ce sujet. Si vous avez quelque voie de communication avec
cet homme, voulez-vous bien me permettre de lui faire l'offre du prix
qu'il pourra obtenir, ou croit obtenir de sa traduction, à la condition
qu'il la jettera au feu[87], et s'engagera à n'en plus entreprendre
d'autre, tant de ce drame que de tous mes autres ouvrages.
[Note 87: S'étant assuré que le plus que ce traducteur peut obtenir
de son manuscrit était 200 fr., lord Byron lui offrit cette somme, s'il
voulait renoncer à le publier. L'Italien, toutefois, s'obstina à en
vouloir d'avantage, et on ne put l'amener à capituler, qu'en lui
déclarant assez clairement, de la part de lord Byron, que s'il
persistait dans son projet de publication, il lui donnerait des
étrivières la première fois qu'il le rencontrerait. Peu disposé à
souffrir le martyr dans cette cause, le traducteur accepta les 200 fr.,
remit son manuscrit, et s'engagea en même tems, par écrit, à ne jamais
traduire aucun des ouvrages du noble poète.
(_Note de Moore_.)]